Titre : Ad vitam aeternam

Base : « Saint Seiya », le premier, l'origine, le commencement : le manga de Masami Kurumada et également le dessin animé qui en a été tiré : en fait, je pioche ce qui m'intéresse dans chacun des deux. Je ne tiens compte ni de « Saint Seiya : épisode G », si de « Saint Seiya : Next Dimension », ni du « Gigantomachia », ni de « Saint Seiya : the Lost Canvas ».

Classement : M

Avertissement : …mais dans tous les sens du terme.

Précédemment : En chemin pour aller jouer les indics chez le Pope, Kanon interrompt le sacro-saint bain de Saga alors que ce dernier se remémorait une discussion avec le même Pope. Dohko et Shion décident de s'offrir un petit voyage à Jamir en attendant les invités de la réception. Ceux-ci arrivent...

Bla bla de l'auteur : je sais, je sais, je sais, vous n'y croyez pas : et pourtant, c'est bien lui ! Je suis désolée de ce petit contretemps, plus long que prévu, j'ai été très occupée ces dernières semaines et c'est mal tombé car le chapitre 7 est important, et je l'envisageais de façon vraiment précise…Que je ne suis pas sûre d'avoir atteinte, d'ailleurs, mais c'est une autre histoire. En tout cas, après avoir publié le chapitre le moins collectif depuis le début avec le 6, il était logique que je fasse du suivant une vraie chorale :D Bon, pour compenser un peu le délai, il est plus long que les précédents. Merci encore de vos commentaires, même si je n'ai pas été forcément très loquace ces derniers temps pour les mêmes raisons, et bonne lecture !


Chapitre VII : Dansez, maintenant.


« A présent, je souhaiterais vous remercier de votre attention et en espérant que cette soirée vous soit agréable…

Il leva sa coupole au niveau du visage, le bras fléchi.

-…à notre bonne entente ! »

Une nuée de voix reprit sa célébration et des dizaines de mains portèrent du vin à des dizaines de bouches, tandis que Shion finissait d'accoucher d'un de ses discours parmi les plus méritoires à subir. Au fond de la pièce, accolé au mur, Dohko le regardait avec un sourire presque attendri.

Le Tibétain était un homme doté d'une autorité naturelle, dont la voix réussissait l'exercice étrange d'être à la fois claire et lourde. Elle s'imposait sans conteste quand il claironnait des ordres, provoquait un silence pieux lorsqu'il se contentait de donner son avis, ondulait chaleureusement dans les cas où son pragmatisme le jugeait utile - comme ce serait le cas soir.

En attendant, la verve protocolaire dont il était si fier aurait endormi une armée de conquistadors.

Seul Mû, au premier rang, avait semblé boire ses paroles, acquiesçant de temps à autres, la mine digne, tandis que son disciple, par déférence envers son maître et le maître de son maître, restait attentif à ses côtés. Mais ses jambes trahissaient une sorte de fébrilement.

En fait, il trépignait littéralement sur place.

Les autres résidents et invités avaient écouté en silence et se dispersaient à présent dans la grande salle de réception. Il n'y avait bien que le grand juge blond qui s'attardait devant l'estrade et son confrère brun pour l'aviser, un petit sourire aux lèvres.

Malheureusement pour lui, le supplice du jeune Kiki ne faisait que commencer.

Sitôt sa conférence achevée, le Pope descendit d'un pas agile de sa tribune pour se diriger immédiatement vers le gardien du premier temple et se lancer sans préambule dans le développement – enfin, tout d'abord la traduction- de la dernière idée qu'il avait avancée dans son assommoir, et à quelques reprises, Dohko les vit se tourner vers le roux que le Bélier tenait affectueusement, mais fermement, par l'épaule. La mine catastrophée qu'arborait l'enfant dès que les deux blonds se consacraient exclusivement l'un à l'autre lui arracha un rire.

« Maître… ? entendit-il sur sa gauche.

- Ah, Shiryu…Euh, tu disais ? » questionna-t-il en réalisant que son élève avait dû lui demander quelque chose.

- Voulez-vous une de ces boules de riz au curry et à la cannelle que Shunrei a préparées pour le buffet ? Je crois qu'elle les a confectionnées tout spécialement pour vous… »

- Toi, tu sais comment me parler, mon garçon » lui répondit-il en posant ses mains sur ses épaules, dans un geste fier. « Mais, tu sais…Je crois qu'elle les a surtout faites pour toi ». ajouta-t-il finalement. « Allez, va la rejoindre » lui dit-il en lui indiquant le buffet en question où la jeune orpheline qu'il avait recueillie dix ans auparavant faisait le service (1).

Un nouveau coup d'œil vers le trio de moutons le poussa à agir. Kiki regardait maintenant en direction de la grande tablée vers laquelle le Dragon s'acheminait, avec l'air d'un mendiant acculé au suicide. Il traversa la pièce en quelques enjambées tranquilles et arriva à leur hauteur.

« - Shion ! s'exclama-t-il se moquant bien d'interrompre son ami dans une de ses digressions sur les vertus insoupçonnées de l'écorce des arbres de Saal - dont Shaka lui avait parlé un peu plus tôt, en attendant les convives.

- Ah, Dohko, lui sourit le Pope.

- Joli discours », le félicita-t-il.

L'ex Bélier se contenta d'un hochement de tête tout en continuant de sourire.

« - Dis-moi, Kiki, et si tu allais goûter une des ces boules de riz au curry et à la cannelle, là-bas, devant Shunrei ? Je crois qu'elle les a confectionnées tout spécialement pour toi… »

Le visage du jeune garçon s'éclaira et il se tourna vers son maître pour lui demander tacitement son approbation. Celui-ci continuait de penser que les propos que tenait le maître du domaine sacré à l'instant constituaient une bonne instruction pour le garçon, mais l'air suppliant de ce dernier conjugué à la qualité éminente de l'individu de qui provenait la proposition initiale, le fit abdiquer rapidement. Le vieux maître faisait partie de ces deux-trois personnes vis-à-vis desquelles la moindre contrariété énoncée lui semblait déjà formellement plus offensante que son contenu précis. Enfin, en principe, tout du moins.

« - Oui, vas-y, consentit-il enfin.

- Ouais ! Merci maître Mû, merci vieux maître ! » cria le rouquin avant de faire sus au buffet, bousculant tout le monde sur son passage ce qui valut au Bélier quelques regards peu aimables.

A peine arrivé au niveau de la Chinoise, Kiki se jeta sur les boules de riz que Shiryu n'avait pas eu la sagesse de préserver du carnage, se mettant en devoir d'en engloutir le plus possible sans recourir à cette rotation intrinsèque que l'on appelait respiration, un renouvellement d'oxygène peut-être bien vital, mais clairement médiocre eu égard à la dimension implacable de l'apostolat fondateur de toute espèce vivante ayant cours sur Terre : manger.

« - Je ne sais pas si j'arriverai à faire quelque chose de lui…soupira Mû en jetant un regard malgré tout bienveillant sur la scène.

- C'est un enfant, prêcha doucement Shion. Et puis, il s'entraine très durement toute la journée, laisse-le profiter un peu le soir…

- Vous avez raison, maître. Je crois que… »

Le reste de son explication théorique fut brutalement noyé par une pluie de cris aigus en provenance directe…du buffet.

« - C'est le mien !

- Rien du tout, je l'ai vu en premier !

- Toi ? T'étais occupé à t'envoyer tous les beignets au saumon ! Vorace ! Tu le veux juste parce que j'ai dit que je le veux !

- C'est à moi !

- Non, à moi !

- A moi, je te dis !

- Euh…Je ferais peut-être bien d'aller le surveiller un peu quand même » ajouta le réparateur l'air effaré.

« Maîtres » salua-t-il avant de se retirer vers le festin en cours de raréfaction d'un pas un peu plus prompt que d'ordinaire.

Restés seuls, Shion et Dohko rirent de concert, puis se calmèrent quand le Bélier disparut dans la foule qui s'était maintenant agglutinée devant l'événement.

Un silence confortable s'instaura, que le Pope brisa.

« Menteur, accusa-t-il, un sourire toujours accroché à ses lèvres.

- Moi ? s'offusqua le brun.

- Tu as détesté ce discours.

- Ah, ça ! Complètement ».

Ils rirent de nouveau ensemble. Le Tibétain porta la coupe qu'il tenait à la main depuis le début de son allocution à sa bouche d'un geste habitué et en but une gorgée.

« - Et si nous commencions par...Les Juges ? soumit le Chinois sur un ton providentiel.

- Alors, il faudra nous répartir la tâche. J'ai crois que l'un a des revendications séparatistes », répondit son ami avec humour.

La Balance jeta un œil sur Rhadamanthe, qui se tenait dans un coin de la salle en compagnie du «second » aux attributions de secrétaire, Sylphide du Basilic.

« - Les deux autres semblant être plus disposés », commenta-t-il en remarquant que les dit deux autres s'étaient intégrés à un groupe de discussion composé exclusivement de chevaliers.

En fait, Minos du Griffon en était même l'animateur principal selon toute apparence.

« - J'irai voir Rhadamanthe ensuite, annonça-t-il. De toute façon, je voulais lui parler pour m'excuser de mon comportement de l'autre jour, lorsque je l'ai découvert derrière l'arène. Il vaut mieux ne rien laisser traîner derrière nous et je ne voudrais pas qu'il pense que je viens à lui parce que tu y vas toi aussi. Mais en attendant cela...J'irais bien écouter ce que raconte ce type, je suis sûr que ce doit être divertissant », conclut-il en faisant un petit geste vers le Premier Juge.

Prenant cette phrase comme une invitation, le blond opina et ils se dirigèrent tous deux vers l'auditoire du Norvégien qui se tenait au beau milieu de la pièce.


« - Il n'est pas là ? »

Shun se tourna vers le Dragon qui venait d'arriver sur sa droite. Après ses déboires avec Kiki, comme il avait aidé Shunrei à tout nettoyer avant que l'incident des trois plateaux de victuailles renversés ne fasse le tour de la salle s'agrémentant ça et là de détails totalement fabulés, il s'était senti soudainement gagné d'une envie urgente de parler en paix à une personne calme. Andromède lui avait semblé un choix avisé.

« -Ca n'a pas l'air, lui répondit celui-ci en souriant légèrement. Il viendra peut-être plus tard.

-Sans doute, confirma le disciple de la Balance avec sagesse.

-Tu crois qu'on aurait dû se changer ? reprit le plus jeune des Bronze au bout d'un moment. Je me sens un peu idiot, dans cette tenue, confia-t-il en glissant une main le long d'une des deux bretelles blanches qui enserraient son éternel tricot vert.

-Mais… » répondit Shiryu en fronçant les sourcils.

Il fit couler son regard sur sa tunique chinoise mauve pâle, puis releva la tête vers son frère d'armes, un air saisi sur le visage.

« -Tu as d'autres vêtements, toi ? »


« - Ma génitrice était une aristocrate norvégienne. Elle devait se marier l'année d'après. Mon arrivée a…fait un petit esclandre, dans la famille. Mais il se trouvait que j'étais un garçon et dans ces milieux –vous savez comment ça se passe- elle a tout de même décidé de me garder, heureusement que son frère - un impuissant, si vous voulez mon avis – s'était montré incapable d'assurer la descendance. A louvoyer comme il le faisait entre tous les types de quartiers, ce n'était guère étonnant, cela dit. Mais heureusement. Si j'avais été une fille, je crois bien qu'elle m'aurait étranglé avec le cordon ombilical », pouffa Minos en tenant toujours son verre de vin bien droit.

Un silence de mort accueillit sa bonne blague.

Seul le Cancer se permit un petit rire qu'il ravala rapidement devant le mutisme de l'assistance. Milo assassinait littéralement le Juge du regard.

Pas du tout perturbé, ce dernier reprit sur un ton égal :

« - La Norvège est un pays spécial, savez-vous. Enfin, je suppose que tous les autochtones de cette planète doivent dire ça de leur lopin de terre. Mais…Spécial, vraiment. Les Norvégiens ne sont pas très engageants avec les étrangers. Ils préfèrent rester entre eux. Je crois qu'en général, les gens condamnent cette attitude. Mais en ce qui me concerne, je pense qu'en restant tout à fait mesuré –naturellement- il n'y a aucun mal à désirer voir perdurer une certaine…netteté, disons. A souhaiter protéger ce qui fait son peuple, au risque, peut-être, de se refuser au voyageur et d'être déconsidérés par les bien-pensants. En réalité, leur seul désir est de respecter leur nation, son histoire, son caractère dans toute sa puissance authentique, son sens… ! »

Sa voix avait pris des nuances de tragédien.

« - A vouloir tant se mêler, se mélanger, se confondre…On finit par tous se ressembler, fatalement. Et quand on est tous pareils, on s'affadit… ».

Shion et Dohko échangèrent un regard.

« - Enfin, conclut le Premier Juge qui sembla tout à coup rembobiner un film invisible, tout cela ne me regarde plus depuis longtemps, naturellement ».

Cette dernière phrase fut accueillie par un silence encore plus profond que le précédent.


« -Tu as l'intention de réussir à raconter ta vie à tout le monde avant la fin de la soirée… ?

- N'as-tu pas entendu ce que le Grand Moufti si distingué a dit ? « En-ten-te ». Il a martelé ce mot et ses synonymes tellement de fois que j'ai cru qu'il allait nous faire une proposition d'alliance, comme on est trois délégations, ici…Et puis, nous avons jamais eu l'occasion de discuter avec des Marinas, admets », rétorqua Minos en jetant un œil à l'arche florale qui marquait la sortie vers la salle d'audience.

En cyprès…ce devait être un hommage - raté - à leur condition.

Et puis toutes ces…roses, pensa-t-il en jetant un œil de travers au chevalier des Poissons qui se tenait contre mur aux côtés d'un autre, le seul qui semblait avoir de l'humour, dans cette clique.

Non, vraiment, cette réception était d'un goût…

- Parce que tu avais envie depuis longtemps de combler cette lacune, bien sûr, marivauda Eaque, imperméable aux considérations esthétiques de son amant. Il n'y avait pas un seul Marina pour t'entendre remonter à la petite enfance, à l'instant. Et depuis que je te « connais », tu ne cesses de qualifier Poséidon d'épave et les écailles de filets à morue !

- Ce n'est pas désobligeant, pour lui, il vit sous la mer ! se défendit le Norvégien. Et puis, c'est parce que, ses guerriers, je les connais mal ! Souviens-toi : «de l'ignorance de l'autre est née la peur, mère nourricière de toutes les méprises qui forment la Guerre ». Il ne manque pas d'air, tout de même, celui-là ! Pendant la guerre sainte, je ne me souviens pas qu'il ait tenté de faire connaissance avant d'enjoindre ses laquais à nous planter des couteaux dans le dos. Pas d'air, vraiment… » lambina-t-il avec un air curieux sur les traits.

Le Garuda tourna la tête vers le reste de l'assemblé, tandis que son voisin continuait de débiner distraitement tout ce qui lui tombait sous les yeux.

Il distingua la silhouette sombre de Rhadamanthe, au fond de la pièce, à côté de Sylphide. Ils n'avaient pas eu l'occasion de se voir depuis le début de la réception.

Il se dirigea alors vers lui, commençant à se frayer un passage parmi les groupes de personnes qui se dressaient sur sa route.

« - Où vas-tu ? entendit-il derrière lui.

- Voir Rhadamanthe, répondit-il sans se retourner.

- Eaque ! Tu te souviens de ce dont nous avons parlé hier, n'est-ce pas ? »

Le ton tenait plus du rappel à l'ordre que de la simple question. Le brun fit alors volte-face pour planter son regard dans celui de son vis-à-vis.

« - Bien sûr », soupira-t-il.

Ils se jaugèrent une seconde avant qu'il ne parte rejoindre son objectif.


Qu'est-ce qu'il faisait chaud dans cette pièce !

Après avoir faussé compagnie sans plus égard à ses frères d'armes, quittant la conversation et surtout son ficelier sanguinaire et raciste, Milo s'était dirigé vers la table attenante au grand buffet, où se trouvaient les boissons. Il se pencha sur les nombreuses jarres multicolores, et repéra enfin un liquide transparent dans l'une d'elles.

De l'eau fraîche, voilà exactement ce qu'il lui fallait !

Enfin « fraîche »…Disons de l'eau tout court, vu qu'on avait eu la brillante idée d'oublier les glaçons sous un quelconque prétexte de mois d'hiver…Dans une salle surchauffée comme celle-là, c'était un comble, quand même.

Il se sélectionna la plus grande coupole disponible, pourtant pas très volumineuse mais le Sanctuaire aimait à rappeler qu'il encourageait la mesure, et la remplit presque à ras-bord. Il avala goulûment une grosse lampée mais faillit la recracher tant l'âpreté du breuvage lui irrita la langue.

La première sensation passée, il jugea cette eau très revigorante, et descendit son verre cul-sec.

Sa soif n'ayant pas été satisfaite par cette gorgée ridicule, il s'en servit illico un autre.


« -Tu sais, tant que tu les laves régulièrement…Quelle importance, finalement ?

-Oui…Oui, c'est exactement ce que je pensais », acquiesça Shiryu tout en s'étonnant parallèlement de l'absurdité de la conversation qu'il était en train de mener.

Un nouveau blanc s'abattit sur leur duo, comme si cette idée avait pénétré simultanément leurs deux esprits.

Mais en réalité, Andromède était bien loin de considérer ses habits.

Mal à l'aise dans toute cette foule, il se sentait, à travers cette petite pression qui serrait sa poitrine, rétrograder dans sa petite enfance où des scènes similaires s'étaient jouées, tout seul au beau milieu d'un endroit trop grand, peuplé de garçons de son âge qui avaient l'air d'ignorer son existence.

Quand ils s'en rappelaient, ce n'était jamais bon pour lui. Ils profitaient toujours des moments où Ikki avait été mis à l'isolement par Tatsumi, autant dire qu'il avait un champ d'action relativement dégagé.

Il chercha le domestique en chef de Saori du regard et le repéra, derrière elle évidemment.

La haine que son frère lui inspirait l'avait toujours déstabilisé…

« - Mais…hasarda une voix qui provenait de leur gauche…Qui change Seiya, au fait ?

-Hyoga ! » poussèrent-ils en chœur.


«… afin que nous soyons avant tout capables de nous pardonner nos propres erreurs et de laisser les autres faire de même avec les leurs » Non mais vous m'avez entendu ça ? Entre nous, c'est vrai qu'on n'était pas là, mais…On sait très bien que c'est Athéna qui a commencé. Elle se vante d'avoir le plus beau sanctuaire, et après on s'étonne qu'on veuille le lui prendre ! D'ailleurs, elle a toujours été très orgueilleuse…Ca me rappelle une histoire de tarentules… »(2)

- C'est certain ! De toute façon, les vainqueurs ont toujours raison, n'est-ce pas ? Peu importe qu'ils massacrent les autres…

- Peuh ! Et ça parle de justice. Je ne voudrais pas remuer de la mauvaise terre, mais… »

Kassa des Lyumnades en avait déjà soupé de cette soirée. Vraiment soupé.

D'une part, tous les yeux qui s'étaient malencontreusement posés sur lui –car on ne le regardait jamais que par hasard – avaient été tapis de cette lueur, fugace et surprise, aussitôt remplacée, après un temps infime mais qui semblait durer plus que sa chute, par une expression de dégoût ou d'effroi.

Après 21 ans passés dans son corps, il ne savait plus ce qu'il préférait provoquer.

C'était la malédiction des Lyumnades. Certaines armures choisissaient leur porteur selon des critères de vaillance, ou de force de caractère, la sienne sélectionnait des hommes laids. Très laids. Rebutants, à vrai dire. Lui ressemblait à une créature croisée, mi-homme mi-reptile, une monstre d'histoires enfantines qui n'avait aucun scrupule à prendre l'apparence d'autrui, même un bossu ou un éclopé faisait l'affaire.

Comme c'était la seule arme qu'il possédait…Une armure était comme une espèce animale. Elle visait instinctivement la survie, et usait des moyens dont le cours des choses l'avait dotée, quelle que soit leur nombre et leur efficacité, pour subsister.

Depuis des heures et des heures qu'ils étaient là, il n'avait quasiment pas changé de société. Si on pouvait dire. Quand ils ne dénigraient pas leurs hôtes, Bian et Krishna déblatéraient des banalités tellement creuses qu'il en avait de la peine pour eux. Comme s'il fallait à tout prix boucher les trous entre eux, comme si le silence pouvait être gênant : ils se connaissaient tous mutuellement mieux que quiconque, non ?

Peut-être bien que non.

Il fixa ses yeux vitreux, dont la pupille disparaissait dans le noir de l'iris, sur la silhouette haute d'Isaac du Kraken.

Le Finlandais avait d'abord rejoint son maître et son ancien condisciple il y avait bien une heure, maintenant. Au tout début de la réception, il s'était arrangé pour ne pas les croiser, avec plus de talent dans la réussite que dans la dissimulation de la manœuvre. Le Cygne et le Verseau n'avaient pas non plus émis de signe dans sa direction, mais il avait surpris le jeune Bronze à moitié russe lui jeter de temps en temps un coup d'oeil. Finalement, l'ex aspirant à l'armure du Cygne s'était décidé à les rejoindre, puisqu'il fallait bien en passer par là.

C'est bien vrai, qu'Isaac avait toujours été le plus courageux des deux.

Le Portugais avait alors lorgné le jeune blond à qui il était allé parler et une moue méprisante avait déformé son visage, même s'il était certain que personne ne verrait la différence.

Ce…Hyoga, là. Quelle sensiblerie. Etre roulé par l'image d'un homme si sévère, en plus. En vérité, ça l'avait bien déconcerté deux minutes, tout de même, au point qu'avant de revêtir l'apparence de son maitre adoré pour le duper, il avait longuement hésité avec le corps éthérée de sa petite maman. Elle était morte depuis des années, mais il était sûr que l'illusion aurait marché, après seulement une demi-minute à sonder l'âme du Cygne.

Les trois hommes avaient parlé tranquillement, sans qu'on ne puisse déceler sur leur visage la moindre variation qui aurait pu orienter la conversation.

Finalement, il avait vu le plus grand des trois adresser un sourire discret à ses disciples et se disperser dans la foule, les laissant en tête à tête. Ça avait été fut de nouveau Isaac qui avait brisé le silence qui s'était installé suite à son départ. Et quelques temps après, ils s'étaient eux aussi évanouis dans l'effervescence avant de apparaître plus loin, avec les autres Bronze dont un qu'il avait également roulé dans la farine.

Mais tout était leurre, chez lui. Il se fichait pas mal d'Isaac, et de son pleurnichard d'ex-meilleur ami. Il avait regardé dans leur direction pour une seule et unique raison. Pour l'homme qui se tenait encore avachi contre une colonne au moment même où il continuait d'observer le coin déserté par le Finlandais.

Une silhouette massive et nonchalante qui portait un œil goguenard sur ce qui se déroulait sous son nez, attifé d'un air supérieur.

« -Lui…grogna-t-il, je le hais ».

Les autres, surpris par cette déclaration subite, se tournèrent concurremment dans la direction à qui il destinait ses propos venimeux.

Bian soupira.

« -Laisse tomber, Kassa », dit-il en se détournant du Dragon des Mers.


« - La réception est une occasion en or de glaner des informations sur la résurrection. Je suis sûr que le Sanctuaire a mené des recherches, dessus…Ils en savent peut-être plus que nous. Lors de la fête, l'ambiance sera plus détendue, plus disposée aux confidences…C'est notre meilleure chance d'essayer d'en savoir plus.

- Tu comptes saouler la chevalerie ? demanda Eaque avec ironie.

- S'il faut en passer par là… rétorqua le Premier Juge sur le même ton.

-Tu crois qu'ils ne te verront pas venir, avec tes gros souliers ? Minos, tu n'inspires confiance à personne. Toutes ces petits vieilles qui te regardent de travers à leur arrivée aux Enfers, ce n'est pas parce qu'elles trouvent que tu es un sémillant jeune homme !

- Justement », argua son amant en avançant son siège vers le Népalais qui était assis sur le bureau juste en face de lui.

Il posa les mains sur ses cuisses.

« -C'est là que tu interviens. Tu es beaucoup plus subtil que moi, plus…illisible. En plus, la plupart des gens croient que tu me détestes. Ils seront plus prompts à accorder foi à ce que tu leur diras », dit-il d'une voix basse, presque tendre.

Eaque lui retourna un sourire languissant.

« - Je peux leur faire avaler n'importe quoi, tu crois ? Des choses que tu ne seras pas là pour entendre, en plus… »glissa-t-il d'une voix chaude en se penchant sur lui.

Il happa ses lèvres et introduit presque immédiatement sa langue à travers elles, le blond tenta de la coincer sous la sienne mais le Garuda mit fin au baiser.

« -Oui…C'est une bonne idée », conclut-il finalement en se redressant.

Il s'extirpa de l'espace restreint derrière le bureau pour rejoindre celui, plus vaste, qui s'étendait devant le meuble.

« -Il vaudrait peut-être mieux…Ne pas parler de ça à Rhadamanthe, dit alors le Griffon. Je me pose des questions, à son sujet…Je ne suis pas sûr qu'il joue franc jeu avec nous.

-C'était inutile de le préciser », lui répondit le Népalais en quittant la pièce.


Eaque tourna la tête.

Minos discutait à présent avec le Pope et son disciple. Le brun avait salué Rhadamanthe et le Basilic, ils le lui avaient rendu, puis ils avaient échangé des formules d'usage. Depuis lors, le Wyvern se murait dans un silence obstiné tandis que Sylphide laissait son regard divaguer dans la même zone que le Népalais.

« - Ca ne te dérange pas que j'aie requis les services de Sylphide ? demanda tout à coup le blond sur un ton séditieux. Je sais qu'officiellement, il fait partie de ta garde…

-Non, ce n'est pas un problème. Je sais qu'officieusement, c'est la tienne qu'il assure… »répondit-il en ponctuant sa phrase d'un sourire que l'Anglais renonça à interpréter.

Les lèvres de leur subalterne s'étirèrent elles aussi mais il garda les yeux baissés.


Milo fronça les sourcils.

Ca faisait bien vingt minutes que Camus taillait une bavette à Saga.

De toutes les personnes avec qui le Verseau s'entendait particulièrement bien, le Gémeau était celle qu'il redoutait le plus.

D'aussi loin qu'il s'en rappelait, le Français avait toujours témoigné beaucoup de respect pour lui, déjà lorsqu'il n'avait que sept ans. Bien sûr, il était trop jeune pour intéresser vraiment l'aspirant-Pope qui s'occupait des jeunes chevaliers ou apprentis plus par condescendance qu'autre chose, même s'il ne l'aurait jamais admis. Mais ça, le Scorpion ne l'avait compris que bien après quand la véritable identité de celui qui gouvernait le Sanctuaire depuis treize ans avait été révélée et qu'il s'était mis à reconsidérer toutes ses propres années au domaine sacrée d'un œil neuf.

A vingt ans, Camus était un interlocuteur beaucoup plus désigné pour Saga et ce dernier semblait sincèrement l'apprécier. En plus, avec leur escapade commune pendant la guerre contre Hadès…

Et puis le gardien du huitième temple le craignait aussi et surtout parce que l'ancien Pope ne lui ressemblait clairement pas. Avec lui, le Français trouvait des choses que non seulement lui, Milo, ne lui apportait probablement pas, mais qui étaient même peut-être aux antipodes de son caractère. Tout en continuant à lancer un regard noir sur leur binôme, il porta son verre à sa bouche, et le but d'un trait.


« - Seiya nous manque à tous, ce soir ».

Le ton cérémonieux du Dragon sonna le glas de l'instant d'euphorie brève, plus nerveuse que sincère, qui les avaient gagnés après l'arrivé de Hyoga, qui était accompagné de son ancien condisciple. Shiryu avait été le premier à se censurer, aussitôt suivi de Shun, puis finalement le métisse qui en profita pour faire les présentations en règles, autant pour se donner une contenance que pour dévier sur un sujet moins grave.

« - Shun, Shiryu, je sais que vous le connaissez, mais d'une certaine manière, on peut considérer que ce n'est pas vraiment le cas alors...Je crois que nous pouvons faire comme si vous le rencontriez ce soir. Mon meilleur ami, Isaac, dit-il en s'effaçant quelque peu pour laisser mieux voir le Finlandais. Isaac, deux de mes demi-frères, Shun et Shiryu.

- Nous sommes parmi ses préférés, commenta Shiryu dans un trait d'esprit tout droit hérité du vieux maître et dont il faisait trop rarement profiter son entourage en faisant un petit geste de la tête, imité par Shun.

-Enchanté », déclara le premier disciple de Camus sans expression particulière.

Le Dragon pensa furtivement que son œil unique aurait pu répondre à celui de Hyoga si celui-ci n'avait pas convenu de se crever le même. Au lieu d'être entier à deux, ils avaient choisi d'être incomplet chacun de leur côté. Être ensemble n'y changerait rien, maintenant. Il détourna son attention d'eux et la porta pensivement sur Shunrei qui riait des grimaces de Kiki.


« -Il est vrai qu'a priori, bien des choses nous séparent, mais je pense que fondamentalement, nous poursuivons tous le même but : servir notre dieu et nos idéaux. Même si au détail, nous présentons des visages dissemblables…

- Même au détail, nous avons plus de points communs que vous ne l'imaginez, murmura Minos avec distraction, les yeux vaguement fixés sur les mains de son interlocuteur.

- Ah oui, lesquels ? » demanda Shion sur le ton de la conversation.

Pris de court, le Premier Juge réfléchit à toute vitesse.

« - Eh bien, je suis…bélier, moi aussi » finit-il par dire en tournant la tête successivement vers le Pope et Mû.

Ces derniers échangèrent un regard bref. Mais tout de suite, leur bonne éducation reprit le dessus et ils adressèrent un sourire de convenance à leur invité.

Le signe, on avait beau dire…


« - Il y a des hommes normaux, ici ? pesta Gordon du Minotaure en jetant un œil en biais à Sorrente.

- N'en demande pas trop, ils sont grecs…Tu sais, je réalise que finalement, on se connaît bien peu, tous… » répondit Valentine qui ne quittait pas Rhadamanthe du regard.

Son maître était encore à discuter avec Sylphide. Il avait passé toute la soirée à ses côtés. Cette préséance continuelle commençait à l'agacer : c'était lui, le chef de la garde personnelle du Juge, ou non ?

Il aurait bien été au moins le saluer, mais il savait que si l'Anglais désirait le voir, il viendrait à lui et sûrement pas l'inverse.

Le Basilic n'avait sans doute pas ce genre de consigne, lui…

« - Excuse-moi, mais personnellement, je n'ai pas très envie de connaître du monde, ce soir… »

La Harpie cligna des yeux.

-Pardon ? »


- « …et ainsi nous rendrons grâce à notre raison d'être : honorer nos dieux et former nos successeurs à être dignes de leur grandeur, dans la reconnaissance sacrée de leur souveraineté » qu'il a rajouté. Mais de vous à moi, j'ai toujours pensé que le respect de l'autorité était bancal, au Sanctuaire. D'ailleurs, il paraît que pendant les inondations et la guerre contre Poséidon, les chevaliers subalternes en ont profité pour changer tout un tas de lois non écrites, des coutumes, si vous préférez…En a peine quelques jours, un grand nombre de règles a valsé. Le Grand Pope d'alors, un nain violet, était absent la moitié du temps, soi-disant pour contrôler la tour d'Hadès… Les chevaliers d'Or qui restaient étaient tellement préoccupés par le conflit qu'ils ne quittaient plus leurs escaliers. Des femmes-chevaliers auraient même enlevé leur masque ! Mais il y a pire ! Avant la guerre du Sanctuaire, il paraît que le Grand Pope était capable de partir dans de ces délires… ! Parfois, il s'enfermait dans les bains, et on ne le voyait plus des jours entiers ! Pendant ce temps, c'était un type affreux, Gipas, je crois, qui avait main mise sur le domaine…Et pendant tout ce temps-là, le jeune blondinet aux brûlures de mégots sur le front qui jouait les moines bouddhiques dans un clocher et l'antiquité des Cinq Pics, au courant de toute l'affaire, se retrouvaient le dimanche pour prendre le thé !

- Ca ne doit pas dater d'hier ! Et sans vouloir en rajouter, on ne peut pas en vouloir aux subordonnés. Je ne sais plus quel est ce philosophe qui a dit: « en Grèce, les sages parlent et les imbéciles décident » (3)

Phlégyas du Lycaon partit dans un grand éclat de rire qui fleurait bon l'alcool, bientôt rejoint par Stand du Scarabée et Queen de l'Alraune, aussi éméchés que lui. Ils déglutirent en vitesse quand la Balance apparut derrière le groupe d'à côté et se joignit brièvement à eux.

« -Tout va bien ?

-Oui, tout va bien, répondit Phlégyas un peu trop rapidement. Et vous-même ?

-Très bien, je vous remercie de votre sollicitude…Si vous avez besoin de quoi que ce soit… compléta-t-il en partant après leur avoir adressé un sourire amusé.

-Nous n'y manquerons pas », ânonna Stand en lui en rendant un crispé.

Après son départ, ils changèrent radicalement de sujet.


Le Griffon entendait sans les écouter les explications fumeuses que délivrait Aphrodite sur la vitalité prodigieuse de ses roses depuis dix bonnes minutes.

Avec lui, il achevait ainsi la grande mission qu'il s'était assigné avant le début de la réception : s'entretenir avec toute la garde rapprochée d'Athéna.

Quelques temps auparavant, il s'était en effet brièvement introduit dans la conversation, le congrès plutôt, qui réunissait les chevaliers de la Vierge, du Taureau, du Bélier, Du Sagittaire et du Lion en plaçant quelques remarques éclairées qui avaient eu un effet relatif, après avoir soutenu vaillamment le Verseau et le Capricorne dans leur quête ambitieuse du silence le plus parlant, et répliqué à tous les clichés hypocrites que le Gémeau avait été capable de déblatérer en moins de cinq minutes par d'autres poncifs tout aussi doucereux.

Enfin, « toute la garde »…Pas exactement. Il n'irait quand même pas parler à des Bronze, tout de même, surtout s'ils l'avaient vaincu.

Il laissa son regard se perdre sur la salle un instant, avant de le focaliser sur le chevalier de la Balance, qui venait de rejoindre le Pope dans un coin de la salle. Il les examina dans une optique d'ensemble.

Les deux bicentenaires formaient drôle de couple…Le premier était grand, fin et raffiné, le second trapu et brut de coffre, plus « nature » en somme.

L'un avait une beauté sophistiquée, l'autre une apparence sans fard.

C'était un peu la Belle et la Bête…Cette référence venue d'il ne savait où le fit rire curieusement.

Il ne remarqua même pas le regard étonné de ses voisins avant de décider brusquement de s'inviter dans la discussion.


- « Dieu veuille que nous trouvions la force de dépasser la rancœur et l'amertume pour apprendre, peut-être, à nous comprendre et bla bla bla… » Oui, je veux bien, mais en fin de compte c'est toujours la même histoire : on fait la guerre, on se réconcilie car tout le monde est affaibli, on fait durer la mascarade le temps de renouveler les armées, et on se retape dessus, eh !

- Affaibli… ? Mais la résurrection a été commune, personne n'est affaibli…

-Oui, bien sûr, mais je veux dire…Ils ont leur dieu à leurs côtés, eux. Ça fait toute la différence !

-Hiin… »

C'eut l'air d'être le signal de l'entrée dans une réflexion intense.

« - La réconciliation, c'est bien beau sur le papier. Mais quand y regarde de près…C'est vrai, quoi, on ne se ressemble pas du tout. Ces cheveux clairs, ce teint laiteux, ces gestes maniérés…Et puis, on dit ce qu'on veut, mais…porter une robe, pour un homme, c'est un peu équivoque tout de même.

- Ce sont des toges corrigea Krishna en réajustant son sari ».


- « Perles et Jade achètent chants et rires

Mais seul le gruau nourrit l'homme de talent »

- Ça faisait longtemps. Quelle horreur.

- Li Bai (4), une horreur ? s'insurgea la Balance. Un immense poète ! »

Un silence s'instaura.

« - Tu vas bien ? demanda Shion à son ami en avisant l'air résigné qui ornait son visage.

-J'allais te poser la même question. Tout à l'heure, avant la réception, j'ai eu l'impression que tu étais contrarié…Je me trompe ? »

La question plongea le blond dans la perplexité. Il tergiversa quelques secondes avant de répondre.

« -Pas vraiment. Ce soir, ce n'est pas le moment, mais…Je te promets de tout t'expliquer demain ».

La Balance marqua son accord d'un geste de la tête, se contentant de saisir la coupole que le Pope lui tendait.

« - Ce Juge, Minos, a une conversation…très édifiante, poursuivit le Tibétain avec un sourire parcimonieux, avant de porter son verre à ses lèvres.

-Qu'est-ce qu'il a dit, encore ? demanda le Chinois l'air blasé.

- Oh trois fois rien, il a nous juste fait une petite liste de tous les crimes à base de ciseaux qu'il avait eu à juger, à moi et à Mû… »

Dohko s'esclaffa.

« - Tu sais, je me demande si tout cela est bien utile, dit-il. Quoi qu'on fasse, je crois que parfois, il est des choses… »

Il laissa passer une seconde de silence.

« -En tout cas…il n'arrête pas de te regarder, reprit-il en faisant semblant de contempler le plafond pour ne pas risquer de s'égarer dans la direction du Premier Juge, qui se tournait effectivement régulièrement vers eux.

-Je sais », répondit Shion sans plus de détail.

L'ex-vieux maître leva finalement le regard sur le Norvégien avant de porter son verre à ses lèvres. Un moment passa tranquillement alors qu'ils savouraient leur vin autant que la petite pause qu'ils s'octroyaient.

« - Il fait exprès de dire ce genre de choses, déclara finalement le Chinois.

-Je sais, lui répondit le blond. Ça l'amuse beaucoup. Quelque part, c'est assez réussi, on ne sait que penser de lui… »

Le brun allait paraphraser, mais un coup d'œil sur sa droite le fit changer d'avis.

« -Il vient par là, dit-il d'une voix basse après avoir aperçu le Norvégien qui s'amenait effectivement sciemment dans leur direction.


« - Camus ! »

Le Français se retourna à l'appel - chancelant - de son nom.

« - Je pourrais te parler ? requit Milo en claquant les syllabes en -p tandis que Saga le regardait de bas en haut, les sourcils froncés.

- Je t'en prie », répondit son ami d'une voix indifférente.

Voyant qu'il ne faisait pas un geste, le Scorpion s'agaça.

« -En privé ! »

Camus était sur le point de répondre quelque chose mais il fut devancé par l'ancien Pope.

« -Vas-y, je voulais aller voir Shura, de toute façon ».

Il les quitta sous le regard hostile de Milo.

C'est ça, vas rejoindre ton deuxième larbin ! Combinard ! Simulateur ! Faux frère !

« - Qu'est-ce'tu fiches avec ce type ? demanda-t-il une fois qu'il se fut éloigné. Il a pué le Tape ! Euh, non…Il, il a tué le Pape ! Non, pas le Pape, reprit-il en ricanant bêtement sous l'effet de son lapsus, le Pope ! PO-PE !

- Milo. Tu as bu, décréta sèchement Camus.

-Bien sûr, qu'j'ai bu ! Dix verres d'eau ! Il fait chaud comme dans les bains de Saga, ici, plus le temps passe, et plus on grille ! On nous laisse assoiffés, au bord de la déshydratation !

-Je refuse de discuter avec toi dans ces circonstances, annonça froidement le Verseau qui, plus que par le piteux numéro que lui offrait son ami, était indisposé des regards de plus en plus nombreux qui se fixaient sur eux.

« -T'as raison. J'vais aller m'plaindre directement au sommet ! » déclama Milo en commençant à se diriger – ou du moins, essayer - vers Shion.

Il avait à peine fait un mètre, qu'il se sentit tiré en arrière. Camus l'avait rattrapé par le col de sa chemise, qu'il lâcha aussitôt le Grec revenu à son niveau.

« -Milo, reprends-toi, bon sang ! Je ne te laisserai pas parler au Pope dans cet état ! Pas ce soir !

-« Je ne te laisserai pas » minauda son ami, non mais tu t'prends pour qui ? éructa-t-il.

- Moins fort ! lui intima le maître des glaces d'une voix cassante.

- Je crie si j'veux ! beugla le Scorpion. Non mais c'est vrai, quoi ! On a jamais l'droit de rien dire, ici ! Et si moi j'suis pas d'accord avec le fait qu'on réintroduise tous les bouchers de ce bourg dans leur milieu naturel, je me tais ? Et les invités ? J'suis censé dire quoi au type qui m'a crevé ? « Un petit four ? » ? Non mais c'est pas croyable !

Camus tourna prestement la tête vers les hautes instances.

L'éclat de son meilleur ami –qui n'allait pas le rester longtemps- avait fini par attirer l'attention de la plupart des personnes même si les plus proches du lieu du psychodrame avaient déjà pudiquement détourné la tête depuis un moment –tout en se repaissant silencieusement de la discussion- et il intercepta le regard du Tibétain qui lui désigna discrètement l'arche aux roses.

Obéissant à l'injonction silencieuse, il saisit le bras de Milo, et commença à le conduire vers l'extérieur mais le blond n'avait pas l'intention de se laisser sortir comme un vulgaire pesteux et s'arracha à la poigne de son ami.

« - Non mais… ! », commença-t-il à protester en se retournant vivement, mais la suite de la phrase mourut dans sa chute quand il s'effondra sur une desserte qu'un serviteur faisait rouler vers la déesse, interdite à dix mètres de là, précisément au même moment.

Mauvaise idée.

Il sentit une migraine vicieuse poindre, sous le choc de ce mouvement brusque, et eut à peine le temps de relever la tête juste au dessus du plateau qui trônait sur le service, garni de moussakas à l'air délicieux, avant de rendre tout ce qu'il avait eu le malheur d'avaler depuis ce matin.

Un silence de cimetière retentit tout à coup dans la réception. Quand il eut fini, Milo s'apposa salutairement la main sur la bouche comme pour tarir la source. Il s'essuya rapidement les lèvres et se leva en manquant de retomber. Le serviteur lui tendit le bras mais le gardien du huitième temple le repoussa nonchalamment.

Enfin, il s'exposa devant l'assemblée et ses yeux cherchèrent instinctivement ceux du maître du domaine sacré, les traits figés, la bouche entrouverte, qui semblait éprouver l'efficacité de sa maîtrise de lui en serrant compulsivement son verre entre ses doigts.

Il se tourna alors vers le Français qui l'avisait durement.

« -Euh…Je crois que tu as raison. J'ai besoin d'air frais… » convint-il en se dirigeant vers la sortie, suivi de son ami qui lança un dernier regard au Pope avant de disparaître.


Une nouvelle fois, ses yeux s'écarquillèrent instinctivement avant qu'il leur fasse retrouver une forme plus discrète. Ce n'était pas bien utile, personne ne remarquerait son réflexe.

Mais même le brouhaha de la réception qui bourdonnait dans ses oreilles paraissait avoir plus de sens que les aphorismes de Shaka.

A vrai dire, Aldébaran se sentait un peu de trop.

Lui et le blond alimentaient une discussion qui était censée inclure tout le monde, mais ils étaient les seuls à placer deux mots. Et encore. En réalité, il ne faisait que répondre brièvement à des questions que posait le Vierge par intermittence, visiblement pensées pour être rhétoriques d'ailleurs, vu que le gardien du sixième temple ne tenait en aucun cas compte de ses interventions, plus polies qu'autre chose, il fallait bien le dire.

Le Taureau avait décidé de ne plus se poser de question sur l'Indien. Certes, après son combat contre Phénix, il était un peu redescendu de son piédestal. Mais tout de même, ses sentences vaporeuses restaient teintées d'affectation et lorsqu'il daignait lui adresser la parole, c'était avec une gentillesse condescendante dont il ne semblait même pas avoir conscience.

Il avait à peine arrêté son monologue un instant pour s'enquérir du scandale qu'avait fait Milo dix minutes plus tôt. Pourtant, on ne pouvait pas dire que la participation de ce dernier au cours général de la soirée avait été délicatement feutrée…Mais rien à faire, l'homme le plus proche de Dieu avait repris après une pause brève, complètement insensible au défaut d'attention de son auditoire factice, obnubilé par la prestation du Scorpion.

A côté d'eux, formant leur petit cercle, Aiolia ne se privait plus de soupirer d'ennui, ce qui ne semblait même pas spécialement à destination du discours virginal tant il semblait avoir oublié qu'il s'en tenait un, Mû tentait bien de paraître intéressé mais ses regards réguliers vers le buffet où son disciple avait repris ses quartiers après une promesse de punition exclusivement verbale –pour le moment- trahissaient une certaine déconcentration, et le Sagittaire contemplait distraitement le fond de la salle, où des Marinas avaient l'air en plein débat sur la décoration du plafond, non loin de Saga et Shura qui riaient légèrement ensemble.


Masque de Mort, lui, avait renoncé à trouver ne serait-ce qu'un seul intérêt à cette réception prodigieusement ennuyeuse.

Enfin si, il examinait tout le monde. L'ex-vieux maître des Cinq pics avait de nouveau quitté son barbant de plus vieil ami et était en train de parler avec la porte de prison anglaise, maintenant.

« On a enfin l'explication de la réputation de la tour de Londres » ricana-t-il sans se préoccuper du regard interloqué d'Aphrodite et Sorrente, qui s'étaient plus, manifestement puisqu'après avoir longuement parlé et s'être séparés une petite heure, ils étaient revenus palabrer juste à côté de lui.

Il songea tout de même après coup que l'alcool n'avait pas que des avantages, finalement, même s'il lui offrait indirectement des spectacles délectables.

Depuis le début de la réception, le Chinois n'avait cessé de virevolter du côté des chevaliers d'Or, de bronze, des Marinas, et maintenant des spectres, tout en tentant, discrètement, de former des groupes de conversation hybrides.

Cette attitude volage lui arracha un sourire. Si cela continuait, le Balance allait finir par rendre à l'expression « donner de sa personne » tout son sens et le digne Pope allait se retrouver plus cocu qu'un marin au long cours…Dommage qu'il ait cédé l'armure du Bélier à son petit moraliste chéri, une troisième corne entre les deux autres, ça aurait équilibré le tout avec bon goût…

Quand la masse de gens s'ouvrit, tout à coup, en même temps, pour lui offrir une vue transversale, il distingua une silhouette à peine esquissée, adossée à un pilastre. Ce n'était pas la première fois qu'il la voyait depuis des heures qu'il s'était flanqué dans ce poste d'observation idéal tant son panorama embrassait l'ensemble des personnes présentes, mais elle n'avait pas changé de position. Là où elle était, elle devait avoir une vue aussi dégagée que la sienne…

Il sourit mesquinement. Il s'en doutait un peu jusqu'à présent, mais sans s'être vraiment attardé, ni intéressé par ailleurs.

Aphrodite et lui n'étaient pas les seuls marginaux, dans ce Sanctuaire.


« -Tu sais, je réfléchis beaucoup en ce moment et…euh…Je ne sais plus comment on dit, se gaussa le Scorpion. Et euh…Finalement, toi et moi…C'était pas mal, hein ? lâcha-t-il.

Silence. Tout à sa recherche de mots, le Grec ne s'en formalisa pas.

« -Enfin, tu vois…Je réfléchis et…Je me dis…Peut-être…On pourrait, je ne sais pas…Réessayer, quoi ».

Camus fronça légèrement les sourcils.

« - Oui, tu vois…Ça pourrait…Être différent, cette fois. Euh…Ah, je ne sais pas », conclut-il dans un rire gêné.

Il avala une gorgée de la cruche d'eau –de la vraie, cette fois- que le Verseau avait récupérée au passage, dans l'espoir vain de se remettre les idées en place.

« -Je suis navré, Milo. Tout cela correspond à une partie de ma vie qui est loin, maintenant, et sur laquelle je ne souhaiter pas revenir », cingla le Français.

Son ami partit de nouveau dans une grande hilarité qui s'attarda beaucoup trop sur chacune de ses composantes.

« -Ne me fais pas rire, avec tes grands airs, reprit-il un ton au dessus, tu crois qu'je vois pas comment tu me regardes ? »

Le roux se leva et lui fit face.

« - Je ne te regarde d'aucune manière particulière, trancha-t-il. Ou si, en ce moment précis, avec un peu de pitié quand même. Tu as saccagé cette soirée, termina-t-il en lui arrachant le récipient des mains.

- Saccagé, tout de suite les grands mots », balbutia le blond en hoquetant à moitié.

Il se redressa et fit quelques pas précaires pour se rapprocher son ami. Il tendit le bras vers lui et accrocha sa tunique du bout des doigts. Il la tenait si légèrement que le Verseau les sentit à peine.

« -Reviens avec moi », murmura Milo.

Camus détourna la tête en sentant son haleine et recula de deux pas fermes.

« -Non.

- Tttt ! pulsa le Grec en envoyant valser le récipient d'eau qui alla se briser en contrebas. Tu ne sais pas ce que tu perds, je peux te le dire ! Y'a des mecs, ici, ils tueraient pour m'entendre leur balancer un truc pareil ! s'écria-t-il en titubant de plus en plus dangereusement.

- Je rentre, annonça le Français. Aie au moins la décence d'attendre d'avoir dessaoulé avant de regagner la réception ».

Il tourna les pas et rejoint l'intérieur d'une démarche cadencée au métronome.

« -C'est ça, va rejoindre ton…despote ! Et il est moche en plus ! cria-t-il avant de pulvériser un amas de pierres qui gisait plus bas sous le coup de la colère. Et puis vas te faire foutre ! Ça ne te ferait pas de mal, d'ailleurs !

Seule la nuit et sa brise faible lui répondirent.


Minos jeta un œil au loin.

L'infidèle et ses longs cheveux noirs, très noirs, écœurants, n'avaient pas quitté la déesse de toute la soirée.

Cette dernière la baladait depuis des heures, la gratifiant de bagatelles qui devaient être désespérantes, désespérantes comme elle. Désespérantes comme elles. Son regard s'attarda plus longuement sur la silhouette délicate de la jeune Grecque qui faisait office de temple à la nièce de son maître.

En fait, il ne savait qu'en penser.

Pendant la guerre, l'occasion de se poser la question ne s'était pas présentée et les quelques fois où il avait eu l'opportunité de l'apercevoir depuis qu'ils étaient arrivés n'avaient pas été riches en compléments. Ca lui était bien égal, de toute façon. Mais quand même, la déesse vierge, si fière et pugnace, ne se réservait pas les plus désagréables à regarder…Il reporta de nouveau son attention sur sa voisine.

C'était bien heureux qu'elle les ait vendus, cette traînée.

Il se décida finalement à aller rejoindre Eaque qui était de nouveau seul après avoir fréquenté différentes personnes tout au long de la célébration.

« - On pense ce qu'on veut de cette soirée, mais…En tout cas, il y a du beau monde », s'annonça-t-il en se retournant dans la direction du Tibétain, au loin, qui paraissait avoir décoléré depuis tout à l'heure et ce que toute le monde avait déjà baptisé « l'affaire Scorpion » et décrochait des sourires de circonstance à qui lui adressait des signes.

« - Tu es obsédé par lui, ou quoi ? railla son amant en suivant son regard. Les jumeaux, non plus, ne sont pas mal, s'aventura-t-il en faisant un coup de tête vers la salle sans rien désigner de précis.

-Oui, mais eux ils le savent. Surtout celui qui porte une superbe toge blanche. L'autre semble moins m'as-tu-vu…mais il faut dire qu'il a l'air en marge, d'ailleurs il n'a pas quitté son mur de la soirée. A propos, as-tu remarqué qu'ils ne s'étaient pas parlés une seule fois ? Et ils n'ont jamais été physiquement proches l'un de l'autre…Il y a l'air d'avoir de l'eau dans le gaz, entre les clones. Il y a bien ceux-là, aussi, là-bas…poursuivit-t-il d'une voix traînante en direction des chevaliers du Verseau et de la Vierge. Le soiffard de tout à l'heure n'était pas mal non plus, et il n'a pas son pareil pour mettre de l'ambiance, en plus…ajouta-t-il ironiquement. Dommage que les quelques femmes chevaliers soient masquées, ça fait longtemps que…Bref. Rhadamanthe a l'air de s'ennuyer…

-C'est curieux. Sylphide est de bonne compagnie, pourtant, non ? » demanda Eaque sur un ton chargé de provocation.

Pour toute réponse, le Griffon porta son verre à ses lèvres.

« - Tu devrais aller le voir…Rhadamanthe. Tout comme tu as noté que les Gémeaux s'étaient tenus loin l'un de l'autre toute la soirée, certains ont peut-être constaté que tu ne lui avais pas adressé la parole depuis le début non plus…et déduit des choses.

-Ce n'est pas faux… », convint Minos en posant fermement sa coupe qui fit un bruit sec en touchant la desserte à côte.

Il afficha un sourire de politicien et se dirigea vers l'Anglais à pas vifs.


Saga parlait avec Shura depuis dix bonnes minutes.

Les bras à moitié croisés, la main gauche supportant sa tête, il les regardait.

L'ex-Pope était venu rejoindre l'Espagnol alors que celui-ci discutait avec Shiryu. Ils avaient échangé quelques mots tous les trois, puis le disciple de Dohko avait semblé s'excuser et s'était ensuite dirigé vers le buffet où la jeune asiatique qu'il rejoignait régulièrement, depuis le début la réception, officiait. Une orpheline chinoise que le vieux maître avait recueillie, à ce que lui avait dit ce dernier au tout début de la fête. Il lui avait bien un peu détaillé son passé malheureux, mais il était préoccupé par autre chose, et en plus la Balance avait beau avoir rajeuni, il n'avait pas perdu sa faculté étonnante de conter des histoires à dormir debout…

Après le départ du Japonais, les deux chevaliers avaient resserré leur bulle et s'étaient visiblement mis à plaisanter, si l'on en croyait leur mine détendue. Depuis, ils bavardaient par moment, laissant parfois un silence appréciable se nouer entre eux, tandis qu'ils regardaient le reste de l'assemblée. Une conclusion s'était imposée à lui, alors qu'il laissait courir l'ongle de son pouce sur son menton. Saga et Shura faisaient plus que s'entendre bien. Ils étaient proches.

« - …honnêtement, je l'avais jamais vu dans cet état. Sinon, Marine m'a annoncé qu'elle avait l'intention de créer un front de libération de la femme-chevalier. « A bas les masques », ce genre de choses, tu vois… »

Aioros cligna les yeux et se tourna vers son frère.

« - Pardon ? demanda-t-il, hébété.

-Tu ne m'écoutes pas, accusa celui-ci.

-Navré, j'avais l'esprit ailleurs, s'excusa le Sagittaire en lui adressant un sourire désolé.

-Ouais… maugréa son cadet en jetant un regard torve aux deux personnes qui retenaient jusqu'à là l'attention du brun.

-En parlant de Marine, tu l'as bien délaissée, ce soir…Elle a passé son temps auprès d'Athéna et toi, avec moi. Va la voir, si tu veux.

-Oui, c'est moi qui veux, hein ? » répondit son frère, pas dupe.

Aioros lui sourit de nouveau et le Lion soupira avant de le laisser. L'aîné jeta un œil sur la gauche, comme pour contrôler quelque chose, et partit finalement dans la direction opposée.


- Rhadamanthe.

-Minos.

-Sylphide.

-Seigneur.

Une légère inclination vint varier cette séance de salut. Une seconde passa.

- Belle fête, n'est-ce pas ?


« - Ca va ? »

L'ex-Dragon des Mers tourna la tête vers Aioros qui venait de surgir à côté de lui. Il haussa les épaules.

Le brun se tint à sa hauteur et évalua de nouveau la vue qui s'offrait à lui. Les lèvres du Gémeau s'étirèrent en un sourire narquois.

« - Ca t'ennuie ?

-Quoi donc ?

-Qu'ils soient toujours en bons termes ? ».

Le Sagittaire n'eut pas besoin de s'informer de l'identité des personnes qu'évoquait son pair.

« - Non.

-Décidément, tu es trop bon, ricana le Gémeau. Moi, que mon assassin et l'instigateur de mon meurtre roucoulent sous mon nez, ça me ferait mal aux pieds…

-Dis-moi…Tu es infect avec tout le monde, ou c'est juste parce que c'est moi ? répliqua le Sagittaire, un soupçon de contrariété dans la voix.

-Non, c'est avec tout le monde ».

Son sourire s'était accentué.

-« C'est rassurant, alors, ironisa son voisin.

-Qu'est-ce qui est rassurant ? De te dire que je ne te déteste pas ou que tu n'es pas le seul à avoir cette certitude curieuse d'être d'ici tout te sentant étranger ?

Aioros tourna les yeux vers lui. Kanon continuait de regarder tout droit.

« - Il faut du temps, répondit le brun sans conviction.

-Il te faut plus que du temps. Il te faudrait revenir en arrière. Revenir il y a treize ans et ne pas avoir découvert la vérité, grandir avec ton frère, connaître la dictature de Saga, puis la libération. Les guerres. Mais c'est impossible. Même si tu retrouves la mémoire, un jour…Ces années, elles sont perdues à jamais. Avec le temps, cela s'estompera, oui…ne disparaitra jamais.

-Tu parles toujours de moi, là ?

-De toi, de Saga, de Shion, de tout le monde…Moi, je ne sais pas faire semblant ».

Le Sagittaire émit un rire incrédule.

« -Tu ne sais pas faire semblant ? Toi ? Tu as berné Poséidon, et tous ses Marinas pendant plus de dix ans !

- Ca n'a rien à voir, rétorqua Kanon, agacé. Je m'en cogne, de Poséidon. Et encore plus de ses guerriers. C'est à peine si je ne croyais pas que c'était une légende avant de découvrir le trident. Je voulais faire quelque chose. J'avais des objectifs, je les ai atteints. J'étais dans l'erreur. Je le sais. Fin de l'Histoire.

-Tu as parlé à des Marinas, ce soir ? s'enquit Aioros, d'une voix tempérée.

-Je n'ai parlé à personne. J'ai observé. J'adore ça, observer… »

Le Sagittaire n'ajouta plus rien.


Un désastre.

Cette réception était un désastre.

Pourtant, elle avait bien commencé – son interpellation était particulièrement percutante. Et les débuts de la soirée avaient pris une tournure heureuse, les juges s'étaient immédiatement mêlés aux chevaliers, hormis le Wyvern, et même si les Marinas avaient été moins enclins dans un premier temps, leurs réserves s'étaient peu à peu dissipées.

Mais ensuite, tout s'était envenimé.

Passe encore que Minos finisse sa tournée des anecdotes de bureau par le quotidien d'une famille d'anthropophages.

Passe encore que le dégarni hideux qui suivait Athéna à la trace lui ait fait une réflexion sur sa manière de tenir sa coupole.

Passe encore qu'il n'ait pas remarqué cette arche criarde avant le début des réjouissances.

Enhardi par l'atmosphère sociétale dans laquelle baignait la réception et qui faisait secrètement la joie de ses penchants mondains , il avait pris ces peccadilles avec esprit et même l'histoire du petit mot glissé sous son globe lui était quasiment sortie de la tête.

Mais Milo qui vomit sur le clou culinaire de la réception après avoir vociféré des plaintes contestataires, c'était de trop.

La scène d'ouverture d'une pièce bien différente, celle qui avait anéanti toutes les prestations de la précédente. A partir de ce moment-là, d'autres groupes de conversation s'étaient formés, qui réunissaient plus volontiers les membres d'une même délégation. Peu importe qu'avant cette intervention fracassante, ils aient débiné le Sanctuaire entre Marinas et spectres. De toute façon il savait très bien que le domaine sacré restait et resterait toujours l'interlocuteur et l'opposant principal de chacun de leur royaume, et il ne doutait pas que les bandes constituées de chevaliers et de Marinas ou de spectres ne se privaient pas de déverser leur fiel sur le sanctuaire restant…

Et maintenant, c'était comme si une tranchée invisible s'était creusée, au beau milieu de la salle.

Comment tenter, à la dérobée, de récupérer les informations que les autres avaient bien pu amonceler sur la résurrection, maintenant ?

Il avait continué pour sa part à bavarder avec des intervenants divers tout en marquant la distance réglementaire inhérente à son titre, tandis que Dohko de son côté servait leurs intérêts en dialoguant librement à gauche à droite sans s'embarrasser de retenue formaliste.

Ensemble, ils constituaient les deux faces d'une communication réussie.

Mais leur plan ne reposait plus sur aucune base s'ils devenaient l'exception et non la règle…D'ailleurs, il avait pu relever que les Juges marchaient avec un système voisin et avaient dû logiquement, comme lui, déplorer la nouvelle donne.

Sans véritable chef à leur tête, qu'il soit officiel ou spontané, les Marinas avaient révélé une configuration tout à fait différente en étant, dès leur arrivée, pourtant en avance par rapport aux autres invités, immédiatement plus rétifs et incertains. Le domaine de Poséidon avait toujours eu un système d'administration bien distinct de celui du Sanctuaire. Contre toute attente, ce dernier se rapprochait finalement plus des Enfers.

Cette réflexion attira son regard sur les deux Juges avec lesquels il avait le plus conversé, et particulièrement le plus grand.

En 1743, Minos du Griffon, dit « le Marionnettiste » en tenait déjà une sacrée couche…Son cas n'avait pas l'air de s'être amélioré avec les réincarnations. En conséquence, ses œillades à peine déguisées n'étaient pas flatteuses. Et elles s'étaient poursuivies avec insistance. Plusieurs personnes passèrent devant lui qui rompirent son contact visuel avec le Norvégien.

Six Marinas en file indienne.

Bien.

Il fallait un peu de mouvement, que diable !

Alors ? Qui serait le prochain à causer une catastrophe ou faire une annonce tonitruante ?

« - Grand Pope, cria un serviteur en entrant violemment dans la grande salle, le bouclier d'Athéna a disparu ! »


A suivre…


1) N'allez pas croire que je renvoie la femme à une certaine image, mais je n'y peux rien, je l'imagine complètement se proposer pour le service dans ce type de circonstance…

2) Attention, attention, voici la première minute culturelle du chapitre ! Je pense que beaucoup de lecteurs doivent connaître cette histoire, mais au diable l'avarice : donc, Arachnée était une jeune fille lydienne particulièrement habile dans l'art du tissage. Comme elle s'enorgueillissait d'être meilleure qu'Athéna dans cette matière, elles se lancèrent dans une compétition : elles tisseraient toutes les deux une toile et les dieux choisiraient laquelle était la plus belle, ce qu'ils firent, préférant celle d'Arachnée. Vexée, Athéna déchira cette dernière et Arachnée se pendit de douleur à un fil. Prise de remords, la déesse transforma la jeune fille en araignée pour qu'elle puisse continuer à exercer son art. L'histoire est racontée, entre autres, par Ovide, dans ses « Métamorphoses », livre VI.

3) Anacharsis, un philosophe scythe du VIème av. JC. C'était la deuxième minute culturelle du chapitre.

4) …et bon vivant de première, au style tout en formules aériennes et vers qui claquent. Ca, c'était la dernière minute culturelle du chapitre. Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour relever le niveau XD


«Il aurait dû le savoir, le comprendre. Il aurait dû se douter que ça pouvait arriver. Ne serait-ce que parce qu'il n'y avait qu'à lui que Camus avait raconté son « secret »…Il ne l'aurait dit à personne d'autre. Il était déjà spécial, à ses yeux, même si cette distinction était encore sans doute légère à ce moment-là. Et puis il y avait cette guerre interne qui se profilait…Que Hyoga se soit rangé aux côtés de la folle qui se prétendait Athéna l'avait troublé bien plus qu'il ne voulait bien l'admettre. Ce n'était sans doute pas le bon moment pour ce genre d'expérimentation…Même si au fond, Milo savait que ça ne serait jamais arrivé autrement »

…Shion a définitivement besoin de vacances et surtout une question fondamentale court sur toutes les lèvres : mais qui a volé le bouclier ? Je sais que vous n'attendez que d'avoir la solution de ce mystère insondable, aussi je vais me presser de boucler le prochain chapitre. A bientôt !