CHAPITRE 8 :

TROUBLES ET FUSION

Ses lèvres violacées frissonnaient. Il attendait, regardant la neige tomber, depuis trop longtemps. Chaque seconde supplémentaire avait contribué à porter son excitation à son comble, le torturant délicieusement, offrant à son esprit éperdu des possibilités fantasmagoriques illimitées. Les sphères blanches chutaient inlassablement depuis le ciel noir, telles des milliers d'étoiles aux reflets cristallins. Des salariés en costume trois pièces et manteaux gris descendaient monotonement vers le porte de l'immeuble, décelant vaguement la présence étrange de ce superbe jeune homme, trop distingué et trop élégant.

Il ne ressentait ni le froid, ni la fatigue. Seule la divine chaleur d'un désir impétueux le faisait tenir debout, immobile au sein de cette danse de flocons. Sasuke était conscient de son charme et de sa distinction. Mais il avait toujours rejeté toutes formes de jugement exclusivement basé sur l'apparence, que ce soit envers lui-même ou envers les autres. Cette forme d'intelligence qui le poussait à dire que non seulement les conceptions du beau sont subjectives, mais qu'en plus l'aspect physique est déterminé à la naissance et ne se jauge donc pas en mérite, était pour lui indispensable. Car s'il était parvenu à se satisfaire de sa propre beauté, son orgueil serait devenu vanité stérile et narcissisme méprisable. Son éternelle insatisfaction était sa raison d'être.

Il ne savait pas réellement pourquoi il s'était persuadé que la perfection était une notion objective et accessible. Ni pourquoi il avait eu la prétention de pouvoir l'atteindre. Mais ce qui le perturbait excessivement, c'était que d'un simple regard, Naruto lui avait faire sentir que l'imperfection était le lot de chacun et que ce qu'il jugeait comme étant idéal se nourrissait des frustrations de son enfance. Des besoins affectifs tellement immenses qu'il avait du les refouler. Et auxquels il succombait immanquablement aujourd'hui. Entériner de telles pulsions est vain ; elles ressurgissent toujours, de manière plus chaotique encore.

Il souffla une large volute d'haleine chaude dans l'air glacé. Il la contempla se dissiper et distingua, derrière ses derniers fragments, les contours d'un individu pressé. Engoncé dans une gabardine à la couleur indéfinissable _ un vague beige tirant sur l'orange _ et le cou enserré d'une épaisse écharpe de laine d'où s'échappait une tête à la chevelure rayonnante, il le vit arrêter son pas. Le blond était trop loin pour qu'il puisse discerner ses traits, mais il savait que c'était lui. Sa pomme d'Adam effectua un rebond contre nature lorsqu'il tenta de déglutir. Il inclina sa tête vers la droite, faisant craquer ses cervicales, et s'avança vers l'objet de sa convoitise...

Le brun s'approchait d'un pas cadencé, qu'il trouvait lent et rapide à la fois, et qui ne lui donnait aucune réponse quant au dilemme qui l'animait : tourner les talons et fuir ou bien descendre vers cette silhouette sombre ? Il hésita tant que finalement, avant même qu'une décision fut prise, Sasuke se tenait devant lui. Il s'arrêta alors de réfléchir, pour que ses sens puissent se gorger de l'inimaginable ligne que dessinait le manteau noir. Elle était souple, à peine cambrée, terriblement gracile. Tel un objet rare et fragile, il souhaitait s'en saisir, mais craignait de le briser.

Le visage était plus beau que jamais, les lèvres foncées par le froid s'y détachait davantage et leur carnation violacée contrastait si délicatement avec le blanc velouté de la chair. Il y avait également dans ses yeux un reflet inédit, un scintillement opalin qui pigmentait le noir de l'iris comme la neige pigmentait le ciel nocturne. Sasuke était d'une beauté hors du monde et du temps, et Naruto se sentait indigne d'entrer dans le noir de ses sourcils, de pénétrer le pâle velours de ses joues, de caresser ne serait-ce que du regard une incarnation de l'inaccessible.

Mais l'attirance qu'il éprouvait, loin d'être bestiale, ne pouvait être contenue. Le brun était une source intarissable de vie, une vie intelligente et vraie. Comment aurait-il pu résister à son attrait ? Aussi, lorsque la main froide se posa sur la sienne, il l'empoigna avec empressement, la porta à ses lèvres, et entraîna le jeune homme jusque dans la chaleur toute relative de sa chambre.

Il eut honte de dévoiler ainsi son intimité si médiocre. Le visage de Sasuke détonnait tellement sur le papier peint orange et le désordre ambiant agressait la tenue du corps. En vérité, ce n'était pas tant que le décors soit impropre au brun. La vision en était douloureuse pour Naruto car elle symbolisait l'intrusion dans son intimité, l'attachement à l'autre et le partage de sentiments profonds, bien qu'instinctifs. Mais cela, il ne le comprenait pas encore.

La pièce était très petite et sentait la poussière. Le blond y rayonnait si évidemment que Sasuke se trouvait comme un alevin fasciné par la tige lumineuse du poisson-lanterne, inconscient du danger qui le guettait. Car le brun, en se mettant à nu, s'exposait à un péril dont il n'avait pas idée. Pourtant, inéluctablement, il cherchait à atteindre ce point de lumière.

Ses doigts l'atteignirent en premier, en venant s'emmêler dans les épaisses mèches blonde. Il y enfonça ses mains toutes entières, ignorant les efforts désespérés de Naruto pour échapper à cette caresse qu'il réclamait pourtant. Le brun continua son approche, les coudes se plièrent jusqu'à ce que le buste s'avance et se colle au dos encore couvert de la gabardine. Il se dégageait du corps de Naruto une douce chaleur dont il se laissa envahir et figea son étreinte brûlante.

Le buste de Sasuke était froid à travers les couches de tissus. Les mains, égarées dans le blond de ses cheveux, glaçaient son crâne. A la température de son corps et à la manière dont il se raidissait, Sasuke avait tout du cadavre exquis, si ce n'était cette puissante aura de désir. Le blond se retourna soudain, chassant de son esprit les funestes images, et vint de ses lèvres réchauffer ses consœurs encore bleutées. Il ferma les yeux lorsqu'une langue légèrement râpeuse, mais très douce, vint s'insinuer à l'intérieur de sa bouche. Elle alla s'essayer contre les dents, lissa un instant le tranchant des incisives, puis glissa vers le palais. Celle de Naruto vint la rejoindre et l'enlaça impétueusement. Sasuke gémit de surprise et de plaisir, entraînant le blond vers le support moelleux tout proche qu'était le lit. Le blond refusa d'ouvrir les yeux, conscient de ce vers quoi il était attiré. Si sa cécité prenait fin, tout deviendrait réel. Et qui serait-il lorsque la douleur se partagerait, lorsque l'autre deviendrait un besoin, lorsqu'il cesserait de souffrir ?

Sasuke, lui, ne lâchait pas le blond des yeux. Il voulait ancrer dans sa mémoire le spectacle qu'il animait, car il était unique. Bien sûr, chaque fraction de l'existence est une et ne se répète jamais à l'identique, mais celle-ci était d'une autre nature. Elle était l'un des plus grands bouleversements de son existence, l'un des plus beaux et des plus purs, aussi. La pureté de l'acte sexuel est contestable, mais le brun ne pouvait le qualifier autrement, alors que ses yeux s'égaraient dans un bleu incertain, sur une peau que ses mains dévoilaient peu à peu. Ses mouvements étaient étrangement calmes. Ils suivaient le rythme argentin d'une flûte éthérée. Les notes aigües se suspendirent dans l'air lorsque la chemise du blond tomba enfin à terre.

Jamais il n'aurait songé que la chair put être autre chose que de la chair. Qu'un buste de marbre lui inspire des visions lyriques était naturel. Mais que ce torse, dans sa nudité, appelle à son esprit de telles splendeurs, comment aurait-il pu s'en douter ? La nuit avait fait de la teinte basanée un parcours ocre qu'ombraient des reliefs discrets. Les vallons de l'épiderme étaient le sable chaud d'un désert balayé par le vent ; ils frémissaient sous ses mains. Ils n'avaient ni limite, ni frontière. Ils étaient tel un territoire inexploré, vierge de toute empreinte. Dans l'erg sublime naissaient les dunes de sa poitrine, surmontées du trésor carné. Une odeur chaude émanait de cet espace inviolé, une odeur épicée qui embrasait ses narines. De sa bouche affamée, il alla goûter le sable ondulant de ce corps.

Chaque parcelle de sa peau que les lèvres de Sasuke effleuraient devenait un brasier insoutenable. Il sentit sa malheureuse virilité céder aux appel du brun et se changer en une tige bandée. Son dos se cambra et ses doigts entrainèrent ses mains vers le manteau à l'irritante présence. Ils se crispèrent sur les boutons qu'ils projetèrent hors de leurs boutonnières avec maladresse. Puis, il agrippa le col et le rejeta en arrière. Le tissu tomba sur les mollets de Sasuke, à genoux au-dessus de son propre corps allongé, qu'il couvrait de baisers et de caresses. De ses paumes, il détailla le restant des vêtements, cet ultime obstacle salvateur. Une veste épaisse et une chemise de soie sauvage. Comme il devait être beau, penché sur lui, dans ses habits chatoyant, une perle d'écume à la commissure des lèvres. Alors Naruto ouvrit les yeux, condamnant son extrême refoulement. La tentation avait mis à bas ses dernières répulsions morales. Elles s'écroulaient, emportant avec elle sa raison et le costume du brun.

Des entrailles de Nyx naissait Philotès. Le silence de la chambre faisait place aux souffles sonores des jeunes hommes. Naruto, l'esprit anesthésié par le parfum ambré qui se dégageait du cou qu'il embrassait, tremblait de tout son corps, tandis que Sasuke savourait de ses doigts la rigidité de la verge. Il haletait, ivre des baisers du blond, de la douceur de sa peau, de son haleine dans son cou. Que cherchait-il, dans ce plaisir échangé ? A se perdre sans doute. Ou plutôt à se trouver.

Dans sa main, le phallus vibra légèrement. Naruto gémit au creux de son oreille, réclamant implicitement ce que le brun voulait lui donner. La fusion ineffable de la langue et du membre fut lente, délicate. L'un comme l'autre contenaient le plaisir qui menaçait de déborder. Ils le préservaient pour un acte plus splendide et effroyable, qu'ils ne pourraient empêcher.

Sasuke léchait frénétiquement la verge dont émanaient des effluves sucrées. Ses lèvres vinrent s'arrondir autour du cylindre de chair tendre, en détaillant la texture et le goût avec curiosité. Il le sentait trembler dans la chaude humidité de sa gorge. Le timbre de la flûte se fit plus dense et son rythme était entrecoupé des puissants grognements du blond. Sasuke finit par se reculer lorsque les gémissements se muèrent en prémisses de ce cri qu'il espérait. Leurs deux corps nus ruisselant de sueur semblaient si discordants et pourtant si indispensables l'un à l'autre.

Naruto était subjugué par le contraste de cette peau lunaire sur la sienne et par leurs deux éclats. Sasuke était plus fragile et délicat que toutes ces poupées de porcelaine qui hantaient ses souvenirs d'enfance. Il en avait la chair, une chair lisse et translucide, à travers laquelle on devinait en transparence la dentelle de veines bleutées. De nouveau il voulu se saisir de cet objet inaccessible, l'enserrer, quitte à le briser. Sa main novice s'empara du membre qui lui frôlait la cuisse et le relâcha aussitôt. Son visage se plissa d'incertitude et de tentation. Le brun comprit ses craintes _ ou bien n'était-ce qu'une manière de satisfaire sa propre soif ? _ et saisit la main pour la reposer sur son pénis impatient. Il se mordit la lèvre inférieure alors qu'il guidait lui-même la poigne de Naruto dans des va-et-vient dont il maîtrisait à peine le rythme irrégulier. Le blond, haletant, redressa la tête et vint l'embrasser, l'exhortant un peu plus encore à accomplir cet acte que tous deux attendaient. Un événement qui serait tout à la fois une naissance et une mort. Le plus superbe et le plus terrible des faits, le plus humain aussi. Celui qui naissait de leurs instincts et de leur tendresse. Celui qui comblerait les vides, les manques et l'absence des mots. Car la pénétration est le seul recours à la passion face à la mort du langage...

Sasuke retourna le blond et glissa ses doigts dans le creux de ses omoplates. La cavité était là, sous ses yeux horrifiés, prêts à se fermer sur la réalité de ce qu'il s'apprêtait à accomplir. Sans un mot, il vint glisser un doigt entre les lèvres chaudes de Naruto et un autre dans l'ouverture interdite. Il sentit les dents happer son index, s'enfonçant profondément dans la chair alors que de la gorge serrée s'échappait un cri étouffé de douleur. Le sang perla le long du doigt ainsi rongé, jusque sur les lèvres contractées. La douleur devint brûlure, puis, au fur et à mesure, avec l'accoutumance vint le plaisir. Un doigt se joignit au premier, forçant avec retenue la paroi qui se décontractait lentement. Lorsqu'il fut certain que les plaintes qu'émettait le blond étaient effectivement des plaintes de plaisir, il retira des gouffres tremblant les aiguilles qu'il y avait introduit. Il embrassa la nuque suintante et prit son propre membre en main, le guidant finalement vers sa mire. Il s'y engouffra irrésistiblement, contraignant les muscles crispés.

Il ne fallut que peu de temps pour que les mouvements de rein de Sasuke, torturant au premier abord, ne se changent en à-coups de jouissance. Le blond sentait les deux mains encerclant sa taille fine et ce membre imposant, envahissant, cet intrus ignoble et majestueux. Il entendait vaguement le brun crier, quand lui-même parvenait à contenir les exclamations de sa voix. Les va-et-vient s'accélérèrent progressivement, secouant son corps épuisé, faisant danser les fines gouttes de sueur. Le paroxysme de l'acte approchait, son pénis douloureusement bandé menaçait d'exploser à tout moment. Sasuke vint avant lui, se déversant dans son corps que rien n'avait préparé à recevoir ce liquide. Aussitôt après, pourtant, il perdit lui-même toute retenue et explosa sur les draps froissés.

Le brun se retira à grand peine et s'écroula littéralement sur le dos luisant, plaquant Naruto sous son propre corps. Ce dernier ne prit même pas la peine de le repousser, il s'endormit presque instantanément. Sasuke remarqua seulement les cernes profondes sous ses yeux. Il se dégagea précautionneusement et embrassa la joue enflammée du blond, qui, dans un dernier sursaut de conscience, murmura quelque chose d'incompréhensible. Le brun eut un sourire triste, le contempla un instant, puis se releva, exposant sa nudité à la solitude de la chambre. Il alla à la fenêtre voir la lune et les étoiles animer le ciel de leurs derniers éclats. La neige scintillait dans les rues et sur les toits. Un calme immense envahit cet espace que leur fusion avait abandonné. Il ne résonnait plus, au loin, qu'une flûte légère.

Des yeux perdus dans les ténèbres s'écoulèrent de longs filets glacés...