Les deux jours qui suivirent furent un calvaire pour Kavanaugh. Il lui semblait être seul au monde au milieu de tous les autres habitants de la cité. Il envisagea même d'aller voir Beckett à l'infirmerie, mais quelque chose le retint, la même chose qui l'avait empêché de parler de ses problèmes à Lorne quand il aurait pu le faire. Il ne voyait pas de toute façon comment le bon docteur aurait pu l'aider. Il avait trouvé lui-même le moyen de calmer son angoisse, par accident, lorsqu'il avait brisé une bouteille en verre dans sa salle de bain. La douleur physique a cette particularité de distraire l'esprit de tout ce qui n'est pas elle, et c'est une particularité qu'il avait continué à exploiter par la suite, jusqu'à ce qu'un jeune militaire lui donne un autre moyen d'oublier les brimades du quotidien. Maintenant qu'il était à nouveau seul, il savait qu'il ne résisterait pas longtemps à cette étrange addiction.
Assis seul à une table dans un coin du réfectoire, il jouait distraitement avec le contenu de son assiette et songeait déjà à ce qui allait suivre plus tard dans la soirée dans son appartement, quand une silhouette se profila au-dessus de lui. Surpris que quelqu'un s'adresse à lui alors qu'il y avait bien assez de place dans le réfectoire, il leva les yeux vers l'intrus et lâcha aussitôt sa fourchette. Ronon Dex, le runner, l'homme envoyé pour le torturer, se tenait devant lui, un plateau bien garni à la main. Il désigna le siège en face de Kavanaugh d'un signe de tête et grommela dans sa barbe.
- Je peux m'asseoir ?
En temps normal, jamais Kavanaugh n'aurait même imaginé dire oui, mais sa situation lui semblait si désespérée qu'il aquiesça en silence. L'homme s'assit face à lui, et sans lui accorder un autre regard, entreprit de dévorer le contenu de son assiette à grands coups de fourchette et avec force bruits de succion et de mastication. Kavanaugh le regardait faire, médusé, songeant que même McKay paraissait civilisé à côté de ce terrifiant spectacle. Ronon ne releva pas la tête avant d'avoir liquidé tout le contenu de son assiette. Il regarda Kavanaugh qui tenait toujours sa fourchette mais n'avait même pas pensé à s'en servir pendant les cinq bonnes minutes qu'avait duré le repas du runner, et s'adressa à lui en lui pointant sa fourchette sur la poitrine dans un geste parfaitement naturel qui paraissait terriblement menaçant venant de lui.
- Vous devriez vraiment goûter, c'est délicieux.
Kavanaugh sentit une étrange sensation le traverser. Un fou rire incontrôlable le prit par surprise, le secouant de longs spasmes tandis qu'il n'arrivait plus à se ravoir. En face, le runner le fixait toujours de son air impénétrable qui aurait sans doute été perplexe s'il avait dû exprimer quelque chose. Kavanaugh repensait à la façon dont il s'était évanoui quand Ronon était venu le trouver pour lui soutirer des informations, et combien il s'était senti humilié et avait eu honte de cet épisode par la suite, s'imaginant, sans doute à raison, les commentaires que ses nombreux ennemis avaient dû faire sur ce sujet. Maintenant qu'il avait vu le runner manger en public, il réalisait que n'importe qui d'autre de censé aurait fait comme lui ! Ce type était terrifiant déjà quand il tenait une fourchette, alors un couteau qui vous était destiné… Kavanaugh imaginait la tête des autres membres de l'expédition, McKay en tête, s'ils avaient dû faire face à ça, et il trouvait qu'il y avait vraiment de quoi rire. Face à lui, Ronon attendait stoïquement la fin de cette crise d'hystérie, habitué comme il commençait à l'être aux réactions parfois étranges des Terriens. Finalement, Kavanaugh se calma un peu, il s'essuya les yeux d'un revers de manche et ajusta ses lunettes. Sa crise de rire n'était pas passée inaperçue, et il nota avec satisfaction que sa présence ne pouvait pas être totalement ignorée des autres. Il fit des yeux le tour du réfectoire, puis, sur un ton détaché, mais en prenant soin de bien articuler afin que toutes les personnes présentes l'entendent, il déclara :
- Ma foi, je prendrais bien un dessert, Ronon, et vous ?
Le runner découvrit ses dents dans un sourire carnassier.
- Avec plaisir, Dr Kavanaugh.
- Je vous en prie, Ronon, vous pouvez m'appeler Calvin.
Ce jour-là, Kavanaugh regagna le labo d'un pas léger, presque joyeux. Toutes ses idées sombres avaient momentanément disparues, et il se dit que pour bien des raisons, il appréciait déjà la compagnie du runner.
