L'ombre de Dol Guldur
Chapitre 8 : Organisation et brin de folie
L'aube éveilla les trois elfes qui somnolaient sous les arbres, et Elrohir fut le premier debout pour forcer Legolas à rester allongé. Celui-ci s'énerva de nouveau, mais il dut bien vite se résigner et Elrohir put bientôt relâcher sa prise sans craindre qu'il ne roule sur le côté pour s'enfuir. Elladan le rejoignit et s'agenouilla pour retirer le bandage de fortune de Legolas qu'il partit rincer dans la rivière. Elrohir insistait pour que Legolas mange plus de lembas que la malheureuse bouchée qu'il avait lui-même avalée, et Elladan revint bientôt avec le tissu propre.
Elrohir replaça le bandage correctement, en serrant bien fort.
- Ah ! Arrête, tu me fais mal !
- Je sais.
Legolas étouffa un grognement, mais n'ajouta rien.
- Voilà, il fallait bien que je serre, sinon ça ne tiendra jamais et le sang va recommencer à couler. Je ne suis pas sûr que tu aie très envie de te sentir poisseux et collant jusqu'au prochain ruisseau…
- Humpf…
Elrohir sourit. Legolas finissait toujours par avouer ses torts, mais cela prenait parfois pas mal de temps ; il ne l'avait pas contredit, et cesserait de ronchonner.
Il se releva, tendit la main à Legolas qui la prit et se leva à son tour.
- Bien, fit Elladan, je suis remonté cette nuit vers le gué pour récupérer nos armes. Tout y est, donc il ne doit pas passer beaucoup de monde ici !
- Y a t'il souvent du monde dans une grande forêt, Elladan ? fit narquoisement son frère.
Elladan ne répondit pas et tendit ses armes à son frère, puis à Legolas. Ils les prirent avec soulagement, car mêmes ces courtes dagues et ces poignards pouvaient jouer un bien grand rôle dans une bataille, sans compter la valeur sentimentale que chacun leur attribuait.
Legolas serra les lacets des protections de cuir qui entouraient ses avants-bras, puis glissa un fin poignard dans celle de gauche : petite arme de réserve qui était parfois bien utile !
- Bien, allons-y !
- Vers où ? fit Elrohir en roulant des yeux.
- Je ne sais pas… Elladan, qu'est-ce que tu proposes ?
- Mhhh… puisque nous avons descendu la rivière depuis le gué, Imladris est au Nord-Est de nous.
- Bon. Allons donc au Nord-Est !
Et commença une longue marche sous les arbres. Les elfes, bien qu'inquiets quant à leur position, ne purent s'empêcher d'apprécier le calme qui régnait dans la forêt. Ils ne virent nulle trace d'orc ni de quoi que ce soit d'autre. La nuit vint peu à peu et il fallut bientôt s'arrêter, car Legolas, bien que prétendant ne pas souffrir, avait diminué la cadence de ses pas en espérant que les jumeaux ne remarqueraient rien. Peine perdue. Ils durent le convaincre de s'arrêter pour la nuit, et prétextèrent devoir eux aussi se reposer. Si Legolas admettait mal de ralentir les autres, il ne pouvait oublier qu'eux aussi étaient blessés ! Ils firent donc halte sous les arbres, faute de clairière, et Elladan rassembla quelques branches pour allumer un feu.
- Fais quand même attention à ne pas faire flamber toute la forêt !
- Prends-moi pour un imbécile…
Legolas était assis sur le sol, adossé contre un arbre. Il soupira, croisa les bras contre la poitrine, resta quelques secondes dans cette position, puis remonta aussi ses genoux. Les jumeaux ne perdaient que peu d'occasions de se chamailler. Si ces disputes agrémentaient leur promenade forcée, il était fatigué et se sentait étourdi par les sons qui l'environnaient et la lumière vive du feu. Il posa une main à terre et se laissa glisser sur le côté, surveillé par Elrohir, puis ferma les paupières pour se soustraire à ces sombres yeux qui le fixaient. Sa tête roula à terre. Il ne savait pas s'il était en train de s'endormir ou de s'évanouir à nouveau, mais il accueillit avec soulagement les ténèbres silencieuses et lourdes qui se glissèrent dans ses pensées.
Elladan abandonna le feu et murmura :
- Je vais couper de quoi nous faire des arcs et quelques flèches. J'ai repéré quelques arbres qui devraient faire l'affaire pour le moment. Je reviens vite. Ne t'endors pas…
Disant ces derniers mots, il passa doucement une main sur le visage de son frère. Il continua :
- Ne t'inquiète pas. Nous ne somme pas loin d'Imladris, nous ne risquons rien.
Elrohir frissonna. L'automne était déjà bien avancé. Il promena son regard autour de lui, puis ses yeux se posèrent à nouveau sur le visage d'Elladan :
- Il va faire très froid cette nuit. Et puis, il y a des orcs.
- Nous sommes armés.
- … de deux poignards chacun. Tu sais très bien que nous ne survivrons pas longtemps à une attaque.
- Je vais donc fabriquer des arcs. Reste ici avec Legolas.
Elladan passa les bras autour des épaules de son frère et l'étreignit. Elrohir tremblait légèrement. Il chuchota dans son oreille :
- Je sifflerai en cas de problème. Je te le promets, si j'ai le moindre ennui, je siffle.
Il se recula et sourit. Elrohir paraissait un peu plus rassuré, mais toujours pas tranquille. L'anxiété se lisait dans le regard qu'il posait sur son frère. Ils dirent en même temps :
- Fais attention.
Ils se sourirent, et Elladan disparut en quelques pas dans l'ombre des arbres.
Elrohir s'approcha du feu, et s'assit en tailleur à côté de Legolas. Il se prit à contempler son visage. Ses pommettes et son menton étaient tuméfiés, mais il ne paraissait pas avoir subi de choc trop grave à la tête. Ce qui l'inquiétait le plus était sa blessure à l'abdomen : elle n'était pas assez profonde pour être mortelle, mais affaiblissait grandement Legolas. L'eau glacée de la rivière n'avait rien arrangé.
Il bailla à s'en décrocher la mâchoire et souffla sur une mèche qui lui chatouillait la joue. La chaleur du feu rougissait son visage, mais il frissonnait encore et attrapa les pans de sa cape qu'il resserra autour de ses épaules.
Lorsqu'Elladan revint, la nuit était complètement tombée et les étoiles apparaissaient une à une. Il tenait dans ses bras une assez grande quantité de branche, des fines et des moyennes, qu'il déposa à côté de son frère. Il s'assit, et sans un mot pour ne pas réveiller Legolas, ils se mirent tous deux à tailler des flèches. Elles étaient grossières et relativement imprécises, mais c'était mieux que de n'avoir que des poignards.
- Va te reposer, dit soudain Elladan. Je vais continuer encore un peu, puis je te réveillerai. On attendra l'aube pour partir.
Elrohir bailla de nouveau, et obéit sans discuter. A peine fut-il couché à côté de Legolas que son regard se fit distant, perdu dans le ciel d'encre moucheté d'argent. Elladan confectionna encore une vingtaine de flèches, ce qui lui prit deux bonnes heures, puis commença à bailler. Il s'étira, et se tourna pour regarder les deux jeunes elfes étendus non loin. Elrohir paraissait calme, mais Legolas avait les yeux fermés. Elladan se leva, marcha sans bruit vers lui, et s'accroupit pour le regarder. Sa respiration était un peu trop rapide, ses mains étaient un peu plus froide que d'habitude, son visage paraissait crispé. Elladan ôta la petite sacoche de cuir qu'il portait en bandoulière, et fit tomber dans sa main les quelques feuilles et racines qui y restaient encore. Il en fit rapidement l'inventaire, en sélectionna quelques-unes, et après un dernier regard à Legolas, se redressa pour s'approcher du feu.
Il déposa les plantes sur une pierre, et se mit en quête d'un morceau de bois qu'il avait repéré un peu plus tôt. Après quelques minutes de recherche autour du feu, Elladan trouva un morceau de branche brisée, assez épais, et fait de bois tendre. La pointe de son poignard s'y enfonçait sans mal. Il se rassit près du feu et se mit en devoir de tailler un bol, ou du moins un objet s'en rapprochant et pouvant servir de récipient ; il y parvint en quelques coups de lame bien placés. Il écrasa les herbes dans sa main, puis les déposa dans son bol de fortune avant d'y ajouter quelques gouttes du miruvor qu'il lui restait encore. Il emplit ensuite le bol à l'eau d'un ruisseau proche, et le déposa près des branches chaudes. Il se rassit en soupirant, puis bailla de nouveau, surveillant d'un œil le mélange qui chauffait. L'autre oeil s'était fermé tout seul. Celui qui fixait le bol ne tarda pas à l'imiter. Elladan s'endormit là, assis près du feu, sans même s'allonger…
Un mouvement brusque lui fit soudain ouvrir les yeux, et son cœur fit un bond.
- Hé, réveille-toi, tu as laissé cramer ta potion !
Elrohir se jeta à genoux près du feu et saisit le bol brûlant entre deux doigts en faisant la grimace.
- Bon, ce n'est pas catastrophique… Tu aurais pu tomber dans le feu en t'endormant…
Elladan resta regarder son frère avec un air ahuri.
- Heu… désolé…
- De quoi ? Tu m'as laissé dormir plus longtemps que prévu, je ne vais pas m'en plaindre ! Mais va te coucher maintenant, je m'occupe de faire boire ça à Legolas.
Elladan ne prit même pas la peine de s'éloigner du feu : il s'allongea sur le dos, et se rendormit en écoutant la respiration de son frère tout contre lui qui remuait le liquide verdâtre.
Lorsqu'il s'éveilla, le feu crépitait toujours joyeusement devant lui. Il faisait encore nuit noire. Elladan se redressa sur ses coudes et promena un regard circulaire autour de lui. Legolas était couché dans la même position depuis qu'il s'était endormi, le bol était posé à côté de sa tête. Elrohir était debout à quelques mètres de lui, l'arc à la main. Il se retourna :
- Tu peux dormir encore, tu es resté longtemps éveillé tout à l'heure.
Elladan esquissa un sourire, et s'éloigna du feu, qui commençait à lui brûler le visage. Il se recoucha près de Legolas et ferma les yeux dès qu'Elrohir eut disparu de son champ de vision.
Le calme de la nuit tranquillisait l'elfe. Un hibou émit un hululement paisible non loin de lui. Elrohir resserra sa cape autour de ses épaules. Cette nuit était calme. Froide, mais calme. Il jeta un regard circulaire autour de lui. Derrière l'arbre auquel il était adossé, Elladan se reposait à la manière des elfes, la tête au sol mais les yeux dans les étoiles qui apparaissaient loin au-dessus des frondaisons des arbres de la forêt. Legolas avait toujours les yeux fermés, et remuait de temps à autre.
Un éclat lumineux devant lui attira son attention : il referma les doigts sur son poignard, par pure précaution. Il ne sentait aucune menace, et Elladan l'aurait prévenu si quoi que ce fût l'avait alerté.
Il fit quelques pas en avant, puis s'arrêta. Une respiration à peine perceptible. Encore un éclat lumineux.
- Qui êtes-vous ? Sortez de l'ombre ! Je ne vous veux aucun mal.
La respiration se fit légèrement plus saccadée, mais une silhouette se redressa et s'avança dans la lumière du feu. Elrohir resta là, les yeux ronds.
Une jeune fille elfe se tenait devant lui, vêtue de chausses et d'une tunique sombres, de bottes et d'une cape. Ses cheveux disparaissaient derrière ses épaules, et ses yeux restèrent fixés dans ceux d'Elladan. Elle avait peur.
- Pardonnez-moi, mademoiselle, je ne voulais pas vous effrayer, se reprit Elrohir au bout de quelques instants.
La jeune fille lui fit un petit sourire. Ses yeux brillèrent un peu plus lorsqu'elle détailla le visage d'Elrohir. Il était beau. Mais elle avait peur.
Il restait fasciné par ses yeux. Ils étaient verts et des étoiles d'or apparaissaient dans son iris au gré de la danse des flammes.
- Euh... voulez-vous restez quelques instant avec nous ? Mon frère et mon ami dorment... si vous voulez rester, je vous les présenterai...
Elrohir ne savait comment réagir. L'elfe paraissait être plus jeune que lui. Il lui avait fait peur en montrant son poignard, et il le savait, mais la fille était si jolie qu'il ne savait plus que dire et restait la regarder en silence. Elle paraissait toujours inquiète, et n'avait encore rien dit. Elle fit soudain une grimace, et porta la main à son épaule. Elrohir avança vers elle, pensant, à juste titre, qu'elle était blessée, mais elle parut soudain affolée et bondit en arrière, puis se retourna et disparut en un instant dans l'ombre des arbres.
Elrohir resta là un instant, les bras ballants, puis se mit à courir derrière elle. Il la voyait à peine dans la nuit obscure des taillis, mais il continuait malgré tout à faire des tours et des détours, il ne voulait pas la perdre de vue. Il déboucha très vite sur la berge de la rivière et s'arrêta net. De l'autre côté, la jeune fille était assise sur ses talons et le regardait fixement, essoufflée.
- Attendez ! S'il-vous plaît, quel est votre nom ?
La fille secoua la tête, fit une grimace et se mit soudain à pleurer. Elle était très silencieuse, et Elrohir ne savait que faire. Il ne pouvait plonger dans la rivière pour la rejoindre. Mais elle, elle l'avait bien fait, n'est-ce pas ? Alors pourquoi lui n'y arriverait-il pas ?
Il se remit à courir et prit son élan. La fille ouvrit de grands yeux, et se redressa d'un bond :
- Non ! Ne saute pas !
Mais Elrohir n'avait pas sauté.
Ses yeux qu'il avait fermé pour plonger se rouvrirent, et le visage inquiet de son frère était penché sur lui :
- Elrohir ! Elrohir, réponds-moi ! Elrohir !
Il reprenait peu à peu ses esprits, mais tout était confus. Son frère le tenait dans ses bras, il était à demi allongé et sa tête reposait dans le creux du bras d'Elladan.
- Elrohir ! Ca va ?
Mais il ne parvenait pas à parler. Il ne comprenait plus. La jeune fille ? Où était-elle ?
- Qu'est-ce qui t'a pris ?
- Qu… quoi ?
Le regard d'Elladan se fit plus inquiet encore.
- Tu ne te souviens pas de ce que tu viens de faire ?
- Euh... Il y avait… une fille… très jeune…
Elladan fronça les sourcils :
- Il n'y avait personne, Elrohir.
- Si ! … Si… je te jure ! Il y avait une fille ! Une elfe !
- Tu es sûr ?
- Oui ! Elle était là ! Et… et elle pleurait !
- Pourquoi pleurait-elle ?
Elladan se montrait très patient, bien qu'il commençât à croire que son frère délirait.
- Je… elle avait mal… à l'épaule ! Oui, c'est ça ! Elle avait mal à l'épaule...
- Blessée ?
- Je ne sais pas… sans doute, oui…
Elrohir avait du mal à parler, il se sentait très fatigué et inquiet pour cette étrange jeune fille qui disparaissait ainsi, comme au gré du vent.
- Allez, viens, petit frère, on retourne au camp.
Elladan le souleva sans peine, et se dirigea vers l'endroit qu'il avait quitté quelques minutes plus tôt.
