Chapitre 8 : Différence

Un mois et demi. C'était seulement ce qui séparait mon « ancienne » et ma « nouvelle » vie. L'élément perturbateur ? Très bien, j'aurai pu dire qu'il s'agissait de mon arrivée à Forks – ce qui n'était pas totalement faux, non plus- mais ça aurait été nié l'évidence. Jacob avait joué une bonne place dans mon humeur changeante des vingt derniers jours, depuis le dîner à la Push. Mais il n'était rien. Rien comparé au bonheur qu'il me faisait ressentir. Et pourtant, mon cœur s'empoignait – du moins ce qu'il en restait- à chaque regard que je lançai vers lui. Entendre ses intonations de velours, son rire cristallin, apercevoir ses traits angéliques me remplissaient de bonheur, et me tuaient à petit feu. Mon unique existence était devenue un satellite tournant autour d'Edward, vivant au gré de ses apparitions. Mon cœur bondissait, mon cœur se brisait, mon cœur vivait. Cela faisait mal néanmoins, mais c'est ce que j'avais longuement désiré. Une vie. Une existence dotée de douleur, d'amour, de colère, des sentiments que je ne connaissais pas avant. Pourtant j'aurais volontiers offert cette vie pour passer quelques heures seule avec lui. J'aurai voulu qu'il partage mes sentiments et ce n'était visiblement pas le cas vu la distance physique ridicule qu'il imposait entre nous. J'aurais donné ma chaleur pour ressentir le froid de sa peau, j'aurais offert mon rire pour me délecter du sien.

Différent. C'était l'adjectif qui lui convenait le mieux, et beaucoup lui sellaient. Je n'avais pas omis ce « détail », seulement… il était négligeable. Après tout, il avait tendance à me fuir lorsque nous abordions le sujet. Il ne me restait que quelques temps à vivre, pourquoi gâcher les rares moments que je lui volai ?

J'avais crains de revoir son indifférence dès le lendemain de la visite à la Push. Ou sa colère que j'aurais préférée à l'ignorance. Mais il n'en fit rien. Peut-être n'était-il tout simplement pas au courant que je lui avais désobéi. J'avais pris ses paroles pour un ordre, je me faisais sûrement des films, son ton m'avait probablement perdue. Peut-être était-ce seulement un conseil ? Il m'avait attendue, le lendemain, appuyé nonchalamment contre la portière de sa Volvo. Un soupir de soulagement avait franchi ses lèvres en m'avisant, et ce fut la seule chose qui m'incita à croire en toutes ses révélations.

Il ne m'invita plus jamais à manger en sa compagnie -ce qui ne m'étonna pas après ce qu'il m'avait confié plus ou moins volontairement- et n'aborda plus le sujet de la Push. Je déjeunais alors avec Mike, Jessica et une autre amie, qui se trouvait en réalité dans ma classe, du nom d'Angela. La proximité plutôt nouvelle entre moi et Jacob, et Edward, aussi réduite fut elle, m'aida à comprendre, du moins à supporter, mes camarades de classe. De plus Angela était réellement d'une agréable compagnie, discrète et intelligente. Elle était généreuse et m'aurait volontiers prêté tout ce qu'elle possédait si je le lui avais demandé. Je n'avais pas besoin de me forcer à lui sourire hypocritement, en réponse à des questions bienveillantes ou tout simplement trop indiscrètes. Or elle ne les posait pas justement, ces questions embarrassantes qui me forçaient à fuir les autres.

J'avais l'impression de connaître l'hôpital de Forks par cœur à force de me perdre dans les couloirs. Je m'y rendais pour mes rendez-vous hebdomadaires avec Carlisle, mais je ne retrouvais jamais son bureau. Le médecin venait me secourir généralement dans le couloir de l'aile psychiatrie, alors que j'y arpentais les nombreux corridors blancs. Nous restions plus longtemps à parler de ma routine qu'un rendez-vous normal. J'aurais parié qu'il bloquait une plage horaire exprès pour mon cas. Il commentait mes habitudes et me donnait des conseils que j'appliquais plus ou moins. Je faisais des efforts, maigres certes mais tout de même. Je me forçais à avaler quelque chose à chaque repas, je buvais régulièrement et je veillai aux poussières. Malgré cela, mon état s'aggravait petit à petit. J'étais souvent prise de quintes de toux et il n'était pas rare que je m'endorme pendant les cours après une longue nuit de sommeil. J'étais éreintée malgré l'absence des cauchemars, la vision de l'ange ayant remplacé l'horreur.

Jacob était souvent venu me voir à Forks. Je n'avais remis les pieds à la Push que lorsqu'il m'avait invitée dans son garage. J'évitais fermement sa bande, n'ayant pas envie de remettre le sujet des Cullen sur la table. Nous restions des heures, moi assise sur le plateau de son pick-up, lui agenouillé au sol, travaillant sur une moto. Il était d'une compagnie vraiment reposante. Je n'avais pas besoin de me forcer à lui sourire. De plus, il n'était pas au courant pour ma maladie. La pitié n'était donc pas de mise. J'aurais tout de même voulu que ses sentiments soient différents envers moi, je m'étais rendue compte qu'il ne me voyait pas vraiment comme une simple amie. Ses gestes envers moi me désarçonnaient et me mettaient terriblement mal à l'aise. Je préférais qu'il ne me touche pas. Jake était génial, mais je le voyais uniquement comme un ami. Un frère que je n'aurais pas eu la chance d'avoir.

- Tu revois les Cullen, parfois ? m'avait demandé un jour Jacob.

Il avait prononcé les mots avec une lenteur démesurée, un ton qu'il souhaitait léger mais ses intonations étaient bien trop aigues pour paraître naturelles. De plus son immense corps s'était figé sur le sol, ses mains avaient cessé de parcourir une pièce métallique, ses yeux noirs s'étaient tournés imperceptiblement vers moi. J'avais levé les yeux au ciel avant de lui répliquer d'une voix plus sèche que je ne l'aurais voulue :

- En quoi, cela te regarde-t-il Jacob Black ?

Mon sentiment protecteur envers Edward – parce qu'il s'agissait surtout de lui- ne m'avait pas quitté, au contraire. J'avais pris position à ce dîner, et les évidences s'étaient imposées à moi. Je l'aurais protégé de toutes les manières possibles et imaginables.

Cependant, Edward ne me boudait pas. Il m'attendait parfois le matin, quand nous avions cours ensemble. Nous discutions, ou plutôt il posait des questions, me laissant mener la plupart de la soi-disant conversation. Il esquivait habilement les quelques allusions à sa famille que j'arrivai à placer. Si habilement parfois qu'il arrivait à me faire oublier ma tentative ratée, seul son ton qui devenait plus formel, moins détaché le trahissait. Nous étions proches, sans l'être vraiment. Lors de ses interrogatoires il arrivait que je me confie, alors que je ne le voulais pas réellement. Le flot des mots me rendait parfois un peu rêveuse, et le silence d'Edward ne m'aidait pas à réaliser que j'étais en train de lui narrer mes peines et mes joies ( celles-ci plutôt rares). Il semblait satisfait toutefois, ne m'interrompant jamais. Il paraissait perdu, buvant pleinement mes paroles. Parfois nous écoutions de la musique dans sa voiture, pendant les quelques heures de permanence que nous léguaient les professeurs absents. Je les bénissais à ce moment là. Je n'apprenais rien sur sa vie, il n'apprenait rien sur la mienne. Nous restions silencieux, mais détendus. Profitant de son lecteur CD.

Je tenais réellement à lui d'une façon démesuré. Pas du tout à la même valeur que Jacob, c'était incomparable. Jacob était mon attelle. Il me faisait oublier la douleur omniprésente, sans jamais l'effacer complètement. Il me faisait rire par ses paroles si légères. Il n'était pas compliqué.

Edward était mon oxygène, ce qui me rattachait au semblant de vie que je menai. Rien n'avait beau me lier à lui, j'avais cessé de nier l'évidence. Je ne pourrais plus vivre sans lui. J'aimais ses prunelles dorées, infiniment douces quand il lui arrivait de me contempler, son haleine fruitée qui faisait papillonner mon ventre, ses intonations de miel quand il s'adressait à moi. J'aimais sa façon de s'exprimer, si soutenue et si belle. Son humour aussi, légèrement noir et sadique à l'image du mien. Il était mystérieux, ténébreux mais parfait à mon sens.

- Mais qu'est-ce qu'il fout ? grogna une nouvelle fois Mike.

Il esquissa un mouvement de tête maladroit pour dégager ses cheveux qui se plaquaient contre son front. Derrière lui, quelques amies de Jessica s'agrippaient au pan de leur jupe, de peur qu'elle se redresse. Nous étions en mars, et le temps ne s'améliorait pas. Les jeunes du coin étaient habitués au froid, pourtant la tempête qui faisait rage ne leur plaisait guère. Nous étions devant l'entrée du lycée. Les arbres bordant la route principale étaient presque pliés sous l'effet du vent, des feuilles voltigeaient autour de nous, quelques sacs plastiques tournoyaient sur la chaussée et le drapeau américain du lycée était en piteux état.

Mr Banner arriva enfin vers nous, boitant à moitié pour avancer malgré les bourrasques et je ne pus réprimer un sourire en avisant son coupe-vent jaune canari.

- Les serres sont fermées, certaines vitres ont volé en éclat à cause du vent, annonça-t-il tandis qu'un bourdonnement réprobateur retentit parmi les élèves. Mais j'ai réussi à trouver une alternative, le théâtre veut bien nous accueillir pour assister à la première de leur nouvelle pièce.

Pour une fois, la chance me souriait. Imaginer les courants qu'il y aurait eu dans cette fichue serre me donna la chair de poule. De plus, étant une littéraire dans l'âme, le théâtre était pour moi une échappatoire.

- C'est quoi ? cria Mike pour couvrir les échos enthousiastes de la classe.

- Hamlet, répondit le professeur en haussant les épaules.

D'un geste de la main il nous invita à entrer dans le car. Tous les élèves se bousculèrent pour se mettre à l'abri. Alors que j'y entrain enfin, je m'installai seule au fond, posant volontairement mon sac sur le siège voisin.

- Cela t'ennuie si je m'assois à côté de toi ?

Décidément je n'aurais jamais été lassée de l'entendre. J'esquissai un mouvement de tête, essayant d'avoir l'air indifférente et repoussai mon sac qui tomba avec un bruit lourd sur le plancher du car. Edward s'assit gracieusement sur le siège, posa son sac sur ses genoux et planta ses iris dans les miens. Je ne pus retenir un sourire automatique en avisant ses prunelles dorées.

- Tu es en retard, lâchai-je.

- Oui, oui, avoua-t-il avec un demi-sourire, Alice m'a retenu.

- On va voir Hamlet, lui appris-je en me détournant pour regarder le lycée qui s'éloignait derrière le car.

- Je sais, murmura-t-il.

Si je n'avais pas été si attentive à ses mots, et si habituée à ses intonations, je n'aurais sans doute pas entendu. D'ailleurs je n'étais pas tout à fait sûre de ne pas l'avoir inventé.

- Comment ça ?

- Tu aimes les restaurants italiens ?

Je fronçai les sourcils. J'avais décidé de ne plus le questionner, mais mieux valait quand même qu'il n'éveille pas ma curiosité.

- Pourquoi me demandes-tu ça ? fis-je en haussant un sourcil.

- Il y a un restaurant délicieux à Port Angeles, je me suis dit que je pourrais t'y emmener un jour…fit-il avec son sourire en coin irrésistible

Les tomates devaient avoir l'air bien pâle près de la peau de mes joues.

- Eh bien…euh… Pourquoi pas ? fondis-je en fuyant son regard.

Cela ressemblait fort à un rendez-vous. Je dus faire un énorme effort pour ralentir ma respiration qui devenait saccadée.

- Bella, s'écria une voix venant du siège que je fixai.

- Mike, soupirai-je à voix basse.

Mes genoux s'ébranlèrent tandis Mike se débattait sur son siège pour hisser sa tête jusqu'à moi. Ses iris s'assombrirent quand il avisa Edward à mes côtés.

- Hey Bella, Eric a ramené quelques trucs à grignoter, on pourra se goinfrer pendant le spectacle ! Tu t'assieds avec moi ?

Je jetai un coup d'œil vers Edward qui me scrutait sans aucune réaction. Apparemment il ne comptait pas m'aider cette fois-ci. Je soupirai et me retournai vers Mike qui avait posé son menton trop familièrement à mon goût sur le dossier.

- Ça ne me dit pas vraiment.

Je tapotai légèrement du poing sur la tablette afin qu'il décroche sa mâchoire du siège.

- Bella, décoince-toi un peu. On va juste s'éclater, s'impatienta le garçon en se redressant.

- Peut-être une prochaine fois ? Je ne crois pas qu'on s'amuse de la même façon de toute façon…

Ses phrases avaient semblé moins brutales quand je les avais répétées dans ma tête. Tant pis, Mike commençait sérieusement à m'agacer.

- Bella, ne t'étonne pas si tu n'as pas d'amis ! s'écria Mike.

Son ton prudent avait laissé place à de l'énervement incontrôlé face à mon rejet. Une boule se forma dans ma gorge, je n'avais jamais supporté qu'on crie sur moi.

-Tu refuses tous nos plans, tu restes dans ton coin à te lamenter sur ton sort. Tu ne veux rien faire et tu es désagréable quand on veut t'aider ! Quand on te propose quelque chose de cool, tu fais ta sainte-nitouche, ton intell…

- C'est bon Newton, décréta Edward en s'immisçant devant moi de sorte que je ne voyais plus Mike.

Des larmes avaient coulé de mes yeux le long de mes joues et des sanglots silencieux me secouaient. Chaque mot de Mike avait été un couteau de plus dans ma chair, me rappelant à quel point je pouvais être cruelle et égoïste alors qu'il voulait juste me proposer ce qu'il trouvait être un bon projet. Quand Mike se fut rassit après un grognement rageur, Edward se retourna vers moi et me sourit avec compassion.

- Il ne sait pas ce qu'il dit, me souffla-t-il en écartant une mèche qui gâchait me vision de l'ange, appuyé contre moi.

Son contact me fit frémir, mais j'étais dans un trop piteux état pour qu'il se rende compte que c'était de sa faute.

- Au contraire, Mike a tout à fait raison. Je suis un monstre, hoquetai-je, je n'ai pas d'amis parce que je n'aime personne.

- Tu dois vraiment être mal pour faire attention à ce que Newton raconte. Tu n'as pas d'amis parce que tu ne les comprends pas. Nuance. Je fais de même, ne vois-tu donc pas ? Je ne les déteste pas.

- Mais tu ne les aimes pas.

- Si… un peu, avoua-t-il en riant, sauf Mike Newton.

- Pourquoi pas lui ?

- Aaah… Disons que je n'aime pas du tout la façon dont il te regarde, fit-il en essuyant les larmes de ma joue, accompagné de mes frissons irrévocables.

Devais-je préciser à quels points ces mots firent circuler une vague de chaleur dans ma poitrine ?

- Hein ?

- Bon sang Bella. Tu es vraiment aveugle. Il te fait les yeux doux !

Je lui lançai un regard ahuri. Il leva les yeux au ciel et soupira.

- Et puis, c'est assez blessant quand tu dis que tu n'aimes personne. J'avais l'impression que tu tenais plus à moi que cela, reprit-il en souriant.

Son ton était léger et il se forçait pour ne pas rire.

- Tu es dans une catégorie à part.

- Quand tu dis que tu n'as d'amis…

- Tu n'es pas un ami.

J'avais répondu trop vite, que pouvais-je faire pour me rattraper ? Le sous-entendu était assez flagrant. Il me lança un sourire irrésistible tandis que je piquai un fard. Trop tard. Il avait compris. Et moi aussi. Je n'avais pas réalisé à quel point j'étais proche de la vérité. Je ne voulais pas d'Edward comme ami, cette qualification était trop réduite et ne laissait que peu d'ouvertures. Qu'étais-je en train d'avouer là ?

Mon cœur s'affola véritablement lorsqu'Edward se pencha vers ma joue, son torse à quelques centimètres de mon bras. Les muscles saillants de son torse parfait étaient à présent à portée de ma main. « Respire, Bella. Contrôle-toi. »

Ne sois pas triste, chuchota-t-il à mon oreille, tu n'as pas besoin d'eux.

Son haleine fraîche me fit tourner la tête, mais pas suffisamment pour que je ne réalise pas l'ampleur de ses paroles. Il avait raison. Les mots de Mike m'avaient atteinte, mais seulement parce que j'étais sensible et que je ne voulais blesser personne. Seule la présence d'Edward à mes côtés comptait vraiment. Les autres auraient pu mourir, disparaître. Tant qu'Edward était, mon semblant de vie perdurait. Je n'avais pas besoin d'eux, juste de lui.

Il s'écarta de quelques centimètres, et plongea son regard doré dans mes iris. Sa main vint chercher la mienne qui désespérait de se retenir, et ses doigts frais s'approchèrent lentement de mon bras posé sur l'accoudoir. Nous fixâmes tous deux sa main, jusqu'à ce que sa peau atteingne mon poignet en une infime et tendre caresse. Une vague et de chaleur se déferla en moi et ennivra mon corps peu à peu jusqu'à mes orteils. Des frissons de plaisir firent hérisser mes poils. Ma peau et le sang qui coulaient dans les veines de mon poignet semblaient en feu. Mon cerveau, mon corps entier ne réagissaient plus qu'à la caresse de ma peau, toutefois je dus m'enfoncer dans mon siège et faire appel à tout le contrôle que je pouvais avoir pour me maintenir immobile.

Les roues grinçantes me sortirent de notre bulle alors que le car freinait. Un soupir mécontent franchit mes lèvres tandis qu' Edward retirait sa main en grimaçant. La chance ne me souriait plus.

Je n'avais pas remarqué qu'il avait commencé à pleuvoir avant qu'Edward ne se soit levé. Il avait attrapé nos deux sacs dans une main et s'engouffrait déjà à la suite d'élèves le long du couloir étroit, devant Mr Banner qui continuait à s'époumoner pour faire sortir les retardataires. Quand nous arrivâmes enfin au bout du car, je compris pourquoi les autres semblaient si peu enthousiastes à mettre un pied dehors à la vue de l'averse. Edward dut attraper mon bras pour que je descende sans mettre les deux pieds dans une flaque d'eau boueuse. Inutile de préciser que mon cœur fit de violents soubresauts qui me firent craindre pour sa survie. A mon grand désespoir il me relâcha bien trop vite à mon goût. Je rabattis la capuche sur mes oreilles et partis à la suite de la masse d'élèves. Nous courrions à moitié, mais nous aurions tout aussi bien pu ramper : nous étaurions été tout autant trempés. Seule l'idée de se retrouver au chaud plus vite nous incitait à accélérer. Je ne pouvais distinguer personne à travers la pluie brumeuse, seule la présence du bras d'Edward près de moi, me touchant à chaque nouveau pas suffisait pour me guider.

Nous filâmes à l'intérieur de la structure en un record de vitesse. Je n'eus même pas le temps de détailler la façade entre les trombes d'eau. Quand Mr Banner referma la porte massive du théâtre derrière nous, je dus essuyer les gouttes de mon visage pour apercevoir le hall dans lequel nous nous tenions tous, frigorifiés. Deux grands battants noirs avec des vitres teintées donnaient probablement sur la salle de théâtre. A droite de cette porte un comptoir d'un gris aussi austère que les lambris du mur comportait quelques prospectus. Une petite femme nous fixait avec des yeux perçant, jugeant les traces de boue que nous laissions sur le damier carrelé glacial – noir et blanc. Jessica et quelques filles retirèrent leurs bottes dégoulinantes d'eau pour les poser le long d'un mur, sur des radiateurs vieux d'une quinzaine d'année. La plupart des autres dévêtirent leurs coupe-vent, l'eau suintant du tissu.

- Filez dans la salle, le spectacle a commencé. Tâchez de ne pas salir les sièges, nous adressa Mr Banner avant de retirer maladroitement son coupe-vent jaune canari par la tête.

Quelques-uns déposèrent leur veste sur les radiateurs avant de suivre les autres dans le théâtre. Je n'étais pourtant pas en mesure de faire de même. Mon corps était si frigorifié que je craignais d'enlever une couche de vêtements, certes trempée. Je m'apprêtai à rejoindre les autres, lorsqu'Edward se saisit de mon bras. Je me figeai automatiquement, ébahie devant sa beauté. Ses cheveux décoiffés et trempés lui donnaient un air atrocement sensuel. Ses lèvres pleines étaient rouges et légèrement humides, j'aurais tout donné pour pouvoir les effleurer.

- Suis-moi, souffla-t-il.

J'étais appuyée contre son torse frais, qui me fit frissonner derechef. Pas de froid pourtant. Son haleine fruitée m'éblouit une nouvelle fois, et je le laissai m'entraîner vers les escaliers. Je lançai un dernier regard dans la salle, Mr Banner ne nous avait pas vus, trop occupé à parler avec la femme de l'accueil.

Il nous fit monter jusqu'à un étage, et poussa une porte molletonnée pourpre. Une vague de chaleur me transperça, alors que nous entrions dans le théâtre obscur. Les voix portantes des acteurs me parvenaient en bruit de fond, mais rien ne comptait à part la main d'Edward dans mon dos qui m'aida à retirer mon blouson.

Il posa nos deux vestes sur le premier siège que nous rencontrions et j'en profitai pour lancer un regard autour de nous. Il nous avait amenés au balcon, qui était complètement désert. Nous avions une vue imprenable sur la scène, en contrebas. Les décors étaient simples mais magnifiques, de longs lierres avaient été peints le long de piliers sur les côtés de la scène.

Edward revint vers moi, attrapa ma main et m'attira vers une rangée de siège rouges confortables au milieu du balcon. Il s'assit à côté de moi, et posa sa tête contre le dossier de mon siège, à quelques centimètres de ma joue. La lumière des projecteurs, en hauteur, produisait des reflets mystérieux sur son visage qui n'en paraissait que plus attirant.

- Alors ? chuchota-il dans mon oreille.

Je n'eus aucun mal à deviner son sourire.

- Sublime. Tu viens souvent ?

- Oui, j'adore ça. Il n'y a jamais personne ici, les habitants de Forks ne sont pas assez nombreux pour remplir entièrement la salle. De plus, les gens de cette ville ne rafolent pas non plus de Shakespeare.

Il attrapa ma main le plus naturellement du monde, et fit courir ses doigts frais le long de mon poignet sous mes frissons.

- Tu connais l'histoire ? me demanda-t-il alors que je piquai un fard.

J'essayai de me rassurer en me disant que la couleur de ma peau ne devait pas être visible dans le noir. Quoique…

- Bien sûr, répondis-je en tentant de ne pas trembler.

- Zut alors, j'aurais pu te la rappeler, fit-il avec un sourire, faussement dépité.

Mince, j'avais raté une nouvelle occasion d'entendre sa voix mélodieuse. A croire que mon corps ne réagissait que pour elle. Il tourna son visage vers la scène, toujours à quelques centimètres de mon épaule. Son doux parfum me parvenait toujours et je me contentai de cette alternative. Ses doigts traçaient de légers cercles sur mon poignet, effleurant à peine ma peau. De profonds frissonnements me parcouraient le bras, et j'étais certaine qu'il les sentait, si près de moi.

Bonne soirée, fit-il avec un petit sourire.

Je restai figée sur le perron tandis qu'Edward regagnait sa voiture avec une grâce extraordinaire et refermais la porte avant qu'il ne se doute que je l'espionnais. Je restai plaquée contre le battant, aux aguets, écoutant le faible moteur de sa Volvo démarrer. J'avais la certitude d'avoir un comportement complètement immature, il n'avait fait que me raccompagner chez moi après la séance de théâtre. Les pneus s'éloignèrent dans l'allée, et je n'entendis plus rien. Un soupir franchit mes lèvres. Contentement après la journée que j'avais passée avec lui. Déception parce qu'elle était finie. Je me dirigeai vers mon réfrigérateur, attrapai un plat de lasagnes de la veille et le fourrai négligemment dans le four à micro ondes. Etais-je autorisée à décréter qu'il s'agissait du plus bel après-midi que j'avais connu ? Certes, il ne s'était rien passé de très concret. N'empêche. J'avais pu profiter de quelques beaux moments avec lui. Un son sanglant me sortit de ma rêverie. Le micro-ondes. Je l'ouvris d'un geste faible, mes épaules commençaient à me tirer. L'odeur de sauce bolognaise inonda mes narines et je fus prise d'une nausée automatique. Mon estomac se souleva en rebondissant et j'eus le courage d'enfermer le plat brûlant directement dans la poubelle. Cela faisait longtemps que cela ne m'était plus arrivé. Et surtout pas à ce stade là. Ma tête commença à tourner, ma vision devint floue, mes mains tremblèrent.

J'attrapai, avec mes dernières forces, un verre posé sur le plan et le remplit au robinet.

Deux choses se passèrent simultanément.

Je vis mes doigts se desserrer lentement, un par un, autour du verre, sans que je puisse pour autant les retenir. J'aurais voulu hurler contre la fatalité et mon impuissance simplement parce que je ne pouvais rien faire et que je savais déjà ce qui allait se passer. L'objet glissa subtilement contre la peau de ma paume et chuta vers le sol dans un silence effrayant, comme au ralenti. Pire que déroutant, j'étais prisonnière de mon corps faible et inapte. Ma main resta figée dans l'air, repliée dans la forme exacte du verre comme si elle attendait qu'il reprenne sa place initiale. J'étais trop sonnée pour remarquer que mes doigts tremblaient et qu'ils étaient devenus glacials. J'attendais que le verre se brise, que les morceaux ricochent autour de moi, que l'impact me fasse sursauter et me réveille de ma léthargie, que les gouttes d'eau fraîche aspergent mes chevilles, mes poignets peut-être.

Je ne pressentis en rien de ce qui ce passa ensuite.

Un océan de cuivre jaillit dans mon champ de vision. Il se plaça à la hauteur de mes yeux, sa main blanche refermée autour du verre que j'avais laissé tombé. A croire qu'il n'avait jamais glissé de ma main et que tout ceci était très naturel. Il n'aurait pas dû être là, j'étais peut-être assez faible pour mal distinguer les intervalles de temps mais la gravité était infaillible. Edward Cullen n'aurait pas dû pouvoir faire le trajet de la porte jusqu'à moi, en quelques centièmes de seconde, en voulant bien croire qu'il était resté devant mon pallier si longtemps.

Je vis ses deux topazes, avec un éclat d'effroi, à quelques centimètres de mes propres yeux. Je les vis parce que mes jambes s'étaient dérobées au moment même où ma manique avait desserré sa poigne autour de ce fichu verre et parce que je n'avais pas compris qu'Edward s'était accroupi. J'attendis un nouveau choc, qui comme le précédent, ne vint jamais. Deux bras durs et froids s'enroulèrent autour de ma taille, me plaquant contre son torse de marbre. Son arôme fruité incendia mon palet, mes narines. Ma tête n'eut pas le temps de heurter son épaule avant que je ne perde connaissance.