- Qu'est ce que tu fais ? questionna agressivement Keii-chan en voyant la représentation de son ami dans les mains de son rival. Donne-moi ça !
Mais il était trop tard car Kame avait tout compris et Keii-chan le comprit lorsque, à l'arrivée de Massu, Shige et Tesshi, le chanteur les prit à part pour leur parler.
- Vous pensez être les seuls chevaliers de ce monde ? leur demanda l'idole.
- Ne me dis pas… que vous l'êtes aussi ? fit Shige, incrédule.
- Nous l'étions, répondit Ueda qui avait rejoint son ami en compagnie de Nakamaru.
- Ne vous battez pas trop durement pour le bonheur de votre maitresse, reprit Kame. Nous autres chevaliers sommes tous nés à partir de larmes de désespoir et nous disparaissons avec les larmes de bonheur.
- Disparaitre ? releva Massu.
- Qu'est ce que tu veux dire par là ? questionna Keii-chan, méfiant.
- Lorsque Masaki pleurera de bonheur, vous, les gars, disparaitrez comme si vous n'aviez jamais existé du tout.
La révélation, inattendue, plongea les quatre garçons dans un silence consterné, qui permit au chanteur de reprendre :
- Il y a une seule façon de ne pas disparaitre. C'est de trahir Masaki.
- Alors vous deviendrez humains, comme nous, renchérit Nakamaru.
- Donc maintenant vous n'êtes… plus des chevaliers ? demanda Tesshi, incrédule.
- Bien sûr que non, répondit Ueda.
Il y eut un nouveau blanc, puis Keii-chan interrogea :
-Et qu'est ce qui se passe si nous abandonnons ? Qu'est ce qui arrivera à Masaki ?
- Vous ne le verrez plus jamais.
La conséquence, définitive, consterna encore davantage les chevaliers, qui s'entreregardèrent, sous le choc.
Plus tard dans la soirée, dans une salle inoccupée du lycée, Kame s'entrainait durement à la danse. La sueur collait ses cheveux sur son front et son t-shirt à son torse, le moulant comme une seconde peau. Il était toujours assidu mais ce jour-là, les explications données aux quatre chevaliers d'Aiba avaient fait ressurgir les souvenirs du temps où lui-même était le chevalier favori de Jin. Jin qu'il n'avait pas pu sauver le jour où il s'était jeté du Rainbow Bridge. Tandis qu'il dansait, s'épuisant à la tâche, il revoyait encore et encore le moment où son maître avait sauté ; où il avait manqué le rattraper à une infinité de secondes près ; où il avait hurlé de désespoir en se laissant tomber sur le sol, son cœur de poupée déloyale se brisant dans sa poitrine. Les souvenirs de se moment lui faisaient encore tellement mal, tant d'années après…
La porte s'ouvrit alors brutalement sur Keii-chan qui s'approcha de lui d'un pas décidé.
- Parle-moi, exigea-t-il en regardant l'idole en face. Si nous laissons Masaki, nous ne pourrons plus jamais le voir, c'est ce que tu as dis. Qu'est ce que tu veux dire par là exactement ?
- Essaye donc si tu es si curieux, le provoqua alors K ame. Tu comprendras tout.
- Je ne veux pas entendre ça.
- Pour que la sirène ne se change pas en écume, il n'y a qu'un moyen.
- Arrête de tourner autour du pot et répond ! s'énerva alors Keii-chan en attrapant le chanteur par le col de son t-shirt.
- Soit vous mourrez, soit Masaki meurt. Il n'y a que ces deux possibilités.
L'affreuse nouvelle eut raison de la colère du chevalier, qui lâcha son interlocuteur, la tête basse, avant de s'éloigner.
- Est-ce que tu seras différent de moi ? murmura le chanteur en le regardant s'éloigner. Choisiras-tu la mort ? Non, tu prendras exactement la même décision. La mienne n'était pas mauvaise même si Jin a disparu… parce que personne ne veut mourir, même pas un chevalier.
Mais il tentait de s'auto-persuader, comme il le faisait régulièrement depuis le drame. En témoignait son poing, crispé et tremblant.
Le lendemain matin, lorsqu'Aiba ouvrit la porte de la caravane et appela ses amis, aucun ne répondit et il déduisit donc qu'ils étaient partis au lycée en avance.
En réalité, les quatre garçons n'étaient pas très loin, ils s'étaient réunis à quelques dizaines de mètres derrière la caravane.
- Masaki part seul, nota Massu. Qu'est ce qu'on fait ?
- I don't know… répondit Shige en anglais, avant de reprendre en japonais. Je ne sais vraiment pas du tout.
- Keii-chan, qu'est ce qu'on fait ? demanda Tesshi à leur ami.
Mais le concerné, toujours troublé par les révélations de Kame, s'éloigna sans répondre à la question ni réagir lorsque ses amis l'interpellèrent et ils se hâtèrent donc de le rejoindre. Tesshi, seul, resta sur place car il avait besoin de réfléchir.
De son côté, Masaki était arrivé au lycée et s'était aussitôt rendu compte que ses compagnons ne s'y trouvaient pas. Mais comme il en fallait bien plus pour l'abattre, il décida de commencer son entraînement seul. Après quelques minutes, il avisa la paire d'anneaux en métal dont Keii-chan lui avait dit qu'ils lui seraient utiles et il prit place sur une chaise pour faire sa musculation comme si son ami se trouvait près de lui à le surveiller, tout en ne comprenant même pas lui-même pourquoi il le faisait sans y être obligé.
Mais aucun des garçons ne se rendit au lycée ce jour-là.
Toujours perturbé par ce qu'il avait appris, Massu qui avait été récupérer son skateboard fétiche à la caravane, tentait en vain de s'étourdir de fatigue en enchainant les figures, mais peine perdue, cette histoire ne quittait pas sa tête.
- On dirait que tu es en détresse, fit alors la voix de Ueda arrivé en vélo juste devant lui.
- Qu'est ce que tu en sais ? rétorqua le chevalier en s'asseyant sur le sol du skate park.
- Je sais comment tu te sens, je suis passé par là aussi. Tu as été surpris, ne ?
- Hum… répondit Massu en se relevant finalement, comme s'il ne savait pas quelle attitude adopter pour se sentir bien.
- Tu sais… ce n'est qu'après avoir rencontré ces gars que j'ai compris. C'est tellement cool d'être humain. Tu as envie de savoir ce que ça fait ? Je vais te montrer.
Les deux garçons se mirent alors à s'amuser ensemble, l'un en skate, l'autre en vélo, se suivant, se poursuivant, l'un s'accrochant à l'autre pour avancer plus vite, jusqu'à ce que le chevalier s'immobilise, plus essoufflé qu'il ne l'avait jamais été.
- C'est excitant non ? fit alors Ueda. Ton cœur bat tellement vite que tu dois avoir l'impression qu'il va éclater et tu te sens vivant.
- C'est vrai.
- Tu n'aurais pas envie de te sentir comme ça tout le temps, chaque jour ?
- Ouais… On recommence ?
- Ok.
Tesshi, lui, erra longtemps sans but dans la ville, observant les humains qu'il croisait, avec envie. Passant devant un café doté d'un piano, il décida de se réfugier dans la musique pour tenter d'oublier l'histoire qui le préoccupait et se mit à jouer comme jamais, en essayant de faire le vide dans son esprit sans réellement y parvenir.
Quant à Shige, il trouva refuge dans le lieu auquel il n'aurait jamais pensé : le food-truck de Nishikido, dans lequel il entra pour aider sans demander son avis au concerné.
- Hé toi, qu'est ce que tu fais là ? fit Ryo, stupéfait en entendant la voix ihabituelle répondre à un client.
- Je ne suis pas trop nul, ne ? fit-t-il dans un petit sourire.
- Tu ne peux pas me lâcher ?! Pourquoi tu me suis ?!
Mais il fallait bien servir les clients qui s'impatientaient, alors les deux garçons travaillèrent ensemble jusqu'à la fin de la journée. A la nuit tombée, ne sachant comment lui dire qu'il lui avait été utile, Ryo tendit brusquement une brochette à son aide improvisé, sans même le regarder.
- Je dois prendre ça pour un "merci" ?
- Hum…
- Alors de rien. Faire ces brochettes est amusant et ça m'a permit de ne plus penser à mes problèmes alors… on est quittes.
- C'est pas pour ça que je te la donne, le détrompa Nishikido alrs que son interlocuteur dévorait la nourriture. C'est pour ne pas avoir parlé de ça au lycée.
- Oi, tu m'as pris pour qui ? Je suis pas le genre à répandre des rumeurs. Par contre, j'ai super faim. Tu me passe d'autres brochettes ?
Amusé par l'appétit de son camarade, Ryo lui passa les trois baguettes garnies en souriant.
- Tu sais, tu devrais toujours sourire comme ça, déclara alors Shige. Ca te va beaucoup mieux que ton air renfrogné habituel. Tu es plutôt mignon.
- Hé, tu mange n'importe comment, t'as de la sauce sur la bouche, fit alors remarquer Ryo. Nan, là, reprit-il après avoir noté que son interlocuteur passait sa main au mauvais endroit.
Avant d'avoir eu le temps de dire ouf, il avait déjà tendu le bras pour l'essuyer lui-même, à sa grande confusion. Qui s'accrut lorsque sa mère fit son apparition, prenant très manifestement Shige pour son petit ami.
- Uuuuuun… Deuuuuuux… Troooooois… compta tant bien que mal Masaki en soulevant les poids, en équilibre sur une seule jambe
Il s'immobilisa, essoufflé et inquiet. Il n'avait pas vu ses amis de la journée et ça lui paraissait d'autant plus étrange qu'ils semblaient tous très concernés par cet entrainement à la compétition de danse. Il les avait attendus toute la journée en s'efforçant de se débrouiller seul, mais il devait bien avouer que sans eux, tout le fun de l'exercice s'évanouissait. Il commençait à se dire qu'ils l'avaient peut-être abandonné parce qu'il ne s'entraînait pas assez sérieusement et soupira avant de se remettre à s'exercer à la chorégraphie, sans se douter que, d'un peu plus loin, Keii-chan l'observait avec attention.
Lui aussi avait passé la journée à réfléchir aux révélations de Kame sans réussir à décider de ce qu'il devait faire. Il se souvenait encore du jour où la mère de Masaki lui avait offert Tesshi pour compléter sa collection. Elle les avait chacun nommés par le prénom choisi par son petit garçon, puis lui avait demandé lequel il préférait. L'enfant s'était exclamé "Keii-chan ! C'est Keii-chan que j'aime le plus !" et avait innocemment embrassé sa poupée. Ca avait tellement fait plaisir à son cœur de peluche, il s'était senti tellement heureux. C'était ce jour-là que Keii-chan était irrémédiablement tombé amoureux de son maître.
Laissant celui-ci à sa chorégraphie, il s'esquiva discrètement et aperçut alors Kame qui semblait l'attendre un peu plus loin.
- Quoi ?
- Il y a quelque chose que j'ai oublié de te dire.
- Je ne vois pas ce qui pourrait plus me surprendre que ce que tu m'as déjà annoncé, rétorqua Keii-chan alors que Massu, Tesshi et Shige s'approchaient du duo. De toute façon, j'ai pris ma décision.
- Tu vas rester avec Masaki, c'est ça ? Quitte à en mourir ? devina le chanteur. Et eux ? demanda-t-il en désignant du menton les trois autres chevaliers.
- Keii-chan, l'interpella Shige.
- Nous aussi on a décidé, déclara Massu.
- On veut devenir humains, termina Tesshi.
La déclaration fit rire Kame, qui tourna de nouveau la tête vers son interlocuteur.
- Qu'est ce que tu vas faire ? Si même juste l'un de vous abandonne Masaki… il mourra. Parce que les chevaliers sont une seule entité divisée, donc les actions des uns impactent forcément les autres.
La bombe lâchée, le chanteur s'éloigna en ricanant, laissant ses rivaux seuls. Laissant Keii-chan seul face à la volonté commune de ses compagnons.
- Vous allez vraiment laisser Masaki ?
- Nous voulons vraiment devenir humains, répondit Shige sans toutefois oser le regarder en face.
- J'ai décidé de rester à ses côtés quoi qu'il arrive. J'espère que vous ferez comme moi.
- Pourquoi on mourrait parce que tu as décidé de ne pas vivre ? demanda alors Tesshi.
- C'est vrai, renchérit Massu. Il y a des choses que nous voulons faire dans ce monde. On ne peut pas mourir.
- Alors c'est Masaki qui mourra. Ca ne vous fait rien ? demanda Keii-chan en désespoir de cause.
- Tous les humains meurent un jour ou l'autre, rétorqua Tesshi.
- Quoi ? Tu peux répéter ? fit Keii-chan qui sentait la colère monter de plus en plus bien qu'il soit encore calme.
- De toute façon, Masaki mourra un jour.
Incapable de supporter ce trait d'égoïsme doublé de cruauté, Keii-chan frappa alors son ami et ils se mirent tous à se battre, chacun certain du bien fondé de sa cause.
