Un sourire prometteur éclaira le visage du hobbit. Un léger frémissement dans son estomac se doublait d'une chaleur qui n'avait plus rien à voir avec la blonde à l'absence de saveurs caractéristique des auberges de grandes gens. Se plongeant un instant dans les yeux de Mélor, il s'aperçut qu'il se languissait plus que de raison de susciter un tel intérêt, que ses contes ou sa seule allure eussent contribué à ce badinage.

Ses propres anecdotes, tirées du répertoire familial ou collectées à la faveur de soirées chaleureuses, avaient conquis attention et rires charmés, pour se muer à son retour en automatismes désuets qui mouraient sur ses lèvres. Quelques soirées interminables auprès des Gamegie ou de ses cousins le lui avaient appris : ses récits étaient devenus intransmissibles à des habitants de la Comté dont les capacités géographiques et historiques se limitaient à leur propre généalogie, à l'exotisme des arbustes de Valinor longeant la Voie Verte et à l'extraordinaire de l'escapade d'un cheptel de chèvres. Bilbo avait toujours été plus silencieux que la moyenne, préférant choisir ses interventions avec suffisamment de justesse pour laisser place à une gestuelle plus significative, mais il avait la nostalgie de ces moments d'incertitude, de flatterie dont l'origine ne se clarifiait qu'après un temps qu'il aimait prolonger.

Il s'interrogea un instant sur qu'il pouvait évoquer en tout prudence.

-Je ne sais pas ce qui est parvenu à vos oreilles, je ne souhaiterais pas vous ennuyer de détails que vos compagnons sont tout aussi capables de vous conter.

-Considérez que je ne sais rien, les racontars sont sans commune mesure avec un témoignage de première main, le contra Mélor avec empressement, ses yeux espiègles l'informant qu'il avait saisi la fausse modestie, acceptait son rôle dans le jeu courtois qu'ils entamaient. Prêt à un échange prolongé, il s'établit plus confortablement, retira son gilet, dévoilant une chemise de serge amazone dont la finesse attestait des moyens du patriarche Mélété.

-Eh bien… Les affaires m'avaient engagé jusqu'aux confins du Rhovanion, par delà la Forêt Noire et le Celduin, jusqu'au pays de Dale. J'étais près d'Esgaroth quand l'Erebor s'est enflammée, quand vos frères de Dale ont valeureusement pris l'épée sous les ordres de Bard.

L'ancien cambrioleur savourait les syllabes caractéristiques empruntées au langage nordique, qui tranchait avec son parler de la Comté. La prosodie lui revenait naturellement alors que les gutturales plus prononcées des noms des hommes roulaient dans sa gorge et qu'il goûtait tant les mots que la proximité qu'ils créaient avec le jeune homme.

-Ils se tenaient prêts quand Smaug le Doré a surgi de la montagne. Tous étaient armés comme ils le pouvaient, même les plus humbles d'entre eux, mais aucun ne pouvait lutter face au plus Magnifique des Dragons. Bard contemplait la dévastation de sa ville depuis la plus haute tour. Il ne lui restait qu'une flèche, une seule, quand tous les archers de Long Lac avaient échoué. Mais son savoir était supérieur, il connaissait la seule faiblesse de cette créature de Morgoth.

-Comment savait-il ?

-Mon ami, je ne révèle jamais les détails des contrats que je signe…

Bilbo s'interrompit, cherchant à se concentrer sur les exploits guerriers qui lui semblaient plus susceptibles de capter le fils de Mélété tout en protégeant son propre rôle, pour dissiper le chagrin qui l'assaillait en évoquant le destin incompréhensible du dernier dragon. La concentration de Mélor lui faisait oublier sa bière tiédissant paisiblement à mesure que la salle principale se départait de la moiteur de l'affluence. Dans ses yeux, la dernière déclaration du semi-homme avait mêlé l'envie de respect.

-Et ensuite ?

-Ensuite…

-Mélor, cesse donc ton jobelin, nous partons nous coucher !

L'interruption grossière jurait avec l'élégance de l'homme qui se mêlait à la conversation. De son port élancé à la délicatesse de mains qui n'avaient jamais dû manipuler que le fleuret d'apprentissage, tout trahissait la bonne éducation de Tharbad, cachée sous des vêtements de toile qu'il devait juger propres à se fondre parmi les brigands. Mélor eut l'air contrarié et jeta un regard noir aux compagnons qui l'attendaient.

-Dans ce cas, partez, je vous en prie. Maître Baggins et moi devons encore parler…

Une légère hésitation, trop longue pour passer inaperçue alors qu'ils échangeaient un regard.

-… affaires, compléta-t-il.

La troupe de jeunes gens n'insista pas mais quelques commentaires moqueurs fusaient encore dans les escaliers pour le dortoir qui leur avait été attribué. La coupure résonna néanmoins dans le silence embarrassé des deux compères qui découvraient la grande salle presque vidée de ses occupants. Deux serveurs frôlaient les tables de torchons déjà gras au fond du restaurant, loin du regard de Poiredebeurré qui essuyait les derniers verres en sifflotant. De jeunes chats avaient investi les lieux, chassant une mésange qui guettait jusque là, bien naïvement, les miettes du repas de Bilbo. Dehors, une effraie annonça le début de la nuit profonde en prenant son envol. La jeune serveuse débarrassait les dernières assiettes et, profitant de son passage auprès de Bilbo, posa une bouteille de Dorwinion à demi-entamée sur leur table. Son déhanché effleura l'épaule de son concitoyen et elle leur retourna un regard mutin en s'éloignant.

-Ne le laissez pas se gâcher !

Les comparses gratifièrent d'un sourire cette bienveillance providentielle. Le hobbit se saisit de la bouteille et haussa des sourcils interrogateurs en faisant mine de servir l'homme, qui acquiesça. Il n'eut pas plus tôt constaté qu'il restait dans sa propre chope un fond de bière tiède que Mélor avançait la sienne. Après quelques politesses, Bilbo en avala une gorgée et tenta bravement de garder contenance lorsqu'un vin fort et fin répandit jusque dans son ventre un rayon de chaleur flamboyant de milles éclats savoureux.

- Première encontre du Dorwinion ? émit Mélor avant de boire à son tour d'un air presque narquois.

Bilbo hésita un instant à s'en défendre, puis répondit :

- Vous me prenez sur le fait : je n'y avais en effet jamais goûté. Les arômes en revanche me rappellent les tonneaux du Roi des Elfes.

Comme le jeune homme ouvrait à nouveau de grands yeux, il poursuivit en jouant consciemment de ses talents de conteur :

- Mais revenons à notre dragon... Depuis la plus haute tour fusa l'ultime trait de Bard. Il termina sa course dans la poitrine de Smaug, juste au creux du recoin tendre laissé par l'unique écaille déchaussée de son gilet de diamants.

- Cela ne se peut ! s'exclama Mélor.

- C'est pourtant ainsi que Smaug le Doré fut abattu sur les rives de Long Lac... mais il n'abdiqua pas si aisément !

Draper la tragédie dans un oripeau d'héroïsme n'épargna guère Maître Baggins, en dépit de ses doutes quant au dénouement de cette obscure affaire ; il s'assombrit et ne reprit son récit qu'après un coup d'œil hésitant.

- Je plaidai alors pour sa vie.

Son jeune compagnon se raidit.

- Vous avez plaidé pour la vie de Smaug ?

- Vainement, comme vous vous en doutez.

- Mais pour quelle raison ? voulut savoir Mélor.

- Parce qu'il était unique, et que la Terre du Milieu n'engendrera plus jamais quoi que ce soit de tel.

Bilbo sourit, mais vit à regret s'éloigner le jeune homme tandis qu'il se retranchait au fond de son siège, d'où il lança :

- Et n'est-ce pas mieux ainsi ?

- Je l'ignore. Ceci, mon ami, c'est à vous d'en délibérer.

Les yeux clairs se troublèrent, hantés un moment par la perplexité. Le hobbit craignait de ne plus les voir revenir à lui, désormais. Mélor tendit le bras vers la chopine, qu'il porta de nouveau à ses lèvres, avant de la replacer courtoisement devant Bilbo, dont le cœur cabriola niaisement.

- Étant enfant, j'aimais les dragons. Je rêvais d'en voir un, un jour. Raeger – Raeger, mon précepteur – m'a montré en quoi il s'agissait là d'une fascination juvénile qui pouvait se révéler pernicieuse. Il prétend que les dragons rusent de tout et usent de ces mythes mêmes dont on les pare.

Le semi-homme lampa en retour ce qu'il restait du Dorwinion.

- Et Raeger ne s'y trompe pas, répondit-il finalement. Cela étant, les enfants disposent parfois d'une certaine forme de sagesse, qu'au lieu d'étouffer il se faut reconstruire plus tard à la lumière de ce que l'on sait.

Le ton de Mélor s'allégea.

- Vous parlez bien, Maître Baggins. Et semblez un rouage insoupçonné du monde. Mais il va falloir que j'y réfléchisse.

Bilbo leva sa chope vide en guise de remerciement.

Il lui semblait à présent que son ventre irradiait comme un soleil de mois d'août. Le breuvage puissant des hommes était pulsé en lui tambour battant, ancrant dans un confort chaud son maintien à la table et faisant doucement crépiter son esprit. Il retrouverait son trésor. Et Mélor le considérait à nouveau longuement, avec plus de circonspection, peut-être, mais aussi un intérêt aiguisé. Bilbo sursauta lorsque l'homme s'empara de la chopine pour la remplir à moitié, puis l'avaler d'un trait dans un long gosier pâle, ambré par les dernières chandelles.

- Vous êtes bien différent du tableau qu'on m'avait dressé des hobbits ! Déclara-t-il alors – et Bilbo comprit que l'heure était à la bagatelle, qu'il était ravi d'embrasser.

- Ah ! s'exclama-t-il avec un sérieux excessif. Qu'est-ce que « Reager » avait à dire sur les hobbits ?

- Des sottises, comme à son habitude...

- Non non non non, protesta Bilbo en le resservant. Dites-moi !

Le fils de Mélété s'empêtra dans son propre badinage et sa bonne éducation. La familiarité crâne qu'il avait montrée vis-à-vis du Dorwinion commençait également à porter ses fruits.

- Ne me confondez pas ainsi ! Je ne saurais...

- Allez : entre vous et moi.

Le hobbit esquissa un signe invitant au rapprochement, et son complice se pencha à nouveau vers lui sans retenir un air enjoué, quoiqu'un peu gêné. Les cheveux châtain tombèrent autour du fin minois, près des petits doigts de Bilbo qui, pour peu, se serait risqué à les effleurer par feinte mégarde. La grâce des gestes de Mélor était moins réservée et moins maîtrisée qu'auparavant, laissant voir la franchise un peu frisque des élans.

- Il vous décrivait comme un peuple assez hébété... pantouflard et chauvin...

- Ca, nous le sommes ! répliqua Baggins en reprenant la chopine.

- … Amasseur mais ne produisant rien de précieux... et ne montrant aucune des aptitudes physiques des nains.

Le hobbit déglutit sa gorgée de vin en montrant combien cela lui était pénible, ce qui fit rire le jeune homme d'un adorable bronchement fort peu raffiné ce dernier s'empressa d'ajouter :

- Raegar est un canulant jugeoteur ! Il n'a probablement jamais connu de semi-homme de sa vie. Grâce à vous, Maître Baggins, je vais me faire ma propre idée sur la question.

Bilbo lui sourit longuement, ce qui sembla dégriser quelque peu Mélor.

- J'espère que vous rapporterez à vos gens de quoi nous recommander.

Alors que son compère s'apprêtait à répondre, son œil fut détourné par les dernières lueurs disparaissant autour d'eux. Poiredebeurré, après s'être assuré que les braises ne s'étaient pas réveillées dans le foyer de la grande salle, éteignait les quelques bougies qui brûlaient encore dans l'air désormais friot.

- Messieurs, je m'excuse de vous interrompre mais il est temps d'aller au lit ! La journée a été longue. Et je dois moucher les chandelles avant de monter alors... à moins que vous ne teniez à finir cette bouteille dans le noir...

Il ponctua d'un hoquet de rire.

- … Quoiqu'il en soit, je vous demande de bien penser à souffler la vôtre et vous souhaite la bonne nuit, Messieurs.