Me revoilà ! Fin septembre finalement, je n'avais pas prévu d'être autant bousculée par la rentrée. Et je ne dois certainement pas être la seule...
Je voudrais me lancer un défi pour le prochain chapitre. Comme la semaine qui vient sera assez légère pour moi, j'avais envie de mettre une "date" sur le prochain chapitre, une date prévue à l'avance. Je vous propose donc de choisir dimanche prochain, le sept octobre. Je vais essayer de m'en tenir à cette date. Ce que j'aimerais bien faire, c'est être capable de publier à date fixe, par exemple, toutes les deux semaines, ou, dans l'idéal, toutes les semaines. Je crois que ça me motiverait plus et, pour vous, ce serait beaucoup mieux, il vous suffirait de vous connecter le jour prévu pour lire votre chapitre, sans être énervés à l'idée de devoir attendre et, surtout, de ne pas savoir quand vous aurez la suite. On va donc faire un test ! D'ici à dimanche, je vais me mettre des claques pour être en mesure de vous livrer le chapitre suivant dans les temps !
Merci à Ellana Undomiel, Oliana, et Young-girl06 pour leurs reviews du chapitre 7 !
Bonne lecture !
Les Cavaliers de l'Apocalypse
8. Les Blancs
« Lorsque vient le moment des décisions, ce qui compte n'est pas ce qui aurait pu être ni ce qui sera peut-être mais ce qui est. Si les choix du Marchombre découlent du passé et s'ouvrent sur l'avenir, ils sont avant tout en accord avec l'instant présent. » (1)
Sil'Afian joignit ses mains sur la table et forma un triangle avec ses doigts. L'Empereur semblait perplexe, tout comme la plupart des personnes dans la pièces. Duom Nil'Erg, le vieil analyste, se massait les tempes en fronçant les sourcils. Altan et Elicia Gil'Sayan échangeaient des regards indéchiffrables pendant que, non loin d'eux, Sayanel Lyyant frottait la barbe naissante sur son menton avec un énigmatique sourire, mi-figue mi-raisin. Les autres spectateurs se taisaient. Bjorn faisait la moue, Akiro avait croisé les bras sur son torse et Ewilan tenait la main de Salim dans la sienne comme un ultime geste de réconfort. L'apprenti Marchombre était debout face à l'Empereur, la lettre d'Ellana à la main. L'affaire, qui était déjà compliquée à la base, ne semblait cesser de se complexifier et le jeune homme se demandait s'ils parviendraient tous à surmonter cet obstacle. Le fait qu'Ellana soit partie comme une voleuse au beau milieu de la nuit était certainement ce qui l'inquiétait le plus. Sa maître Marchombre avait toujours été assez spontanée pour avoir le culot de partir sans un mot, quand ça lui chantait, et reparaître des jours voire des semaines plus tard, sans donner la moindre explication ou raison de son départ. Or, là, c'était différent. Si elle était partie sans prévenir, il se serait quelque peu inquiété, mais pas plus que d'habitude. Mais là, au bas de la lettre qu'il devinait écrite sur le vif et d'une main fébrile, elle avait tracé quelques mots qui se voulaient rassurants. Cela confortait le mauvais pressentiment de Salim. « Je vais bien. J'ai des choses importantes à faire. Ne vous inquiétez pas pour moi. » Le jeune Marchombre sentit son ventre se tordre.
Brisant le silence, Duom Nil'Erg se leva et se racla la gorge.
- Laissez-moi résumer la situation..
Tous les visages se tournèrent vers lui.
- Tout d'abord, une menace étrangère et inconnue apparaît en la personne de la Reine d'Helwaren, souveraine d'un autre monde dont nous ne savons rien et que tout porte à croire animée de la ferme intention de conquérir l'Empire. Ensuite, les Mercenaires du Chaos, qui se prétendent menacés – et je me fiche bien de savoir qu'ils sont aujourd'hui nos alliés car on sait tous que ces assassins ne changeront jamais – arrivent à nos portes et nous proposent un pacte contre Helwaren.
Son auditoire acquiesça. L'analyste ne cachait pas sa haine envers les Mercenaires du Chaos. Le pacte avec les assassins et ennemis de toujours de l'Empire avait été poussé par la nécessité de combattre un ennemi commun et dont ils ignoraient l'étendue de sa force.
- Ajoutons à cela que nous pensions qu'ils avaient, et ils ne le démentaient pas, pris en otage Edwin Til'Illan. Ce qui s'est avéré faux ! Ce qui prouve encore une fois que nous ne pouvons nous fier à cette vermine... Soit ! Continuons ! Les Mercenaires du Chaos nous ont donné comme preuve de la dangerosité d'Helwaren la vérité sur cette histoire, autrement dit, le fait qu'Edwin n'ait pas été pris en otage par les Mercenaires mais ait été assassiné par la Reine.
Le vieil homme prit une pause pour reprendre son souffle et contempla ceux qui n'émettaient toujours pas d'objection.
- Cela fait plusieurs semaines désormais que le pacte a été passé et nous guettons actuellement le moindre fait suspect qui pourrait avoir un lien avec Helwaren ou ces quatre étranges Cavaliers qui semblent être ses émissaires. Et ce matin, Salim nous rapporte qu'Ellana a quitté la capitale en urgence en lui laissant cette lettre.
Il désigna de la main la feuille qui était maintenant au centre de la longue table de la salle de réunion.
- Elle nous révèle l'identité de trois des Cavaliers de la Reine. Il s'agirait d'une certaine Harryo Ombrall dont nous ne savons que peu de choses, d'Eléa Ril'Morienval, la pire parjure de toute l'histoire de l'Empire – rien de moins ! - revenue d'entre les morts grâce aux étranges pouvoirs de la Reine d'Helwaren, et d'Edwin Til'Illan, qu'elle est parvenue à plier à sa volonté par nous ne savons quel stratagème.
Salim pressa la main d'Ewilan qui avait pâli à l'écoute du nom de la dessinatrice qu'elle abhorrait le plus.
- Ellana dit avoir été contactée par Morienval. Celle-ci a avoué que le quatuor des Cavaliers était secoué par des dissensions internes, avec, du côté de la Reine, Harryo Ombrall et le quatrième Cavalier, et d'un autre côté, Edwin et Eléa qui désirent quitter les rangs d'Helwaren.
- Je suis officiellement largué... avoua Akiro avec un soupir.
Sa sœur lui donna une tape sur le bras pour le faire taire.
- Enfin, Eléa Ril'Morienval dit vouloir nous aider à nous en sortir, à condition d'être lavée de toute accusation...
Altan Gil'Sayan crispa les mâchoires.
- C'est impossible, trancha l'Empereur, le visage fermé. Nous ne pouvons pas faire confiance à cette femme, elle risquerait de nous trahir une fois de plus.
Une vague de soulagement de propagea. De courte durée. Ewilan se leva brusquement, faisant tomber sa chaise.
- Non !
Tous levèrent les yeux vers la jeune femme qui fulminait, médusés.
- Non, non, non et non ! On ne peut pas décider, juste comme ça, de... de tout envoyer en l'air à cause d'une personne ! Ellana a dit dans sa lettre qu'elle semblait honnête. Je sais tous ce que vous pensez, que je ne devrais pas prendre sa défense après tout ce qu'elle m'a fait subir. Je la déteste, soyez-en certains. Mais, actuellement, nous avons besoin de son aide. Elle a dit qu'elle-même et Edwin étaient en danger à cause des autres Cavaliers et de la Reine. Je comprends que vous refusiez de l'aider, mais si on ne l'aide pas, on condamne aussi Edwin !
- On se fiche de cette scélérate, la petite a raison, martela Bjorn. On sauve d'abord notre ami, puis on s'occupe de son cas.
- Ewilan, on trouvera un autre moyen, intervint Elicia. Accorder notre confiance à cette femme, ce serait courir un danger inutile.
- Maman ! S'exclama la jeune fille d'un ton plaintif.
Son frère se porta à sa rescousse. Se levant, Akiro vint se poster aux côtés de sa cadette, croisant les bras sur son torse d'un air de défi. Son regard parcourut l'assemblée.
- Nous seulement ma sœur a raison, mais nous oubliez tous un élément important ! Les Mercenaires du Chaos ! Vous craignez tous Morienval à cause de ce qu'il s'est passé, mais d'un autre côté, vous accordez votre confiance aux Mercenaires ! C'est complètement dingue ! Vous pensez sérieusement qu'ils sont plus fiables que l'autre illuminée ?
- Du calme ! Du calme ! Tempéra Sil'Afian.
Les intervenants se turent, mais la tension ne s'apaisa pas.
- L'Empire est dans une position délicate. Nous sommes pris en tenailles entre des adversaires dont nous ne savons que peu de choses, et un pacte passé avec des personnes auxquelles nous ne pouvons faire confiance. En acceptant la proposition de la félonne, nous nous mettrions plus encore en danger. Que faire s'il s'avère qu'elle nous mène droit dans la gueule du loup ? Si un piège se referme sur nous, nous serons soit détruits par les Mercenaires, soit conquis par la Reine d'Helwaren. Il nous faut donc nous assurer qu'un des deux partis est de notre côté, en l'occurrence, les Mercenaires du Chaos.
La conversation se poursuivit sur le même ton pendant près d'une heure, certains refusant catégoriquement de faire confiance à l'ancienne Sentinelle, les autres voyant là l'occasion de venir en aide à Edwin, de pouvoir le soustraire de la sorte à l'empire d'Helwaren. Le débat semblait sans fin. Ewilan leva les yeux vers lui et se leva. Elle devait passer des tests à l'Académie d'Al-Jeit. Le mystère entourant l'étrange cristal donné par Ellana et ses effets encore nébuleux inquiétaient les maîtres dessinateurs de la capitale, ainsi que la jeune femme. Ewilan avait beau cacher son angoisse derrière une attitude calme et posée, Salim la connaissait trop bien pour y croire. Mais il savait aussi que, si elle avait décidé de se taire, il ne pourrait rien apprendre de plus. Si elle était décidée à ne pas le mêler à ses problèmes de dessinatrice, cela signifiait qu'elle n'avait pas besoin de son aide, juste de sa présence, l'apprenti Marchombre l'avait compris depuis longtemps. Quand elle sentirait le besoin de parler, il serait là, il saurait attendre.
La jeune femme lui pressa une dernière fois la main avant de s'éclipser. Un à un, les personnes qui assistaient à la réunion commencèrent à se disperser. Le départ précipité d'Ellana avait pris le jeune homme au dépourvu. Certes, depuis la disparition d'Edwin, sa maître Marchombre avait changé, mais là, il se trouvait seul dans la capitale, sans aucune instruction spécifique de sa part. Après avoir réfléchi à ce qu'il allait faire, en ne trouvant rien d'autre que de flâner dans les rues de la capitale, il découvrit qu'il était seul dans la pièce, à l'exception de maître Duom et d'Altan Gil'Sayan qui discutaient à voix basse près de la fenêtre. Aussi, quand une main se posa sur son épaule, il sursauta si fort qu'il manqua de renverser sa chaise. Sayanel lui adressa un sourire.
- Suis-moi, chuchota le maître Marchombre à son oreille.
Le jeune homme acquiesça et, jetant un dernier coup d'œil aux deux dessinateurs trop occupés par leur discussion pour remarquer sa présence ou sa disparition, il suivit Sayanel dans le couloir. Il le suivit dans le palais impérial, jusque dans la rue. La démarche du Marchombre, jusqu'au moindre de ses gestes, était d'une fluidité sans pareille. Salim, sans lui parvenir à la cheville, calqua son attitude sur la sienne et l'accompagna dans des ruelles de plus en plus étroites et de plus en plus sombres. Ils s'enfonçaient dans le quartier mal famé d'Al-Jeit. S'il n'avait aucune idée de l'endroit où le Marchombre le menait, il marchait dans ses pas avec la plus grande confiance, les yeux rivés sur sa silhouette qui se fondait dans l'obscurité. Chaque mouvement semblait parfait et calculé, et à la fois naturel, comme le mouvement de l'eau ou du vent. Pendant les quelques minutes que dura leur marche, il se demanda vaguement si le maître Marchombre était fait de chair et d'os ou de fumée. Arriverait-il jamais à égaler Sayanel ? Il avait le sentiment que même s'il passait cent ans rien qu'à se concentrer sur les mouvements de sa démarche, il n'y parviendrait pas. Prenant conscience de tout le chemin qu'il lui restait encore à parcourir avant de pouvoir prétendre être un Marchombre, il ne put que regretter l'absence de son maître. Il lui tardait de pouvoir revendiquer sa place dans la guilde.
Ils passèrent sous une arche, enjambèrent un ivrogne qui comatait, prirent à droite et entrèrent dans ce qui devait être une ancienne maison de maître, aujourd'hui en ruine. Les fenêtres étaient condamnées, le planché et les meubles mangés par les mites et ce qui restait de la tapisserie pendait en malheureux lambeaux sur le sol. Puis il vit les murs noircis, le plafond défoncé, ... la demeure avait presqu'entièrement été détruite par les flammes, des années auparavant. A cause de la guerre contre les Raïs, les propriétaires, s'ils avaient survécu, avaient certainement préféré s'installer dans une demeure fortifiée hors de la capitale plutôt que d'investir les sommes considérables nécessaires à la restauration de la bâtisse.
Le jeune homme était si absorbé par ce décor digne d'Halloween qu'il manqua de ne pas voir ceux qui les attendaient. Manqua seulement, car les hommes et les femmes qui s'étaient réunis dans une grande pièce particulièrement épargnée par l'incendie étaient tout sauf anodins. Tenues de cuir noir, démarches félines, regards perçants, ... Marchombres. Salim dut retenir un cri de surprise. Cinq, dix, vingt, trente, quarante, ... Il perdit rapidement le compte. Hommes et femmes, de tous âges, de vingt à quatre-vingt ans, toisèrent les deux nouveaux arrivants, leurs yeux se posant respectueusement sur la haute silhouette de Sayanel, puis glissant avec curiosité sur l'apprenti Marchombre qui l'accompagnait. Salim devint nerveux. Il était impressionné par le nombre de Marchombres rassemblés. Il n'en avait jamais vus autant en un seul endroit de toute sa vie.
Sayanel tendit le bras pour inviter Salim à se rapprocher et le présenta à l'assemblée.
- Salim Condo, le disciple d'Ellana.
Un silence, suivit d'un murmure agité. Un homme d'une cinquantaine d'année, le visage encadré de longues mèches grises, éleva la voix.
- Où est-elle ? Où est Ellana Caldin ? Ne devait-elle pas prendre la parole aujourd'hui ?
Salim croisa le regard courroucé du Marchombre et se renfrogna. Ils étaient méfiants. Ce genre de réunion informelle ne devait pas être habituelle. Tous ou presque semblaient se connaître, mais cela ne les empêchait pas de se lorgner avec des airs soupçonneux. Un nouveau murmure s'éleva. Sayanel leva les bras.
- Muntjac, Ellana ne viendra pas, elle a été appelée par une urgence personnelle.
Le celui qui avait posé la question croisa les bras sur son torse. Salim devinait que le jeune homme à côté du Marchombre contrarié, qui semblait aussi jeune que lui, devait être son apprenti. Moins porté sur la colère que son maître, il observait l'assemblée sans prononcer un mot, secouant quelques fois la tête pour chasser ses mèches rousses. Salim pensa, moqueur, qu'avec une tignasse comme un feu rouge, il devait avoir du mal à passer inaperçu. Leurs regards se croisèrent et l'apprenti Marchombre se sentit soudain un peu bête, au milieu de la réunion, inconnu au milieu d'inconnus, sans Ellana. Il déglutit. Le roux était sûr de lui, à sa place, aux côtés de son maître. Salim inspira et reprit contenance. Il devait faire honneur à Ellana.
Une petite Marchombre, environ trente ans ans, les cheveux blonds courts et la taille de guêpe, s'éclaircit la gorge et avança d'un pas à l'intérieur du cercle.
- Natali, articula Sayanel.
Elle s'exprima d'une voix aiguë et tranchante qui ne souffrait aucune interruption.
- J'ai comme prévu mené mon enquête. J'ai traqué et affronté une horde de Blancs...
La mâchoire de Salim faillit tomber. Il observa la Marchombre avec des yeux ronds comme des soucoupes. Elle ? Une horde de Blancs ? Mis à part son regard dur, elle semblait si frêle !
- Ils tenaient une réunion près de la Passe de la Goule. J'ai interrogé leur chef pendant une heure. Il n'avait aucune information valable. Il a néanmoins confirmé notre soupçon : les Blancs sont à la botte des Mercenaires.
L'apprenti Marchombre hoqueta. Les Blancs étaient avec les Mercenaires. Or, les Blancs menaçaient l'Empire pendant que les Mercenaires travaillaient sur une alliance avec Gwendalavir pour vaincre Helwaren. Les traîtres ! Il tourna vers Sayanel un regard alarmé. Le maître Marchombre lui fit signe de rester calme. Les autres Marchombres, s'ils avaient paru quelque peu surpris, accueillaient la nouvelle avec calme, comme s'ils s'étaient depuis longtemps doutés de la traîtrise des Mercenaires du Chaos. Après tout, Marchombres et Mercenaires étaient ennemis héréditaires, c'était dans leur nature de ne pas se faire mutuellement confiance.
- Malgré cela, je n'ai trouvé aucune trace de Jorune. Ma mission étant finie, je suis revenue à Al-Jeit. Je sais toutefois que le groupe de Blancs sous ses ordres sévit dans la région des Plateaux de l'Est. Il s'attaque aux marchands qui approchent Al-Chen.
Les regards, dans l'assemblée, s'assombrirent. Jorune était le Marchombre félon qui avait assassiné Jilano, le maître d'Ellana, et qui avait participé à un coup de force avec Riburn Alqin pour mettre la main sur la guilde. Ellana l'avait épargné autrefois, mais tous ici, Salim en était certains, n'attendaient que l'opportunité d'envoyer cette ordure dans l'autre monde.
Sayanel fit un pas en avant en reprit la parole.
- Nous te remercions pour ton travail, Natali. Envoyons quelqu'un s'occuper de Jorune et de ses Blancs. Mais peut-être pas seul. Je pressens qu'il dirige un groupe de guerriers important et qu'il s'attend à ce que nous agissions. Nous rapporterons ensuite nos informations à l'Empereur pour que la Légion noire s'occupe des Blancs.
Les Marchombres s'entre-regardèrent et acquiescèrent. Muntjac s'avança avec son apprenti et parla d'une voix forte.
- Je propose pour cette mission mon disciple, Andrea. Les combats seront nombreux et il vous faut un combattant robuste.
Le jeune homme à la tignasse rousse se plaça devant son maître. Salim remarqua alors qu'il avait les épaules larges et une carrure puissante pour un Marchombre. Certains se spécialisaient dans la discrétion, d'autres dans le chant, ... peut-être que Muntjac et Andrea faisaient partie de ceux qui privilégiaient la force ?
Salim dut se faire violence pour ne pas rentrer la tête dans les épaules quand il remarqua que tous les yeux étaient braqués sur lui. « Eh mince... », pensa-t-il. Il regarda Andrea. « D'accord, tu ne vas pas me manger, je suppose ? » Il se posta face à Andrea. Devait-il prendre la parole pour se proposer ou quelqu'un allait-il le faire pour lui ? Il ne savait pas trop comment agir. Il avait peur que sa voix trahisse sa nervosité. A sa grande surprise, ce fut le rouquin qui lui vint en aide. Il lui tendit la main avec un sourire amical. Après une seconde d'étonnement, Salim s'empressa de lui tendre la sienne en retour. Andrea serra sa main avec énergie.
Dans le dos de Salim, Sayanel sourit largement.
- Andrea, apprenti de Muntjac, et Salim, apprenti d'Ellana, vous avez maintenant pour mission de mettre la main sur le félon et de le mettre hors d'état de nuire.
Les jeunes Sentinelles étudiaient au soleil dans les jardins de l'Académie. Kamil et Liven étaient rentrés de leur expédition dans le Nord. Les deux dessinateurs avaient été envoyés par Sil'Afian aux Frontières de Glace pour aider l'armée à botter une vague de Raïs récalcitrants. Ils racontaient avec verve et enthousiasme leurs exploits et nouvelles expériences. C'était la première fois qu'ils étaient envoyés au front pour soutenir l'armée. Ewilan voyait briller dans leurs prunelles l'excitation des découvertes. Ici, à Al-Jeit, ils avaient rarement côtoyé des soldats. On leur avait enseigné, au grand dam de la jeune fille, qu'ils valaient mieux que les militaires qui ne pouvaient faire barrage à la force Raïs sans leur soutien. Ils avaient changé d'avis. Ils n'avaient pas eu le temps de rencontrer leurs frères d'armes qu'ils se trouvaient déjà en première ligne. Le danger les avait rapprochés. Ils avaient risqué leur vie ensemble pour protéger l'Empire. Ewilan voyait en Liven non seulement un Dessinateur de haut niveau, mais aussi un homme qui venait de franchir la ligne entre adolescence et âge adulte, un homme au caractère fort qui progressait sur sa voie à grand pas.
Et justement à l'instant où elle le fixait intensément, il tourna vers elle ses yeux clairs et pétillants. Il lui fit un grand signe de la main.
- Ewilan, viens avec nous ! La héla Kamil depuis le jardin.
Elle leur répondit d'une sourire et ferma le livre qu'elle lisait à l'ombre des arcades de l'Académie. Elle rejoignit ses anciens camarades de l'Académie à grandes enjambées.
- On discutait de l'influence réciproque de la volonté sur l'esprit des Dessinateurs qui parcourent simultanément les spires, expliqua Liven avec une excitation évidente.
- Liven est persuadé qu'on peut influer sur les actes d'une personne à partir du moment où on trouve la trace de son esprit dans l'Imagination et à condition d'avoir la volonté nécessaire pour y parvenir, ironisa Kamil en invitant son amie à s'asseoir dans l'herbe à ses côtés.
Ewilan défendit le Dessinateur avec un sourire.
- Je trouve ça très intéressant.
- Ah, merci, Ewie ! Je te montre ! Allez Kamil, fais-le avec nous !
La jeune femme poussa un soupir. Puis tous les trois s'immergèrent dans l'Imagination. Très vite, Ewilan trouva la trace de Kamil et Liven dans les spires. Tous deux étaient habitués à dessiner ensemble grâce à la Desmose, et elle pouvait qu'ils progressaient ensemble dans l'Imagination en harmonie, comme s'ils étaient sur le même longueur d'onde. Elle les approcha en tentant de mimer leur formation. Liven bougea, dévia de sa trajectoire et approcha l'esprit de Kamil, jusqu'à le toucher et à le bousculer. Rien ne se produisit. Kamil dévia un instant, puis revint en formation. Liven tenta à nouveau une approche et, poussée par la curiosité, alors que personne ne prêtait attention à elle, Ewilan se mit en mouvement à son tour. D'abord presqu'imperceptiblement, puis de façon plus prononcée, elle dévia de sa trajectoire pour entrer en contact avec l'esprit du jeune homme. A l'instant où elle le toucha, une chose étrange se produisit en elle. Une étincelle crépita au contact de leurs esprits. Ce phénomène, qu'elle n'avait jamais vu auparavant et qu'elle n'avait jamais rencontré lors de ses études des livres des plus grands experts de l'art du dessin, passa inaperçu aux yeux des Sentinelles. Sa curiosité piquée au vif, elle retenta l'expérience. Cette fois, elle ne recula pas au contact de l'esprit de Liven. Pendant une seconde, ils semblèrent se synchroniser, puis elle appela sa volonté et fit une expérience... « Lève-toi... étire-toi... Propose-nous d'aller boire un verre près du lac », pensa-t-elle avec force.
Elle quitta l'Imagination avec naturel, comme si elle avait seulement joué là le rôle de témoin. Peu après elle, Kamil et Liven reprirent contact avec la réalité. Leur expérience n'avait pas fonctionné, à la grande déception du jeune homme qui soupira avant de... de se lever... et de s'étirer.
- Ca va ? S'enquit Kamil.
Le jeune homme acquiesça.
- Je suis juste un peu rouillé à force de rester assis. Ca vous dirait d'aller boire un verre près du lac miroir pour oublier cet échec ?
Ewilan leva la tête vers et lui répondit d'un sourire sibyllin. L'étrange cristal qui l'avait soigné de sa mutilation, après lui avoir ouvert la voie vers Helwaren, venait de déclencher en elle une capacité bien curieuse, même si, à l'instant, que ce soit pour le premier ou le deuxième cadeau surprise, elle ne voyait pas encore en quoi ils pourraient lui être utiles.
(1) Bottero (Pierre), Le Pacte des Marchombres. L'intégrale. Paris, Rageot, 2012, page 991.
J'espère que ce chapitre vous a plu ! Dans le prochain, on retrouvera Ellana et on suivra la mission de Salim et Andrea.
Je vous dis donc à dimanche prochain !
