Chapitre 7
L'aveu
« La fuite est un luxe ».
- Il sait.
Juste deux mots. Laconiques. Apparemment vides de signification. Mais pas pour Dumbledore. Ni pour moi qui les prononçais.
- Depuis quand ? insista le vieux directeur.
- L'attaque d'Arthur Weasley.
L'iris clair me transperça, réclamant davantage d'explications. De mauvaise grâce, je les lui fournis :
- Je lui ai dit que Potter avait tout vu.
Un éclair de reproche assombrit le regard bleu. Je baissai les paupières. Mon initiative le mettait en colère, je le voyais distinctement. Pourtant, je n'avais pas eu d'autre choix. Comme lorsque je tuais. Je me devais de conserver mon masque de Mangemort. Ma crédibilité auprès de mon maître.
- Pourquoi ? s'enquit Dumbledore, posément.
Je passai une main lasse sur mon visage cireux. La fatigue et les remords gagnaient du terrain.
- Il avait senti quelque chose. De plus, il réclamait de nouvelles informations. Je n'avais rien d'autre à lui offrir.
Cette fois, ce fut moi qui accusais. A force de jouer les doubles espions, je me retrouvais contraint de dévoiler des renseignements capitaux au Seigneur des Ténèbres pour conserver sa confiance.
- Votre décision était la bonne, Severus, me rassura finalement mon supérieur. Comment Lord Voldemort a-t-il pris la nouvelle ?
Je massai mon bras gauche, machinalement. Un geste pour effacer la peur du nom.
- Pas très bien, au début.
Ce qui était un euphémisme. Les cris de Pettigrow - il se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment - m'emplissaient encore entièrement les tympans.
- Mais vous êtes parvenu à le raisonner, comprit Dumbledore, inexpressif.
J'acquiesçai, étouffant l'indigne fierté que je ressentais.
- Je l'ai… poussé à voir le bon côté des choses. Etant un remarquable Legilimens, le Seigneur des Ténèbres pourrait contrôler l'esprit et la volonté de Harry Potter.
Par-dessous les montures dorées de ses bésicles, Dumbledore se frotta les yeux en soupirant.
- Vous êtes un vil flatteur, Severus.
Il me jetait cela comme un compliment. Il souriait à travers sa barbe immaculée.
- Le Seigneur des Ténèbres aime qu'on encense ses dons.
Le directeur planta son œil céruléen dans le noir de ma pupille. Il murmura :
- Et les vôtres sont multiples. Je veux que vous appreniez l'Occlumencie à Harry.
Tout mon être se tendit devant cette proposition absurde.
- Non.
- Oh, s'étonna doucement Dumbledore, comme s'il trouvait mon refus parfaitement inutile. Voyez-vous, Severus, ce n'était pas une proposition.
- Je vous demande pardon ? balbutiai-je, confus.
- Je pense que nous pouvons considérer cela comme un ordre.
- Vous… m'ordonnez ?
J'étais stupéfait. Mon animosité envers tous les Potter - existants ou ayant existés - lui serait-elle passée au-dessus de la tête ? Les cours de Potions Magiques suffisaient amplement au démantèlement méticuleux de la maîtrise de mes nerfs.
- Nul autre professeur ne surpasse vos capacités, Severus. Harry ne pourrait espérer meilleur enseignant, d'autant plus que vous faites régulièrement face à Lord Voldemort.
- Il n'a aucune confiance en moi, opposai-je, revêche, à l'avalanche de faux éloges. Vous êtes le mieux placé pour lui apprendre les subtilités de l'Occlumencie.
Le visage devant moi se figea, implacable. Je touchais une corde sensible : le vieil homme essayait de s'éloigner de Potter depuis la mort de Cédric Diggory et cette distance lui en coûtait.
- J'ai confiance en vous, Severus, assena-t-il.
Je déglutis, conscient de ce que cette déclaration signifiait. Refuser équivalait à semer le doute puisque je ne voulais guère fournir au Survivant les armes nécessaire pour combattre le Seigneur des Ténèbres.
Je me relevai, me dirigeant vers la porte du bureau, en colère contre la logique implacable du vieux directeur. Il me retint au moment où je quittais la pièce circulaire :
- Je vous laisse le soin de prévenir Harry avant la fin des vacances de Noël. Il se trouve au square Grimmaurd.
- Bien, sifflai-je, aigri par la situation imposée.
- Ma Pensine est à votre disposition, Severus.
Je ne répliquai rien à cette offre, claquant la porte avec le minimum de sang-froid que je détenais encore.
Devrais-je avouer à mon maître les leçons particulières que je dispenserais à son ennemi ?
Je pris une inspiration profonde, avant d'entrer dans le hall du quartier général de l'Ordre du Phénix. Venir dans la maison de Black, alors qu'il n'y avait ni réunion ni Dumbledore, ne me satisfaisait pas vraiment. J'avais repoussé l'échéance jusqu'au dernier jour des vacances, espérant presque que le vieux directeur change d'avis et se propose lui-même. Peine perdue, bien sûr.
- Oh, bonjour, professeur Rogue, s'étonna Molly, lorsque je pénétrai dans la cuisine qu'elle occupait comme s'il s'agissait d'une forteresse.
- Madame Weasley, marmonnai-je. Harry Potter est-il ici ? J'aimerais m'entretenir avec lui. Et je n'ai pas beaucoup de temps, ajoutai-je en la voyant ouvrir la bouche, sans doute pour réclamer des précisions.
Elle acquiesça énergiquement et se précipita dans les escaliers, hurlant à plein poumons pour extraire le sale marmot de sa cachette quelconque. En attendant, je m'installai à la table et j'eus l'immense honneur de passer ce délicieux moment avec Sirius Black, venu flairer ce qui se passait chez lui. Mal élevé, le clébard renifla et fit crisser les quatre pieds de la chaise sur le sol. Je me raidis, refusant d'entrer dans son jeu. Il ne faisait cela que dans le but de m'irriter.
- Qu'est-ce que tu fous ici, Rogue ? grogna-t-il.
Je tournai lentement la tête vers lui, méprisant.
- Ordre de Dumbledore, renseignai-je en lançant une lettre devant lui.
- Et tu dois voir Harry ? Pourquoi Dumbledore n'est-il pas venu à ta place ?
Je haussai les épaules, me refusant à lui répondre. Je me détournai, tentant d'occulter sa présence indésirable dans la pièce.
- Heu…
Le bruit caractéristique qui s'échappait de l'esprit vif du Survivant.
- Asseyez-vous, Potter.
- Tu sais, intervint bruyamment le cabot crasseux, en regardant le plafond, j'aimerais bien que tu évites de donner des ordres quand tu es ici. C'est ma maison, je te le rappelle.
Je rougis furieusement. Autant de colère que d'humiliation. Comment osait-il me parler sur ce ton devant l'un de mes élèves ? Néanmoins, j'eus la satisfaction de voir que le gamin obéissait.
- J'étais censé vous voir seul, Potter. Mais Black…
- Je suis son parrain, argumenta-t-il fortement, sans doute de peur qu'on ne l'entende pas à l'autre bout de la demeure poussiéreuse.
- Je suis venu ici sur ordre de Dumbledore, murmurai-je, la voix étouffée par la rage. Mais reste donc avec nous Black, je sais que tu aimes bien… participer.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? gronda l'animagus, cette fois en me regardant droit dans les yeux.
- Tout simplement que tu dois te sentir… disons frustré de ne rien pouvoir faire d'utile pour l'Ordre.
C'était délectable de voir ses joues devenir écarlates. Je pivotai vers Potter, certain de ma victoire :
- Le directeur m'a chargé de vous dire, Potter, qu'il souhaite vous voir prendre des cours d'Occlumencie dès le début de ce trimestre.
- Des cours de quoi ?
Et dire qu'il vivait dix mois sur l'année à Poudlard ! Ses connaissances en Magie se résumaient à bien peu de choses.
- D'Occlumencie, Potter. La défense magique de l'esprit contre les tentatives de pénétration extérieure. Une branche obscure de la Magie mais très utile.
Je pouvais lire facilement l'inquiétude dans le regard de l'étudiant. Lui apprendre à canaliser ses émotions ne serait pas aisé, étant donné sa propension à se laisser submerger par elles.
- Et pourquoi faut-il que j'étudie l'Occlu… chose ?
- Parce que le directeur pense que c'est une bonne idée, dis-je, doucereux. Vous aurez des cours privés une fois par semaine mais vous n'en parlerez à personne, surtout pas à Dolorès Ombrage. Compris ?
Il ne manquerait plus que ce vieux crapaud apprenne que j'enseignais une matière illicite au champion de Dumbledore. Cette fois, un avertissement concernant mes années de Mangemort ne suffirait pas. Malgré la bonne volonté dont je faisais preuve envers elle, je serais renvoyé. Et même peut-être jeté à Azkaban.
- Oui, promit Potter. Et qui me donnera ces cours ?
Pathétique. Il ne comprenait donc pas que si je m'étais déplacé jusqu'ici, c'était pour une raison plus importante que celle de transmettre un message de Dumbledore ?
- Moi.
Le Gryffondor se tourna vers son parrain, en quête d'un réconfort.
- Et pourquoi Dumbledore ne pourrait-il pas donner lui-même ces cours à Harry ? demanda-t-il, agressif. Pourquoi faut-il que ce soit toi ?
- Sans doute parce que c'est un privilège du directeur de déléguer à ses collaborateurs les tâches les moins plaisantes, ironisai-je. Je peux t'assurer que je ne l'ai pas supplié de me confier ce travail.
Je me levai, conscient de blesser un peu plus l'orgueil mal placé du Survivant qui me fusillait derrière ses lunettes rondes.
- Je vous attends lundi soir à six heures, Potter. Dans mon bureau. Si quelqu'un vous pose la question, vous répondrez que vous prenez des leçons de rattrapage en potions. Quiconque vous aura vu à l'un de mes cours ne saurait nier que vous en avez grand besoin.
Je m'avançai à grandes enjambées vers la sortie, pressé de quitter cette atmosphère de haine pure à mon égard. Dans moins d'une heure, je devrais rejoindre le Seigneur des Ténèbres pour mon rapport, avant mon retour à Poudlard.
- Attends un peu ! s'écria Black.
- Je suis assez pressé, Black. Contrairement à toi, je ne dispose pas de loisirs illimités.
- Dans ce cas, je viendrai droit au fait.
Il se redressa et, instinctivement, je serrai ma baguette magique, dans le fond de ma poche. Je ne me fiais pas à lui.
- Si j'apprends que tu te sers de ces cours d'Occlumencie pour faire passer un mauvais moment à Harry, tu auras affaire à moi.
- Comme c'est touchant, ricanai-je. Mais tu as sûrement remarqué que Potter ressemble beaucoup à son père ?
- En effet.
- Dans ce cas, tu sais déjà qu'il est si arrogant que toute critique rebondit sur lui sans l'atteindre, déclarai-je, le ton velouté.
Je ne m'attendais pas à une réaction aussi vive de la part de Black qui s'approcha, la baguette tirée en signe de défi. Je dégageai rapidement la mienne. Il ne me battrait pas en duel : j'avais des années d'expérience en plus que lui, évadé d'Azkaban depuis peu.
- Je t'ai prévenu, Servilus. Peu m'importe que Dumbledore pense que tu t'es repenti, moi, je sais très bien ce qu'il en est…
- Dans ce cas, pourquoi ne pas le lui dire ? ironisai-je. A moins que tu aies peur qu'il ne prenne pas très au sérieux les conseils d'un homme qui s'est caché pendant six mois dans la maison de sa mère ?
- Dis-moi donc comment va Lucius Malefoy, ces temps-ci ? Il doit être ravi que son petit caniche travaille à Poudlard, non ?
Le coup ne m'atteignit même pas.
- En parlant de chien, sais-tu que Lucius Malefoy t'a reconnu la dernière fois que tu as risqué une petite promenade au-dehors ? Très habile, Black, de te montrer sur un quai de gare où tu ne risquais rien…
J'attendis quelques secondes avant d'assener le reste :
- Ca t'a donné une excuse en acier trempé pour ne plus avoir à quitter ta petite cachette à l'avenir, n'est-ce pas ?
Black leva sa baguette. Il était si prévisible. Et alors qu'il perdait toute retenue, un grand calme coula le long de ma nuque. Je ne craignais rien de lui. Potter, en preux Gryffondor, se jeta entre nous deux.
- NON ! hurla-t-il. Sirius, arrête !
- Tu me traites de lâche ?
C'était si facile.
- Je pense que c'est ça, en effet.
Il se serait jeté sur moi, se battant comme un vulgaire Moldu, avec les poings, s'il en avait eu la possibilité.
L'arrivée en fanfare d'Arthur Weasley et le reste de sa tribu me dégrisa et Black parut revenir à la raison. Avant de sortir, je précisai :
- Lundi soir, six heures, Potter.
