8.

Le soir tombait.

Derrière son comptoir, Tom commençait à se sentir nerveux. Marie n'était pas venue comme elle le lui avait promis. Il n'arrêtait pas de se répéter qu'elle allait arriver d'une minute à l'autre, mais quelque chose, au fond de lui, s'était aussi mis à lui dire qu'il ferait sans doute mieux d'arrêter d'y croire.

Depuis la fin de l'après-midi, il n'avait pas cessé de faire des allers-retours du fond du bar aux fenêtres, il était même sorti à plusieurs reprises sur le trottoir, juste pour regarder un moment à l'extérieur. Comme dans les films, il avait cru qu'au moment où il se retournerait pour rentrer, elle serait là, devant lui. Qu'il ne l'aurait simplement pas vue arriver.

Il s'inquiétait un peu, également. Il avait déjà trop eu l'occasion de voir tous ses petits bonheurs réduits à néant d'un seul coup, absurdement, et alors qu'il s'y attendait le moins.

A deux rues de là, Marie était assise sur un banc. Elle était passée devant ce parc sur son trajet de retour, et elle avait décidé de s'y poser, un peu, pour réfléchir. Quand elle en avait eu fini avec ses rendez-vous, elle avait tout d'abord commencé à se dépêcher : Tom lui avait proposé de le rejoindre si naturellement !... et elle en avait très envie, ne serait-ce que pour être sûre que tout ce qui s'était passé la veille et durant la matinée était bien réel. Pour le voir sous un jour différent, peut-être aussi. Il serait presque bon qu'elle réalise à quel point elle s'était trompée à son sujet. Elle avait hâte, même d'une déception ! Au moins, elle serait délivrée de cette espèce d'espérance qui lui avait collé à la peau tout l'après-midi. Et puis, au fur et à mesure, elle avait ralenti sa marche, elle s'était mise à douter. Est-ce qu'il ne valait tout bonnement pas mieux renoncer ? L'éviter, rentrer chez elle, et oublier toute cette histoire idiote ?

Assise sur ce banc de métal vert, elle observait quelques vieilles feuilles de l'automne passé qui achevaient de pourrir sur le sol, et là-haut, au-dessus de sa tête, les nouveaux bourgeons prêts à éclore sur les branches des arbres qui se balançaient dans l'air humide. Elle faisait rouler de petits cailloux sous ses pieds. Il allait bientôt faire nuit. Il fallait qu'elle se décide. Elle n'aimait pas l'idée qu'on puisse la considérer comme une menteuse. Ce n'était pas elle, pas du tout. Elle n'était pas malhonnête. Mais, parfois, se montrer sous un mauvais jour, pouvait être préférable. Dans la mesure où cela évitait des ennuis à tout le monde, surtout.

Elle se mit debout. Elle allait rentrer chez elle. En courant. Elle avait envie de courir, de se sentir légère, de se débarrasser de ce poids qui l'oppressait. Mais quel chemin prendre ? Il lui faudrait faire un plus grand détour, ou passer devant le bar. Avec l'obscurité, on ne la remarquerait pas, c'était sans problème, surtout si elle allait vite. Voilà. C'était bien comme ça. Sans plus tergiverser, elle s'élança donc.

Elle n'avait pas encore tourné à l'angle de la rue que Tom surgit devant elle. Il portait son tablier de service.

« Oh… Tom ! Salut ! Mais… qu'est-ce que tu fais là ? Tu ne travailles pas ?

_ Rien de spécial… Je me dégourdis les jambes.

_ Ah bon ?

_ Oui. Non. Je commençais à m'inquiéter.

_ Hein ? Mais pourquoi ça ? »

Il sourit.

« Pour rien. Je suis un peu stressé en ce moment. 'Pas grave, ça passera. Tu es là, maintenant. C'est bien. Viens, je t'offre un soda. »

Marie se demandait si trouver une excuse à présent ne serait pas encore plus stupide que tout, mais la main de Tom se posa sur son épaule.

« Faut que j'y retourne quand même…

_ Bien sûr. »

Quand ils pénétrèrent dans le bar, Marie s'aperçut que le patron lui jetait un drôle de coup d'œil. Tom la conduisit vers le comptoir et lui présenta une chaise qui avait été placée un peu sur le côté.

« Voilà. C'est ta place.

_ Vraiment ? J'ai ma place attitrée ?

_ Maintenant oui. »

Tom sourit à nouveau. Il était parfaitement détendu à présent. Tout allait bien. Il adressa un petit signe au chef pour lui faire comprendre que tout était rentré dans l'ordre et qu'il était désolé de s'être absenté quelques minutes. Celui-ci lui répondit par un haussement de sourcils désabusé.

« Alors ? Un Coca ? »

Marie fit la moue.

« Non. J'ai peur que ça m'empêche de dormir… J'ai besoin d'une bonne nuit de sommeil. Je suis plutôt du genre marmotte, en fait. Même pour ce qui serait de l'hibernation, d'ailleurs ! Enfin, je veux dire que dès qu'il me manque quelques heures, je suis… je ne suis pas… tu vois, pas dans mon assiette.

_ Un déca, plutôt ?

_ Je n'ai pas encore mangé…

_ Bien sûr. Une limonade alors. Avec… un peu de citron dedans. »

Marie dévisagea Tom avec une sorte de surprise, puis elle se mit à sourire.

« Oui, voilà, tu as raison. Ce sera parfait comme ça. »

Elle grimpa sur la chaise. Pendant que Tom préparait son verre, elle prit une profonde inspiration, et souffla. Très, très lentement. Pourquoi ne pas se détendre un peu, après tout ? Très simplement.

« Bonne après-midi ? »

Elle haussa les épaules.

« Ça va. Et toi ?

_ Oh… ça va. Rien de particulier. »

Il revoyait les yeux furieux d'Annie rouler dans leurs orbites, et le ricanement réprobateur de Hal vint bourdonner à ses oreilles comme un insecte importun.

« Tu fais quelque chose, samedi ? »

En entendant la question, Marie se mordit l'intérieur des joues. Comment ? Un rendez-vous, déjà ? Elle espérait que la demande ne serait pas venue. Pas si vite, en tout cas. Elle souleva les sourcils d'un air interrogateur.

« Pas samedi soir, je veux dire, reprit Tom. C'est ma plus grosse soirée, avec le vendredi. Mais samedi dans la journée. Ou dimanche. Mais bon, le dimanche, je suis un peu long à démarrer. Je récupère, tu vois. Moi aussi, j'ai plutôt besoin de bien dormir, d'habitude... »

Il sourit, d'un sourire de petit garçon un peu honteux de ses faiblesses.

« Quoique, là, poursuivit-il aussitôt, je suis plutôt en grande forme ! Alors, si tu préfères dimanche… »

Marie secoua la tête.

« Je ne pourrai pas, dimanche. J'ai un tournoi. Et samedi… il faut que je m'entraîne, alors… »

Tom posa le verre sur le petit carton qu'il avait fait glisser devant Marie.

« Que tu t'entraînes ? Un tournoi ? Eh ben… mais de quoi ? »

Durant quelques secondes, Marie prit un air énigmatique, puis elle se mit à rire.

« Tu n'as pas voulu me croire, ce matin, quand je t'ai dit que j'étais une fille dangereuse. Alors, je ne sais pas si tu mérites vraiment que je t'explique… »

La bouche de Tom s'ouvrit.

« Je t'ai vexée ? »

Marie rit de plus belle.

« Mais complètement ! Je me suis sentie ridicule. Alors que j'étais armée ! J'aurais dû aller chercher… ce que je cache dans le placard de l'entrée. Tu aurais moins fait le malin, ça c'est sûr. »

Elle avait pris un air faussement piqué. Ses yeux noirs étincelaient de malice. Tom était fasciné. Comment des yeux si noirs pouvaient-ils être aussi lumineux ? Il demeura un instant, plongé dans ces ténèbres vibrantes et joyeuses, à se demander si -étrangement- l'obscurité n'était pas juste faite d'une lumière d'une autre nature et si, peut-être, toutes les créatures de la nuit n'étaient pas seulement des êtres qu'on ne savait pas voir comme il l'aurait fallu… Dans cette nuit profonde, l'image de la lune pleine apparut lentement, et s'imposa bientôt. Elle irradiait une énergie si puissante, et magnétique ! Cette sensation envahit alors son esprit, en même temps que l'astre se faisait plus présent, et il s'absorba, malgré lui, dans sa contemplation. Hypnotisé.

« Tom ? »

Marie écarquillait des yeux effarés.

« Désolé, je… je réfléchissais.

_ Eh bien… c'est quelque chose ! J'ai cru que tu avais une attaque. Ou pire : une révélation.

_ Une révélation, répéta-t-il machinalement, une révélation de quoi ? »

Elle but une gorgée de limonade et soupira.

« D'à quel point tu avais risqué ta peau en dormant sur mon canapé », articula-t-elle à voix basse comme si elle confiait un secret.

Puis, devant son manque de réaction, elle ironisa :

« Nous avons perdu le fil, hein ? Bizarre… Tu n'as rien d'un lunatique, pourtant. Ça t'arrive souvent, ces absences ? Je crois que tu es moins en forme que tu ne le penses, en fait.

_ Quoi ?

_ Laisse tomber. »

Elle secoua la tête, but une nouvelle gorgée de limonade, et sourit à nouveau avec sympathie.

« Travailler dans un bar, ce n'est pas de tout repos.

_ Oh, ça va, répliqua Tom, on s'y fait. Il faut juste prendre le rythme. Tu as un tournoi de quoi, dimanche ? »

Les sourcils de Marie se rejoignirent en accent circonflexe. Il lui sabotait tous ses effets. Impossible d'espérer l'intriguer de quelque manière que ce soit.

« Tir à l'arc. »

Tom demeura stupéfait. Finalement, si : il était possible de le surprendre. Quand on ne s'y attendait plus.

« Je suis archer, vois-tu, reprit-elle avec une nonchalance feinte. A mes moments perdus. »

Le regard de Tom s'alluma d'un coup.

« Alors ça !... Ça !... Mais c'est formidable ! »

Marie n'aurait jamais espéré un tel enthousiasme.

« Ah bon, vraiment ?... Tant que ça ?

_ C'est génial ! »

Tom était aux anges. C'était bien la première fois que son hobby provoquait une telle réaction.

« Pour être honnête, je trouve aussi. C'est une des rares choses pour lesquelles je suis douée.

_ Avec les animaux !, renchérit Tom.

_ Avec les animaux, bien sûr, confirma-t-elle avec embarras. Voilà, tu as fait le tour de moi. Il n'y a rien d'autre qui vaille la peine. Pas trop déçu ? »

Tom n'avait pas l'air de se préoccuper le moins du monde de ses sarcasmes. Il avait l'air positivement ravi. Marie se sentit heureuse, soudain. Et stimulée.

« Est-ce que… Est-ce que tu voudrais venir avec moi au club, samedi ? Pour voir à quoi ça ressemble ? Tu connais déjà peut-être… Sans doute.

_ Non, non, je ne connais pas… et oui, avec plaisir ! Je serais ravi que tu me montres comment tu tires.

_ Je te préviens : c'est plutôt dissuasif. Ça, je le sais bien. Enfin, je veux dire… Je prends ça très au sérieux. Je ne devrais pas, sans doute. Je sais que ça peut paraître bizarre et tout…

_ Je comprends très bien. Et c'est très sérieux. C'est normal. Je veux juste voir… je serais très intéressé de te voir à l'œuvre, voilà tout. »

Tom s'éclipsa un instant pour prendre une commande. Tout en sirotant les dernières gorgées -plus citronnées, les meilleures !- de sa limonade, Marie se demanda quand elle avait vu pour la dernière fois quelqu'un manifester autant d'intérêt pour son activité… spéciale. Cela devait faire sacrément longtemps. En vérité, jamais. Jamais de cette façon, en tout cas. Jamais aussi sincèrement ! Elle était heureuse soudain. Pour une fois, quelqu'un semblait s'intéresser réellement à ce qu'elle faisait, non pas juste pour lui être agréable un moment, mais bien pour la pratique du sport elle-même. Dans ce bonheur qu'elle ressentait tout à coup, il y avait autre chose, également, qui augmentait sa joie de manière inattendue. Une sorte de fierté. Tom pourrait-il partager sa façon de voir les choses ? Comprendrait-il le plaisir qu'elle éprouvait… ? La difficulté… le goût de la précision… le moment où, par l'effort de sa propre volonté, et son travail, et son expérience, l'on parvient enfin à abolir le hasard ?

Elle se prit à l'imaginer avec elle, le surlendemain.

Mais il lui faudrait faire attention. Elle en avait déjà découragé, et des plus aguerris ! Il faudrait qu'elle y aille doucement. Qu'elle ne se montre pas trop enthousiaste…

Mais ne l'était-elle pas déjà ?

Marie reposa son verre vide sur le petit carton de forme circulaire aux couleurs d'un célèbre alcool fort posé devant elle. Etrangement, le souvenir de son goût lui revint en bouche et, tandis qu'elle retournait le dessous de verre pour ne plus voir ce qui y était inscrit, elle décida qu'il était grand temps qu'elle avale quelque chose de consistant et qu'elle se mette au lit.

« J'y vais, déclara-t-elle comme Tom revenait son plateau chargé de verres vides.

_ Ah... »

Il était déçu. C'était une évidence.

« J'ai faim, expliqua Marie avec un sourire.

_ Bien sûr. Okay. »

Tom comprenait cela. Il n'y avait aucun problème. Elle le sentait. Mais il y avait aussi cette petite tristesse… cette inquiétude.

« Alors, tu passes chez moi, samedi ?, ajouta-t-elle. Nous irons ensemble, si tu veux… »

Un immense sourire illumina instantanément le visage du jeune homme, découvrant ses dents blanches et fortes. De biens belles dents. Une belle santé, effectivement…

« Génial ! Quand tu veux.

_ Disons… 10 h ? Plutôt 11. On pourra manger là-bas, si tu en as envie, et tu ne seras pas obligé de rester l'après-midi, si tu estimes que tu en as assez eu le matin.

_ Parfait. On verra. »

Tom hochait la tête. Son regard paraissait incroyablement déterminé. Il fit le tour du bar. Pour la raccompagner, vraisemblablement.

« Bonne nuit. A samedi, alors, sourit-il simplement sur le pas de la porte.

_ A samedi. »

Marie enfila la rue d'un pas léger. Elle tourna à l'angle. Une autre rue. Quand elle s'en rendit compte, elle s'était mise à courir. L'air de la nuit lui chatouillait le cou et les oreilles. Il sentait bon. Merveilleusement bon. Marie en aspira une grande bouffée, fraîche et humide. Quand elle posa la main sur la poignée de sa porte, tout poids s'était envolé de sa poitrine, de ses épaules, de son esprit. Et, dans son ventre, juste au creux de son estomac, irradiant dans ses côtes et, plus haut, vers sa gorge, elle comprit qu'il y avait de la joie.

Le samedi, Tom arriva un peu avant 11h. Il n'avait eu aucun mal à se réveiller. Et même plus tôt que prévu ! Il faisait une assez belle journée pour un mois d'avril : quelques nuages, que le soleil parvenait à percer par moments, un air plutôt doux… On sentait que mai n'était plus très loin. Encore quelques jours, et la bataille que l'hiver, à bout de forces, continuait de livrer au printemps s'achèverait pour de bon. Et alors, le moment serait venu de se réjouir !

Marie attendait dans le salon, allongée sur le sol, et fixant le plafond sans le voir. Elle était prête. Depuis plus longtemps qu'elle ne l'aurait voulu. Son Ragim, rangé dans sa housse, était posé sur le canapé. Elle n'avait pas besoin de davantage. Pas aujourd'hui. Ni pour toutes les compétitions auxquelles elle participerait ici, d'ailleurs. Ses deux autres arcs, elle ne les sortirait plus à l'avenir, comme elle se l'était promis. Ou alors, uniquement pour se faire plaisir, et pour elle seule… si jamais l'occasion lui en était donnée.

Le pas de Tom se fit entendre dans l'escalier. Marie bondit sur ses pieds. Elle ne lui laissa pas le temps de frapper.

« Bonjour. Ça va ? La nuit n'a pas été trop courte ?

_ Salut. Non. Impeccable. Je suis monté sans sonner… j'aurais dû, peut-être ? Enfin, la porte était ouverte, en bas, c'est normal ?

_ Mais oui. Elle reste ouverte dans la journée. Le premier qui part le matin la laisse ouverte, je suppose. Et puis quelqu'un décide de la fermer le soir. Tu as vraiment un souci avec les portes, on dirait ?

_ Non. Je me demandais, c'est tout. Tu… tu aurais préféré que je sonne avant de monter ? »

Marie éclata de rire.

« Ça m'est complètement égal !..., gloussa-t-elle en poussant Tom dehors. Allez, hop, on décolle ! »

« Et tu fais ça depuis combien de temps au juste ? »

Les sourcils de Tom étaient tellement remontés qu'ils donnaient l'impression de vouloir quitter son front.

Ce coup-ci, Marie avait mis dans le mille. En plein. Elle n'avait pas pu s'en empêcher.

Elle avait commencé par tirer, un peu mollement, pour ne pas paraître vouloir trop en faire. Elle ne voulait pas lasser Tom trop vite, ou se sentir arrogante. Elle n'avait aucune envie de lui devenir pénible.

Et ce n'était pas pour la frime. Pas du tout. Elle avait testé ses réactions, peu à peu. Sans le dire, elle avait d'abord décidé de viser à la jonction des cercles de couleur. Entre le bleu et le rouge, à 2h. Puis entre le rouge et le jaune, à 9h. Elle n'avait pas manqué ses buts, comme toujours. Elle ne les manquait jamais.

Tom avait regardé, sans mot dire. Mais quelque chose, dans son air, avait donné à Marie le sentiment qu'il attendait mieux. Et puis, il avait hoché la tête.

« C'est bien. »

Marie avait compris que ce n'était pas suffisant. Elle n'aimait pas ce « bien ». Pas dans la bouche de Tom. Alors elle avait décoché une troisième flèche.

Plus que la satisfaction de la voir se planter là où elle avait visé, c'était le sourire de Tom qui la ravissait maintenant. Ce petit sourire en coin, qui ne disait plus « c'est bien », mais « bravo ».

« Environ cinq ans. J'ai commencé toute seule.

_ Tu n'en faisais pas quand tu étais gamine ? »

Elle secoua la tête.

« Non. Je n'ai pas pu. Mes parents… ne s'intéressaient pas à ce genre de choses.

_ C'est dommage. Tu es douée. Au centre en trois flèches ! Et on est vraiment loin, là… »

Marie réfréna l'envie de reculer de plusieurs pas et de tirer une nouvelle flèche en plein centre. Plus tard, peut-être. Si Tom continuait à être aussi motivé.

« Je m'y suis mise quand j'ai commencé à travailler. Je me suis acheté mon premier arc. »

Tom acquiesça. Il semblait réfléchir. En tout cas, il n'était pas du genre à poser trop de questions. Marie appréciait. Elle avait mentionné sa famille, malgré elle, et elle n'aurait pas aimé avoir à s'étendre davantage à ce sujet. Pas aujourd'hui, du moins. Pas maintenant.

« Tu crois que tu pourrais… ? Que tu pourrais arriver à viser aussi bien en mouvement, ou tu as besoin d'une cible statique ? Et de ne pas bouger toi-même ? »

Drôle de question. C'était bien la première fois qu'on la lui posait, celle-là.

« A quoi penses-tu exactement ? On nous donne rarement des cibles à roulettes pour nous entraîner, tu sais…

_ Oui, bien sûr, je veux dire… tu crois que tu saurais chasser avec ton arc ? Qu'il pourrait te servir à ça aussi ? Un animal, par exemple. Tu arriverais à toucher un oiseau ou… un chevreuil ?

_ Un chevreuil ! »

Marie se mit à rire.

« Je ne crois pas que ce soit autorisé, tu sais… Pour ce qui est de trouver de la nourriture, il y a pas mal de supermarchés, dans le coin, et on n'a pas besoin d'y prendre son carquois pour se dégoter un steak. Parfois, ils sautent même tout seuls dans le caddy ! »

Tom, lui, ne semblait pas vouloir plaisanter. Marie reprit :

« Mais… je vois que tu as le sens pratique. Alors, pour répondre à ta question, s'il arrivait un cataclysme qui nous oblige tous à mener une existence plus « sauvage », je crois que, oui, j'arriverais à utiliser mon arc pour tenter de subsister. Et nourrir toute ma petite tribu par la même occasion. Bien sûr. Ça va de soi.

_ Tu crois, ou tu en es sûre ? Une flèche, ce n'est pas ce qui est le plus pratique pour abattre un gros animal, quand même… »

Il avait vraiment l'air de réfléchir sérieusement à la question. Marie attrapa une flèche, et la lui colla sous le nez.

« Tu as une idée des dégâts qu'un projectile pareil peut faire quand il vient se planter dans un œil à deux cents kilomètres heure ? »

Tom considéra l'arme, pinça la pointe entre son pouce et son index.

« Tu saurais viser un œil, alors, tu crois ? Et même en mouvement ? Et… si ta flèche avait une pointe en bois, disons, et pas en métal… parce que, bon, c'est plus simple de tailler des flèches toutes en bois quand on ne peut pas faire autrement, quand même… »

Marie ne savait plus si elle devait vraiment continuer dans son sens ou changer carrément de sujet. L'idée n'était même pas drôle, en plus ! Et pourtant… quelque chose, dans ces conjectures farfelues, commençait à l'amuser un peu.

« Tu saurais tailler des flèches, toi ? »

Tom fit la moue et saisit l'objet.

« Pas aussi jolies que ça, c'est sûr, mais oui, je pense. Je peux les rendre efficaces, si tu me dis comment faire. S'il faut mettre des plumes au bout, et tout… »

Marie soupira.

« Quoiqu'il en soit, nous ne sommes pas prêts d'aller chasser l'élan dans le Grand Nord, alors…

_ J'aimerais bien te voir tenter de tirer sur autre chose, à l'occasion. On pourrait aller se balader en forêt, un jour…

_ Mais… Il est hors de question que je tue des animaux, Tom !

_ D'accord. Mais pour tirer différemment, alors. Sur autre chose. Je pourrais te préparer d'autres types de cibles… Et avec des handicaps.

_ Des handicaps ?

_ Oui, des obstacles, moins de lumière… plein de choses !

_ Non mais tu te rends compte que c'est dangereux ? »

Marie n'avait plus aucune envie de plaisanter à présent. Tom haussa les épaules.

« Il y des endroits, dans les bois, où personne ne va jamais.

_ Parce que tu connais bien les endroits dans les bois où-personne-ne-va-jamais, aussi ? Mais tu es quoi au juste ? Un habitué des jeux de rôles médiévaux grandeur nature ? Le dernier homme sauvage du Pays de Galles ? Un enfant-loup ? »

Les pupilles de Tom vinrent se planter subitement dans les siennes. Il avait l'air surpris.

Marie fit la grimace.

« C'est ça, hein ? Tu es un rôliste ? »

Devant le visage défait de Tom, elle se radoucit.

« Et tu joues quel personnage ? Dunkan, le guerrier des Highlands ? Aethelwulf, le terrible chasseur de chevreuils… ou de trolls ! Angus, le… Tu cherches une partenaire, peut-être ?... J'ai peur de ne pas être très douée pour jouer des rôles, malheureusement, si c'est à ça que tu voulais en venir. »

Tom secoua la tête.

« Non. Je ne joue pas de rôle. Je me demandais, juste… comme ça. Parce que c'est toujours intéressant de savoir ce qu'on est capable de faire, à mon avis. Quand quelqu'un a des aptitudes, il doit se demander comment il pourrait les employer -de manière concrète, je veux dire- quelles sont toutes ses possibilités, il me semble... En tout cas, tu sais faire quelque chose de très utile et de très remarquable, Marie. C'est tout ce à quoi je voulais en venir. »

Tom paraissait si sincère et désolé que Marie se sentit l'obligation de s'excuser.

« Je ne voulais pas… Ne m'en veux pas. C'était juste un peu bizarre. Mais plutôt marrante, l'idée du guerrier des Highlands, au fond… Quoique je n'aie pas l'intention de blesser le moindre lapinou. Et j'aimais bien Aethelwulf le Barbare… »

Tom sourit.

« J'aime bien Aethelwulf aussi. »

Marie haussa les épaules.

« C'était toujours mieux qu'un rôle de… vampire. Ou de loup-garou ! On ne voit plus que ça en ce moment ! »

Elle se mit à rire, mais Tom se raidit.

« Tu n'aimes pas les loups-garous ? »

De toute évidence, il avait retrouvé l'envie de plaisanter. Marie poursuivit :

« Oh, moi, tant que ça a des poils et des oreilles douces, ça me va… »

Tom écarquilla les yeux.

« Je ne crois pas que les loups-garous aient les oreilles douces.

_ Ah, non ? »

Elle se remit à rire, et Tom en fit autant. Mais il y avait un peu de gêne, à présent. Comme une incompréhension fondamentale. Ou une trahison. C'était étrange. Marie espéra que cette sensation passerait bientôt. En tout cas, le moment était certainement venu de changer de sujet.