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Eh non, vous ne rêvez pas. Quatre ans se sont écoulés depuis le dernier chapitre de La Colo, mais je n'ai pas abandonné cette fanfiction. Seulement, écrire ça demande du temps et de l'implication, qu'on a parfois besoin de dédier à autre chose, comme par exemple à finir un jour ses études.

Je pense que beaucoup de mes anciens lecteurs auront changé de centres d'intérêt entre-temps et ne reprendront donc pas cette fic. Je ne leur en veux pas, vu que c'est un peu mon propre cas. Mais bon quand même, j'aime cette histoire et j'ai envie de la finir.

Ce chapitre est peut-être un peu dense, émotionnellement parlant. Peut-être un peu trop. Mais si cela peut vous rassurer, c'est fait exprès : fin de la première semaine, tout part en cacahuète ! Normalement, au huitième jour, ça devrait se calmer un peu et l'humour devrait pointer davantage le bout de son nez.

J'espère que le chapitre vous plaira et que vous aurez envie d'avoir la suite.

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Je vous encourage à relire cette fic depuis le début si vous attendez ce chapitre depuis vraiment longtemps, car c'est une histoire construite dans la continuité et on perd pas mal de choses si on a oublié ce qui s'est passé avant. Une relecture au minimum du chapitre précédent est fortement recommandée.

Néanmoins, si vous avez vraiment trop la flemme, ou vraiment trop hâte de lire le nouveau chapitre, voici le…

Résumé des épisodes précédents :

Parce qu'ils sont forcés de collaborer dans le cadre d'une colonie de vacances, et pour ménager les nerfs de Remus, Sirius et Severus concluent un cessez-le-feu.

Au premier jour, cela semble fonctionner.

Au second jour, ça va encore, sauf que Sirius réalise que Remus a des sentiments troubles pour Severus, et ça ne lui plaît pas du tout.

Au troisième jour, Sirius tente de faire la tête à Remus pour le forcer à s'éloigner de Severus. Manque de bol, ça a l'effet inverse.

Au quatrième jour, Sirius séduit Remus, qui est son amant occasionnel, pour le détourner de Severus. Cela fonctionne nettement mieux. Au point qu'ils s'envoient en l'air dans la bibliothèque.

Au cinquième jour, Sirius est de vachement meilleure humeur et commence à se dire qu'il est peut-être amoureux de Remus.

Au sixième jour, Sirius tente de se déclarer à Remus, mais celui-ci lui répond qu'il confond amour et jalousie. Assez contrarié, Sirius se venge puérilement lors d'un jeu d'action ou vérité où il va tenter de faire comprendre à Remus qu'il perd son temps avec Severus. Cela ne fait rien d'autre que blesser tout le monde et même Remus commence à en avoir marre de lui. Le soir, Severus et Sirius discutent au coin du feu. La conversation prend un tournant assez personnel pour Sirius, qui en livre plus sur lui qu'il ne l'aurait souhaité.

Enfants mis en avant dans ce chapitre :

Minerva Cuffe : Fillette blonde de 7 ans, très éveillée, amoureuse de Sirius. Petite-fille de McGonagall.

Lee Headlock : Jeune garçon de 8 ans, qui prend soin de sa petite-sœur muette, Lilian.

Richard Tremlett : petit dur de 9 ans et demi, dont le père serait bassiste chez les Bizarr' Sisters. Chef du Gang des Trois Rois.

Rose et Violet Nettles : jumelles noires de 9 ans, indissociables. Amies avec Eleanor (10 ans) et Judy, elles jouent les justicières contre le Gang des Trois Rois.

William Greenwood : garçon rêveur de 11 ans, de nature placide mais qui ne s'est pas tellement fait d'amis depuis le début de la colo.

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Jour 7

You and Whose Army?

C'était un matin comme tous les autres matins. Severus se réveilla dans son lit. Pas de rêve douteux cette nuit. Il repoussa les couvertures et posa les pieds sur le plancher de la cabane. Il pouvait entendre la respiration profonde de Remus. Remus avait souvent les bras au-dessus de la tête au petit matin, comme un enfant, mais son visage était rarement serein. À eux trois, ils formaient une belle bande d'handicapés du sommeil.

Severus sortit à l'air libre, inspira profondément, et descendit les marches de la cabane. L'humidité de l'herbe sous ses pieds nus lui tira un frisson. Près du feu de camp, Sirius dormait encore, toujours aussi peu vêtu, et Severus ne perdit pas de temps à essayer de le trouver laid : il y parvenait de moins en moins avec le temps. Alors que son regard s'attardait sur les détails de son élégant visage, les paupières du Maraudeur s'ouvrirent en grand sur deux prunelles rouges. Sans comprendre pourquoi, Severus se sentit glacé de l'intérieur. Lentement, la bouche de Sirius s'ouvrit, encore et encore, un trou béant et noir au milieu de son visage, dans lequel il se sentit comme happé, comme s'il allait dévorer son âme. Terrorisé, Severus voulut sortir sa baguette pour se défendre, mais cela ne servait plus à rien – il s'était déjà réveillé.

°o°o°o°

C'était un matin comme tous les autres matins. Remus émergea, comme à l'accoutumée, d'une nuit de mauvais sommeil, peuplée de rêves monstrueux qu'il arrivait à peine à s'avouer à lui-même. En ouvrant les yeux, il ressentait ce dégoût de lui-même qui ne le quittait jamais tout à fait, mais qu'il arrivait parfois à oublier pendant quelques instants. Lorsqu'il enseignait devant une classe, par exemple. Ou entre les bras de Sirius… ou même en dessinant Severus.

Il s'aperçut qu'il avait bloqué sa respiration, et la relâcha dans ce qui ressemblait à un terrible soupir.

Je ne comprends plus rien à ce qui se passe dans la tête de Sirius, se dit Remus en fixant le plafond au-dessus de son lit. Et le pire… c'est que je ne sais même pas depuis combien de temps cela dure.

°o°o°o°

C'était un matin comme tous les autres matins. Dans cette forêt aux arbres anciens, hauts et touffus, on voyait le ciel s'illuminer bien avant d'être touché par les rayons du soleil. En l'espace de quelques heures, la nuit d'été épaisse et moite semblait se vider lentement de sa substance opaque, et se recroqueviller hors de vue, moribonde, le temps d'une journée de répit. Lorsque les toits des maisons à pattes de poule commençaient à projeter les premières ombres dans la clairière irrégulière, le jour était déjà bien levé et les moniteurs commençaient à se dire qu'ils devraient en faire autant.

Ce matin, néanmoins, était aussi celui du septième jour de la colo, et en sept jours, paraît-il, on peut construire un monde. Depuis la veille, il s'était élevé dans l'esprit de Sirius un mur de colère si haut et si sombre qu'il masquait à sa vue toute forme de discernement. Dès le réveil, sa colère alla au monde entier, à la terre trop dure et aux pierres trop pointues et aux oiseaux trop bruyants, à la chaleur trop chaude, à la lumière trop lumineuse, et à ce connard trop con qu'était Severus Snape. Rapidement, cette dernière cible sembla être la bonne, la juste, la vraie, et il se focalisa sur elle de toute sa haine.

La raison la plus évidente de cette colère tenait sans doute au double fiasco de la veille : Remus l'avait blessé plus cruellement qu'il n'aurait voulu l'admettre. En le rejetant, d'abord, alors qu'il venait de lui offrir son cœur sur un plateau en le disputant, ensuite, pour avoir fait comprendre un peu trop lourdement qu'il désapprouvait l'attirance de son ami pour l'antipathique professeur de potions. (Naturellement, Snape était à blâmer pour ces deux déconvenues, et non Remus, qui n'était que le jouet innocent de ce salopard chaudronophile.) Mais ce n'était pas le plus grave.

Pour comprendre le plus grave, il faut avoir à l'esprit que tout, chez Sirius Black, portait à croire qu'il était le genre d'homme à n'éprouver aucune pudeur. Après tout, il n'avait aucune gêne à s'exposer partiellement nu à toute heure de la journée, pas plus qu'il n'en avait à raconter ses nuits de débauche à qui voulait l'entendre ou à dévoiler les inclinations de Remus au principal concerné. Pourtant, si l'on regardait de suffisamment près, et que l'on savait quoi chercher, il était possible de se rendre compte que Sirius Black était surtout le genre d'homme à savoir pertinemment que les gens se désintéressent vite de ce qui semble ne comporter aucun mystère.

Il était redevenu, au cours des cinq ou six années qui avaient suivi son évasion de la pire prison du monde, un homme séduisant, souriant, en pleine santé physique, à l'humour parfois douteux, certes, mais guère pire que celui qu'il avait déjà vingt ans auparavant. Et pour l'avoir hébergé durant deux ans, Remus Lupin était en mesure d'assurer qu'il rentrait rarement de ses « soirées capote », comme il les appelait élégamment, avant le petit matin, réveillant régulièrement son ami avec les grincements inquiétants de la tuyauterie délabrée de la douche. En somme, Sirius Black avait tout du sorcier célibataire à la trentaine avancée, affligé d'un problème affectif certain mais plutôt courant dans la société moderne, et d'un léger, presque charmant complexe de Peter Pan. Et il n'aurait voulu laisser personne penser le contraire.

Cependant, depuis une conversation au coin du feu qu'il avait tenue la veille, il devinait que Severus Snape commençait à se faire certaines idées à son sujet, des idées qui touchaient à ses secrets, à ses mensonges et à ses vérités, à ses précieux fragments d'intime – et cela le rendait, intérieurement, fou de rage.

°o°o°o°

Si Severus avait tout oublié de son cauchemar, dans son esprit, quelque chose de bien plus déstabilisant encore que ce que vivait Sirius avait commencé à poindre. Comme une flamme fuyante, il ne parvenait à en saisir les contours, mais c'était là, dans son crâne et au creux de ses tripes, et il pensa immédiatement à la marque grise qui estampillait encore son bras. Ne s'était-elle pas obscurcie ? N'était-elle pas plus chaude ? Impossible à dire, surtout par cette chaleur. Mais c'était à cela que ressemblait son trouble : à l'appel désespéré de son instinct de survie anticipant une catastrophe imminente.

Lorsqu'il salua Remus au saut du lit ce matin-là, la sensation reflua à l'arrière de sa tête et la paix sembla revenir, le plongeant pratiquement dans un état de bien-être qui le rassura grandement. Malheureusement, ce soulagement fut de courte durée. Dès qu'il posa des yeux dédaigneux sur Sirius, et que Sirius posa des yeux brûlants de haine sur lui, ses entrailles se tordirent à nouveau si violemment qu'il en eut presque la nausée.

°o°o°o°

Une réunion était prévue avec la directrice de Poudlard, à laquelle les trois moniteurs devaient répondre présents. Il avait fallu se lever tôt en laissant les enfants dormir, envoyer les elfes surveiller le campement, et se réunir dans la seule pièce qui disposait d'une connexion directe avec le reste du monde : l'infirmerie. Elle ressemblait à s'y méprendre à un placard à balais muni d'une trousse de premiers secours et les trois hommes étaient contraints de se tenir assez près les uns des autres, ce qui conférait à la pièce une atmosphère un brin tendue.

À sept heures zéro quatre, la Porte s'ouvrit sans une seconde de retard et Minerva McGonagall ne put retenir un léger sourire à la vue de ses trois anciens élèves ainsi réunis. Kingsley Shacklebolt, très élégant et discrètement souriant, se tenait à ses côtés.

« Tous en vie ! remarqua tranquillement Minerva, l'œil brillant. Je suis impressionnée.

– Attendez de connaître les pertes du côté des enfants », plaisanta Remus.

À leur insu, Sirius et Severus esquissèrent le même sourire en coin. Remus savait toujours doser l'humour comme il le fallait pour être agréablement drôle avec une pointe du mordant qui avait fait de lui un Maraudeur. Pas comme Sirius, qui finissait toujours par en faire trop et passer pour un cinglé, voire un imbécile pas non plus comme Severus, dont le talent pour le sarcasme mettait souvent mal à l'aise. Sans en avoir l'air, Remus était leur responsable des relations publiques.

« Heureux de te revoir, Kingsley, dit-il avec un hochement de tête dans sa direction.

– Moi de même, répondit l'homme de sa voix grave et apaisante. J'étais ennuyé que nous n'ayons pas eu l'occasion de nous reparler avant le départ… Je tenais à ce que vous sachiez que je ne vous avais pas laissés tomber à la dernière minute sans une bonne raison. »

Sirius fronça les sourcils.

« Laissés tomber ? Est-ce que tu ne t'es pas fait éjecter pour faire de la place à lui, là ?

– "Lui, Là" n'aurait volé à personne de telles vacances de rêve, Black, grogna Severus.

– Bien sûr que non, Sirius, dit Minerva. Il y aurait eu de la place pour vous quatre si le besoin s'en était fait sentir. Mais Kingsley a été appelé à la dernière minute pour un projet un peu plus conséquent… »

La directrice laissa la parole à l'intéressé.

« Je ne pouvais en parler à personne avant que ce soit officiel, mais cela a été annoncé hier, alors… J'ai été nommé au poste de Ministre de la Magie. »

Dans le profond silence qui accompagna cette déclaration, tout le monde put entendre nettement le bourdonnement de la mouche noire emprisonnée dans l'infirmerie de Poudlard, qui vint tournoyer autour du chapeau de Minerva, avant de se heurter au champ de protection de la Porte dans un grésillement d'agonie. Sirius fut le premier à ouvrir la bouche.

« Tu DÉCONNES ?! »

L'éclair de dents blanches qui illumina, l'espace d'un instant, le visage Kingsley, révélait qu'il connaissait suffisamment bien Sirius pour discerner le compliment admiratif dissimulé dans cette exclamation bien peu formelle.

« C'est un peu la réaction que j'ai eue – quoiqu'en d'autres termes – quand on m'en a parlé au début, répondit Kingsley avec un air décontenancé qu'on lui voyait rarement. Mais c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux. Je prends la succession de Scrimgeour dès demain.

– Bon courage pour égaler le brio de vos prédécesseurs, ironisa Severus.

– Toutes mes félicitations, Kingsley ! dit Remus avec sincérité. Je n'arrive pas à croire que je m'adresse à notre nouveau Ministre de la Magie…

– MERDE alors, la CLASSE ! » s'enthousiasma Sirius, se levant de sa chaise pour serrer Kingsley dans ses bras, avant de se rappeler qu'il ne le pouvait pas.

Soupir du côté de Severus.

« Avec ton éloquence, Black, j'espère que tu lui écriras ses discours. »

Sirius eut un infime sursaut du bras qui indiqua qu'il retenait une forte envie de frapper. Il se contenta néanmoins de lancer à Severus un regard particulièrement meurtrier.

« Mes pauvres enfants, soupira Minerva sans qu'il fût possible de déterminer si elle parlait de ceux de la colo ou des hommes en face d'elle. Messieurs, Kingsley va maintenant devoir retourner à ses impératifs autrement plus urgents que de vous faire la conversation.

– J'aurai naturellement toujours de la place pour les amis dans mon emploi du temps… de Ministre », assura néanmoins Kingsley avec un clin d'œil.

Ils saluèrent leur nouveau Ministre et Minerva passa aux sujets sérieux.

« Il y a eu une lettre pour le jeune Greenwood, elle contient un objet moldu que nous avons dûment testé : tout est en ordre. Je vous le confie, ainsi qu'une lettre adressée à Philip Bode. »

Minerva créa une bulle irisée de la taille d'une petite pastèque pour faire passer les deux courriers à Remus à travers les barrières magiques de la Porte.

« Philip ? s'étonna Sirius. Est-ce que sa mère n'est pas hospitalisée dans un état grave ?

– En effet, mais il semblerait qu'elle ait été assez lucide pour dicter un mot pour son fils, ce qui est encourageant. Nous avons pu par ailleurs entrer en contact avec le jeune Oliver Wood, il devrait être en mesure de prendre en charge sa nièce Wendy à son retour. »

Severus et Remus échangèrent un regard, presque par inadvertance, à la mention de leur ancien élève. Le Serpentard se demanda si son collègue était déjà au courant de ce lien de parenté.

« Avez-vous tout ce qu'il vous faut au camp ? s'enquit Minerva. Est-ce que tout se passe bien ? »

Il y eut un silence, puis Severus dit lentement :

« Serait-il possible de vous parler seul à seul, Madame à la Directrice ? »

Sirius leva brusquement la tête vers lui.

« Qu'est-ce que ça veut dire ?

– Je laisse à Lupin le soin de traduire en chien.

– Si tu as quelque chose à dire, tu peux le faire devant nous !

– Sirius, Remus, intervint Minerva. Si vous n'avez rien à ajouter, je vais maintenant m'entretenir avec Severus en privé. »

Severus se contenta d'esquisser un bout de sourire moqueur tandis que Remus entraînait un Sirius ulcéré hors de la pièce le maître ès potions ne sut jamais combien il passa près d'une rhinoplastie.

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En sortant de l'infirmerie, Sirius était anormalement nerveux. Remus eut cette fine intuition en le voyant lancer de toutes ses forces son pied contre la porte de la bibliothèque, l'ouvrant dans un craquement de bois, avant de s'y engouffrer et de commencer à agripper les livres qui passaient sous ses mains pour les jeter violemment au sol en grognant des paroles haineuses.

Remus posa une main sur son bras, dont son ami se dégagea avec humeur pour mieux continuer son massacre.

« Sirius ! Qu'est-ce qui te prend ? »

Comme l'autre faisait mine de pas l'entendre, Remus se résolut à une solution qu'il n'employait pratiquement jamais : il se servit de sa force physique. Saisissant brusquement Sirius par l'épaule, il le retourna d'un geste et le plaqua violemment contre les rayonnages de la bibliothèque, immobilisant le fou furieux d'une main sur la poitrine.

« Calme-toi, bon sang ! »

Presque immédiatement, Sirius se tranquillisa. Respirant bruyamment, il planta son regard gris tempête dans celui de Remus et lâcha :

« Cette pauvre merde va tout dire à Minerva ! »

Remus fronça les sourcils sans comprendre. Sirius s'expliqua d'une voix grave.

« Snape sait que nous avons couché ensemble. Ici. Au campement »

Choqué, Remus lâcha Sirius comme s'il s'était brûlé.

« Il sait… quoi ?

– Il sait ! Je ne sais pas comment, mais il sait.

– Tu es sûr que tu n'es pas parano ? Peut-être que…

– Oui, je suis sûr ! s'énerva Sirius. Il me l'a dit hier matin ! C'est pour ça que j'ai fait tomber sa serviette dans les douches… »

Un éclat de rire étranglé secoua Remus, dont la voix s'éleva dans les aigus :

« Vraiment ? Parce que clairement, c'était la meilleure des réponses possibles ! Félicitations, tu ne passais pas encore assez pour un pervers à ses yeux !

– Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ?

– Nier, pour commencer !

– Nier ? Et pourquoi ? Je n'ai pas honte de coucher avec toi, Moony !

Oooh, c'est adorable, Sirius, mais ce n'est vraiment pas la question ! »

Remus sentait l'angoisse lui retourner l'estomac.

« Bon sang ! Tu te rends compte de ce que ça pourrait avoir comme répercussions sur nos postes à Poudlard ?

– Évidemment ! Pourquoi tu crois que j'enrage, parce que je crains qu'il me casse mon coup avec Minerva ?

– Pour UNE fois que quelque chose de bien nous tombe dessus, il faut que ta libido incontrôlable nous ôte toute crédibilité !

– MA libido incontrôlable ?! s'écria Sirius. On était quand même deux à le faire, non ?

– Après que TU m'aies fait ton petit numéro de séduction ! Bon sang, Sirius, tu te moques peut-être d'être prof à Poudlard ou ailleurs, c'est un job comme un autre pour toi, mais pour moi, c'est inespéré !

– Je le sais très bien !

– Alors comment as-tu pu me faire un coup pareil ? Pourquoi est-ce que tu ne réfléchis jamais aux conséquences de tes actes ? Ça fait longtemps que j'ai renoncé à l'idée de t'empêcher de faire des choses stupides, mais pourquoi est-ce qu'il faut toujours que tu m'entraînes avec toi au fond du trou ?! »

Remus ne pensait pas vraiment ce qu'il disait, ne voulait pas vraiment blâmer Sirius de la sorte, mais la panique et la honte qu'il ressentait lui donnaient le besoin de se décharger de la responsabilité de la catastrophe, et après le numéro grotesque auquel son ami s'était livré la veille, cela semblait aller de soi. Toutefois, l'air blessé de Sirius amena une autre sorte de panique, qui se doublait d'une autre sorte de honte. Retrouvant le contrôle de ses émotions, il s'approcha de lui et passa une main lénifiante sur son bras… que Sirius repoussa d'une poigne ferme.

« Va te faire foutre, Remus. »

Remus ne dit pas un mot, ne fit pas un geste tandis que Sirius l'écartait de son chemin pour quitter la pièce.

°o°o°o°

Sirius était désormais en colère contre le monde, Severus Snape ET Remus Lupin. Ces deux égoïstes étaient finalement bel et bien faits l'un pour l'autre. Son meilleur ennemi et son pire ami, tous les deux à le pousser à la confidence pour le réduire en miettes. Traversant le campement d'un pas vif, Sirius entrouvrit une brèche dans le dôme de protections magiques les séparant de la forêt et s'enfonça dans l'épaisseur verdoyante sans un regard en arrière.

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Dans l'infirmerie, Severus se massait la nuque d'une main, profondément las.

« Ne nous voilons pas la face, voulez-vous. Rien n'a jamais empêché ma marque d'être liée à celle des autres lorsque j'étais à Poudlard, je ne vois donc pas pourquoi il en serait autrement ici. Et s'ils peuvent localiser ma marque…

– Voldemort n'est plus, Severus, ne l'oubliez pas. Quel que soit le pouvoir de vos marques, il s'est forcément affaibli de façon considérable.

– Soit. Mais si je me trompe, cela signifie que je n'aurai aucun moyen de le sentir à l'avance s'ils sont sur ma piste.

– En effet. Vous allez donc devoir nous faire confiance. »

Severus eut un rire sans joie.

« Ne faites pas semblant de ne pas savoir à qui vous parlez.

– Severus, je sais quelle vie vous menez depuis vingt ans, mais elle n'avait qu'un but : la défaite de Voldemort. C'est enfin arrivé, et vous devez maintenant laisser cette vie-là derrière vous, commencer autre chose, nouer des nouveaux liens, apprendre à compter sur d'autres que vous-même.

– C'est pour cela que vous m'avez envoyé ici, n'est-ce pas ? ricana Severus. Ce n'est pas vraiment pour me mettre à l'abri, c'est pour que je me fasse des copains ? Dumbledore vous a refilé l'étrange maladie qui le poussait à tenter de me réconcilier avec ces deux crétins ?

– Je n'essaie pas de vous réconcilier avec qui que ce soit. Je pense seulement que vous avez besoin de réaliser que vous pouvez encore vous rendre utile d'une autre manière, maintenant que la guerre est finie. Je pense que vous occuper d'enfants est une bonne chose, pour vous comme pour eux.

– Seul quelqu'un détestant viscéralement les enfants dirait une chose pareille…

– Si vous faisiez du si mauvais travail avec eux, Sirius n'aurait pas manqué de m'en informer, j'en suis convaincue, rétorqua Minerva avec un sourire amusé. Vous savez, personne ne vous accordera sa confiance comme un jeune enfant. Ces orphelins ont besoin qu'on les protège et qu'on prenne soin d'eux, ils ont besoin de vous – et vous avez beaucoup à apprendre à leur contact. »

Severus la regarda sans ciller, puis finit par lâcher :

« Vous me feriez presque regretter Dumbledore, vous savez.

– Nous le regrettons tous. Prenez soin de vous, Severus. »

En sortant de l'infirmerie, Severus trouva un Remus morose appuyé contre l'encadrement de la porte qui donnait sur l'extérieur, les yeux tournés vers la forêt. La lumière matinale donnait à son visage une douceur infinie, en dépit des lignes soucieuses qui plissaient son front, et faisait naître dans ses cheveux des reflets chauds qui accrochaient jusqu'aux mèches grises de ses tempes. Severus s'avança.

« Remus ? »

L'homme tourna la tête dans sa direction, sans hâte sans chercher à lui cacher son inquiétude, non plus.

« Un problème ? insista-t-il.

– Sirius est en colère. »

Severus leva les yeux au ciel et s'adossa avec lassitude de l'autre côté du chambranle.

« Est-ce que toutes nos journées vont devoir dépendre des humeurs de ce lunatique ?

– C'est de ma faute. Je lui ai dit des choses injustes. Il est parti dans la forêt… Je ne pense pas qu'il va repointer le bout de son nez tout de suite, nous allons devoir nous occuper des enfants sans lui.

– Oh, fantastique. Bravo à tous les deux, vraiment, dès qu'il y a une connerie à faire, on peut compter sur vous. »

Tiquant à cette remarque, Remus lui jeta un regard étrange.

« Comment s'est passé cet entretien avec Minerva… ?

– C'est privé, Lupin, répondit sèchement Severus.

– Je préfère "Remus".

– C'est privé quand même. »

Il y eut un moment de silence.

« Est-ce que tu lui as raconté quelque chose qui nous concerne, Sirius et moi ?

– Qu'est-ce que tu entends par là ? »

Le loup-garou marqua une hésitation, puis haussa les épaules.

« Sirius s'imagine que tu as informé Minerva de… la relation intime que lui et moi avons eu l'erreur de partager au campement l'autre jour. »

Sous le regard fauve de Remus, Severus eut de la peine à déglutir. Des images du rêve où il avait vu les deux anciens Maraudeurs s'emmêler très sensuellement tentaient de s'imposer à lui, mais il les confina soigneusement dans un coffre fermé à double tour dans la cave la plus noire de son esprit. Se sentant à nouveau malade, il répondit néanmoins d'une voix neutre :

« Il n'y a que lui pour avoir une idée aussi grotesque. En ce qui me concerne, je fais de mon mieux pour pallier mon traumatisme en évitant d'y penser. »

Remus eut un petit rire de gorge qui chassa son air sombre. Severus en ressentit une satisfaction inexplicable.

« C'était complètement exceptionnel, tu sais, Severus. Il arrive que nos solitudes se consolent l'une avec l'autre… mais je sais depuis longtemps que je n'ai aucun avenir avec Sirius. »

Severus ne comprenait pas comment le loup-garou pouvait lui sortir des choses pareilles en le regardant droit dans les yeux. À quoi jouait-il, au juste ? Prenait-il un malin plaisir à le mettre aussi mal à l'aise ? Il décida de mettre un terme à cette discussion immédiatement et se tint très droit pour observer la hauteur du soleil d'un œil faussement expert.

« Il est largement l'heure de réveiller les gosses. Tu t'occupes des filles et des nabots, je prends le reste. »

°o°o°o°

Une fois tout le monde debout, lavé et habillé, Remus prit Philip, William et Wendy à part, afin de leur transmettre les deux courriers et la bonne nouvelle que lui avait confiés la directrice.

« Évitez d'en parler à tous vos camarades, leur conseilla-t-il. Tout le monde ne recevra malheureusement pas des nouvelles de membres de sa famille, durant cette colo… »

Sans doute plus par distraction que par impertinence, William ne l'écoutait pas et ouvrait le paquet carré et plat qui accompagnait sa lettre.

« Remus ! s'exclama-t-il avec une joie manifeste. J'ai eu un disque fait par mes cousins !

– Oh, tes cousins font de la musique ? dit Remus avec un intérêt modéré.

– Oui ! Ils sont dans un groupe suuuper connu ! »

Trop tracassé par l'absence de Sirius pour déployer des trésors d'attention, Remus hocha poliment la tête, bien prêt à croire que tout groupe de musique dans lequel jouaient ses propres cousins pouvait sembler "suuuper connu" aux yeux d'un enfant de onze ans. Pourtant, le nom que lui donna William sonna comme un roulement de tambours à son oreille de mélomane.

« Pardon ?

– Radiohead ! »

Remus s'interdit de s'emballer trop vite. Le garçon devait mentir. C'était ce que faisaient les petits garçons, ils mentaient. Oh Merlin. William Greenwood…

« Tes cousins sont Colin et Jonny Greenwood, le bassiste et le guitariste de Radiohead ? »

Le gamin hocha joyeusement la tête. L'air impressionné de Remus rendit les autres enfants un peu jaloux.

« Est-ce que je peux voir le disque ? »

Manipulant très délicatement le 45 tours, Remus lut les quelques mots griffonnés sur la pochette.

« Ce sont… de nouveaux morceaux ? Des chansons qui ne sont encore sorties nulle part ? »

Sans s'en rendre compte, le collectionneur invétéré s'était mis à serrer le disque contre son cœur et sa voix était montée très légèrement dans les aigus. William lui lança un drôle d'air et demanda à récupérer son cadeau.

« Bien sûr, tiens ! Prends-en bien soin… Et si tu veux le passer dans la bibliothèque, surtout ne te gêne pas ! »

Une fois seul dans le bureau, Remus ressentit cet intense besoin de partager son excitation avec Sirius… Mais pour la première fois en trois ans, Sirius n'était pas là. Insidieusement, la béatitude laissa place à une amère mélancolie.

°o°o°o°

En jeune garçon pragmatique, Lee Headlock éprouvait certaines difficultés à comprendre l'irrationalisme dont Minerva Cuffe faisait preuve dès qu'il s'agissait de Sirius. Les deux enfants avaient commencé à nouer quelques liens d'amitié depuis que Lee avait été séparé de sa petite sœur le temps des cours matinaux : Minerva l'avait pris d'autorité sous son aile, tenant à lui faire rattraper son retard… et à se faire bien voir de son moniteur préféré. Mais quelles que soient les motivations de la fillette, Lee lui était reconnaissant de son aide précieuse et avait été agréablement surpris par la vivacité d'esprit de celle qui passait pourtant le plus clair de son temps à minauder auprès d'un type de cinq fois son âge. Comment une fille intelligente pouvait-elle se montrer si stupide par moments ?

« Et s'il est mort pendant la nuit ?! disait-elle d'un air angoissé.

– Comment il serait mort pendant la nuit ?

– Je sais pas moi, de froid !

– Non mais t'as vu la chaleur qu'il fait ?

– N'y'a pas de soleil la nuit je te ferais dire !

Et il dort à côté du feu de camp !

– Oui eh bien, peut-être que des bêtes l'ont mangé !

– N'y'a rien qui peut rentrer dans le campement !

– Mais alors pourquoi il a disparu ?

– Remus et Severus ont dit qu'il avait dû s'absenter, peut-être qu'il est parti retrouver sa fiancée ! »

Minerva eut l'air bien plus horrifiée par cette perspective que celle de la mort pure et simple de Sirius. Le premier choc passé, elle envoya un bon coup de pied dans le tibia de Lee et tourna les talons, retournant à sa copine Bettina qui était très occupée à remplir ses poches de cailloux pour une obscure raison.

Lee frotta ses yeux qui picotaient : il y avait un bon moment déjà qu'il apprenait à ne pas pleurer, nécessité absolue qu'il s'était découverte à force de se faire traiter de fille par tous ceux qui n'aimaient pas ses longs cils et ses traits ambigus. Rejeté par ses pairs, battu par l'autre sexe, Lee se demanda pourquoi tout le monde lui en voulait et s'en alla retrouver sa petite sœur Lilian, la seule à l'aimer inconditionnellement.

°o°o°o°

Il était encore tôt et Severus avait déjà l'impression d'étouffer dès qu'il mettait un pied hors de la maison commune, la seule à avoir conservé un semblant de fraîcheur.

« Nous devrions opter pour des activités en intérieur aujourd'hui », glissa-t-il à Remus au petit-déjeuner.

Celui-ci sembla décontenancé.

« Mais il fait un soleil radieux… Les activités en intérieur, nous les gardons pour les jours de pluie.

– Je ne crois pas vraiment qu'ils connaissent la pluie dans ce pays, quel qu'il soit, répondit Severus avec une certaine crispation. Je suis à peu près certain qu'on aurait pu faire griller cette tranche de bacon rien qu'en la laissant au soleil avant de partir pour la réunion.

– Il est vrai qu'il fait un peu lourd, admit Remus. Mais je pense qu'un orage approche, nous aurons certainement un peu d'eau d'ici demain.

– Je ne vois pas ce que vous avez contre l'idée de sortir quand il pleut, insista Severus. C'est le seul moyen de trouver les bons champignons. Je ne vois pas pourquoi on rôtirait aujourd'hui et…

– Tu pourrais aussi te découvrir un peu, Severus », fit remarquer Remus.

Severus le regarda comme s'il venait de lui pousser une marguerite sur le dessus du crâne. Un sourire d'amusement irrépressible étira la bouche de Remus, qui tenta aussitôt de le dissimuler derrière ses doigts en faisant mine de s'appuyer d'un coude sur la table. Cet homme pouvait avoir des attitudes insupportablement attendrissantes, songea brièvement Severus, qui n'eut heureusement pas le temps de s'attarder sur cette pensée.

« Tu portes deux épaisseurs de vêtements noirs à manches longues, reprit Remus. Je ne te dis pas d'imiter les tendances exhibitionnistes de Sirius, mais tu pourrais au moins faire comme moi et opter pour une chemise légère. »

Severus considéra les bras discrètement musclés et dorés à point qui sortaient des manches courtes de Remus, se dit qu'il envisagerait peut-être d'infliger au monde la vue de ses propres bras s'ils ressemblaient à cela mais que ce n'était pas le cas, et finit par rétorquer platement :

« Ne sois pas ridicule. »

Il fallait accepter de souffrir quand on était laid.

°o°o°o°

De deux pieds, il était rapidement passé à quatre pattes, et avait couru droit devant lui durant au moins une heure. Dans sa course folle, il avait sans doute croisé nombre d'arbres extraordinaires, de plantes rares et de créatures fantastiques, mais il ne s'était focalisé que sur sa respiration haletante, sur les battements violents de son cœur dans sa poitrine, sur la brûlure qui gagnait progressivement ses muscles, sur tout ce qui le rappelait à sa plus simple condition d'être vivant.

Et puis le gros chien noir finit par s'arrêter, épuisé, au pied d'un tronc monumental qui semblait s'élever à l'infini. Il renifla l'air pour s'assurer qu'aucun danger immédiat ne le menaçait et se laissa enfin tomber au sol, parcouru de frissons. Il lécha ses pattes douces qui s'étaient abîmées dans la course le goût de sang et de terre lui sembla étrangement envoûtant. Il songea qu'il lui resterait toujours cette possibilité, s'il devait tout perdre (et par tout, il entendait Remus) : la vie sauvage, au grand air, sans plus aucun des tracas humains, jusqu'à ce qu'il oublie qu'il en avait jamais été un… la seule liberté possible. Et peut-être qu'alors il n'aurait plus jamais de cauchemars et il se sentirait enfin à sa place en ce monde – seuls les hommes cherchent leur place, les animaux savent toujours exactement où elle se trouve – et peut-être qu'alors, il ne passerait plus jamais ses nuits à errer sans but pour ne pas rêver, ne rentrerait plus à l'aube vers un Remus étranger, pour se laver par de longues douches de toute la merde dans laquelle il vivait. Il ne savait pas combien de temps il tiendrait encore s'il ne trouvait rien à quoi se raccrocher, rien pour le faire avancer. Le vide le grignotait de l'intérieur depuis trop longtemps : un jour il ne serait plus qu'un grand creux et se ferait avaler par le sol sans que personne ne le remarque.

Trop de nuits au repos maigre s'abattirent sur lui d'un seul coup, et il sombra dans le sommeil avant d'avoir pu se rendre compte qu'il avait fermé les yeux.

°o°o°o°

Remus récupéra les élèves de Sirius dans sa classe, qui s'en trouva considérablement agrandie. Pour ce cours un peu spécial, il laissa les tout-petits participer aux récits dont il les avait déjà abreuvés et qu'ils avaient fini par mémoriser en partie. Wendy la bavarde, Ulysses le grognon et Pasiphae la timide s'acquittèrent tous avec une certaine fierté de la tâche d'éduquer leurs aînés… Tous, sauf Lilian Headlock, évidemment, toujours aussi muette qu'au premier jour, et de nouveau recroquevillée entre les bras de son frère comme si elle jouait à être la châtaigne et lui la bogue. Remus ne put s'empêcher de surveiller du coin d'œil cette petite fratrie fusionnelle, tracassé par les blessures découvertes sur les paumes de la fillette et inquiet à l'idée que son grand frère puisse en être à l'origine. Vaguement rongé par le remord, aussi, de n'en avoir pas parlé à Minerva ce matin : il avait délibérément choisi d'omettre cette information parce qu'il souhaitait régler le problème lui-même. La situation était sous contrôle, se répétait-il. Il n'allait rien arriver à Lilian. Mais il n'arrivait pas à se sentir sûr de lui sans Sirius à ses côtés, prêt à lui offrir à tout moment un sourire de réconfort.

Severus le rejoignit sitôt leurs cours respectifs terminés, chose qu'il ne faisait habituellement jamais – peut-être parce que, d'ordinaire, Sirius le rejoignait le premier ?

« Lupin, cela va faire quatre heures que ton stupide clébard s'est fait la malle. Il serait peut-être temps de le rappeler. Sans lui, ironiquement, on ne peut pas faire de sortie en forêt.

– Je ne sais pas où il est, Severus.

– Allons, je sais comment vous êtes, tous les deux, vous vous partagez un cerveau. Vous devez bien avoir un moyen de communiquer à distance.

– Ah, j'imagine que tu fais référence à la célèbre télépathie homosexuelle ? » répondit Remus avec un soupçon d'agacement.

À sa plus grande consternation, il vit que Severus était tenté de le prendre au sérieux.

« Severus, non, nous n'avons rien de la sorte ! Pourquoi refuses-tu comprendre que je suis loin d'être aussi proche de Sirius que tu l'imagines ?

– Nous ne devons pas avoir la même définition de "proche".

– Sans doute, Severus, fit Remus en se passant une main lasse sur le front. Je suis étonné que tu aies même une définition de ce mot, puisqu'il ne semble pas faire partie de ton vocabulaire.

– Je ne vois pas ce que tu veux dire, fit Severus, tout prêt à défendre la richesse de son lexique.

– Je veux dire que t'approcher est une mission impossible ! »

Severus ne s'attendait manifestement pas à cette répartie et son expression mi-perplexe, mi-méfiante inspira à Remus un élan d'audace. Avec beaucoup de douceur, il posa la main sur le poignet du maître de potions, comme pour le défier de lui prouver qu'il avait tort à son sujet, et chercha son regard pour murmurer :

« Ne me pardonneras-tu jamais pour le passé ? Je comprends que tu m'en veuilles, mais si tu daignais me laisser une chance…

– Lupin, l'interrompit Severus.

Remus », corrigea le loup-garou.

Severus le regarda dans les yeux. Juste quelques secondes, avant de baisser la tête vers son bras emprisonné, qu'il récupéra en tournant le poignet.

« Severus…

– Je t'ai pardonné. Mais je ne te fais pas confiance pour autant. Désolé. »

°o°o°o°

À son réveil, Sirius découvrit un long crâne noir penché vers lui, dont les orbites vides semblaient l'observer avec curiosité.

°o°o°o°

Le pow-wow se tenait à l'emplacement habituel, dans les herbes longues et les hautes fougères aux limites du campement. Mastiquant un biscuit en synchronisation parfaite, les jumelles Rose et Violet écoutaient Eleanor récapituler l'état actuel des faits sous le regard brillant de Judy.

Deux jours auparavant, en espionnant le Gang des Trois Nazes, la bande de justicières avait appris leur plan de lâcher des serpents dans les cabanes des filles pour les terrifier. Sans tarder, une surveillance avait été établie autour du trio de garçons stupides, tandis que Rose et Violet avaient été chargées de confectionner au plus vite des poupées vaudou à l'effigie de chacun d'eux. Flattées, les deux fillettes prirent cette importante mission très à cœur. Elles avaient vu plusieurs fois leur grand-père en réaliser et, bien qu'elles n'eurent pas son savoir-faire ni tous les ingrédients nécessaires, elles étaient parvenues à trouver lors des dernières balades en forêt de quoi mettre au point des poupées correctes.

Afin de les distinguer, elles comportaient toutes un signe distinctif. La poupée de Richard, le chef autoproclamé, avait une grande bouche en graine d'érable celle de Philip, le bras droit à l'aura inquiétante, avait de grands yeux en coquilles d'escargot et celle de Louis, le larbin, de grandes oreilles en écorce de marron. La seule chose qui leur manquait encore, c'était des cheveux, du sang ou des rognures d'ongles provenant de chacun des trois garçons, afin de pouvoir lier magiquement la poupée à eux.

En attendant de mettre la main sur ces trésors, les poupées servaient aujourd'hui à animer le pow-wow d'un spectacle de guignol improvisé par Eleanor, s'inspirant librement de la scène qu'elle avait espionnée au petit-déjeuner. Richard avait appris que William avait reçu un vrai disque d'un vrai groupe dans lequel jouaient ses cousins, ce que le chef du Gang avait très mal pris. Apparemment, il considérait que cela mettait en danger sa position de leader, qu'il devait pour beaucoup au prestige d'avoir un père membre des Bizarr' Sisters.

« Je sais pas ce que vous en pensez, mesdemoiselles, déclara Eleanor, mais je pense qu'il y a chenille sous roche. Je propose de continuer notre travail de surveillance, mais aussi de nous renseigner à la bibliothèque sur cette histoire louche de groupe de rock.

– Je veux bien m'occuper des recherches ! proposa spontanément Judy.

– Parfait, tu es notre meilleure lectrice. Rose et Violet, du nouveau de votre côté ?

– Non ! » répondirent-elles en cœur, ce qui les fit glousser. Elles reprirent l'une après l'autre : « Philip a reparlé du plan des serpents…

– …mais seulement pour dire que Richard ne lui avait pas donné le "feu vert".

– Sans doute un nom de code », dit Eleanor, et elles s'accordèrent sur ce point. « Si l'une de nous les entend parler de ce feu vert, on saura qu'ils vont lâcher les serpents. »

°o°o°o°

Étendu dans la bibliothèque au milieu d'enfants sages comme des images, Remus profitait du temps calme du début d'après-midi en se laissant bercer par les chansons du disque de William, yeux fermés et oreilles grand ouvertes. Il avait une affection particulière pour l'une d'elles, qui lui faisait penser à Severus.

Come on, come on

You think you drive me crazy…

Tout comme le sombre professeur, au premier abord, elle pouvait sembler terne et sans charme particulier, mais si l'on se donnait la peine de l'écouter jusqu'au bout, on lui découvrait alors une intensité bouleversante et inattendue. Sous ses paupières closes, Remus redessinait la courbe moqueuse des lèvres de Severus, s'arrêtait sur l'habileté précise de ses doigts maigres, s'abîmait dans l'encre noire de ses yeux, et sans même y prêter attention, imaginait ce que cela donnerait si ces lèvres et ces doigts et ces yeux voulaient bien lui faire confiance et se poser sur lui…

« Remus ? »

Ah, la voix de Severus avait elle aussi son pouvoir d'envoûtement, lorsqu'il disait son prénom il…

« Remus ! »

Les paupières de Remus se relevèrent et le Severus fantasmé fut remplacé par le Severus réel qui se tenait au-dessus de lui. À l'envers et en contre-plongée, il n'était pas tout à fait à son avantage, mais Remus sourit néanmoins.

« J'aime quand tu m'appelles par mon prénom. »

L'autre leva les yeux au ciel.

« Quand tu en auras fini avec ta musique d'eunuques neurasthéniques, il faudra peut-être qu'on décide de ce que nous allons faire.

– De ce que nous allons faire…? »

Severus fit un signe de tête impatient vers l'extérieur. Peu contrariant, Remus se remit sur ses pieds et le suivit jusqu'au perron de la maison commune.

« Il commence à être urgent que l'on remette la main sur Sirius. »

Remus dévisagea Severus avec étonnement.

« Tu veux qu'on aille le chercher ?

– Pourquoi cet air effaré ?

– Je n'aurais jamais cru voir le jour où tu ferais quelque chose pour Sirius. »

Le Serpentard parut franchement offensé par cette façon de présenter les choses.

« Ce n'est pas pour lui, sombre idiot. Nous avons besoin de lui ici. Pour des raisons de sécurité et…

Besoin de Sirius ? Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de Severus Snape ? s'amusa Remus.

– Mais enfin, j'essaie de faire appel à ta raison ! En es-tu donc totalement dénué ? »

Redevenant sérieux, Remus haussa les épaules.

« Il me semble qu'on s'en tire plutôt pas mal tous les deux et qu'abandonner les enfants ici pour aller chercher Sirius serait bien plus problématique. Cela te déplaît tant que cela d'être seul avec moi ? »

Avec un profond soupir, Severus détourna le regard vers la forêt qui les entourait.

« Là n'est pas vraiment la question. Je m'étonne que tu ne t'inquiètes pas plus que cela pour ton propre ami.

– Oh, tu sais, ce n'est pas comme si c'était la première fois que je le voyais dans cet état. À l'époque où il vivait à Grimmauld Place, il restait parfois plusieurs jours enfermé avec son maudit hippogriffe sans parler à personne.

– Plusieurs jours ? Voilà qui est rassurant.

– Disons qu'il a développé une tendance au repli sur lui-même. Ce n'est pas toi qui pourrait le lui reprocher, si ? »

Un reniflement de dédain se fit entendre.

« La différence, c'est que moi je suis capable de gérer mes problèmes sans emmerder tout le monde au passage.

– Je pense que c'est parce que tu t'es rendu assez inaccessible pour que rien ne t'atteigne, Severus. Sirius n'est pas aussi fermé…

– Précisément. C'est un manque de force morale de sa part.

– Ou peut-être qu'il a envie de rester ouvert aux bonnes choses qui pourraient lui arriver ? »

Les yeux obstinément braqués dans la direction opposée de celle de son interlocuteur, Severus resta muet. Au bout de quelques longues minutes, Remus parla de nouveau.

« Je ne sais pas si tu le savais, mais Lily me parlait souvent de toi, à Poudlard. »

La silhouette sombre qui se découpait à contre-jour devant lui se raidit considérablement en entendant ce prénom. D'une voix douce, Remus continua :

« Nous étions amis longtemps avant qu'elle commence à tolérer James, et elle essayait toujours de me convaincre que tu étais quelqu'un de bien et que je ne devais pas écouter les autres, que je devais les empêcher de te nuire. Moi j'étais trop lâche pour prendre vraiment parti, bien sûr, mais je l'écoutais, fasciné par le portrait qu'elle me faisait de toi. Je ne connaissais pas le garçon doux et attentionné dont elle me parlait, c'était comme si elle était la seule à y avoir accès. Et je me rappelle m'être dit que j'aurais vraiment, vraiment voulu le connaître. »

Un nouveau silence suivit. Puis Severus parla d'une voix lointaine, désincarnée.

« Ce garçon est mort avec elle. »

Remus n'osait bouger de peur de briser ce moment, mais il ressentait une envie puissante de toucher cet homme étrange, qui chérissait tant sa propre blessure qu'il avait élevé des murailles tout autour d'elle pour que personne ne puisse la guérir.

« Je ne crois pas qu'il soit mort, Severus. Je crois qu'il a juste décidé de gâcher sa vie à pleurer une morte. »

Il n'eut aucune réponse. Sentant que ses paroles portaient, il insista un peu :

« Je ne pense pas que ce soit ce que Lily aurait v…

Ne prononce pas son prénom », siffla brusquement Severus en lui décochant un regard tranchant.

Surpris par la violence de sa réaction, Remus balbutia une excuse. C'est alors que la porte de la bibliothèque s'ouvrit en grand et que les enfants sortirent en toute hâte.

« Que se passe-t-il ? s'alarma Remus.

– Regardez, des squelettes volants ! s'écria Richard, pointant du doigt la forêt, plus loin sur la droite.

– Des chevaux fantômes ! hurla Louis, terrifié.

– Siriuuuuuuuuuus ! » exulta Minerva.

°o°o°o°

Tout le monde était déjà parti rejoindre Sirius avant que Severus, à qui il avait fallu un peu de temps pour se ressaisir, ne mette un pied au sol. L'exhibitionniste de service avait fait une nouvelle entrée fracassante, à dos de sombral et suivi de deux autres spécimens. À présent, avec l'aide de Remus, il finissait de refermer la brèche qu'il avait ouverte dans le dôme de protection magique. Les enfants restaient timidement à quelque distance, impressionnés par l'allure des monstres, à l'exception de ceux qui n'étaient pas capables de les voir et devaient se les faire décrire par les autres. Il était navrant de constater combien, malgré la moyenne d'âge, les innocents étaient en infériorité numérique.

« Il fait si chaud aujourd'hui, je me suis dit qu'il serait plus sage de rester ici, alors je vous ai apporté des sujets d'étude ! dit joyeusement Sirius.

– C'est Severus qui va être ravi de cette idée… répondit Remus un peu timidement, rassuré de voir que son ami semblait de meilleure humeur.

– Severus est tout sauf ravi, Lupin », rétorqua l'intéressé qui arrivait à leur hauteur.

Sirius se tendit comme un arc avant même de poser les yeux sur lui.

« Il a un problème, le cafard de service ?

– Sirius, il n'a rien dit à Minerva, s'empressa de l'avertir Remus, à mi-voix.

– Black, coupa le Serpentard. J'aimerais que nous ayons une discussion entre adultes, et surtout en privé.

– Va te faire…

– Les enfants ! s'exclame Remus avec un rire nerveux. Calmons-nous, je vous en prie !

Reste en dehors de ça », rétorquèrent les deux ennemis à l'unisson.

Surpris, ils échangèrent un regard mauvais.

« Très bien, allons discuter à la chambre, finit par décider Sirius. Donne-moi cinq minutes pour attacher les sombrals et je t'y retrouve. Entre adultes responsables. »

°o°o°o°

La confrontation eut lieu juste là, devant tout le monde, alors que les adultes étaient trop occupés par leurs histoires pour faire attention à eux. Il était nécessaire que Richard écrase son rival devant le plus de témoins possible afin de réaffirmer son autorité de façon indiscutable. Certains commençaient déjà faire remarquer de façon déplaisante que, contrairement à lui – qui s'en était pourtant vanté à tort et à travers – William possédait une preuve tangible qu'il avait des musiciens connus dans sa famille. Ce débile de Louis avait même été jusqu'à suggérer que, puisque William aussi avait un nom de souverain, il intègre tout naturellement leur Gang, qui deviendrait alors le Gang des Quatre Rois. Or, la principale raison qui faisait que Richard était le chef du Gang, c'était qu'il en était le plus âgé… Comment pourrait-il être encore crédible avec un grand de onze ans au sein du groupe ?

« Alors comme ça, tes cousins sont membres d'un groupe de rock ? » lança-t-il à William, haut et fort.

Les deux ennemis se toisèrent sous le soleil de plomb. Richard mâchouillait une brindille d'un air costaud. L'autre faisait deux têtes de plus que lui, mais il n'avait pas peur. Le duel était inévitable.

Toutefois William ne devait pas le savoir, puisqu'il se fendit d'un grand sourire.

« Oui. Ils m'ont envoyé un…

– C'est de la merde leur musique ! »

Un peu surpris par ce ton agressif, le garçon répondit néanmoins avec son aménité habituelle :

« Tout le monde n'aime pas, c'est sûr.

– MOI MON PÈRE, il est bassiste chez les Bizarr' Sisters.

– Oui, je sais…

– Et les Bizarr' Sisters, c'est vachement mieux.

– Tu sais, moi je préfère la musique douce alors…

– C'EST VACHEMENT MIEUX.

– Oui, oui, c'est vrai. »

La fille qui était un garçon manqué décida alors de se la ramener. Elle avait ses copines avec elle, la binoclarde et les jumelles flippantes.

« À propos, Richard…

– Qu'est-ce tu veux, la moche ?

– Derrière un des disques de Remus, on a lu que le membre des Bizarr' Sisters qui porte le même nom que toi a seulement vingt-cinq ans.

– Et alors ?

– Ben c'est pas un peu jeune, pour avoir un fils de neuf ans ? »

Des murmures se firent entendre autour d'eux. Richard en perdit sa brindille et sa contenance.

« T'insinues quoi, là ?! C'est mon poing dans ta figure que tu cherches ? »

Les autres étaient déjà en train de compter sur leurs doigts.

« Ça voudrait dire qu'il t'aurait eu à seize ans ! » rigola Lee, remportant ainsi le concours de calcul mental.

Toujours serviable lorsqu'il s'agissait d'être violent, Philip le poussa brutalement, mais cela ne servit qu'à faire rappliquer Remus.

« Eh, doucement ! Pas de bagarre ! Philip, tu vas t'excuser tout de suite… »

Rouge de honte, Richard fixait sur Eleanor un regard mauvais.

« Phil, glissa-t-il discrètement à son bras droit alors que tout le monde se réunissait autour des chevaux-squelettes. Demain. Les serpents. T'as mon feu vert.

Entendu, chef. »

°o°o°o°

Sirius claqua la porte derrière lui en entrant dans la maison où l'attendait Severus. Celui-ci était posément installé à la petite table adjacente à leurs lits et s'était préparé une tasse de darjeeling. Cela suffit à enrager Sirius.

« Tu te fous de moi ? Je croyais que tu voulais qu'on discute entre adultes, pas qu'on prenne le thé ! »

Il envoya valser la tasse de Severus d'un revers de main, se brûlant au passage avec le liquide bouillant. L'autre resta désespérément impassible tandis qu'il jurait comme un charretier, et attendit qu'il se fût à son tour assis sur une chaise pour parler.

« Sirius, est-ce que tu as passé une évaluation psychologique avant de venir travailler ici ?

– Va te faire foutre. »

Severus leva les yeux au plafond avec un petit soupir.

« Je suis sérieux. Ton attitude est de plus en plus préoccupante. Bon sang, tu as disparu pendant sept heures ! As-tu conscience de tes obligations ?

– Arrête de prendre ce ton de petit saint, Mangemort. Tu ne trompes personne. »

Avec une vivacité qui fit sursauter Sirius, ledit Mangemort frappa la table du plat de sa main.

« JE suis au poste à l'heure tous les jours, JE ne raconte pas des bobards sur mes collègues aux enfants dont j'ai la charge, JE ne pique pas des crises à tort et à travers et JE ne couche pas avec Remus au lieu de me comporter en adulte responsable !

– Ah ! Nous arrivons au cœur de ce qui te tracasse réellement. Tu ne couches pas avec Remus !

– SUFFIT ! »

L'ancien Mangemort s'était dressé d'un bond et surplombait Sirius d'un air excédé.

« Est-ce que tu t'entends ? La moitié de ces sales gosses sont plus responsables que toi ! Plus matures que toi !

– Tu ne sais rien de moi, Snape. Rien.

– Je sais que tu as un problème, Black. Tu essaies de jouer à l'homme normal mais le vernis craque. Crac ! Crac ! Il serait temps que tu en parles à un professionnel, parce que je crois sincèrement que tu es un danger pour toi-même et pour les… »

Severus n'eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait que Sirius avait déjà sauté sur lui pour le renverser sur la table, une main sur sa gorge, sa baguette pointée contre sa joue.

À cette seconde, Sirius se vit le tuer. Il s'en savait capable, il avait déjà tué des hommes par le passé, et l'autre le savait aussi, savait qu'il était pourri de l'intérieur. Severus Snape aurait pu mourir là, sur cette table, à cet instant précis. Mais il lut dans son regard, et son regard lui disait : « Vas-y. » Cet homme n'avait plus aucun attachement à la vie. Il était aussi vide que lui.

Tous deux s'observèrent en silence, immobiles. C'était un de ces instants où, ayant vu tomber la foudre, on en guette avec anxiété l'écho distant.

Sirius remarqua la respiration sifflante de Severus, ainsi que la sienne, car l'une et l'autre emplissaient maintenant tout l'espace sonore. Il remarqua aussi sa peau qui, vue de près, ne ressemblait plus à de la cire mais bien à une peau d'homme, vivante et piquetée de minuscules points noirs là où devait naître sa barbe. Il remarqua même son corps sous le sien, qui était bien un corps de chair et non de bois, et ses cuisses de part et d'autre de ses hanches, ouvertes d'une façon qui lui parut brusquement indécente.

Soudain, il le lâcha et recula d'un pas. Severus se redressa lentement, sans un mot, sans ciller. La tête basse, Sirius souffla, puis tourna les talons et quitta hâtivement le cabanon sur un « putain ! » désespéré.

Come on, come on

You think you drive me crazy

Come on, come on

You and whose army ?

°o°o°o°

Remus vit Sirius revenir avec anxiété. Il avait réussi à intéresser les enfants aux sombrals, mais les plus petits n'étaient tout de même pas très rassurés. Il n'avait jamais été prévu de leur montrer ce type de créatures mais, encore une fois, Sirius n'en avait fait qu'à sa tête.

« Est-ce que tout va bien ? glissa-t-il à son ami.

– Oui. Nous avons discuté, c'est tout. »

Son sourire de façade était assez peu convaincant, mais Remus n'insista pas.

« Je suis désolé de ce que je t'ai dit ce matin. Je ne le pensais pas.

– Ce n'est rien, Moony.

– Non, ce n'est pas rien. Je suis ton ami, je devrais être la dernière personne à te faire souffrir. »

Sirius secoua la tête avec un rire amer.

« Ce n'est malheureusement pas comme ça que ça fonctionne. »

De son côté, Severus ne se montra pas plus coopératif.

« Qu'est-ce que tu lui as dit ?

– Simplement que son comportement avait été inadmissible.

– Tu as bien fait…

– Je n'ai pas besoin de ton approbation. »

Les activités de l'après-midi continuèrent comme si de rien n'était. Pourtant, Remus ne put s'empêcher de remarquer que les deux hommes évitaient soigneusement de se regarder.

°o°o°o°

Sur son lit, Sirius retrouva le livre qu'il y avait abandonné la veille. Contes, de Sue Milprun. C'était le recueil de contes atypiques, où les princes épousaient d'autres princes, que la petite Judy l'avait aidé à retrouver. Il le feuilleta distraitement, mais ne se sentit pas le courage de lire pour le moment. Ce n'était pas ce qu'il était venu chercher.

« Harry ? »

Le miroir se brouilla. Le visage de son filleul apparut, apparemment heureux de le voir.

« Tu m'as manqué, sale cabot. Tu m'avais dit que tu me donnerais des nouvelles régulièrement.

– Je suis navré. C'est un peu la folie ici, je suis content quand j'ai dix minutes de pause.

– Et en plus, tu m'as caché des choses. Tu sais qu'ils ont annoncé hier que Kingsley était le nouveau Ministre de la Magie ? Tu aurais vu ma tête ! Je le croyais en train de passer ses vacances à s'occuper de gamins au fin fond de nulle part avec mon parrain et son meilleur ami ! »

Sirius a un sourire désolé.

« C'est que les plans ont changé un peu à la dernière minute. Que veux-tu, un homme qui passe ses vacances à travailler est bien trop précieux pour le gouvernement. Ils nous l'ont piqué !

– Et vous vous en sortez tous les deux, avec autant d'enfants ?

– C'est-à-dire que… McGonagall a trouvé un remplaçant à Kingsley.

– Ouh là. Je n'aime pas trop ta tête, Sirius. »

Celle de Harry lorsqu'il lui avoua l'identité du troisième moniteur, en revanche, valait son pesant de gallions. Sirius ne put s'empêcher de rire, et avec toute la tension accumulée dans la journée, cela lui fit un bien fou.

« Non mais c'est quand même un signe de sénilité avancée de la part de McGonagall, sauf son respect ! s'écriait Harry. Et toi, tu rigoles mais c'est impardonnable de m'avoir tenu dans l'ombre tout ce temps ! Je suis très fâché !

– Tu réalises que tu es mort de rire ?

– Je suis fâché et mort de rire, ce n'est pas incompatible ! »

Lorsqu'ils furent remis de toutes ces émotions, Harry montra tout de même un peu d'inquiétude.

« Ça n'a pas l'air d'aller fort, Sirius.

– C'est cette chaleur, il fait horriblement lourd. L'orage ne devrait plus tarder, mais…

– Ah non, tu ne vas pas commencer à me parler de la pluie et du beau temps, quand même. C'est de cohabiter avec Snape qui te met dans des états pareils ?

– C'est… compliqué. Sa présence ne simplifie pas les choses, c'est certain. »

Il s'efforça de rester léger.

« Toi par contre, tu as bonne mine. Ça fait plaisir à voir.

– L'ambiance s'est améliorée ici, dernièrement. On se répare peu à peu les uns les autres. Ginny… »

Un éclair de douleur passa brièvement sur le visage de Harry.

« Ginny me manque toujours terriblement. Mais… il faut continuer à vivre. Pour elle, pour ma mère… pour tous ceux qui ont donné leur vie pour la nôtre. C'est notre devoir de vivants. »

Sirius observa son filleul avec une visible admiration.

« Je suis si fier de toi. »

Le garçon lui répondit par un sourire embarrassé et touché à la fois. Leur conversation prit bientôt fin, mais Harry le rappela avant qu'il ne range le miroir.

« Sirius !

– Oui ?

– Cette colo, c'est ton projet. Je t'ai vu travailler dessus, j'ai vu toute l'énergie que tu y as mise. Tu as presque tout organisé à toi tout seul. Ne laisse pas ce sale type tout gâcher maintenant. »

°o°o°o°

Silencieuses comme des souris, Rose et Violet étaient en train d'espionner Richard lorsque celui-ci prit Remus à part.

« Remus, il faut que tu m'aides, l'entendirent-elles depuis leur cachette.

– Bien sûr, qu'est-ce que je peux faire pour toi ?

– Est-ce que tu pourrais dire aux autres que mon père c'est le bassiste des Bizarr' Sisters ? »

Le moniteur sembla surpris.

« Pourquoi est-ce que je leur dirais une chose pareille ?

– T'as bien dit aux autres pour les cousins de William !

– Oui… Mais les cousins de William sont vraiment des membres de Radiohead.

– Mais moi aussi c'est vrai ! Je m'appelle Richard Tremlett ! Le bassiste des Bizarr' Sisters il s'appelle Tremlett aussi !

– Richard… Ce n'est qu'une coïncidence. À ma connaissance, Donaghan Tremlett n'est même pas de ta famille.

– Bien sûr que si, puisque c'est mon père ! »

L'air très embêté, Remus regarda le garçon bien droit dans les yeux.

« Ton père est mort, Richard. »

Le visage du garçon se durcit.

« Tu comprends rien ! C'était pas mon vrai père qui est mort ! Mon VRAI père il est VIVANT et C'EST LE BASSISTE DES BIZARR' SISTERS !

– Richard, calme-toi…

– NON ! LÂCHE-MOI ! TU SERS VRAIMENT A RIEN ! »

Richard s'enfuit pour rejoindre ses camarades de chambrée qui étaient déjà partis se coucher. Le moniteur le laissa faire, mais son expression était triste. Pour la première fois, Rose et Violet s'en voulurent un peu d'avoir joué les espionnes.

°o°o°o°

C'était la nuit, et l'orage ne voulait toujours pas éclater. L'atmosphère était devenue irrespirable et, dans son lit, Severus avait l'impression d'étouffer. Après avoir passé une heure à se retourner dans tous les sens et à créer des courants d'air froid avec sa baguette, il finit par se décider à sortir de la maison.

L'air du dehors était électrique et ne semblait pas avoir fraîchi le moins du monde depuis la fin d'après-midi. Il s'arrêta un instant près du feu de camp, le temps de s'assurer que la température avait été baissée au maximum, et ne s'accorda qu'un bref regard vers la forme recroquevillée de Sirius endormi avant de se diriger vers la maison commune.

Une douche froide. Passé le premier frisson, son corps exprima sa reconnaissance en le délivrant d'un peu de lassitude, de tension, de douleur. Il resta longtemps sous le jet d'eau, à se frotter le visage, se sentant vieux, moulu et bon à rien. Ses pensées commencèrent à dériver toutes seules vers l'incident avec Sirius. Il ferma le robinet.

S'étant à peine séché afin de garder l'effet de fraîcheur encore un moment, il passait son pantalon lorsqu'il crut entendre un bruit. Avait-il laissé la porte des douches ouverte tout à l'heure ? Son haut de pyjama dans une main, sa baguette allumée dans l'autre, il s'avança dans la pénombre du couloir avec une vigilance extrême. Lorsqu'il arriva à la bibliothèque, il en fit lentement le tour, et ressortit sans avoir rien remarqué de suspect. Il souffla, rassuré. Un elfe qui se sera réveillé dans sa chambre derrière les cuisines, sans doute ?

Et soudain, sur le seuil de la bibliothèque, alors qu'il allait finir de se rhabiller, il perçut un mouvement d'air derrière lui. Les sens en alerte, il se figea, certain d'une présence juste dans son dos. Ses bras étaient à demi levés, gênés par son vêtement ; le temps qu'il attrape sa baguette, il serait trop tard. Une odeur parvint à ses narines, une odeur de pierre humide, de terre fraîche et de nuit, avec un je-ne-sais-quoi de bestial. Et il sut qui c'était, et resta parfaitement immobile.

L'autre était tout proche, s'il bougeait un tant soit peu, leurs corps entreraient en contact. En contraste avec son dos encore frais, l'autre irradiait une chaleur qui lui donnait la chair de poule. Ses cheveux mouillés laissaient courir des gouttes d'eau le long de sa colonne vertébrale, comme une sueur froide. En sentant un souffle sur sa nuque, il résista au besoin de tourner la tête pour voir ce qu'il y avait derrière lui. Il savait ce qu'il y avait derrière lui. Et tant qu'il ne se retournait pas, cette situation était totalement indépendante de sa volonté. Il laissa l'autre tendre la main – son épaule effleura la sienne – et faire tomber de son poing le haut de pyjama qu'il s'apprêtait à enfiler, et qui tomba au sol en lui rappelant sa pudeur. Severus sentit sa gorge se nouer.

Avec lenteur, un désir contrôlé, la paume de l'autre survola son torse, et se posa bien à plat sur son ventre. Severus exhala fébrilement. Jamais il n'avait ressenti une décharge pareille dans son corps. Les doigts forts, légèrement recourbés, affirmaient leur prise de possession avec une puissance insensée. Sa volonté n'avait rien à voir dans tout cela. L'autre était tout autour de lui à présent, il avait décidé qu'il le voulait et il le prenait. Sans un mot, il se laissa attirer en arrière, dans les ténèbres de la bibliothèque, et n'essaya même pas de s'échapper.

We ride tonight

Ghost horses

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