Johan Le Surin
Issei ouvrit péniblement les yeux en entendant la sonnerie du réveil. Il s'assit dans son lit, son esprit ensommeillé essayant vaguement de faire le point.
Il se trouvait chez Shirô, dans une des innombrables chambre d'amis de sa grande maison. Lui et Joker y étaient arrivés la veille après leur fuite du temple qui s'était soldée par un combat avec le servant Assassin posté près de l'escalier menant à l'aile des laïcs du Ryudoûji. Après qu'Issei lui ait brièvement exposé la situation, Shirô avait tout de suite proposé à son ami de venir passer la nuit chez lui.
Issei se souvenait vaguement s'être affalé à peine arrivé dans le lit mis à sa disposition, terrassé par la dépense d'énergie et par les évènements de la soirée. Il avait pourtant eu du mal à s'endormir, car sa tête bourdonnait de problèmes auxquels il faudrait bien vite trouver une solution, le plus gênant étant qu'il allait falloir convaincre son père de le laisser habiter hors du Ryudoûji pendant quelques temps.
Mais l'autre chose qui lui trottait dans la tête étaient les mots étranges d'Assassin, qui avait à plusieurs reprises traité Joker de « Voleur ».
Je me demande s'il avait compris quelque chose concernant la véritable identité de Joker…
Le réveil sonna à nouveau. Issei poussa un grognement et abattit sa main sur le bouton « off ».
Et il faut que j'aille à l'école en plus… Se dit-il en se prenant le crâne à deux mains.
Deux coups légers furent frappés sur la cloison.
« Issei ? » fit la voix étouffée de Shirô. « Il est huit heures, tu devrais te lever ! »
Rendant les armes, Issei se leva tout à fait et se dirigea vers la salle de bain.
Avant d'aller prendre le petit-déjeuner, Issei avait décidé d'appeler son père pour lui dire où il était -et préparer le terrain concernant son déménagement provisoire-. Il fut agréablement surpris d'apprendre que a fuite avec Joker (qui avait causé pas mal de dégâts en termes de portes et de vitres brisées) avait été assimilée à une tentative de cambriolage, et qu'en conséquence son père préférerait qu'il reste éloigné du temple pendant quelques temps. Promettant qu'il s'arrangerait, Issei raccrocha et alla rejoindre les autres.
A la table du petit déjeuner se trouvaient déjà Shirô, Saber et Rin en train de mettre la table.
« Ah, on se demandait si tu avais décidé de sécher les cours aujourd'hui, fit Shirô en voyant son ami apparaître. Qu'est-ce qui t'as pris si longtemps ?
- Je téléphonais à mon père. Je ne peux plus habiter au temple pour l'instant, alors je l'ai appelé pour le prévenir. Dès ce midi, je chercherai un studio pas trop cher.
-Oh tu sais, tu peux rester ici pour le moment. J'héberge déjà Saber et Tohsaka, donc…
-Shirô ! Intervint Saber. Vous ne pensez pas que c'est irréfléchi de votre part ? On ne sait toujours rien des intentions de son servant à votre égard !
-Mes intentions sont on ne peut plus inoffensives, princesse, coupa Joker en rentrant dans la pièce, portant les vêtements civils qu'Issei lui avait offerts la veille. Au vu de ma propre invocation, je peux assez difficilement reprocher à Shirô d'avoir appelé son servant de façon involontaire. Donc je n'ai pas de raisons de chercher à lui nuire.
Joker s'assit à table et regarda autour de lui.
-Bien ! Qu'y a-t-il de bon à manger ?
A ce moment, on sonna à la porte.
-Voilà le petit déjeuner qui arrive », répondit Shirô en allant ouvrir à Sakura, la petite sœur de Shinji, qui venait lui faire à manger tous les jours, et à Fujimura, leur enseignante qui était la responsable légale de Shirô.
Heureusement pour Issei, le professeur Fujimura accepta relativement facilement qu'il reste chez Shirô. Elle fit juste remarquer qu'à ce rythme, ce dernier n'avait qu'à transformer la maison en hôtel, comme ça au moins il gagnerait un peu d'argent.
« Et puis Ryudo-kun est un garçon sérieux et responsable, donc je suis assez soulagée de le savoir sous ton toit, conclut-elle en se resservant du délicieux repas préparé par Sakura. Par contre, pouvez vous me dire QUI vous êtes, Monsieur ?
Elle regardait de façon insistante Joker qui buvait tranquillement son thé en bout de table.
-Oh, moi ? Je ne suis qu'un modeste écrivain qui vient chercher l'inspiration au Japon. Je connais bien le chroniqueur du temple du Ryudoûji, alors je suis venu m'installer dans les environs. J'ai sympathisé avec Issei, et son père m'a demandé de rester à ses côtés jusqu'à ce que le cambriolage du temple soit résolu.
-Un écrivain, hein ? Le professeur Fujimura semblait avoir encore quelques soupçons. Et vous écrivez quels genres de livres ?
-Des contes, des légendes, des histoires de voleurs, de vieux châteaux et de nuits brumeuses, ce genre de choses, madame (en français dans le texte). Je voulais essayer les légendes asiatiques et je me renseigne de mon mieux sur le terrain, afin de faire plus « vrai ».
-Vraiment ? Et pourriez-vous me donner quelques exemples ?
-Mais ce sera un honneur…
Pendant que Joker tenait Sakura et le professeur Fujimura en haleine grâce à un récit particulièrement prenant, Rin se pencha vers Issei.
-Un écrivain, hein ? Murmura-t-elle à son oreille. Dis moi, il ne s'était pas présenté en tant que moine, à ton temple ?
-Il faut croire qu'il avait envie de changer, commenta Issei en buvant son café, l'air résigné. En tout cas, ce type sait mentir comme il respire. »
Plus tard, alors qu'ils se préparaient à partir pour aller à l'académie Homura, Shirô annonça qu'il allait rester chez lui pour la journée. Joker avait déjà commencé à mettre ses chaussures quand Rin attrapa Issei par le bras et annonça d'un ton joyeux « qu'avec elle, Issei-kun ne risquait rien ». Profitant de la pagaille du départ, elle réussit quelques minutes plus tard à approcher discrètement Joker.
« Je crois savoir que tu as quelques séquelles du combat d'hier, lui souffla-t-elle. Profite donc d'aujourd'hui pour les régler, ça ne sert à rien d'accompagner Issei alors que je suis dans le coin, avec Archer.
-Pour tout te dire, c'est un peu ça ma raison de venir avec vous.
-Eh, tu fais confiance aux gens, de temps en temps ?
-Rarement. En fait, je ne fais vraiment confiance qu'à un nombre de personne se comptant sur les doigts d'une main.
-Et tu comptes faire comment pour le protéger alors que tu ne peux pas prendre ta forme spirituelle ?
Joker se tut un instant.
-Tu est consciente que s'il ne lui arrive ne serait-ce qu'un léger accident, rien ni personne ne pourra m'empêcher de te tuer avant de disparaître à mon tour? » Dit-il d'une vois dénuée de toute émotion alors que le groupe partait pour l'académie.
Rin se contenta de tirer la langue et courut rejoindre les autre. Issei fit un petit signe de la main à Joker et tourna le coin de la rue avec Sakura, Rin et le professeur Fujimura.
Quelques dizaines de minutes plus tard
Shirô termina de nettoyer le sol du dojo.
« Bon, je crois que ça devrait aller comme ça », murmura-t-il d'un ton satisfait en essorant sa serpillière dans le seau posé à côté de lui.
Il se leva pour aller vider le seau dans le massif de fleurs situé derrière le bâtiment. En arrivant près du tronc du grand platane qui poussait contre le mur de la salle d'entraînement, il aperçut le servant d'Issei. Dans une drôle de position.
Mais qu'est-ce qu'il fait ?
Il était torse nu, en équilibre tête en bas sur la main droite, tenant dans l'autre sa rapière, les deux jambes tendues au dessus de lui : il ne bougeait pas d'un millimètre. Sur la lame de sa rapière, de petites étincelles s'infiltraient paresseusement dans les fêlures, résultat du duel contre Assassin.
Shirô resta interdit quelques minutes, se demandant quoi faire. Il finit par s'approcher silencieusement.
« Tu as fini de nettoyer le parquet ? demanda tranquillement Joker quand il fut arrivé à quelques pas de lui.
-Euh… Oui. Qu'est-ce que tu… Qu'est-ce que vous faites ?
-Tu peux me tutoyer, dit Joker en écartant lentement les jambes, puis en changeant vivement de main d'appui, et rattrapant sa rapière au vol. Tel que tu me vois, je renforce le lien entre mon arme et moi. Elle a pas mal souffert du combat d'hier, alors…
-Il y a un rapport entre faire de l'équilibrisme et réparer son arme ? Demanda Shirô, un peu incrédule.
-Je pourrais tout aussi bien le faire bêtement assis en tailleur, mais comme ça j'exerce mon sens de l'équilibre en même temps.
Joker fléchit soudain le bras, donna une impulsion et réatterrit sur ses deux pieds. Sa rapière avait l'air comme neuve.
-Bien ! On va pouvoir passer aux choses sérieuses. Je crois que je vais profiter du dojo, avec ta permission, bien sûr… »
Shirô murmura un « pas de problème » et suivit le servant à l'intérieur de la salle d'escrime. Après avoir récupéré un t-shirt et mis des chaussons d'entraînement, Joker s'avança au milieu du dojo, et leva sa rapière au niveau de son visage.
Durant les quelques minutes qui suivirent, Shirô regarda Joker effectuer des enchaînements dans le vide, sa lame virevoltant presque gracieusement à ses côtés. Il paraissait danser un ballet plutôt que de s'entraîner, si on ne prenait pas en compte le sifflement métallique accompagnant chacun des mouvements de sa rapière, ni les coups de pieds, de genoux et de coudes qui ponctuaient ça et là sa chorégraphie.
Quand Joker fut retourné sur le bord, Shirô lui apporta un peu d'eau, et ils commencèrent à discuter de tout et de rien. La conversation finit par tomber sur l'escrime.
« Tu vas donc rater l'école aujourd'hui pour t'entraîner avec ton servant, c'est ça ?
-Oui. La dernière fois qu'il y a eu un combat, je n'ai strictement servi à rien. Je veux changer ça : je refuse qu'elle se batte seule.
-Je comprends que toi et Issei soyez amis : vous fonctionnez un peu sur le même modèle, sourit Joker.
-Où as-tu appris à te battre ? Demanda brusquement Shirô. Tu as eu quelqu'un qui t'as tout enseigné?
-Non, j'ai appris sur le tas, au fil des bagarres. C'est la meilleure école !
-C'est de là que vient ta façon de combattre, n'est-ce pas ? Je pensais que c'était comme ça que se battaient tous les servants du type Joker…
Joker se mit à rire.
-Tu as presque raison. D'habitude, les héros sont regroupés par classes suivant leur façon de se battre. C'est comme ça qu'on les répartit : les héros préférant se battre de loin sont classés « Archer », même s'ils n'ont jamais touché à un arc de leur vie. Les servants « Lancer » se battent avec une arme à allonge, mais pas forcément la lance. Les servants « Rider » privilégient le combat en mouvement, les « Assassin » les techniques surprenant l'adversaire pour ne lui laisser aucune chance, les « Berserker » le combat reposant sur la force brute, sans aucune technique. Les « Caster » se reposent essentiellement sur la magie, et les « Saber » sur les techniques à l'épée. Donc, de ce point de vue, on peut dire que de la classe d'un servant dépend sa façon de se battre. Mais la classe « Joker » est spéciale : elle représente ceux qui ne désirent pas le Graal. Tu peux trouver tout et n'importe quoi, dans ce type de servant.
-Je pense que s'il fallait te classer parmi les servants normaux, tu serais Assassin.
-Peut-être. Pourquoi pas Saber, tant qu'on y est ? Répliqua Joker. J'aimerais bien connaître les étapes de ton raisonnement…
-Tu ne te bats pas du tout comme elle, expliqua Shirô. Saber attaque de front, et a une technique ahurissante. Toi, tu esquives, tu comptes sur la surprise et la confusion pour gagner.
-Belle analyse. En guise de conclusion à ce cours sur les servants, laisse moi te donner un petit conseil, en remerciement pour hier : pense à glisser toujours un peu de fourberie quand tu combats. Saber, si elle n'était pas aussi rapide et si elle ne connaissait pas tant de techniques serait dangereusement prévisible, et elle se base aussi un peu trop sur ce qu'elle sait de l'adversaire. Quand on s'est battu, bien qu'elle soit à priori la plus forte au corps à corps, j'ai pu arriver à une égalité, grâce au fait qu'elle ne savait pas quelle arme j'allais utiliser. Il faut toujours savoir manipuler la personne en face pour arriver à ses fins.
-Je ne supporterai pas d'entendre d'autres inepties de ce genre !
Shirô et Joker tournèrent la tête pour voir arriver Saber, l'air assez en colère. Joker se leva tranquillement et lui fit face.
-Bonjour, princesse, quel plaisir de vous voir de si bonne humeur.
-Suffit ! Je vous suis reconnaissante de vouloir donner des conseils à mon Master, mais n'essayez pas de le faire tomber aussi bas que vous ! Cette façon d'agir est méprisable ! Un combat doit être loyal : user de moyens aussi vils que le mensonge ou la traîtrise n'est pas digne d'un chevalier !
-Ah, que voulez vous, princesse, nous ne sommes pas tous comme vous…
-Joker, ça faisait un moment que je voulais te demander, intervint Shirô, plus pour éviter que la discussion ne dégénère que pour autre chose. Pourquoi appelles-tu Saber « princesse » ?
-Eh bien, regarde-la ! Rétorqua Joker comme s'il s'agissait d'une évidence, en désignant d'un élégant mouvement de bras le visage parfait de Saber. Tu ne trouves pas qu'elle ressemble à une demoiselle de bonne famille, élevée dans le respect des bonnes manières ?
-Assez ! Je vous prierais de bien vouloir sortir, que je puisse procéder à l'entraînement de mon Master !
-Bien, bien, fit Joker en se retirant. Bon courage, Shirô ! »
J'en aurai besoin, se dit se dernier en voyant Saber empoigner son bôken (sabre en bambou pour l'entraînement), l'air farouche.
Pendant ce temps, à la bibliothèque de l'Académie Homura.
« Ryudo-kun ! Viens voir ce que j'ai trouvé !
Issei s'arracha à la lecture du rapport sur les activités quasi-inexistantes des divers clubs du lycée pour aller rejoindre Rin près du rayon « Histoire Européenne ». A peine la pause de midi arrivée, elle l'avait traîné de force à la bibliothèque pour y effectuer des recherches « qui le concernait au premier chef ».
-Tu as trouvé ce que tu voulais ?
-Hum, répondit Rin en posant devant elle un gros volume écrit en français. Tu ne connais toujours pas le vrai nom de ton servant, n'est-ce pas ?
-Il a estimé que c'était plus prudent pour nous deux que ça reste un secret, admit Issei.
-Eh bien je crois avoir trouvé sa véritable identité : regarde.
Issei se pencha sur le paragraphe que désignait Tohsaka. Faisant appel à ses notions de français, il entama la traduction du texte.
-Johan le Surin ? Marmonna-t-il après quelques minutes.
-Une figure légendaire à l'époque Edo en France, précisa Rin en posant son doigt sur une illustration représentant un homme de haute taille, portant une grande cape et un large chapeau pourvu d'une plume rouge. On l'appelait « le Maître Voleur » et « l'Insaisissable ». Selon la légende, il était capable de s'infiltrer dans n'importe quel endroit, et repartir sans même avoir été repéré une seule fois. C'était un véritable génie, capable d'inventer toutes les ruses du monde pour arriver à ses fins. Et regarde ça : il est écrit ici qu'on racontait à l'époque qu'il avait une arme magique qu'il pouvait transformer à volonté pour vaincre ses ennemis.
-Ça colle, fit Issei. La gravure photographiée montrait un homme tenant dans une seule main près de cinq armes différentes, d'une gigantesque épée à un jeu de couteaux de lancers.
-De plus, j'ai remarqué que même s'il parle parfaitement japonais -tout comme Saber ou Archer, au passage-, il place parfois des mots en français dans ses phrases. Tu devrais en discuter avec lui quand tu rentreras ce soir.
-Et toi ? Tu ne rentres pas ?
-Je vais rester un peu après les cours. Ce qu'a dit Shirô avant-hier à propos de Shinji m'inquiète. J'en profiterai pour surveiller l'évolution des marques magiques disséminées dans tout le lycée. »
Issei aquiesca et se replongea dans l'étude de la légende de Johan le Surin.
