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I put a smile upon your face...


POV SHERLOCK

Bruissement de papier, pellicule de sueur fine, luisante. Une odeur poussiéreuse teinte l'atmosphère de confettis cotonneux et lumineux. Devant moi, un carton mangé par une croûte d'eau séchée et verdâtre. J'y enfonce ma main, m'emparant d'un classeur rouge abîmé, plein à craquer, prêt à déverser son contenu à la moindre inattention.

« On devrait faire descendre l'ascenseur. Avez-vous une autre caisse ? » S'informe John, relevant la tête, son visage teinté de son sempiternel air de surprise animal.

Comme un chat tournant vivement la tête, son corps transpirant un étonnement continu.

Je ne réponds pas. Le couloir est vide, éclairé par les flammes rougeoyantes du soleil couchant. Des ronronnements mécaniques s'élèvent par endroits, des murmures effritent les isolations pour chatouiller nos tympans. La porte de mon bureau est ouverte, son ombre léchant la moquette du corridor, son contenu géométrique débordant abondamment des limites indiquées par le pas de la porte. John me fait face, les yeux rivés sur moi, sa question attendant une réponse que je ne suis pas pressé de donner. Sa canne attire mon regard, posée contre sa chaise. Sa ligne droite, inflexible provoquant en mon sein une vague de ce que je détermine comme étant de la colère. Ce n'est qu'un vulgaire bout de bois, pourtant il se permet de me narguer, d'entraver la mobilité de cet homme à l'étonnement félin. Cet homme. Mes iris plongent sur son visage tanné, détaillant les contours de sa mâchoire, les lignes roses aquarelle de ses lèvres et le temps qui transparaît dans chaque pli, chaque ride d'émotion, de joie et de larmes.

« Sherlock ? » Appelle le blond, sa voix simple nourrie d'intonations polies, bien élevées.

« Levez-vous. » Dis-je d'un ton dénué de sens.

Le docteur fronce ses sourcils d'une teinte plus foncée que ses cheveux et comme je me mets sur mes pieds, il en fait de même, non sans se départir du pli d'anticipation fêlant son front. Je tends une main blanche à son encontre, l'invitant à s'en emparer.

« Que faites-vous ? » Questionne-t-il encore mais je reste résolument silencieux.

Il observe mes doigts tendus vers lui, hésitant, puis me sonde de ses yeux bleus et, dans un geste contrôlé, glisse sa paume chaude dans la mienne. Mon souffle ralentit, mes sens recentrés sur la chaleur de ce corps semblable à celui que je possède tout en restant superbement différent de mes membres efflanqués. Lentement, je l'attire à moi, ma main libre se posant sur les petites mèches dorées parsemant sa tempe gauche.

« Sherl.. »

« Taisez-vous. Fermez les yeux et faites-moi confiance. » J'intime, ne perdant pas une miette de ce visage si différent, si banalement différent de tout ce que j'ai pu voir jusqu'à présent.

Une langue furtive humidifie des lèvres agitées. Le combat intérieur de l'ex-soldat est parfaitement visible, le moindre doute, argument ou plaidoirie fusant dans son cerveau, se réfléchissant sur ses traits tendus. Je sais avoir gagné bien avant qu'il ne siffle à contrecœur :

« D'accord. »

Sa paupière vacante s'abaisse précautionneusement, un pli d'inquiétude s'ajoutant à celui d'anticipation.

« Détendez-vous. Tout va bien. » Je rassure, lissant son front de mon pouce.

Un frisson secoue ses chairs et ses épaules se crispent d'autant plus.

« John. Que ressentez-vous ? » Je souffle le plus chaleureusement possible.

« Eh bien… sincèrement, je n'ai jamais été aussi embarrassé de ma vie. » Avoue-t-il dans un rire nerveux, son haleine sucrée et douceâtre réchauffant mes joues.

« Et que ressentez-vous seul dans le noir, alors que la nuit terrasse les ondes ondoyantes et rouges sous vos paupières ? Quand les cauchemars violent la quiétude de votre sommeil déjà si difficile ? Dans les ténèbres longeant vos pensées, que ressentez-vous ? »

Une paire d'yeux bleus effarée affronte mes iris, la bouche en dessous d'elle tordue en une grimace de désapprobation :

« Arrêtez ça. »

« Vous me faites confiance, je le sais. »

« Ce n'est pas une raison. »

« Si. Détendez-vous et continuez de croire en moi. » Je souffle, rapprochant mon visage de son oreille, nos poitrines s'entrechoquant dans une vague de chaleur moite.

« Qu'y a-t-il la nuit lorsque, sous vos draps, vous suppliez Morphée de vous enlacer ? Qu'y a-t-il dans le noir John ? » Je demande, atone, mes lèvres caressant inconsciemment le cartilage de son oreille, envoûtées par un soupir guttural.

La température de nos deux corps se détache du monde environnant, les claviers ne claquent plus, les téléphones sont muets, il ne reste plus que cette chaleur intime, ce torse besogné par des battements de cœur toujours plus violents, cette nuque sous mes doigts, cette main serrant la mienne, tout est mort.

« Il y a la guerre. Des cadavres démembrés, les enfants couverts de sang. Il y a… l'enfer. »

« Vous les voyez, n'est-ce pas ? Les monstres tapis dans les coins sombres de votre cerveau, les profanateurs de vos songes. »

« Je... Ils sont partout. Ils me rient au nez. Je n'ai pas pu les sauver, je n'ai pas pu et je n'en aurai plus jamais l'occasion. Ils… »

« Chuuut. » Ma bouche se pose d'elle-même avec douceur sur cette nuque chaude aux effluves de savon, de lessive et de cette odeur masculine sèche, sablée. « Tout va bien. Vous avez fait tout ce que vous pouviez, vous en avez sauvé et si certains ont pu rentrer chez eux, retrouver leur femme et leur enfant, c'est grâce à vous. »

« Ils ne le croient pas Sherlock. Ils ne veulent pas le croire, tant sont morts là-bas. » Parvient à prononcer le blond, réprimant la plainte que j'ai entendu poindre dans sa voix. Sa main se resserre sur la mienne avec une force tenace, une détresse si violente que je sens mes os se mouvoir sous cette poigne. Une douleur ferme incendie mes nerfs mais je n'en ai cure.

« Enfermez-les tous dans la boîte. La boîte entre vos mains, vous la voyez, elle est aussi noire qu'eux. Mettez-les-y tous. »

Le corps du blond est parcouru de tremblements, sa lèvre inférieure emprisonnée dans l'étau de ses dents. Il est secoué par une peur si brute que son visage n'est plus qu'à son image. Inquiet, je recule d'un pas, les yeux rivés sur ses traits, la main toujours dans sa poigne. Ce n'était pas censé se passer comme cela. Utiliser le principe du Palais Mental était peut-être une erreur. Je ne suis pas psychologue, je ne connais rien aux autres, sa psychologie diffère de la mienne. Tout comme son corps, les méandres de son esprit sont d'une race toute autre. Et si c'était trop tôt ? Et si je m'étais trompé ? Et si...

« John. Réveillez-vous. » J'ordonne.

Le docteur reste immobile, les spasmes parcourant ses muscles ne semblant pas vouloir se calmer. Son être tétanisé de peur, ses paupières maintenues closes, irradient mon sang-froid d'un souffle de panique.

« John. Réveillez-vous immédiatement. » J'exige, les accents de ma voix rongés d'incertitude.

Déconcerté et vaseux, je sens une peur insidieuse courir le long de mon échine, la morsure empoisonnée de l'inquiétude parasitant mes neurones, contractant mon estomac. Je n'aurais pas dû tenter l'hypnose. Je me suis surestimé et Seigneur Dieu, je ressens déjà un regret nauséabond quant à l'idée que Watson puisse être blessé par ma maladresse, écorché par ses propres démons. Avec des gestes d'une douceur fébrile, je m'avance contre son corps tremblant, les yeux agités, la gorge sèche. Mon front s'appose au sien, ma main libre glisse sur sa joue dans une mélodie que j'aurais aimé moins tendre, moins mélancolique tandis que mes doigts se resserrent sur sa poigne déjà si forte que mes os me brûlent et demande d'une voix mal assurée, si humaine qu'elle me paraît étrangère :

« John, réveillez-vous. Vous me faites confiance, ne me laissez pas trahir cette croyance, je ne veux pas, je ne peux pas. Je n'aurais pas dû, je suis désolé alors réveillez-vous. Je… John, s'il vous plaît... »

Un silence ésotérique, ponctué du souffle agité du blond marque la fin de ma supplique (car c'en était une) et j'entrouvre les lèvres, m'abreuvant des expirations difficiles du blond, les avalant silencieusement, leur saveur salée emplissant ma gorge, nourrissant mes poumons. Les yeux clos, je savoure la brume chaude de sa respiration, perdu dans les méandres de sentiment que je n'avais pas ressentis depuis des années. Du regret, de l'amertume, du doute, toutes ces émotions que j'ai rejetées dès l'aube de mon existence. Je les laisse meurtrir mon âme car elles disparaîtront. Elles disparaissent toujours. Je ne songe que très brièvement au tableau que nous devons offrir. Debout devant l'ascenseur rempli de caisses, droit comme des i, imbriqués sans pudeur. Mais il n'y a personne, aussi cette pensée s'éteint sans plus revenir. Mes yeux s'ouvrent, le blond tremble toujours, comme en transe, ses lèvres entrouvertes laissant apparaître une ligne de dents nacrées, férocement serrées dans une pile de cubes ivoire. Je reste à fixer ces dominos dépourvus de tâches et grinçants pendant quelques secondes avant de me reculer, retirant ma main de sa joue, m'efforçant de libérer la seconde de sa poigne. Il serait judicieux de solliciter l'aide d'un tiers. Mycroft fera l'affaire, je suppose.

Mes yeux peinent bêtement à se détacher de John mais, résolu, je me détourne et me retire dans le labyrinthe de mon bureau. Longeant les corridors de papier avec lenteur, la pourriture rongeant leurs contenus, piquant mes sinus sensibles. Une fois attablé, combiné à l'oreille, j'étudie le tremblement régulier de mes doigts alors que je compose le numéro du roux.

«Je descends l'ascenseur ou pas ?» J'entends prononcer à l'instant même ou Mycroft siffle :

« Qu'as-tu encore fait ? »

Ma tête se redresse si vite qu'un craquement sinistre s'étire le long de mes vertèbres outragées. Le blond se tient à l'autre bout de la pièce, son crâne dépassant de peu d'une pile pas plus haute qu'un mètre dix, son air félin teintant les plis de son visage.

« John. » M'entends-je prononcer. « John... par les flammes de l'enfer. »

« Je suis catholique vous savez. » Répond-il, gêné.

Sans plus me soucier du téléphone, de Mycroft au bout du fil et des avenues cartonnées, je traverse à nouveau la pièce, manquant de peu la destruction de mes tours de papier. Arrivé devant le blond, je ne quitte plus son visage serein des yeux. Il a l'air si... vivant.

« Jésus. Ne refaites plus jamais ça. » Je souffle, surpris par mon propre soulagement.

J'ai douté. Il m'a fait douter de mes compétences. Et ce n'est pas tant l'horreur du sentiment qui m'a rendu nauséeux mais bel et bien le fait de savoir être la source de son tourment.

« Faire quoi ? Qu'avez-vous ? » S'étonne le docteur, l'air surpris, animalement surpris.

« Vous ne vous souvenez de rien ? » M'entends-je demander d'un sourcil circonspect.

« Le devrais-je ? » Questionne-t-il, suspicieux.

« Non.» Souris-je, une main allant se poser sur son épaule. « Pas du tout. Avez-vous faim ? Parce que moi si. »

« Vous qui disiez que les miracles n'existent pas. N'est-ce pas un miracle que vous ayez faim ? » Raille gentiment l'ex-soldat alors que, ma main toujours sur son épaule, nous retournons dans le couloir.

« Haha allons-nous-en. Je connais un restaurant français ravissant. Le vin y est exquis. » Ris-je doucement, allégé.

Infiniment et purement soulagé. Je ne saurais expliquer l'euphorie émotionnelle qui me déchire au contact du blond. Toutefois, je sais affectionner (affectionner, n'est-ce pas tout bonnement affligeant ?) ce fait autant qu'il me débecte.

« Et les caisses ? L'ascenseur en est plein. » Demande Watson, se stoppant devant notre ancien poste de travail.

« Ils prendront l'escalier. Qu'ils prennent tous les escaliers à commencer par vous-même. » Je déclare, l'entraînant jusqu'à la porte débouchant sur les escaliers de secours.

« Après-vous. » Souris-je.

Le docteur lève les yeux au ciel avant d'obtempérer, un éclat de rire s'échappant de sa gorge et lorsque j'entre à sa suite, refermant la porte derrière moi, je ne manque pas de lancer un regard triomphant à sa canne, abandonnée sur le rebord de sa chaise.


XXX


POV JOHN

Le restaurant français est d'un charme intemporel poignant. Le plafond étonnement haut, de trois ou quatre mètres, est décoré dans un style baroque tout en voûtes, en moulures d'une finesse remarquable, transpirant le luxe tout en restant grâce à l'étroitesse de la salle très accessible. Une senteur boisée de rose, de thé et d'anis embaume l'atmosphère d'un parfum maternel chaleureux. Le piano à queue disposé au centre de la pièce, encadré d'une cour de petites tables impeccablement dressées, dévore une grande partie de l'espace restant. Les murs croulent sous une multitude de tableaux de toutes tailles confondues, représentant des scènes de vie, des fruits, des muses dévêtues à la peau diaphane et aux courbes sans fin dans un désordre, une frénésie tels que des scènes macabres de gorges tranchées, d'effusions de sang au tragique grec se retrouvent aux côtés d'enfants aux joues rebondis couverts de dentelle, les pieds nus dans l'herbe tendre.

Le brun et moi-même sommes assis dans un des recoins gorgés de fragrances fleuries, attablés autour d'une de ces petites tables rondes aux couverts d'argent, aux serviettes rouge vif. Un vase de porcelaine minuscule recueille une boule de fleurs aux couleurs pastel, si belles qu'on les croirait fausses. Sherlock me fait face le regard ailleurs, d'un geste lent, précieux, il cueille le liquide pourpre de son verre, sa langue allant chercher son goût sur ses lèvres lorsque le verre s'abaisse.

« Délicieux. » Soupire-t-il d'une voix à qui l'on prêterait des accents sexuels, dépravés (voire obscènes) s'il n'était pas l'incarnation de l'impassibilité parnassienne.

« Ce n'est que du vin. » Fais-je remarquer, mal à l'aise.

Ce n'est pas tant la mélodie langoureuse roulée sur sa langue, aussi grave et quémandeuse qu'un soupir pendant l'amour, ce n'est pas à cause des yeux surpris mais indéniablement brillants de convoitise de nos voisines de table, ni même ses lèvres maintenant d'un rouge vif, rosies de vin, rosies de plaisir. Oh que j'aurais aimé qu'il s'agisse d'une de ces raisons ! En dépit de tous ces choix, de ces puits d'inconvenance, j'ai choisis de provoquer mon embarras de mon propre chef. Son plaisir a nourri une frustration dévastatrice dans mes organes, explosant au cœur même de mon crâne en mille feux colorés de stupre crépitants. Un brasier de débauche dont j'aurais réellement pu me passer, en présence d'un homme qui malgré son physique remarquable et son franc parler appréciable n'est qu'un ami. Sincèrement. Si je tombe aussi bas, autant aller faire des avances à Mike.

« Que du vin ? » Reprend le brun, son nez soulevé de désapprobation. « Ceci - il avance son verre à mon encontre - est d'un ravissement indéniable, un bouton de rose, une jeune fille en fleurs au corps ferme, au parfum enivrant et à l'essence juvénile et sucrée. »

« Tout ça dans ce verre ? Vous êtes sûr ? » Je m'étonne faussement, sarcastique.

Le scientifique penche la tête sur le côté, une boucle glisse sur son visage et il la chasse d'une main agacée.

« N'agissez pas de la sorte. C'est une merveille, une douceur qu'il faut apprendre à déguster car elle le mérite. »

Je baisse les yeux sur mon assiette, songeur. Bien qu'il ait dit avoir faim, le brun n'a rien commandé et s'est contenté d'une bouteille de vin dont le nom noté en français, du moins je le pense, est indéchiffrable pour moi. Elle est déjà presque entièrement vide et le PDG reste frais comme une rose, pas éméché pour une guigne. Mes iris coulent sur mon verre renvoyant des éclats ambrés, cristallins sur la craie blanche de la nappe. Le verre du brun repose à présent à côté des tiges osseuses de ses mains d'une teinte moins blanche que la nappe, battant un rythme plat, dont chaque coup doit être espacé d'environ trente secondes.

« Je me suis fait cogner par ma petite-amie, enfin ex au dernières nouvelles. » Dis-je subitement, pour combler le silence et arrêter de fixer ses doigts impitoyables, mécaniques.

Sherlock se penche en avant, examinant mon œil d'une nonchalance indifférente.

« Pourquoi l'avez-vous laissée faire ? » Questionne-t-il, portant à nouveau la coupe remplie de vice à ses lèvres.

« Ce sont des choses que l'on laisse faire au cours d'une rupture. Une sorte de compensation. » J'explique tout en buvant une gorgée de vin blanc qui à côté de la vision du brun dévergondé et languissant sous les charmes passionnés de son amant alcoolisé me semble insipide, fadasse.

« Compensation ? Cela ne l'empêchera pas de souffrir. C'est idiot. »

« Je suppose. Oui. Mais je ne regrette pas de l'avoir fait. » Je consens.

Les tiges cessent de battre le tissu blanc, le regard du brun dévie sur un tableau particulièrement sanglant et il lance d'un ton chaud, rendu langoureux par l'alcool :

« Cela aurait pu vous porter préjudice lors de votre entretien. »

« Comment… » Je m'étonne, avant de me raviser.

« Votre costume, votre mallette, le soin apporté à votre coiffure. » Énumère le scientifique et je remarque la nuance rougeâtre colorant ses joues habituellement pâles, seule preuve de son début d'ivresse.

« Ma foi, oui. Mais j'ai eu de la chance, un regard confus plus tard, et ils ont tiré la conclusion abracadabrante selon laquelle je me suis fait détrousser ou autre mésaventure réservée à un campagnard dans la ville impitoyable qu'est Londres. Vous pensez bien que je me suis gardé de les contredire. » Fais-je, sarcastique, buvant une autre gorgée de mon verre, le vidant par ce geste.

Un rire léger, grave, raisonne dans la gorge du détective et il se retourne afin de me faire à nouveau face.

« Vous êtes bien sarcastique aujourd'hui John. » Sourit-il.

« Je… »

« Ne vous excusez pas, c'est parfait. » M'interrompt-il, sourire toujours aux lèvres alors qu'il remplit mon verre du fluide de sa ''Jeune Fille en Fleurs''.

Je délaisse mon assiette pauvrement entamée comme je me laisse aller dans les eaux chaudes et entraînantes de l'ivresse. Le détective parle d'un sujet dont je ne connais rien, une seconde bouteille de ''Jeune Fille en Fleurs'' est desservie de sa vertu, et nos mots se mêlent au parfum d'anis, au velours rouges des rideaux épais, aux notes gaies du piano caressé par un jeune garçon aux cheveux si blonds qu'assis à quelques mètres de lui, le blé de sa chevelure disparaît cédant place à un blanc pur. Sherlock sourit souvent, mordillant sa lèvre inférieure gonflée de sang, aussi colorée qu'un bâton de rouge.

« Je crois, John, que nous sommes totalement gris. » Confie-il au détour d'une phrase.

« C'est impossible. » Je contre, me penchant à son encontre si gauchement que nos visages d'ivrognes heureux ne sont plus séparés que d'une poignée de centimètres. « C'est que je dois encore rentrer chez moi. »

Le brun consulte mes pupilles comme s'il jetait une œillade interrogative au Big Ben. Il se mordille derechef la lèvre tandis que j'humidifie les miennes.

« Avec quel train ? » Finit-il par rire.

Je reprends ma position initiale, savourant une autre gorgée de vin. Un coup d'œil à ma montre confirme que j'ai en effet, raté le dernier train en direction de Cardiff. Il est minuit passé. Qu'avons-nous fait exactement pour qu'il soit si tard ?

« L'ivresse. C'est l'ivresse. » Explique le brun, comme s'il avait suivi le court de mes pensées.

Je pourrais en être irrité, rater son train est une infortune vraiment embarrassante et ennuyeuse, au lieu de quoi, j'ai un rire léger.

« Me voilà bien embêté ! » Je confie entre deux éclats avant de baigner ma gorge d'une nouvelle rasade de vin.

« Deus ex machina mon cher, je suis l'homme de la situation. » Rit le brun, une main maladroite glissant dans ses mèches.

Il manœuvre son corps afin de se mettre sur ses jambes, une fois cela fait, le détective m'observe de toute sa hauteur avant de déplorer, hilare :

« C'est ridicule. »

« À qui le dites-vous ! » J'avoue, enjoué.

« Allons-nous-en. » Propose-t-il quand notre éclat de rire calmé, nous observons le jeune homme assis au piano.

Nous traversons la pièce éclairée d'une faible lumière, reflétée dans mille cristaux pendant au lustre monumental accroché au plafond. Je fixe mes pieds, les vapeurs d'un soir d'été embrumant mon esprit, la lueur des chandeliers illuminant le bar dansant sur le tapis, jouant avec l'ombre du brun me précédant.

« Bonne soirée monsieur Holmes. » Salue une femme assise en bout du bar, enveloppée dans une longue robe en soie noire, une de ses longues jambes s'échappant de la bouche ouverte sur le côté du vêtement, sa cuisse galbée contrastant magnifiquement avec la noirceur du tissu.

Le brun hoche distraitement la tête sans même la regarder et poursuit sa route, poussant la lourde porte en bois du restaurant.

« Vous ne payez pas la note ? » Je m'étonne.

« Il n'y en a pas. »

Le brun ouvre les premiers boutons de sa chemise, levant la tête pour apprécier la brise rafraîchissante de la nuit. Je ne dis rien mais en fais tout autant, arrachant la gaze posée sur ma nuque afin de paraître correct lors de l'entretien. Les étoiles scintillent, les panneaux publicitaires clignotent de toutes parts, d'une multitude de couleurs criardes, ternes comparées au brasier des comètes en fusion. Lorsque j'abaisse mon regard, c'est pour emboîter le pas au PDG. Chancelant, perdu dans les ténèbres des ruelles étroites dont je ne soupçonnais pas l'existence, je sens nos épaules s'entrechoquer à chaque pas mais un magnétisme malin empêche qu'il en soit autrement. Dans la cohue d'un boulevard grouillant de personnes à une heure déraisonnable, des paumes, des cuisses, des dos et autres parties ou membres se pressent les uns contre les autres, me brouillant la vue, un mélange de parfum au senteurs diverses me soulevant le cœur, alors même que j'étais convaincu d'avoir égaré le brun tout en restant grâce ou à cause de l'alcool parfaitement calme, je sens une main se glisser dans la mienne. Impossible de l'oublier, douce, froide et osseuse. Je la garde bien après que la foule aie disparu, dans les rues baignées de noir, en passant devant des murs tagués, en glissant d'un trottoir à un autre, elle ne me quitte pas, se réchauffant peu à peu.

« Nous y sommes. » Déclare le brun, s'arrêtant devant un petit immeuble en brique rouge, creusée par le temps.

À la porte noire et ancienne je peux lire en lettres de fer : 221 B.


Voilà ! Dites-moi vos impressions ! Dites-moi tout !

Bisous

A.