CHAPITRE 8

Désormais le mauvais temps avait prit ses marques à Beaufort et la Caroline du Nord oscillait entre vents violent, pluies voire la neige. Le soleil avait déserté ce secteur le refroidissant pour quelques mois et laissant sa marque sur les champs, les forêts ressemblant à des squelettes de bois mort, même les jardins immenses des grandes propriétés semblaient dépourvus d'un quelconque ordre et esthétisme. La maison était pourvue de nombreuses cheminées, remplies par Peter de bûches de bonne taille. Niel enfermé dans son bureau (il y passait la plupart de ses journées pour y réfléchir ou lire) soupira en regardant le paysage mélancolique. Bientôt il prendrait la route pour Chicago avec Candy mais il devait être sûr qu'une fois là-bas elle ne tenterait pas de lui échapper. Il la connaissait parfaitement bien depuis dix ans, et il savait qu'elle n'avait pas perdu l'espoir de s'évader, bien au contraire. Il enfonça ses mains dans son pantalon épais, tout droit venu d'une facture de luxe anglaise alors que la pluie qui s'était interrompue que depuis deux heures ne fasse à nouveau son apparition. Candy était une tête de mule mais si adorable qu'il se fichait complètement qu'elle lui résiste, bien au contraire, ça l'amusait, voire augmentait son excitation, son désir qu'il avait d'elle et il se le disait presque tous les jours d'ailleurs, elle lui évitait l'ennui. Parfois même il s'interrogeait sur sa vie passée, totalement oisive, à ne se préoccuper que de son image, celle qui tenait tellement à cœur à sa mère et à sa sœur. Comment avait-il pu passer tant d'années à ne s'intéresser qu'à lui-même ? Devant la fenêtre et le jardin presque monochrome du, aspect du au climat, il ferma les yeux tout en soupirant. Il était mélancolique, son humeur reflétait le temps exécrable de la région.

L'image. C'était le problème majeure de sa mère. De toute la famille André qui tenait par-dessus tout à paraître bons chrétiens, parfaitement éduqués, soucieux que les médias parlent des membres avec éloges et respect. Bref la peur du scandale les cloisonnait dans une prison artificielle. Niel venait d'en prendre conscience que récemment. C'était cette peur sur laquelle ils avaient joué sa sœur et lui pour nuire à Candy et la Grand'tante Elroy avait été des plus facile à berner, étant une phobique de tout ce qui n'était pas « politiquement correct », dans les clous. Il sourit en pensant que Candy et son caractère rebelle leur avait grandement facilité la tâche. Il repensa au séisme qu'il avait provoqué lorsqu'il avait avoué son amour pour cette orpheline qui avait en plus le mauvais goût de travailler ! Et de se ficher royalement des conventions « Tant pis pour eux, je l'aime et je l'épouserais et elle m'aimera même si je dois la tenir emprisonnée ici ou ailleurs pendant des années, elle oubliera avec le temps le mal que je lui ai fait ! ». L'image d'une Candy se bagarrant avec lui alors qu'elle était trempée par le seau d'eau froide, puis plus tard au Collège Royal de St-Paul et ce picotement désagréable qu'il avait ignoré concernant ce bellâtre de Terrence GrandChester, il leva les yeux au ciel, qu'il avait été idiot ! Elle était aux antipodes de sa propre éducation et c'est ça qu'il aimait ! Sa spontanéité et sa liberté faisaient partis d'elle. Elle était juste, franche, honnête, et ne savait pas mentir. Lui Niel n'avait aucun souvenir d'une quelconque situation où Candy aurait pu mentir, il doutait même que se fusse dans ses capacités. Ce qui pouvait être une force car elle avait de nombreux amis, mais aussi une grande faiblesse dans son univers qui n'avait pas beaucoup de différence d'avec celui des Piranhas.

« Quand elle m'aura avoué qu'elle m'aime – ce qui n'est qu'une affaire de temps – je la protègerais, quitte à tendre un piège à ma chère sœur, je montrerai son vrai visage à la Grand'Tante Elroy ... elle constatera que celle qu'elle met sur un piédestal n'a aucunement sa place» son visage se tordit tandis qu'au fond de ses yeux apparaissait une infaillible détermination. Il décida de se plonger dans les deux, trois courriers que lui et l'Oncle William avaient échangés. « Il sait que je ne suis pas tout blanc envers sa fille, mais il faut à tout prix qu'il reste mon allié si ma sœur et ma mère se mettent à vouloir nous nuire, il aura un poids considérable ... peut-être même que la Grand'tante pourra être mise out, cette vieille peau complètement incapable à la tête de la famille a été une erreur ... ». Il l'imagina devant lui et son visage se ferma. Il disait clairement que personne n'avait intérêt à se mettre en travers de sa route.

Candy était plus détendue depuis qu'elle savait qu'elle allait revoir ses amis, et surtout son sauveur de toujours, l'Oncle William mais une étrange mélancolie l'enveloppait à l'idée que seraient aussi présentes madame Legan, sa fille et la Grand'tante. Une étrange boule naissait puis disparaissait. « Je m'en fiche, bientôt ce ne sera plus ma famille, je vais demander à Albert de retirer son adoption ... je ne veux plus faire en partie ». C'était toujours à ce moment dans ses pensées que s'effectuait un retour dans les souvenirs plus que désagréables dont Niel faisait parti. Niel et son air supérieur, Niel qui se croyait tout permis à cause de sa position sociale, Niel ricanant et se moquant de ses origines ne manquant pas une occasion de la rabaisser ... Niel et ses amis infâmes au Collège Royal de St-Paul ... mais Niel étrangement magnétique, sensuel, qui faisait papillonner ses entrailles ... C'était totalement incompréhensible. Ces troubles étaient apparus de manière flagrante lorsqu'il posait son regard sur elle, lorsqu'il l'avait déchu de son statut d'invitée. Elle aurait dû alors le haïr, le frapper, mais paradoxalement le sentir tout puissant, son arrogance, sa façon qu'il avait de la diriger, oui tout cela de façon complètement inconcevable et irréaliste, lui plaisait ! Mais surtout il pouvait aussi être vulnérable et montrer un certain visage, (ce visage là, celui qu'il lui avait dévoilé lors de son escapade alors Catherine Redwood était encore dans les murs) l'avait touché. Il avait été sincère et pour la première fois elle avait prit conscience qu'à son tour elle était « presque » ou « complètement » tombée amoureuse. « Je suis complètement folle ... je devrais continuer à le détester après tout ... après tout le mal qu'il m'a fait ! Lui et sa famille ! Alors pourquoi quand il me regarde je me sens perdre tous mes moyens, pourquoi ? Pourquoi mon corps aspire à ... on dirait ... à ce qu'il me touche ? Je ne tourne pas rond, ça doit être le fait d'être dans une sorte de huis-clos avec lui, et les domestiques ... il faut que je me sauve de là, que je tourne la page et ensuite tout ira pour le mieux ». Elle se mit à espérer tel l'apnéiste qui fait sa remontée et qui espère l'air libre, le départ à Lakewood et se libérer de ses griffes.

Rose Parkson se sentait heureuse de vivre. John se montrait un charmant jeune homme malgré son accent canadien auquel elle ne parvenait pas à s'habituer mais qui commençait à montrer des signes de fatigue ou d'adaptation à la vie de Los Angeles. Son existence était devenue agréable à présent, la solitude ne l'accompagnait plus de son lever à son coucher. Du côté de Patty ça allait mieux aussi. Alistair commençait à se faire oublier et Patty acceptait assez volontiers de sortir avec Candy et son nouvel ami. Ainsi les fins de semaine se déroulaient dans les pubs, les soirées dansantes, le cinéma qui commençait ses timides débuts en noir et blanc. John proposait souvent de payer mais Candy tenait à assumer sa part montrant une part d'elle féministe avant l'heure quant à Patty elle aussi tenait à régler ses notes.

Un soir où il faisait plutôt chaud en ce début Aout 1919, un vent soufflait doucement entre les arbres, les rafraîchissant agréablement. La nuit venait d'abaisser son rideau lorsque John raccompagna Candy à son immeuble non sans dissimuler une sorte de moue réprobatrice. Il lâcha un soupir devant le pallier. Candy lui sourit.

- Oui je sais, mais je trouverais mieux plus tard, pour l'instant je mets de l'argent de côté ...

- Candy si tu as besoin d'argent tu peux me le demander !

Elle regarda un point imaginaire derrière le mur d'où se tenait John.

- Non John, elle souffla tout en le gratifiant d'un sourire nimbé d'une sorte de mélancolie. Non, je ne veux dépendre de personne. Elle contracta son menton et ses yeux volontaires lui donnèrent un air des plus têtus.

- Je le sais ... mais ici ... tu peux trouver mieux !

- Ce n'est pas si invivable. A ce moment il y eut des éclats de vois d'un couple au-dessus à l'accent africain bien marqué. Bon ok, des fois il y a du mouvement ... John lui se caressait sa barbe mal taillé, songeur. Ses lunettes dissimulaient en partie ses yeux qu'il avait de la même couleur étrange que Niel « Non pas encore Niel ... pense à autre chose ! » se morigéna Candy tout en prenant congé. Elle repensa à John et à ses lunettes, ses yeux, ses mimiques et bizarrement c'était Niel qu'elle voyait en lui comme en superposition. « Tu divagues ma vieille, jamais Niel ne se conduirait si galamment et en plus Niel n'a pas cet accent Canadien ou dont je ne sais d'où ... MAIS c'est vrai qu'il fait la même taille, que des fois il a des airs ... » elle se mit en colère contre elle-même « MAIS finiras-tu par l'oublier ? ».

Elle se rassura complètement lorsqu'elle vit que John et Patty s'entendaient bien, il lui donna même quelques conseils pour son apparence et étrangement elle se mit à suivre sentencieusement ses conseils. Ainsi le papillon sortait lentement mais sûrement de sa chrysalide. Patty changea de lunettes, laissa pousser ses cheveux noirs et épais (que Candy lui enviait pour sa facilité de brossage) et changea sa garde-robe. Le fait majeur fut que pour tromper son ennui elle chercha aussi à travailler et contre toute attente sa grand-mère l'y encouragea.

- Tu vas enfin sortir de ta mélancolie !

- Je ne suis pas mélancolique grand-mère !

- Tu commences juste à sortir de ... enfin tu commences à oublier Alistair Cornwell, qui était certes un charmant jeune homme mais Patty tu sais que tu m'as fait peur pendant un moment ! La dame âgée lui jeta un coup d'œil alors qu'avec sa domestique elles s'occupaient du repas à venir. Patty pinça les lèvres en songeant que ce n'était pas sa place d'être à la cuisine. Elle se tût en constatant que cela lui faisait du bien de se dégourdir les articulations et surtout de se rendre utile.

« Se rendre utile, voilà ce qu'il me faut ! ». Patty finit par trouver un poste de secrétaire dans une association pour sans-abris. Elle avait toujours été assidue au cours d'orthographe ce qui lui avait servie ! En plus elle pouvait connaître beaucoup de monde et aider au développement médiatique. Elle devient joyeuse, épanouie, et Candy en fut heureuse pour elle.

« Que de chemin parcouru en quelques mois » pensa Candy tout en savourant son premier jour de repos d'une longue semaine. Sa décision de tout quitter, de partir de zéro, d'oublier à jamais la famille André (quelle bouffée d'oxygène cela avait été !). Elle revoyait Albert apposer sa signature sur le fameux formulaire retirant son nom de son acte d'adoption. Ce jour-là avait été une délivrance. « Si tu as besoin Candy ... j'exige que tu m'appelles, et tiens (il lui avait tendu une liasse de billets de 500 dollars), pour ton installation ... tu n'oublieras pas de me mettre au courant, d'accord ? ». Candy avait tenu sa promesse et l'avait informé semaine après semaine de sa nouvelle installation, de sa nouvelle vie qui prenait tout doucement forme. Sa dernière lettre concernait sa rencontre d'avec John. Elle ignorait qu'Albert avait souri lorsqu'il en était arrivé à cette partie du courrier. Elle y détaillait son inimitable accent Canadien, son physique, et surtout un comportement en tout point idéal et respectueux. Il se fichait complètement qu'elle travaille (bien au contraire), de sa vie passée (elle ne s'était pas étalée sur son histoire personnelle) et il avait rencontré sa grande amie Patty.

Niel avait enfin trouvé la solution pour obliger Candy à lui obéir et surtout lui ôter toute envie d'évasion, il lui dégotterait un chaperon sur-mesure et Margareth Sullivan serait parfaite pour ce rôle. Jamais il n'avait entendu cette femme prononcer plus d'une dizaine de phrases en une journée, elle était d'une fiabilité parfaite, totalement dévouée depuis que ses parents l'avaient engagée. Niel ne connaissait pas son passé comme à peu près tous les domestiques de la maison et Margareth n'avait pas fait exception à la règle. A présent il convenait de rassurer l'Oncle William sur la bonne santé, le bon moral, de sa protégée même s'il restait encore six jours avant les retrouvailles. Il tapotât une feuille et tira la sonnette. Candy se présenta quelques minutes plus tard.

Il lui fit signe d'entrer non sans laisser son regard la détailler de haut en bas. Elle se sentit se glacer des pieds à la tête tandis que le regard de Niel la brûlait là où il se promenait, sans compter que ses entrailles se mirent à lui envoyer des picotements désagréables.

- Monsieur désire ? (Le ton était las et suintait une certaine irritation). Elle se tenait relativement éloignée du bureau. Comme si un cercle protecteur l'empêchait de pénétrer plus près.

Il se pencha sur son bureau, devant lui trônait une lettre.

- « Monsieur » désire que tu mettes un mot à ton « Oncle ». Il lui jeta un coup d'œil, avant de poursuivre « pour le rassurer sur ton état de santé et – nouveau coup d'œil – ton moral et comme quoi je ne t'ai pas maltraité ».

- QU ... Comment l'Oncle William ... son enthousiasme retomba comme un soufflet. Suspicieuse elle enchaîna : et pourquoi devrais-je mentir ?

- Je te l'ai dit il y a quelques mois déjà ... il sait que tu es ici, soupira t-il, son visage montrait un certain amusement. Je veux le rassurer et ça ne va te prendre que deux secondes.

Candy eut comme la sensation d'être dans un manège à grande vitesse. Niel lui était loin de ses sensations extrêmes et restait imperturbable.

- Je ne voudrais pas d'ennuis avec les Cadors de la famille vois-tu (sourire calculateur qui ajouta un petit pincement au malaise de Candy) alors j'ai anticipé, brillamment je dois dire, et quand l'idée de te conduire ici, bon certes sans te le dire, m'est venue, je l'ai informé et je l'ai assuré bien sûr que je t'aimais. Il lâcha un soupir, son menton se contracta. Vois-tu je sais quand il faut être honnête et surtout avec qui il le faut. Et ça a payé, il m'a fait confiance. « Lui oui, mais pour ce qui te concerne il le faudra, sinon ... ». Elle se sentit flageoler, ses jambes avaient des difficultés à rester stables. « Il me ment, c'est un menteur né, oui je me souviens qu'il me l'a dit, mais déjà là je ne l'ai pas cru. Jamais Albert ne pourrait lui faire confiance, ni à lui ni aux vautours de sa famille, il me tend à nouveau un piège mais là je ne tomberais pas dedans ! ».

- Tu mens finit-elle par lui souffler, presque inaudible ... déjà la première fois que tu me l'as dit je ne t'ai pas cru mais là je suis sûre que ... elle claqua sa langue contre ses dents, c'est encore un piège et cette lettre ne partira jamais pour mon Oncle. Tu me fais croire encore à un de tes mensonges. La colère montait en elle comme l'Etna sur le point d'exploser. Elle était devenue toute rouge, ses yeux lançaient des éclairs furieux. Elle parvint à contenir son bouillonnement intérieur mais son visage virait dangereusement au cramoisi. Niel lui conservait un calme Olympien.

- Crois-ce que tu veux murmura Niel. Il la fixa d'un regard qui la désarma. Pas que le regard, son attitude juvénile le rendit vulnérable mais elle savait que cette apparence était un leurre. Niel n'était pas vulnérable, il maîtrisait la situation. Elle se sentit soudain comme un pion sur un échiquier qu'on bouge selon le meilleur choix. Comment reprendre la main ? « En me soustrayant à son pouvoir, en réussissant à m'évader ». La voix de Niel la ramena dans la réalité. Il avait repris son air intransigeant et implacable. « ... En attendant je veux que tu écrives un mot comme quoi tu te portes à merveille et que ton séjour est ... comme un rêve ... enfin tu brodes, c'est un truc de fille ça ... tu devrais savoir le faire ». Il lui envoya son sourire le plus railleur.

En réponse elle le toisa. « Il croit vraiment que je vais lui obéir ! Mais il rêve là ! ».

- Allons, minauda Niel qui sentait bien sa réticence. Réfléchis un peu, si cette lettre ne tombe jamais dans les mains de l'Oncle William et bien tu n'auras rien perdu, et si elle y tombe et bien ... tu l'auras rassuré ! Alors ? Il lui tendit le papier. OBEIS ... le ton désormais était nettement moins diplomate et il montrait des signes d'agacement très perceptibles.

- Et si je refuse, je risque quoi ?

Il n'eut qu'à la regarder pour qu'elle comprenne que définitivement la page diplomatique était tournée. Elle savait d'expérience qu'il avait des ressources pour lui faire entendre raison.

Candy pinça les lèvres et prit le stylo, Niel lui céda sa place. Son regard navigua sur ses couettes puis sa nuque, son dos, tandis qu'elle écrivait d'une belle calligraphie ronde et parfaite. Elle jaugea de l'ensemble et parue satisfaite.

- Voilà. Tu es content ?

- Montre fit-il en tendant la main. Elle lui remit la lettre.

Candy mentionnait qu'elle se portait à merveille mais n'avait pu s'empêcher de laisser suinter une certaine colère à l'égard de son Oncle sur le fait qu'il avait autorisé que Niel mette son plan à exécution. Niel dissimula un rictus amusé. Il hocha la tête, satisfait.

- Bien. Tu peux retourner à tes occupations. Candy se leva et passa devant lui, hâtive de quitter cet espace. Juste ... ce qui la stoppa net. Juste ... je me lasse de ta coiffure et je souhaiterais que tu attaches tes cheveux autrement, ou d'ailleurs que tu ne les attaches pas.

- Betty veut que nos cheveux soient attachés par rapport aux tâches en cuisine. Son visage s'était empourpré.

- Betty ne commande pas ici, c'est moi. J'exige que tu changes ta coiffure. On dirait une enfant, et je sais (il se fit plus tendre soudain) que tu n'en es plus une. Elle ne parvenait pas à se détacher de son visage, son corps tout entier était comme envoûté, s'il l'attirait à lui et l'embrassait (dans le meilleur des cas) elle savait qu'elle serait incapable de lui résister. Elle eut soudain un sursaut. Comment pouvait-il oser la traiter de la sorte ! Qu'il fasse d'elle une domestique soit ! Elle en avait l'habitude mais de là à juger sa façon de se coiffer et de s'habiller ... quel mufle !

Niel la scrutait, indifférent à toutes les émotions qu'il voyait défiler en elle. Car certaines auraient pu passer pour des petits personnages furieux enfermés dans une structure faite de chair et d'os, en vie grâce au sang qui coulait à l'intérieur. Une alarme l'avertit qu'elle allait très certainement tenter un geste agressif. Il s'y prépara et se jura d'y répondre le plus efficacement qui soit. Au lieu de cela, elle parvient à se calmer et à répliquer :

« - Je ne vois pas en quoi ma coiffure offusque monsieur. « Reste calme ... ne t'agace pas ... souffle ... ». Jusqu'à présent Môôôôôssieur avait l'air de l'apprécier.

- Je m'en lasse vois-tu. Elle ne fait pas « femme » or puisque nous sommes invités pour les fêtes de fin d'années je souhaiterais que tu véhicules une image de jeune fille du monde, coquette et classe. Le genre de fille qui peut m'accompagner pour la journée et plus si affinité, tu vois ce que je veux dire ? Il lui lança un dernier regard, une dernière flèche ? Il ajouta l'air grave : Celle-ci ne l'est pas, point à la ligne. »

Candy quitta la pièce mais ne put s'empêcher de lâcher un tonitruant : QU'IL M'AGACE CELUI-LA ! Niel pouffa et faillit la rappeler pour la sermonner mais décida que ça se paierait plus tard.

Lorsque Candy réapparut elle lui avait obéi. Ses boucles blondes étaient toutes ramenées en arrière, rassemblées par un nœud unique. Son visage ainsi dégagé faisait d'elle une nouvelle jeune femme. Niel sourit, l'air satisfait.

Les jours approchaient pour le périple qui les conduirait à Chicago. Candy avait appris qu'ils y resteraient deux semaines et elle eut du mal à cacher son anxiété de devoir supporter les Legan pendant une si longue période !

Deux jours avant le départ Niel exigea de voir sa garde-robe. Pas grand chose ce qui était pratique pour les bagages. Il hocha la tête, concentré. « Hum ... je l'emmènerais faire les boutiques à notre arrivée ».

- Et bien ?

- J'étofferais ta garde-robe à notre arrivée à Chicago. Il posa son regard sur sa gorge nue.

- Je n'ai pas besoin d'affaires ! Il ne répondit pas, mais elle pouvait sentir qu'il appréciait moyennement d'être sans cesse contrecarré dans ses décisions.

- Ce n'est pas toi qui décides ce dont tu as besoin désormais, avait-il répliqué du tac au tac.

- Et pour Margareth ?

- Elle n'est pas ma fiancé, suis-je clair ?

- Moi non plus je ne le suis pas fit-elle mordante.

- Allons ... ne sort pas tes griffes tout de suite, chuchota Niel et soudain sans crier gare l'attira à lui et lui fit sentir sa force.

- Lâche-moi !

- Pourquoi t'obéirais-je ? Se faisant il la plaqua encore plus contre lui. Qu'il était loin le temps ou d'une chiquenaude elle pouvait l'envoyer contre une porte ! Elle pouvait sentir ses muscles ce qui la conforta dans l'idée qu'elle ne pouvait plus se défendre comme par le passé.

- Je ne te cèderais jamais ! Ses lèvres tremblaient et avaient l'air de deux fruits rouge très tentant. Niel parvint à se contrôler en partie, il plongea sa tête dans son cou.

- Plus tu me résistes, plus je te désires Candy ... et un jour je finirais par perdre mon contrôle ... il déglutit tout en sentant chaque centimètre de sa peau.

- NIEL !

Son cœur battait à tout rompre. Elle avait du mal à respirer puis soudain la prison céda. Elle ferma les yeux tout en s'appuyant contre l'armoire, reprenant ses esprits. Lorsqu'elle les rouvrit, Niel avait disparu.

L'idée de partir avec Margareth n'enchantait guère Candy qui n'avait jamais réussi à communiquer avec cette femme très peu expansive. Qui était-elle ? Question qu'elle avait posée à presque tous ces collègues mais personne ne savait vraiment. Margareth était un mystère. Son visage était austère et cette caractéristique physique était renforcée par une chevelure épaisse et brune. Ses yeux étaient d'un marron foncé, des petites lèvres minces, un menton fin. Elle était plus grande que les autres femmes domestique de la maison.

Le silence avait depuis sa naissance été le plus fiable des compagnons pour cette femme avare en paroles. Margareth était née un matin glacial un 5 janvier 1874 en Ecosse. Son père était un pasteur des plus rigide quand à sa mère, elle avait appris qu'il valait mieux s'effacer pour être libre dans son esprit. Margareth avait donc compris très tôt l'importance de ravaler ses paroles et de sélectionner que celles qui étaient indispensables. Elève studieuse elle avait trouvé un emploi de secrétaire dans l'usine locale et se retrouva vite mariée. Elle n'aimait pas spécialement l'homme qu'elle avait épousé mais il était de bon ton de ne pas rester célibataire lorsqu'on a une vingtaine d'années. Son époux était une petite frappe et un alcoolique notoire qui ne supportait pas la frustration, d'où qu'elle vienne, reportant ses propres fautes sur Margareth. Bientôt celle-ci ne le supporta pas. Demander de l'aide à ses parents ? Valait mieux ne pas y songer ! Son père était un misogyne patenté et lui dirait que ce qu'il lui arrive elle l'avait bien cherché et que Dieu était la solution à son problème. Alors elle décida qu'elle résoudrait son problème toute seule et la situation se présenta un matin de 1895 alors qu'ivre comme à son habitude il leva la main sur elle, elle esquiva le coup et de toutes ses forces, répliqua avec le tisonnier qui le coucha et le mit dans le coma pendant plusieurs mois. Le cœur battant elle avait fait ses bagages et était partie sans se donner la peine de prévenir quiconque de son entourage. De toute façon ça lui était égal, personne ne comptait pour elle.

La police l'avait rattrapée, jugée, et mise en prison. Elle y passa cinq années et ne sympathisa avec aucune autre. Son mari avait demandé le divorce qui lui fut accordé sans aucune difficulté. Plus rien désormais ne la rattachait à son pays natal et en 1900, un matin de septembre elle embarqua en direction de l'Amérique. Son chemin croisa celui de Monsieur Legan qui était en recherche d'une troisième domestique pour son domaine. Margareth convient et elle fut gardée. Niel et Elisa la craignait de part son silence et son air de marâtre. Elle n'avait pas à forcer ce trait de caractère, n'aimant pas non plus les enfants et ceux-là ne lui inspiraient qu'antipathie. C'était cette année seulement, lorsque le fils du Patron s'était ramené avec cette fille qu'elle avait constaté un changement. Elle avait donc baissé un peu sa garde et avait observé celle qui en était à l'origine. Candy à ses yeux était la bonté même, un esprit éprit de justice et d'honnêteté et elle s'était contenue pour ne pas lui dire que si elle continuait à être ainsi elle courrait à sa perte. Niel Legan avait changé donc, elle avait perçu ce changement lorsqu'il était devenu soudainement poli envers tous les domestiques, même elle. Comme à son habitude elle avait daigné faire un petit signe de tête qui n'avait pas surprit autrement Niel, qui n'avait jamais pu échanger de phrases complètes (parlait-elle d'ailleurs ?) avec cette femme étrange (qu'autrefois lui et sa sœur avaient affublée du qualificatif « de sorcière »). Et puis il y avait eu la perspective du voyage à Chicago et très étrangement Niel lui avait ordonné de les accompagner. Surprise elle n'avait pu s'empêcher de lâcher :

« Pourquoi ? ».

- Parce que je sais que je peux avoir confiance en vous.

- ...

- Je vous demande de surveiller Candy. Je sais qu'elle va chercher à s'enfuir. Margareth, debout, bras croisé et le visage fermé, fixait de ses yeux froids le jeune homme. « Etrange l'effet qu'elle a sur moi, elle ... elle est la seule à m'intimider à ce point ! ». Margareth ?

Margareth avait hoché la tête et tourné les talons.

- Attendez Margareth mais ... pour une fois j'aimerais (balayage de mains gracieux) ... avoir votre avis.

- Mon avis sur ?

- Euh ... et bien sur ... sur le fait que je vous demande de surveiller Candy ! Soupir tandis que l'ombre de la mélancolie s'invitait sur le visage sans défaut de Niel. Il ne vous a pas échappé – je suis sûr que cela ne vous a pas échappé – que j'ai ... (raclement de gorge) des sentiments et ... il se mordit la lèvre, mais que Candy pour le moment est assez avare pour ce qui concerne la réciprocité.

- Hochement de tête.

- Soupir. Margareth ? J'ai tort ou non ?

- Je ne sais pas.

- Hum ... développez ? Le pouvez-vous ?

- Si elle ne vous aime pas vous devriez chercher quelqu'un d'autre. Le ton imitait à la perfection le papier de verre.

- Je ne le peux pas, et je vous promets que j'ai essayé !

- ...

- C'est Candy que je veux. Il fixa cette femme droite comme un « i », attitude et expression neutre, dont les pensées étaient toujours indéchiffrables. Bref ... merci Margareth, donc nous partirons dans cinq jours. Votre mission sera de ne pas la lâcher d'une semelle. Il ne remarqua pas que les maxillaires de Margareth se contractaient une fraction de seconde. Je peux compter sur vous ?

- Hochement de tête.

- Ok.

Bientôt le départ. Candy n'eut pas à subir Niel car il quitta la villa, laissant sa captive aux mains des domestiques. Contre toute attente cette disparition ne l'enchanta pas du tout ! Bien au contraire ! Qu'était-il donc parti mijoter ? Que préparait-il ? Partir avec cette femme des plus antipathique n'était pas suffisant ? Et surtout une imperceptible jalousie s'invita contre laquelle elle lutta. Vainement. Au-delà de sa volonté, la fenêtre l'attirait comme la lumière sur une nuée d'éphémères et elle guettait Niel à bord de sa rutilante voiture. Elle ne daigna revenir que le jour du 23 décembre au petit matin. Son cœur sauta de joie mais sa raison elle n'était pas à la fête. Candy ne pouvait refreiner l'envie de savoir, et ne pouvait s'empêcher de se poser « la » question : Où était-il passé ?

S'éclaircir les idées, voilà ce dont il avait besoin. Il était pleinement conscient que si elle s'échappait il lui faudrait trouver un plan B, pour la retrouver. Parce qu'il était hors de question qu'un autre garçon que lui parvienne à ses fins. Rien qu'à cette idée il avait en lui comme des envies de meurtre. Alors à force de ruminer il avait prit la voiture et s'était rendu à une centaine kilomètres de la ville, pour changer d'air avait-il dit à Betty alors qu'elle préparait le dîner.

Il arriva dans une grosse ville, se loua une chambre dans un hôtel confortable, et arpenta les rues relativement désertes à deux jours du réveillon de Noël. Il resta songeur devant les vitrines chamarrées de vert, de rouge, et de guirlandes. L'ambiance générale l'indifférait, à peu près tout d'ailleurs l'indifférait. Ses pas le conduisirent devant une bijouterie à l'enseigne sobre mais classe, portant un nom de luxe français. Les bagues exposées encore aux yeux des « futurs » clients étaient d'un montant indécent. Cela n'effraya pas le moins du monde Niel qui s'apprêtait à y entrer lorsqu'il songea que Candy n'était pas sensible à ce genre d'attentions. Il soupira et continua sa route. Un bar d'allure assez chic pour lui l'accueillit. Niel veilla à rester sobre ce qui lui fut facile car il n'aimait pas trop perdre le contrôle de ces moyens. Il but un verre d'un vin français, d'un cru classé et s'enferma dans ses pensées. Pourquoi était-il parti ? Pour ne plus voir la femme qui monopolisait toutes ses pensées sous ses yeux, s'accommodant de toutes les situations, ne s'agaçant peu (alors qu'il avait régulièrement tenté de la pousser hors d'elle-même) ou pas du tout ! « Pourquoi ? » me direz-vous ? Pour qu'elle craque et que dans un accès de colère elle lâche son amour qu'elle avait pour lui ! Mais rien de ce qu'il avait projeté n'était arrivé. Rien. Elle était comme hermétique à son charme qui rendait folle la plupart des filles bien nées (chères aux femmes de la famille Legan/André) mais qui lui, ne l'affolait nullement. Il en avait d'ailleurs un rejet inconscient. Elles étaient toutes si fades ! Si ... soumises ! Il but une gorgée du breuvage pourpre, qui balança une douce vague tannisée dans sa gorge. Il lui fallait une fille avec du caractère, une qui pourrait clairement s'opposer à sa sœur et à sa mère. « Quand s'était-il dit que ces deux femmes étaient des chipies déjà ? ». Il les avait eu en horreur quand derrière une somptueuse colonne du salon de la Résidence André il avait surprit une conversation entre sa mère et sa sœur. Pour changer elles complotaient sur Candy et envisageaient de lui faire quitter Chicago et à nouveau de lui faire perdre son emploi. Il avait alors révéler qu'il l'aimait devant l'air ébahi de sa sœur (outrée) et de sa mère (affolée, atterrée). Il avait été fier de lui ce jour-là. Ensuite il y avait eu le plan de forcer Candy à l'épouser. Raté. Elle s'était enfuie et avait retrouvé l'Oncle William puis la maison de Pony pour se ressourcer. « Quel idiot j'ai été ! » tandis que son reflet se déformait à la surface du rubis en phase liquide. Il quitta l'établissement relativement tard. Il songea à poursuivre sa soirée dans un lieu plus éloigné de son standing habituel mais renonça.

Le sommeil s'amusa alors à jouer au jeu du chat et de la souris. Il rêva d'une Candy et lui partis en vadrouille dans sa voiture (étrangement cabossée et en ruine !) tels des Bonny and Clyde ... « Tiens c'est une idée ! C'est romantique ... pourquoi pas ? » Se dit-il alors qu'il se mettait en mode présentable pour l'hôtelier. Il paya sa nuit et un voiturier lui conduisit sa voiture jusqu'à l'entrée. Il souriait encore alors qu'il prenait la voiture pour s'échapper dans l'arrière pays, tranquille, et seul pour rassembler ses idées. La journée passa et Niel en arriva à la conclusion qu'il fallait laisser faire. Margareth serait le meilleur des gardiens pour surveiller sa « prisonnière », Candy ne pourrait pas s'échapper et – dans ses rêves les plus fous – extrapola – que l'amour allait s'inviter le soir du réveillon. « A condition que je fasse très attention à Elisa et à ma mère, elles ne manqueront pas de lui envoyer deux, trois piques à son attention ! Si elles font ça, elles le regretteront ! » . Il avait reprit la voiture, avait roulé deux bonnes heures, et était de retour au bercail.