Chapitre 8

Jeudi 23 avril 1998

Lorsque Rose rouvrit les yeux, tout avait changé. Les immeubles, les monuments, les maisons, tout était là et en un seul morceau. Elle inspira profondément une goulée d'air frais matinal et, dans ce temps qui n'était pas le sien, se sentit chez elle. Le ciel était d'un bleu uni et une légère brise soufflait, faisant remuer les branches des arbres. L'homme sans nom, plus vite remis, s'éloigna pour apostropher un passant (qui, curieusement, n'avait rien remarqué de leur étrange arrivée) et lui demander l'heure. Il régla sa montre selon ce qu'on lui avait dit et revint vers elle. Il tendit la main.

-Viens.

Il avait un air absolu, un éclat spécial aux coins des yeux et, bien que c'était pour aller à la mort, elle n'hésita pas une seule seconde, frissonna au contact de sa peau et se laissa entraîner. Il marchait vite.

-On a très peu de temps !

Ils se mirent à courir. Tenant toujours sa main, le cœur battant sous l'effort, essayant difficilement de concurrencer ses longues enjambées, elle se sentit plus vivante qu'elle ne l'avait jamais été. Elle ne serait pas là pour le voir, mais elle savait qu'elle faisait quelque chose de bien.

Ils arrivèrent rapidement au parc Snow Glove et, pour consulter sa montre, il la lâcha. Au-delà même de son souffle court dû à cette course folle, elle en ressentit un sentiment d'abandon. Elle regarda autour d'elle, observant toute cette vie, toute cette matinée normale, qui, sous peu, se transformerait en carnage.

-Combien ?, demanda t-elle, sans y penser.

-Quelques minutes.

Son angoisse revint brutalement et elle eut envie d'envoyer toute cette histoire au diable. De se tourner, de lui proposer de venir avec elle et de fuir. Laisser le passé au passé et le futur au futur. Elle se tourna et sa panique se calma tout de suite lorsqu'elle comprit. Il refuserait. Il se tenait là, grave, triste, mais déterminé. Si elle ne le faisait pas, lui le ferait. Et pour elle, il était impensable qu'il meure aujourd'hui. Pour elle, il était impensable qu'il meure. Il suivait des yeux les passants lorsqu'il pâlit et son regard devint fixe. Elle regarda dans la même direction pour voir une femme et son enfant entrer dans le parc. L'enfant n'avait pas plus de dix ans et il tirait la main de sa mère tandis qu'elle riait de son empressement. La peur instinctive qu'elle ressentit et la colère fugace qui passa sur le visage de son compagnon la renseigna immédiatement et elle demanda d'une voix blanche.

-C'est lui ?

-Non. Ce n'est pas encore lui., précisa t-il.

Attristée et se sentant impuissante, elle souffla.

-Ça n'était pas un hasard quand on s'est croisés là-bas, la veille de mon mariage...

-Non, pas vraiment., confirma t-il. Je ne m'attendais pas à ce que tu m'abordes, mais je te suivais, oui. Je veillais sur toi à chaque instant.

Pour la première fois peut-être, elle prit la peine de le regarder vraiment. Cette même impression de familier l'envahit, mais elle ne comprenait pas encore.

-Qui es-tu ?, murmura t-elle.

Il eut un léger sourire.

-Si tu ne pouvais me poser qu'une question, Rose...

Elle se détourna, agacée, et son regard se posa sur des gamins qui se poursuivaient en criant. Alors, elle décida de faire comme eux et de jouer le jeu. Il n'y avait plus grand chose d'autre à faire, pensait-elle. Elle l'examina et son cœur chavira. Il avait mis les mains dans les poches et la regardait et, soudainement, toutes les pièces du puzzle se mirent en place.

Je n'ai pas envie que tu risques d'oublier que je suis l'homme parfait.

Je suppose qu'on peut être flatté qu'il ait fallu que tu inventes l'homme parfait pour pallier à notre absence...

John avait raison, c'est exactement ce qu'elle avait fait. Son subconscient avait créé son fiancé du peu qu'elle se rappelait de lui. Ils étaient la même personne. Différents, uniques, mais identiques. Il la regardait le fixer et il se sentait bouleversé.

-On était très proches, pas vrai ?, demanda t-elle finalement.

Il ouvrit la bouche pour répondre, mais elle l'interrompit d'un geste.

-Ne réponds pas. Ce n'est pas ma question. Je sais qu'on l'était. Je ne suis pas ce genre de filles.

Elle eut un sourire et il ne put résister.

-Quel genre de filles ?

-À faire confiance à un homme après avoir échangé trois mots. En tomber amoureuse sans même savoir son nom... Alors, tu vois, c'est vrai, au fond, je n'ai peut-être qu'une question à te poser. Pourquoi tu n'es pas venu me chercher plus tôt ? Du temps avec toi, c'est du temps avec toi, où que ce soit.

-C'est ce que je voulais., lui assura t-il, désespéré. Quand j'ai su ce que tu avais été attaqué et qu'on allait devoir te placer dans cette autre réalité, j'ai pensé que c'était notre chance. Qu'on pourrait le faire, toi et moi. Je voulais vivre avec toi dans ton monde. Mais je suis arrivé si tôt et j'y ai passé tellement de temps. J'ai fait le calcul, Rose. On avait trente-sept ans de différence. J'ai pensé que tu méritais mieux.

Les yeux brillants de larmes, elle s'écria :

-Quelle importance !

Il avança d'un pas brusque et lui tendit les bras. Elle se jeta contre lui et ils restèrent serrés l'un contre l'autre. La tête dans son cou, respirant l'odeur de sa peau, elle pleurait une séparation dont elle n'avait pas eu conscience. Sentant le temps s'égrener inexorablement, elle leva la tête vers le ciel. Oh, je vous en supplie, priait-elle en silence un être omnipotent, quelques secondes avec lui contre toute mes éternités. Et lorsqu'elle réalisa qu'elle ne serait pas lésée par l'échange, elle comprit l'essence même du sentiment amoureux. Elle se détacha de lui et, prise d'une impulsion, murmura...

-Épouse-moi. Épouse-moi pour les quelques minutes qu'il nous reste.

Il la serra contre lui et colla sa bouche à son oreille.

-Tu es ma femme. Maintenant et pour toujours.

En réponse, elle susurra à son tour :

-Tu es mon mari. Maintenant et pour toujours.

Il lui sourit, caressa sa joue et l'embrassa. Enlacés, s'accrochant l'un à l'autre, le temps n'eut pas de prise sur eux pendant de merveilleuses secondes. Leurs lèvres et leurs larmes se touchaient, s'écrasaient et se mêlaient. Un cri d'effroi leur parvinrent et leur baiser se fit plus maladroit et leurs gestes plus saccadés. Ils se regardèrent et, au milieu de toute cette peur, se sourirent. Elle fit deux pas à reculons, tenant sa main. L'expression de la plus profonde tendresse se lisait sur son visage et il lui dit, séducteur.

-Tu es radieuse.

Son sourire s'intensifia et elle le lâcha finalement. Elle se tourna et se mit à courir. Dans l'exaltation de ce moment incroyable, elle n'avait pas peur de mourir. Comment craindre la mort quand on a déjà vécu ce qu'il y avait de mieux dans la vie ?

Le ciel s'était obscurci et la Marque des Ténèbres trônait déjà dans le ciel. Tout le monde fuyait et les sortilèges fusaient de tous les côtés. Rose repéra facilement les Donovan. La mère, terrifiée, cachait derrière elle son enfant. À quelques mètres d'eux, un Mangemort s'approchait déjà, mais Rose savait qu'elle allait gagner; elle ne pouvait que gagner. Quelques foulées encore, et elle y serait. L'homme leva sa baguette et Rose Weasley s'interposa entre Daisy Donovan et la mort.

Bras écartés, paumes vers le ciel, sourire aux lèvres et yeux fermés, la dernière chose qu'elle entendit fut deux mots qu'elle n'aurait jamais imaginé entendre.