Note : Il y a des phrases en anglais (conversations de Drake avec sa partenaire de danse américaine) mais, pour les éventuelles personnes réfractaires à cette langue, la narration devrait aider à comprendre sans avoir besoin de regarder les traductions que je mets quand même à la fin.


Chapitre 8

Ils dansaient - dansaient, dansaient, comme s'ils ne devaient jamais s'arrêter. Il ne voulait pas s'arrêter. Tant qu'ils dansaient, elle était à lui, rien qu'à lui. S'ils s'arrêtaient, elle s'éloignerait, et il la perdrait peut-être.

Pourquoi cette crainte ? Elle l'aimait, il le savait. Elle était là de son plein gré et en était heureuse. Elle n'avait même pas l'air d'avoir peur.

Peur ? Pourquoi aurait-elle eu peur ? Il l'aimait, elle devait le savoir. Même s'il ne disait rien, elle ne pouvait pas en douter. Elle non plus ne parlait pas, et il savait quand même.

Ils ne dansaient plus, mais peu importait. Elle était toujours là. Il pouvait l'embrasser - elle n'attendait que ça. L'embrasser sur les lèvres, et puis...

Là, elle aurait dû avoir peur. Mais non. Elle le voulait aussi. Elle savait. Il savait qu'elle savait. Mais elle n'avait pas peur. Elle l'attendait comme elle avait attendu le baiser. Elle la souhaitait. La morsure. Alors...

x

Saleté de téléphone ! Maudits soient ces appareils infernaux qui sonnent aux moments les plus inopportuns, et si fort qu'ils donnent mal à la tête.

Drake avait quand même vaguement conscience d'être un peu de mauvaise foi. Le téléphone n'y pouvait rien si son propriétaire avait passé la moitié de la nuit au bar d'un établissement autorisé à vendre de l'alcool. Mais maudire un objet est toujours plus simple que d'admettre qu'on ne peut s'en prendre qu'à soi-même. C'est aussi pourquoi, comme la lumière du jour le frappait en plein visage, il reprocha au volet de ne pas être fermé. Se cachant sous sa couette, il ajouta même, pour faire bonne mesure, des récriminations contre le soleil qui agresse les gens dès leur réveil.

Hélas, si la lumière ne pouvait plus rien contre lui, le téléphone n'avait pas l'air décidé à cesser de lui vriller les tympans. Il fallut bien sortir de l'abri pour lui clouer le bec. Et, accessoirement, découvrir l'identité du sadique qui le faisait sonner avec tant d'insistance.

Juliana. Si elle tenait vraiment à lui parler, elle aurait pu se déplacer. Il n'aurait vu aucun inconvénient à l'inviter dans son lit. En plus, elle le savait. Mais elle n'était pas intéressée. C'était vexant.

- Drake, where are you?

Même pas de bonjour... Il aurait pu le lui faire remarquer, rien que pour l'embêter, mais comme l'espèce de grognement émis en décrochant pouvait difficilement être considéré comme une salutation amicale, il valait sans doute mieux se taire.

- In my bed, répondit-il donc, les yeux déjà refermés.

- What? Do you know what time it is? You're late!

Drake rouvrit les yeux, choqué. En retard ? On n'était pas dimanche ? Son état actuel ressemblait tellement au résultat d'un samedi soir... Mais non, il s'en souvenait, maintenant. Dimanche, c'était le jour où il avait invité Lucile à rencontrer Lison chez lui pour tenter d'y voir plus clair dans leurs impressions bizarres. C'était la veille. On était donc lundi.

Il tenta bien de se lever brusquement mais y renonça vite et reposa la tête sur son oreiller, une main sur le front.

- We're waiting for you, insistait Juliana. Get up and come at once!

- I can't.

- What? Why?

D'après sa voix, elle s'inquiétait. C'était gentil. Mais il savait qu'elle n'aimerait pas sa réponse.

- Because I drank a little.

- "A little" as in "way too much"?

Envolée, l'inquiétude. Juliana n'était pas du genre à lui reprocher de trop boire quand ils sortaient ensemble (amicalement, bien sûr), mais elle prenait son travail bien trop au sérieux pour ne pas s'indigner qu'il soit allé se saouler à la veille d'une répétition. Lui-même n'en était pas fier, d'ailleurs. Ce qui ne l'empêcha pas de répondre "Probably" d'un ton indifférent. Beaucoup plus facile que de se lancer dans des explications.

- Honestly, what were you thinking?

S'il ne s'était pas senti aussi mal, Drake aurait pu rire et dire à Juliana qu'elle devrait cesser de se prendre pour sa mère. N'ayant pas envie de rire, il se contenta de répliquer que son but avait été de ne pas penser. Plus précisément, de ne plus penser aux vampires.

- And I drank too much Dracula, conclut-il comme s'il n'y avait là rien que de très ordinaire.

Ce qui fit croire à Juliana qu'il était toujours ivre au point de délirer car, bien entendu, elle n'avait rien compris. Il s'apprêtait à jurer que ça avait un sens et à promettre de le démontrer plus tard, mais elle avait l'air de s'en moquer. Et il fallait reconnaître que lui rappeler qu'il ferait bien de se lever tout de suite était "un peu" plus urgent. Si seulement elle avait pu le faire plus calmement...

- Juliana, please stop yelling! la coupa-t-il au milieu d'une phrase dont le volume sonore était presque aussi déplaisant que celui de la sonnerie.

- I'm not yelling!

Elle ne criait pas ? Eh bien, ça y ressemblait fort. Mais mieux valait ne pas s'attarder sur ce détail, sinon la conversation n'en finirait jamais.

- Okay, stop talking and let me try to get up. I'll be there as soon as possible.

C'est-à-dire dans une heure, peut-être. Comme si elle avait deviné ce qu'il pensait, Juliana lui rappela sans pitié que le chorégraphe, lui, n'hésiterait pas à hurler réellement si "aussi vite que possible" ne signifiait pas "très vite". Et Drake savait qu'il aurait intérêt à trouver une meilleure excuse que "j'ai bu trop de Dracula". Surtout qu'il se voyait mal aller dire qu'il fallait bien ça pour se remettre quand on venait d'apprendre qu'on avait été un vampire dans une autre vie.

x x x

Sortant de sa chambre, sa liseuse à la main, Élina trouva Lucile avec le sienne posée contre une boîte de céréales adossée à la bouteille de lait.

- Tu as l'intention de lire toute la journée aussi ?

Oui. Tant mieux. Élina se sentirait moins idiote d'être obnubilée par cette histoire. Et, comme Lucile le fit remarquer, heureusement qu'elles étaient en vacances. Jamais elles n'auraient pu se concentrer sur des cours en sachant que le livre les attendait, plein d'absurdités mais peut-être aussi de clés qui pourraient leur ouvrir les portes d'un passé oublié, éclairant les mystères du présent. Si c'était vrai. Mais Mina, Lucy et Jonathan semblaient si familiers qu'il était presque impossible de douter encore. Le seul problème, c'était Dracula.

À propos, le pauvre Drake devait encore avoir des répétitions toute la journée. Élina aurait bien aimé pouvoir y assister, d'ailleurs. Le regarder danser l'aurait sûrement aidée à chasser la crainte irraisonnée qu'il ait vraiment pu être un monstre.

- J'espère que c'est pas une histoire de vampires, son spectacle ! plaisanta Lucile.

Élina savait que non. Il lui en avait parlé avant que leur rendez-vous soit interrompu par l'arrivée de Lucile et de Jon. Elle s'apprêtait à répéter ce qu'il en avait raconté quand Lucile se souvint qu'elle avait un message à transmettre.

- Jon demande si tu as lu tes e-mails parce qu'il a un peu peur d'avoir exagéré dans ce qu'il t'a écrit hier soir. Donc il faut que tu ailles voir...

Sans attendre la fin de la phrase, Élina se précipita vers sa chambre, où son smartphone était resté.

- ... dès que tu auras fini de manger, termina inutilement Lucile. Ou pas.

x x x

Après une douche et, surtout, un cachet contre le mal de tête, Drake se sentait presque assez bien pour aller danser. Presque. Il avait si peu dormi que retourner se coucher restait quand même plus tentant.

Comme il sortait de la salle de bain en petite tenue, Loris lui lança un regard appréciateur. Bon, ça prouvait au moins qu'il n'avait plus une tête de déterré - expression que Drake se félicita de ne pas avoir prononcée, car Loris (qui la lui avait apprise un autre jour) n'aurait pas manqué de la trouver merveilleusement appropriée pour un vampire.

- Café ?

Drake hésita un peu puis, décidant que quelques minutes de plus ou de moins ne changeraient pas grand-chose au point où il en était, il prit la tasse que Loris avait remplie sans attendre sa réponse.

- Merci. Je suis en retard mais...

S'asseoir ne lui ferait pas perdre plus de temps que de boire son café debout, n'est-ce pas ? Il tira donc sa chaise pour prendre place en face de son colocataire.

- C'était pas ton alarme, la sonnerie ?

- Non. Oubliée, l'alarme. C'était ma partenaire. Et maintenant sûrement elle pense je suis fou parce que je disais "I drank too much Dracula".

Comme il s'y attendait, Loris éclata de rire.

- Je confirme que t'en as bu beaucoup trop ! Et j'ai trop galéré à te ramener. T'es lourd quand tu t'appuies sur moi, tu sais ?

Lourd ? Bon, pour quelqu'un comme Loris (franchement frêle comparé à Drake), oui, sans doute.

- Mais tu ne disais pas je suis lourd le jour où on... commença Drake, taquin, avant de s'apercevoir qu'il ne savait pas quel verbe employer en français.

Sans paraître trouver la réplique moins amusante pour autant, Loris en suggéra un qui, précisa-t-il, était généralement considéré comme très vulgaire. Parfait, donc, pour correspondre au mot anglais que Drake avait eu à l'esprit.

- Mais je confirme aussi : je m'en plaignais pas. Tu refais ça quand tu veux ! Enfin, sauf que...

Oui, sauf qu'il y avait Élina. C'était elle que Drake voulait, évidemment. Pas de cette façon - pas juste pour ça - mais entre autres choses, ce serait bien. Malheureusement, il avait désormais une nouvelle raison de craindre qu'elle préfère Jon.

- Elle va plus me vouloir jamais si elle sait. Je fais peur, non ?

Loris avait peut-être interprété la première phrase comme "si elle savait ce qui s'est passé entre nous", mais la deuxième indiquait assez clairement de quoi il s'agissait.

- Peur ? Pas à moi, en tout cas !

Non, évidemment. Au contraire, il devait adorer, voire regretter que Drake ne soit plus qu'une personne ordinaire, incapable de l'aider dans sa quête d'immortalité - car il était assez fou pour souhaiter être (re)transformé.

- Mais toi, tu es...

Il voulait dire "fan de vampires" mais, l'interrompant, Loris en profita pour glisser une nouvelle information-divagation.

- ... un des nombreux vampires dont tu étais le maître. C'est pas classe, ça ?

Drake ne put s'empêcher de sourire. "Maître"... Il aimait bien l'idée.

- Peut-être... Tu fais tout ce que je veux ?

x x x

Visiblement bouleversée par le message de Jon, Élina restait muette, les yeux fixés sur l'écran. Allait-elle enfin se décider à dire quelque chose ? Lucile bouillait de curiosité. Finalement, elle se leva pour faire le tour de la table et jeter un coup d'oeil par dessus l'épaule de sa soeur qui, cherchant d'abord instinctivement à cacher ce qui était écrit, renonça presque aussitôt.

- Après tout, tu peux bien lire ! dit-elle en lui tendant le téléphone.

Triomphante, Lucile se jeta dessus.

Élina,

On ne se connaît pratiquement pas, j'en ai conscience, mais si tu crois à ces histoires d'autres vies, je suppose que ça n'a pas d'importance.

- Si lui n'y croit toujours pas, je me demande ce qu'il va dire quand on va ajouter qu'il était Jonathan Harker ! commenta Lucile.

Elle était impatiente de le savoir mais Élina, rabat-joie, déclara qu'elle n'était pas sûre de vouloir le lui dire. Non mais, vraiment ! Imaginait-elle qu'elles arriveraient à ne pas y penser chaque fois qu'elles verraient Jon ? Ou était-ce plutôt qu'elle n'était pas sûre de vouloir le revoir ? De toute façon, Lucile ne croyait pas un instant qu'Élina pourrait résister longtemps, quelles que soient ses raisons de préférer se tenir à l'écart.

- On avisera sur le moment, décréta-t-elle finalement pour éviter qu'une discussion interminable l'empêche de lire la suite.

J'ai parlé avec mon père pendant le dîner - de toi, mais aussi de ce que je lui avais caché avant parce que je craignais qu'il ne veuille plus jamais me voir s'il savait. Tu sais ce que la Bible en dit, hein ? "Abomination"...

Lucile avait eu l'intention de continuer à lire sans s'interrompre, mais là, elle ne pouvait pas se taire.

- Ah, le pauvre, si son père est un fana de la Bible, je comprends mieux qu'il crise quand on lui demande s'il est gay ! s'écria-t-elle, prise d'un de ces accès de remords dont elle aurait sans doute bien fait de se souvenir plus souvent avant de refaire les mêmes bêtises.

- C'est même pas seulement son père, apparemment, répondit Élina alors que les phrases suivantes faisaient penser à peu près la même chose à Lucile.

Mais je n'ai rien fait d'irréparable et maintenant tu es là pour me détourner des tentations. Aucune autre fille n'en est capable mais toi, tu le peux, j'en suis convaincu. Tu es un don de Dieu pour me remettre dans le droit chemin.

- C'est pas un peu abusé ?

Jon aurait certainement trouvé l'éclat de rire de Lucile déplacé, voire insultant, mais elle s'attendait si peu à ce qu'il délire à ce point... Car, pour elle, ça ne pouvait être que du délire, ne serait-ce que parce qu'elle refusait de croire qu'il n'existait qu'un "droit chemin", les autres étant interdits.

- C'est gentil, en tout cas, glissa Élina d'une voix mal assurée, comme si elle craignait que sa soeur se moque d'elle. Mais un peu effrayant, aussi. Je doute d'être à la hauteur.

Lucile fit de son mieux pour ne pas donner un ton trop sarcastique à sa réponse ("C'est sûr que c'est une grosse responsabilité !"), mais ce ne fut pas très concluant. Élina n'ajouta rien.

C'est ce que dit mon père et je pense qu'il a raison. Avec toi, je pourrais avoir une vie normale, sans même devoir faire semblant d'être heureux puisque je t'aimerais sincèrement, alors que jusqu'à notre rencontre je ne pensais pas possible d'aimer une fille.

- Oh, la déclaration indirecte !

Ça, au moins, Lucile n'avait pas envie d'en rire. Et elle pensait avoir atteint la partie de message qui avait laissé Élina toute rêveuse, mais un "Attends de voir la suite !" la détrompa presque aussitôt.

Donc oublie ce que j'ai dit tout à l'heure : le fait que Drake ne soit pas gay ne le rend pas forcément mieux pour toi. Il y a des tas de filles qui lui plaisent, il n'a pas besoin de toi en particulier. Moi, j'ai besoin de toi.

Oh, Jon était donc décidé à se battre pour conquérir la belle ? Et, à en juger par la réaction d'Élina, cet e-mail lui avait fait marquer pas mal de points. Lucile ne trouvait toutefois pas le raisonnement tout à fait justifié.

- C'est pas faux mais enfin, tu es très spéciale pour Drake aussi, dit-elle à Élina après avoir cité le passage.

- Jon ne le sait pas !

Élina avait sûrement parlé sans réfléchir, sinon elle n'aurait pas accepté implicitement les visions de Lison en soulignant que Jon n'en avait pas connaissance.

- Tiens, tu y crois, maintenant ? lança Lucile avec un petit sourire amusé.

- Dracula ou pas, qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi, oui, je le crois ! répliqua Élina avec la plus grande conviction. Et pareil pour Jon. Mais lis, allez !

Il y avait donc encore mieux ? Sans se faire prier, Lucile passa à la suite.

Tu es ma seule chance de bonheur et j'ai vraiment envie de te rendre heureuse aussi.

- Ah ouais, quand même ! C'est presque une demande en mariage !

Apparemment, Élina pensait la même chose.

- Tu crois qu'il s'en est rendu compte et que c'est pour ça qu'il t'a dit qu'il avait peur d'avoir exagéré ? demanda-t-elle sans que Lucile puisse déterminer si elle était effrayée par la quasi-déclaration ou si, au contraire, elle espérait ne pas l'avoir mal interprétée.

- Y a des chances. Ça t'a choquée ou pas ?

- Non. Je suis juste...

Aucun mot ne semblant lui convenir, Élina laissa la phrase inachevée, et seulement ponctuée d'un soupir que Lucile jugea suffisamment éloquent. Son interprétation se trouva d'ailleurs confirmée quand Élina reprit la parole, juste un instant plus tard.

- Si y avait que lui, je crois que je pourrais être assez folle pour accepter de l'épouser.

- Forcément : tu avais déjà accepté, hein, Mina ?

- En fait, c'est toi qui es folle de pas me dire que je le suis, déclara "Mina", l'air contrarié.

Était-ce donc une sorte de reproche ? Lucile était-elle censée essayer de raisonner sa soeur ? Sincèrement, elle ne pensait pas qu'Élina puisse la prendre plus au sérieux qu'elle-même si elle s'aventurait sur ce terrain. Et d'ailleurs, à quoi cela servirait-il ? Qu'Élina en ait conscience ou non, il semblait évident qu'elle ne voulait s'entendre dire que c'était de la folie que pour pouvoir avancer des arguments destinés à convaincre (et à se convaincre) qu'une décision d'apparence déraisonnable ne serait pas forcément regrettée.

Quoi qu'il en soit, Lucile décida de remettre à plus tard la conversation éventuelle, pour l'excellente raison qu'il lui restait quelques lignes à lire.

Peut-être que nos rêves viennent de là, en fait. On est bien faits l'un pour l'autre, non pas parce qu'on s'est connus dans une autre vie mais parce qu'on est destinés à être ensemble dans celle-ci.

- Ah oui, c'est une façon de voir les choses...

Mais Lucile ne la trouvait pas aussi intéressante, et Élina n'avait pas l'air très convaincue non plus. Jon semblait d'ailleurs s'y être attendu.

C'est ce que je veux croire, en tout cas. Si tu préfères l'autre version, c'est ton droit. De toute façon, le résultat est le même : j'ai beau savoir que c'est insensé parce que je ne sais pratiquement rien de toi, j'ai quand même envie de te dire je t'aime.

- Oh !

Après toutes les phrases qui le suggéraient plus ou moins clairement, ces mots n'auraient peut-être pas dû surprendre autant. Pourtant, Lucile devait s'avouer impressionnée que Jon les ai écrits - et surtout qu'ils ne les aient pas effacés.

- Tu vois pourquoi je suis toute...

Une fois de plus, Élina renonça à finir sa phrase. De toute façon, Lucile était trop occupée à lire la fin du message pour lui prêter attention.

Tu veux bien me laisser la possibilité de démontrer que ça ne changera pas une fois que je te connaîtrai vraiment ?

Avec autant de baisers que tu m'autoriseras à t'en donner,

Jonathan

- Bon, épouse-le ! fut la seule chose que Lucile trouva à dire.

Plus tard, seulement, elle remarqua que Jon avait signé de son prénom entier (qu'elle avait lu "Djonathann" sans réfléchir, d'ailleurs) et se demanda si lui-même s'en était aperçu.

- Tu veux pas être sérieuse, un peu ? soupira Élina.

Mais, pour Lucile, plaisanter était tellement plus facile ! À son avis, Élina aurait dû, elle aussi. Ça lui aurait évité d'avoir peur si souvent. Peur de cette histoire abracadabrante, peur de ses sentiments... et peur du choix qu'elle serait bien forcée de faire, tôt ou tard.

Lucile comprenait bien ça. Il ne fallait pas croire qu'elle était insensible. En fait, elle ne voulait pas être sérieuse parce que, comme sa soeur, elle avait peur. Peur de se découvrir jalouse de l'espèce d'adoration amoureuse qu'inspirait Élina à deux garçons qui la regardaient à peine, elle. Peur de voir leurs rôles inversés pour de bon, de se retrouver dans l'ombre de sa jumelle après l'avoir éclipsée pendant toutes leurs années de collège et de lycée, et de le supporter beaucoup moins bien. Peur d'en venir à la détester pour ça, alors qu'elle l'adorait. Et peur que, sinon, ce soit Élina qui la déteste, parce qu'elle aurait fini par se jeter dans les bras de Drake. Ou peut-être même de Jon. Juste pour tenter de se prouver qu'elle était toujours capable de séduire qui elle voulait.

x x x

Jon posa sa guitare pour lire un SMS arrivé pendant qu'il apprenait à Flo sa dernière composition.

- C'est Élina ? demanda son ami sans cesser de jouer.

Non, c'était Lucile. Élina avait bien lu l'e-mail mais ne pouvait pas répondre tout de suite. Que fallait-il en penser ? Lucile précisait que sa soeur n'était pas choquée, mais...

- Mais rien ! Arrête de t'inquiéter. Il faut bien lui laisser un peu de temps pour se décider, non ?

- Oui, je suppose.

Il aurait été stupide d'espérer qu'Élina cesse d'hésiter juste parce que Jon affirmait avoir plus besoin d'elle que Drake. Encore, encore besoin d'elle...

Quelle idée de faire jouer ça à Flo, aussi ! Sans les paroles, mais quand même. Jon les connaissait trop pour ne pas y penser, et la voix de Flo lui était si familière qu'il pouvait l'entendre dans sa tête sans vraiment le vouloir. Ce qui était gênant, sachant que les mots d'amoureux jaloux colleraient aussi bien à la situation de son ami qu'à la sienne.

Reprenant sa guitare, Jon se mit à chanter, comme pour se réapproprier le texte qu'il avait prêté mentalement.

- Tu les improvises, les paroles, ou tu m'avais caché qu'elles existaient ?

Jon ne répondit que d'un sourire, entre deux phrases. Improviser, ils l'avaient déjà fait tous les deux. Une cassette de petites chansons débiles enregistrées quand ils avaient neuf ou dix ans en témoignait. Flo y pensait sûrement aussi. C'était comme d'avoir un frère - avoir partagé plein de jeux plus ou moins stupides et s'en souvenir au même moment. Mais le mieux, c'était de ne pas être obligé de tout dire pour être compris.

Flo ne dit pas qu'il devinait pourquoi Jon avait hésité à chanter ça devant lui. Ce n'était pas la peine. Jon comprit très bien tout ce qui se cachait derrière le commentaire lancé après le dernier refrain.

- Je parie que la prochaine sera atrocement guimauve parce que tu seras trop heureux pour craindre le ridicule.

x x x

Drake n'avait jamais attendu une pause avec autant d'impatience. En fait, sans doute que si, mais il avait dû oublier que c'était à ce point. Dès que le chorégraphe sortit enfin chercher son café habituel, il s'affala sur le banc le plus proche, étendu comme pour dormir.

Juliana ne tarda pas à venir le pousser pour se faire de la place. Imperturbable, il se contenta d'attendre qu'elle soit assise et, sans demander la permission, se réinstalla en posant la tête sur les genoux de la jeune fille. Pas trop mal, comme oreiller...

Il ne pouvait pas voir si elle était agacée ou seulement surprise mais, quand elle finit par lui demander ce que sa copine en penserait, il lui sembla que ça l'amusait plus qu'autre chose.

- Nothing. No girlfriend, répondit-il, pas d'humeur à faire de longues phrases.

Malheureusement, Juliana ne comprit pas le message et le questionna jusqu'à ce qu'il révèle que la responsable du sourire à propos duquel elle l'avait taquiné deux jours plus tôt risquait fort de ne plus jamais vouloir le revoir. Et ensuite, bien sûr, elle demanda ce qui s'était passé pendant le rendez-vous pour qu'il en sorte si pessimiste.

- It's complicated.

Que dire de plus ? Si encore il n'y avait eu que le fiasco de ce rendez-vous... Mais c'était plus compliqué que ça, et il n'avait pas vraiment envie de lui rappeler qu'il avait été question de vampires dans leur conversation téléphonique du matin. Finalement, il décida donc de s'en tenir à la version courte : il avait dit quelque chose qu'Élina n'avait pas apprécié, et elle était partie fâchée.

Drake avait espéré que Juliana le laisserait tranquille après ça, mais non.

- Hasn't answered your calls since then? demanda-t-elle avec une sympathie qui empêchait Drake de trop lui en vouloir pour sa curiosité.

- Haven't called her.

- Well, you should!

Oui, peut-être qu'il devrait appeler Élina... ou pas. Si elle ne voulait plus lui parler, il ne voulait pas l'y forcer.

Juliana le secoua un peu en lui faisant remarquer qu'Élina attendait peut-être qu'il l'appelle.

- If she wanted to talk, she could call me, répliqua-t-il en chassant la main de Juliana pour qu'elle cesse de lui enfoncer ses ongles dans l'épaule (et de le secouer aussi, d'ailleurs).

Le soupir qui suivit indiqua très clairement qu'elle le trouvait stupide. Il fallait reconnaître que, pour ce qu'elle en savait, ses raisons de ne pas appeler ne tenaient pas vraiment la route. Il était bien possible, en effet, qu'Élina considère que c'était à lui de téléphoner, pour s'excuser (même si, techniquement, il n'avait rien fait de mal). Et qu'elle attende désespérément son appel, triste à l'idée qu'il puisse, lui, ne plus vouloir la revoir.

Même en ajoutant ce que Juliana ignorait, c'était encore plus ou moins crédible. Élina pouvait souhaiter qu'il l'appelle pour la rassurer, démontrer qu'il n'avait rien d'un vampire (bien qu'il ne voie pas trop comment prouver une telle chose) et prendre un nouveau rendez-vous.

- Who knows girls best? insista Juliana comme il hésitait encore. You or me?

- You?

- Obviously. Now call her!

Après tout, que risquait-il ? Qu'Élina accueille son appel avec enthousiasme ou non, au moins, il serait fixé. Il alluma donc son téléphone sous le regard d'une Juliana très visiblement contente d'avoir eu le dernier mot.


Traduction des répliques en anglais :

Drake, where are you?
Drake, t'es où ?

In my bed.
Dans mon lit.

What? Do you know what time it is? You're late!
Quoi ? Tu sais quelle heure il est ? T'es en retard !

We're waiting for you. Get up and come at once!
On t'attend. Lève-toi et viens tout de suite !

I can't.
Je peux pas.

What? Why?
Hein ? Pourquoi ?

Because I drank a little.
Parce que j'ai un peu picolé.

"A little" as in "way too much"?
"Un peu" comme dans "beaucoup trop" ?

Honestly, what were you thinking?
Non mais, à quoi tu pensais ?

And I drank too much Dracula.
Et j'ai bu trop de Dracula.

Juliana, please stop yelling!
Juliana, arrête de crier, s'il te plaît !

I'm not yelling!
Mais je crie pas !

Okay, stop talking and let me try to get up. I'll be there as soon as possible.
Bon, alors arrête de parler et laisse-moi essayer de me lever. Je serai là aussi vite que possible.

Nothing. No girlfriend.
Rien. Pas de copine.

It's complicated.
C'est compliqué.

Hasn't answered your calls since then?
Elle a pas répondu à tes appels depuis ?

Haven't called her.
Je l'ai pas appelée.

Well, you should!
Eh ben, tu devrais !

If she wanted to talk, she could call me.
Si elle voulait parler, elle pourrait m'appeler, elle.

Who knows girls best? You or me?
Qui connaît le mieux les filles ? Toi ou moi ?

Obviously. Now call her!
Évidemment. Allez, appelle-là !