8.
En dépit des recommandations de son aîné, Alguérande était sorti du château, pour retrouver Pouchy qui jouait de la flûte pour les oiseaux exotiques de la serre.
- Ils sont beaux, hein, Algie ! ?
- Superbes.
- Et ils sont si petits, eux on ne va pas les manger !
- Pourquoi dis-tu ça ? fit prudemment Alguérande, resserrant le long manteau à capuchon autour de lui, parfaitement conscient que le vêtement destiné à le dissimuler ne faisait que plus attirer l'attention sur lui, mais il ne pouvait pas non plus se masquer !
Pouchy leva sur lui de tendres prunelles marron.
- Je visitais Clyre tous les jours. J'ai pris soin de ses œufs et de ses petits… Et puis quand on a eu de la dinde, un soir de fin d'année, j'ai compris.
Le garçonnet eut un éblouissant sourire.
- Je suis lent, mais je ne suis pas bête ! J'aimais beaucoup Clyre, c'était une belle dinde, mais elle avait beaucoup maigri, je n'avais plus beaucoup de grains à lui donner… Alcéllya était malade, on avait si faim… Je me suis vraiment régalé ce soir-là. C'est après que j'ai compris…
- Tu es triste, pour ta dinde ?
- Oui, je l'aimais bien ! Et pourtant, quand elle me chargeait, elle me faisait vraiment très peur ! Elle n'a jamais cessé de me charger, je pense que c'était devenu un jeu entre nous !
- Très possible. Tu as le cœur débordant d'amour, Pouchy, et les tiens comme les animaux te le rendent bien. Et puis, il y a…
Alguérande s'interrompit, Alhannis fonçant droit sur lui.
- Je sais que je n'aurais pas dû, mais…
Alhannis eut un éblouissant sourire.
- Viens, Mia-Kun est en train d'avoir ses bébés !
- Bébés ! Bébés ! pépia Pouchy en suivant ses aînés vers le château.
Par réflexe, méfiante, mère protectrice, Mia-Kun feula, mais laissa néanmoins son maître prendre les chatons nus et mous un à un. Elle eut juste un miaulement, comme pour le prier de les lui rendre ensuite, tous affamés et accrochés à ses tétines.
- Ils sont si beaux, murmura Pouchy en les serrant contre son cœur. Je les aime tous !
- Tu ne pourras en garder qu'un. Mais tu as le temps d'y réfléchir !
- Merci, Alguérande !
Le garçonnet eut soudain les yeux emplis de larmes.
- L'obscurité gagne tout, elle se rapproche, elle va nous tomber dessus. Mia-Kun et ses petits mourront bientôt. Et nous aussi !
- Ne t'affole pas pour rien, pria rapidement Alguérande en le câlinant. Tout le monde à des cauchemars. Et tu vis dans de bien pénibles circonstances. Ce n'était qu'un rêve, tout ne va pas trop mal, Pouchy ! tenta de crâner son aîné.
- Je l'ai vu ! Je l'ai vu ! insista Pouchy. Comme j'ai su que tu étais revenu !
Alguérande caressa tendrement les boucles blondes du garçonnet.
- Coïncidence. Ne t'inquiète donc pas, Pouchy. C'est à nous les adultes de prendre soin de toi. Ne te soucie de rien ! Les circonstances sont un peu rudes, mais tu auras toujours droit au meilleur, avec ta sœur.
Oubliant sa soudaine prescience, Pouchy se pencha sur Mia-Kun qui cette fois accueilli sans broncher les caresses.
- Tes bébés sont magnifiques, bravo, petite maman !
Elthygue, la Mécanoïde de dernière génération, humaine jusqu'au bout de ses ongles doux, entra dans le bureau du gouverneur de la région d'Heiligenstadt.
- Il y a quelqu'un de nouveau au château. Un invité mystère qui ne se cache pas tout en se dissimulant stupidement !
- Qui ? fit Gordan, peu intéressé au demeurant. Cela fait longtemps que ceux-là ne représentent aucune menace !
- Je ne sais pas, je vais enquêter. Le petit Pouchy semblait fort tenir à lui !
- Ce Pouchy aime tout le monde, même les renards qui prennent ses poules ! ironisa Gordan. Ce demeuré n'est vraiment pas une référence ! Viens plutôt t'occuper de moi, au lieu de rebuts dont j'ai par ailleurs pris le contrôler entier !
Elthygue sauta sur les genoux de Gordan, s'emparant de sa bouche alors que sa main lui ouvrait son pantalon pour se saisir de lui et entreprendre de le faire enfler.
Gordan eut un gémissement appréciateur.
- Quand tu auras fini, enquête sur cet inconnu, souffla-t-il avant qu'elle ne s'agenouille, ne glisse la tête entre ses jambes pour l'engloutir.
Mais bien qu'elle le dévaste de sensations charnelles, le gouverneur garda un peu de sa tête froide.
« Jamais ce Pouchy n'a eu un tel comportement envers sa sœur, son frère ou son grand-père… Non, si Alguérande était revenu, les Carsinoés l'auraient perçu ! Et si elles ne l'ont pas pu, c'est très inquiétant pour la suite ! Il va falloir que je tire cette histoire au clair ! ».
Venant dans le grand salon bleu, au cœur du château et donc hors de vue d'observateurs, Skendar sourit au vu du spectacle s'offrant à lui.
Pouchy et Alcéllya étaient blottis de part et d'autre d'Alguérande et, à un pas à peine, thé à la main, Alhannis couvait ses cadets d'un regard plein d'amour, nullement jaloux.
- Et moi, comme je vous aime, mes petits-enfants !
Tous se précipitèrent alors vers lui pour un câlin collectif.
Skendar avait veillé tard, rêvé et distrait dans son appartement aux fenêtres occultées, buvant un cognac hors d'âge, son réconfort en cette soirée.
Aussi apprécia-t-il très peu de voir apparaître Aldéran !
- Tu viens me prendre un autre de mes petits-fils ?
- Non, pas tout de suite. Mais il est temps qu'Alguérande sache ce que son père et son parrain avaient préparé pour lui… Il doit prendre entièrement son envol.
- Mais il est bien trop jeune ! protesta Skendar.
- Il est temps, c'est tout. Maintenant, Skendar Waldenheim, confie-moi les clés du chantier naval du Deathbird !
- Bien, céda Skendar. J'ai un cœur éternel, mais je suis aussi un homme âgé, cette guerre n'est plus la mienne. Aux petits de s'y coller, bien que ça m'angoisse au possible !
Skendar déplaça un tableau, ouvrit un coffre et remit des clés de verre au spectre du grand rouquin balafré.
- Voici les clés du Deathbird, même mon fils ignore… Fais-en bon usage.
- Tu as ma parole.
- Merci. Alguérande parti, je continuerai de m'occuper de mes autres petits-enfants. Pars et réussis… Je sais que tu ne peux rien me promettre ce dernier point. Dis-moi juste que tu feras au mieux !
- Alguérande est du signe du Feu, de la Comète. Il va prendre toute son ampleur, mais j'ignore ce qu'il pourra en résulter.
Aldéran parut prendre une bonne inspiration, bien qu'il ne respire plus depuis deux siècles !
- Je donne Alguérande à sa destinée, mais je souhaite quelque chose en échange.
- Pouchy ?
- Je vais le former, mais pas pour la guerre ou le combat – et cela. C'est l'Arbre de Vie qui va l'éveiller à ses sens et ses pouvoirs. Pouchy est innocent, il n'en sera qu'un meilleur Sage, un Veilleur. Mais il doit savoir et canaliser la phénoménale puissance en lui.
Aldéran eut un doux sourire.
- Pouchy, un Sage, la plus puissante force au monde, et il saura un jour protéger ses aînés !
- Mais, et toi, Aldéran ? s'interrogea Skendar.
Aldéran accentua son sourire.
- Pouchy s'éveille à ses sens, ma tâche se termine bientôt, je serai même totalement inutile à côté de ce petit ! J'assisterai à son réveil, ensuite je lui laisserai mon Sanctuaire, je partirai vraiment pour mon repos éternel… Mais d'ici là, je serai là, autant que possible.
- Merci, Aldéran… Quand nous quittes-tu avec Alguérande ?
- Demain matin !
