CHAPITRE VIII
Don leva des yeux hagards sur l'agent Slatter : tout cela avait envahi sa mémoire à la vitesse de la lumière. Comment avait-il pu oublier, ne serait-ce que l'espace d'une seconde, ce qui était arrivé, ce qu'il avait fait ? Ses yeux se remplirent de larmes.
« On dirait que la mémoire vous revient, se contenta simplement de dire l'agent.
Il n'y avait pas une once de compassion dans sa voix. Son ton était à la fois vindicatif et accusateur et on y décelait aussi une touche de mépris. Don comprenait cette réaction : par son inconscience, son impatience, il avait provoqué une véritable tragédie. Et quoi que puisse penser cet agent de lui, il ne pourrait jamais se montrer aussi impitoyable envers lui qu'il le serait lui-même.
- Je ne voulais pas ça… tenta-t-il d'expliquer.
- Encore heureux ! Si seulement vous aviez suivi la procédure ! Mais non ! Il a fallu que vous fonciez, sans vous soucier de rien d'autre que de sauver votre frère. Sa vie valait-elle celle de cinq de vos hommes agent Eppes ? Qu'en aurait-il dit, lui, si vous lui aviez posé la question ? Vous pensez vraiment qu'il aurait accepté ce sacrifice ?
Bien sûr que non ! Jamais Charlie n'aurait pu admettre qu'un seul homme perde la vie pour qu'il puisse conserver la sienne. Charlie ! Soudain l'évidence lui apparut, comme un coup de poignard en plein cœur !
- Charlie ! Oh mon Dieu ! Mon petit frère ! Il est mort ? C'est ça ? Il est mort ?
Comment pouvait-il en être autrement alors qu'il se trouvait directement au contact de l'explosif ?
- Et oui ! C'est ça l'ironie de la chose ! lui asséna alors cruellement l'agent Slatter. Vous n'avez même pas réussi à le sauver ! Tout ce carnage aura été vain !
Les yeux agrandis d'horreur, Don laissait l'horrible réalité s'insinuer dans son esprit à la dérive : son petit frère était mort, mort par sa faute ! Parce qu'il n'avait pas été capable d'attendre un peu, de prendre le minimum de précautions requises dans ce cas. Et avec lui, d'autres avaient perdu la vie : il s'aperçut soudain qu'il ne savait pas qui étaient les autres victimes.
- Qui ? interrogea-t-il tandis que des larmes, qu'il ne cherchait pas à dissimuler, roulaient sur ses joues.
- Qui quoi ? s'étonna son accusateur.
- Qui d'autre est mort dans cette explosion ?
Il y avait tellement de souffrance dans sa voix que, pour la première fois depuis le début de l'entretien, l'agent Slatter parut s'humaniser un peu.
- Les agents Granger et Bétancourt ont été tués sur le coup ainsi qu'un des agents du SWAT qui était avec vous.
Colby ? Nikki ? Il ne les verrait plus jamais, ne pourrait plus jamais échanger des vannes stupides avec celui qui, au fil des mois, était devenu un ami. Nikki, qu'il connaissait mal encore, avait tellement de promesses en elle : à cause de lui tout était réduit à néant.
Mais l'agent Slatter continuait.
- L'agent Erikson, du SWAT, et les agents Sinclair et Warner ont été très grièvement blessés. L'agent Erikson a mis deux jours à mourir et l'agent Sinclair cinq.
David ? David aussi ? Il avait décimé son équipe ? Et Liz ? Liz ?
- Liz ? Elle est en vie, n'est-ce pas ? Vous m'avez dit qu'il n'y avait eu que cinq agents tués alors, elle est en vie ?
Sa façon maladroite de poser la question, uniquement engendrée par son effroyable sentiment de culpabilité et son anxiété pour cette femme qu'il avait aimée et pour qui il avait toujours énormément de tendresse, déclenchèrent à nouveau la colère de l'agent Slatter.
- Vous vous entendez agent Eppes ? Il n'y a eu QUE cinq agents tués ? Parce que ça ne vous suffit pas. Vous voulez que je vous raconte la mort de l'agent Sinclair ? Il a souffert le martyr pendant cinq jours avant de s'éteindre, à bout de forces. Même plongé dans le coma par les médecins, il souffrait encore ! Quant à l'agent Warner, oui elle est en vie. Avec vous c'est la seule de ceux qui se trouvaient au sous-sol qui ait survécu. Je sais que c'était une très jolie fille. Et maintenant, si elle se remet, ce sera un objet d'horreur pour tous ceux qui la verront. Elle est défigurée, on a dû l'amputer des deux jambes et d'un bras. Mais réjouissez-vous, elle au moins vous ne l'avez pas tuée ! Pas plus que l'agent Clash qui était juste au-dessus et qui a subi un traumatisme crânien et ne sera vraisemblablement plus jamais normal.
Il s'interrompit brusquement, conscient que Don le regardait avec horreur. Il comprit qu'il s'était laissé dominé par ses émotions, juste ce qu'il reprochait au blessé allongé en face de lui. Après tout, ne pouvait-il pas comprendre ce qui s'était passé en lui ? C'était son frère qui se trouvait en danger et il n'avait pas réussi à se maîtriser, rongé par l'inquiétude pour celui qu'il aimait. Pouvait-on vraiment le blâmer pour ça ? Devait-il vraiment l'accabler et le culpabiliser d'avantage encore en lui révélant ces détails atroces ?
L'agent Slatter n'était pas un monstre pourtant, mais cette tuerie l'avait profondément bouleversé et d'autant plus que les agents Erikson et Clash ainsi que deux autres blessés, heureusement plus légers, comptaient parmi ses meilleurs amis. Alors il s'apercevait d'un seul coup qu'il avait simplement cherché à faire mal à Don, comme si la souffrance de celui-ci pouvait diminuer la sienne. Et il était allé trop loin. Après tout, Don n'avait-il pas déjà assez payé comme ça ? Il avait perdu son équipe et surtout son jeune frère et il ne remarcherait plus jamais : sa vie était brisée. Fallait-il vraiment qu'il en rajoute encore ?
Il aurait voulu pouvoir lui dire tout cela, mais il n'était déjà plus temps. Submergé par cette réalité qu'il ne pouvait pas admettre, horrifié par tout ce qu'il venait d'entendre, crucifié par la culpabilité, Don se mit soudain à trembler de tous ses membres puis des convulsions violentes le terrassèrent tandis que ses yeux se révulsaient. L'agent Slatter appela aussitôt des secours et l'infirmière alerta le Dr Landsfort. Celui-ci accourut dans la chambre.
« Qu'est-ce que vous lui avez dit ? s'exclama-t-il tout en injectant un médicament directement dans le cou de son patient qu'on avait débarrassé de sa perfusion le matin même.
- Rien que la vérité docteur. Mais j'y suis peut-être allé un peu fort.
- Rien qu'un peu ? Mais enfin, il n'était pas en état d'entendre la vérité, pas encore ! Il a subi un traumatisme majeur et vous… Sortez d'ici immédiatement, et n'y revenez pas sans mon accord ! »
Contrit, l'agent se dirigea vers la porte. Il se retourna sur le seuil. Don semblait calmé : il frissonnait toujours mais n'était plus la proie de convulsions. Son regard cependant semblait perdu dans le vide, comme déconnecté d'une réalité inadmissible. Le Dr Landsfort s'empressait auprès de lui, rebranchant une perfusion, prenant son pouls et sa tension. Il jeta un regard froid à l'agent resté sur le seuil.
« Vous pouvez être fier de vous. Vous venez peut-être de donner à ce malheureux un coup dont son esprit ne se remettra jamais ! »
A ces mots, l'agent tourna les talons et disparut. Le Dr Landsfort se pencha alors sur Don et lui murmura :
« Courage agent Eppes ! Rien n'est jamais aussi noir qu'on peut le croire. Vous avez encore toute une vie devant vous, vous verrez… »
Les mots parvenaient à Don, sans qu'il comprenne vraiment. Une vie ? Que pouvait valoir la vie de solitude absolue qui l'attendait dorénavant ?
