Me voilà avec le nouveau chapitre ! Désolée pour le délai un peu plus long : mon congé maternité venant de se terminer, je jongle depuis lundi entre les horaires du boulot, des trains et de la nounou, ce qui m'a laissé peu de temps pour écrire. Mais me voici tout de même !;-)


Dans ce chapitre, on quitte l'Irak pour rentrer au pays avec une Bella des plus chamboulées...

Bonne lecture


(BPOV)

Recroquevillée sur mon siège, tout à l'arrière de l'appareil, je regardais l'immensité bleue garnie de lourds nuages blancs sans vraiment en voir sa beauté. A l'escale, je n'avais pas daigné bouger de ma place, laissant l'équipe sortir de l'appareil pour marcher un peu sur le tarmac de la base grecque qui nous garantissait le plein de kérosène pour le vol transatlantique. Un brouhaha lointain m'avait indiqué que l'équipe avait repris sa place puis les réacteurs s'étaient rallumés et nous avions repris le ciel. Sam, Embry et Jake étaient venus s'asseoir à mes côtés et avaient essayé de me parler. En vain.

Enfermée dans mon mutisme, je laissais les innombrables souvenirs de Seth emplir mon esprit. Comment avions-nous pu en arriver là ? Comment avais-je pu le laisser tuer, là bas, aussi loin de chez nous ? Comment allais-je expliquer à Sue que je ramenai son seul fils dans une boite en fer ?
Oh comme j'aimerais être à sa place, en cet instant, couchée au fond de cette putain de caisse plombée ! Je n'avais plus rien dans ma vie. Moi, la sans famille. Un père qui n'en était plus un désormais. Une mère allongée dans le cimetière de Forks depuis si longtemps que j'avais quasiment oublié ses traits. Aucun frère, aucune sœur. Enfin si...de cœur...
Seth, lui, avait encore tout à faire. Se trouver une fiancée, se marier, avoir des enfants, rire et pleurer avec sa mère et sa sœur, être fier de son métier et surtout vieillir...Seth...

Je ne pris conscience que quelqu'un était à mes côtés que lorsqu'une main légère essuya doucement les larmes qui inondaient silencieusement mes joues du bout de ses doigts. Je quittais le hublot pour lever les yeux vers mon voisin.
Jasper.
Jasper était là, assis juste à côté de moi, Edward debout dans l'allée, juste derrière lui.
J'essayai de leur demander ce qu'ils faisaient là, avec nous, dans cet avion, mais seul un sanglot étouffé sortit de ma gorge. Jasper plaça sa paume contre ma joue sans un mot. Je pouvais lire dans ses yeux toute l'inquiétude qu'il avait pour moi. Et cela ne fit que faire couler mes larmes innombrables encore plus fort.
-Tu ne devrais pas rester toute seule, Bella. Viens avec nous. me dit doucement Edward, tendant une main vers moi.
Je ne sais ce qui me poussa à la prendre mais à cet instant, je ne voulais qu'être réconfortée, comme lorsque j'étais enfant, fuyant une énième colère de mon père en me réfugiant chez Billy. Difficilement, je m'extirpai de mon siège, les muscles ankylosés par ma longue position immobile et bientôt, je me retrouvai assise entre les deux hommes, la tête sur l'épaule d'Edward alors que Jasper caressait doucement ma main tremblante depuis cette putain de mission, prise dans l'étau des siennes et me laissai de nouveau envahir par mes souvenirs.
Trop vite, le pilote annonça notre arrivée à Seattle et la tension qui s'était un peu amenuisée au contact de Jasper et Edward remonta en flèche. J'allai devoir sortir de cet avion, pour escorter le cercueil de Seth. Mais surtout j'allais devoir affronter Sue et Leah.

Debout devant le petit miroir des toilettes exiguës de l'avion, je passai nerveusement mes mains sur mon visage, tentant de me recomposer un visage décent. Rapidement, je recoiffai mes cheveux en une queue de cheval stricte et plaçai mon calot avant de rejoindre mon équipe. Il n'y avait plus que nous dans l'avion. Jasper, Edward et le colonel Denali étaient sortis depuis plusieurs minutes déjà.

C'était à chaque fois la même chose lorsque nous rentrions au pays avec d'autres unités. Nous sortions les derniers, longtemps, très longtemps après le départ des autres, arpentant alors des couloirs vidés de toute présence humaine inconnue du service pour ne pas être identifiés comme des membres des forces spéciales.

Je rejoignis les autres à la porte de l'avion après m'être assurée de ma tenue. Je croisai les regards attristés de mes frères d'armes, sentant leur peine, et rejoignis Sam à la tête de notre groupe, juste devant le cercueil métallique recouvert du drapeau tricolore. Alors commença l'interminable traversée du couloir nous menant au terminal d'arrivée où la famille de Seth était censée nous attendre avec le commandant de la base aérienne. Personne ne l'avait clairement dit mais nous savions tous qu'elle serait là. Aucun bruit hormis celui de nos rangers sur le sol. Aucun son hormis celui de mon cœur qui battait la chamade. Je fixai la lueur venant du terminal, là, au bout du long tunnel. Sam saisit ma main sans un mot quelques mètres avant de sortir du couloir, faisant stopper le convoi d'un signe. Aucun mot ne sortit de sa bouche mais ses yeux parlaient pour lui. La douleur qu'il ressentait à rentrer de cette façon au pays faisait écho à la mienne. J'osai un regard derrière moi, observant ainsi mes compagnons, placés autour du cercueil de Seth. Oui, nous souffrions tous. Mais lorsque je croisai les prunelles de Jacob, mon frère, je compris que seuls nous deux souffririons plus que les autres.
Sam fit un geste, un seul, et nous prîmes tous nos places. Les membres de l'équipe soulevèrent le cercueil de Seth pour le placer sur leurs épaules tandis que je me plaçai juste devant le groupe pour l'escorter. Sam se mit deux mètres devant moi et nous reprîmes notre marche, toujours en silence. Trop vite, le couloir disparut et nous pénétrâmes dans l'immense hall réservé aux arrivées. Malgré moi, mes yeux cherchèrent aussitôt Sue. Et trop vite, je la trouvai aux côtés de Léah et Billy, au beau milieu de la pièce, les autorités de la base à quelques mètres d'eux. Nous nous immobilisâmes et Sam aboya un ordre que je n'entendis pas, ne pouvant détacher mon regard des trois Quileutes plus loin, dans le hangar. Sue pleurait, ses mains devant sa bouche, en fixant le cercueil de son fils. Les talons des chaussures claquèrent sur le béton froid et me ramenèrent à la scène. Sam s'avança lentement vers la famille de Seth et les officiers venus les accompagner. Il les salua et se retourna vers nous. Alors, je fis ce que j'avais à faire. Je devais ramener mon frère chez nous. Je ne sais comment mais je fis un pas puis un autre, me décalant légèrement, marchant lentement à la même vitesse que le cercueil, vers Sue. A un mètre d'elle, je m'immobilisai, déposant doucement ma main sur le couvercle.
-Sue, Léah, je suis désolée...tentai-je d'expliquer mais une douleur cinglante vint stopper ma phrase.
Sue avait fait un pas vers moi et m'avait giflée avec une telle violence que ma joue brûlait encore sous la force de l'impact.
-Tu devais veiller sur lui, Bella ! cria-t-elle, des larmes sur les joues.
-Sue, je suis désolée...balbutiai-je, oubliant tout ce qui nous entourait.
-Non ! hurla-t-elle. Tu aurais dû mourir à sa place ! Tu as toujours porté malheur à ceux qui t'entouraient ! Tes parents et maintenant nous ! Tu aurais dû mourir à la place de mon bébé ! hurlait-elle toujours alors que Billy s'était approché et avait saisi sa main pour la tirer légèrement en arrière et tenter de la calmer.
Ses mots s'infiltrèrent au plus profond de mon esprit. Oui, j'avais toujours porter malheur. Si ma mère était morte, tout cela était bien de ma faute. Mon père n'avait cessé de me le répéter toute ma vie durant. En m'engageant et en optant pour ce métier, j'avais espéré me racheter de tout cela. Seulement, j'avais emmené Seth dans mon sillage. Et aujourd'hui, il reposait dans une boite en fer par ma faute...
-Et je t'interdis de remettre un pied chez nous, Bella ! Nous n'avons pas besoin de gens comme toi chez nous ! claqua une dernière fois la voix de Sue alors que Léah me foudroyait du regard.
"Tue-moi maintenant Léah. Attrape donc l'arme d'un de ces militaires et tire en plein cœur" priai-je en silence alors que je venais de comprendre que je ne pourrais pas me rendre à l'enterrement de Seth.

Une voix sèche me sortit de mes pensées sombres. En relevant les yeux pour voir qui s'adressait à moi, je constatai que se tenaient devant moi quatre sergents de la police militaire. Que venait faire la police militaire ici ?
-Lieutenant Swan ! répéta le plus petit du groupe, visiblement irrité que je ne lui réponde aussitôt. Nous avons pour ordre de vous ramener sous escorte sur la base où vous serez placée en détention.
-Qu..Quoi ? peinai-je à dire, totalement perdue.
-Nous allons vous escorter jusqu'à la prison de la base. Veuillez nous remettre votre arme de service et tendre vos poignets s'il vous plait. demanda-t-il d'une voix plus forte.
Ce que j'avais imaginé à l'instant même où le général avait rendu son avis sous notre tente en Irak se déroulait là, devant mes yeux. J'avais juste espéré qu'ils me laissent arriver sur la base avec le reste du groupe. A cette pensée, je tournai la tête rapidement pour chercher le reste de mon unité et les vis disparaître par la porte principale, accompagnant le cercueil de Seth. Ainsi, eux aussi m'abandonnaient...Mais leur geste, je le comprenais. J'avais provoqué la perte de l'un des notres...

Aussi, docilement, je sortis mon pistolet de son étui, en ôtai le chargeur et le tendis à l'un des sergents qui m'entourait avant de tendre mes poignets au militaire qui m'avait apostrophée. Un sanglot bruyant résonna dans le terminal, m'obligeant alors à tourner la tête vers la source.
Des sueurs froides coulèrent instantanément dans ma nuque. Plus loin, à l'écart, toute la famille Cullen était présente autour de Jasper et Edward. Je sentis le sang quitter mon visage mais ne pus me résoudre à lâcher les yeux désolés d'Esmée et Carlisle.
-Sergent, stoppez cela ! claqua une voix dans le hall de l'aéroport qui me fit sursauter, tout comme le sergent.
Des bruits de pas résonnèrent et un homme vint se poster devant nous. Le colonel Denali. Je le dévisageai quelques secondes mais ne pus que reporter mon regard sur cette famille qui m'avait accueillie. A eux aussi, je portais malheur...

() () ()

J'avais vécu les deux semaines suivant notre retour dans ma maison, sur la base de Seattle, consignée et surveillée en permanence par 4 sergents de la police militaire, dans l'attente de ma comparution devant le tribunal militaire. Entorse au règlement négociée par le colonel Denali qui avait souhaité m'éviter la prison. Aucune visite autorisée, si ce n'était celle de mon avocat, commis d'office parmi les avocats militaires. Téléphone coupé. Seul le courrier me parvenait, après avoir été lu bien entendu. Ce qui me faisait le plus mal était de ne pouvoir me réfugier dans l'étreinte de Jake. Lui aussi, tout comme le reste de l'équipe, avait pour interdiction de m'approcher. Mais c'était sans compter sur nos techniques de communication « particulières »! Ainsi, tous les matins, Jacob passait devant mes fenêtres durant son footing, stoppant juste devant mon salon pour faire quelques étirements et nous échangions quelques « nouvelles » juste en signant des mains, au nez et à la barbe des plantons figés devant ma porte d'entrée.

Les précautions prises me faisaient sourire amèrement. Ils croyaient sûrement que je divulguerai des informations à la presse ou peut-être à la famille de Seth...Mais jamais je ne lâcherai ma famille militaire. Après tout, elle était ma dernière famille. Même si elle allait bientôt me rejeter. Je ne me faisais aucune illusion à ce sujet. J'avais vu auparavant la machine en marche et je savais que j'allais être « effacée » pour préserver l'armée mais surtout pour taire ce qui s'était déroulé là bas, en Irak. Imaginez que la presse ait eu vent du fait que les Etats-Unis avaient commanditées l'assassinat du président nouvellement élu et que d'autres instances gouvernementales plutôt obscures, pour taire ce secret d'état, avaient choisi tout simplement de liquider les soldats qui avaient participé à cette mission en les faisant abattre par des mercenaires formés par l'Air Force elle-même...
Jacob m'avait suppliée de ne pas me laisser faire, de crier haut et fort ce qu'il y avait eu...en bref, de me défendre...mais j'étais fatiguée de tout cela. Ou plutôt, je ne m'en sentais pas la force. Toute volonté m'avait abandonnée le jour où j'avais posé mon pied dans cet avion qui nous rapatriait en urgence sur le sol américain.

Voilà dans quel état d'esprit j'étais ce matin, en ajustant au millimètre mon uniforme. Mécaniquement, je lissai une dernière fois mon chignon et posai ma coiffe. Puis j'ouvris la porte de ma maison derrière laquelle deux sergents m'attendaient, accompagnés de mon avocat. A notre entrée dans le tribunal encore vide, des frissons remontèrent le long de ma colonne vertébrale. Je savais ce qui allait s'y passer. Je savais quelle sanction serait prononcée. Réglementairement, je saluai les officiers de la Cour militaire à leur entrée dans la pièce et pris la place qui m'était réservée en prenant soin de ne pas regarder derrière moi pour ne pas croiser le regard des gars de l'équipe qui étaient entrés sans un mot plusieurs minutes après moi.
Et la séance commença.

Expliquer. Répondre aux questions. Je m'étais préparée à tout cela. Mais je n'avais pas pensé ré-entendre sa voix. La voix de Seth. Me ramenant inévitablement là bas, dans le désert, sous le soleil écrasant. Sentant les odeurs acres de la poudre et du sang.
-Lieutenant Swan ! cria une voix forte, me sortant aussitôt de mes souvenirs.
Mon avocat me secouait l'épaule et me fixait, interrogatif. Je secouai rapidement la tête.
-Lieutenant Swan, veuillez vous lever pour l'énoncé du verdict. m'ordonna le commandant qui tenait le rôle de procureur.
Je m'avançai donc à la barre et me figeai au garde-à-vous.
-Lieutenant Swan, après avoir entendu les différents témoignages, étudié les preuves et pris en considération les déclarations écrites de l'agent Volturi et du général Caïus, responsable du dispositif en Irak...

Volturi ! Ce nom me frappa de plein fouet. J'entendais encore son timbre si glacial dans mon oreillette ce jour-là.. « On n'abandonne pas l'un des notres, Volturi » lui avais crié dans mon micro...Volturi...

Je sortis de mes pensées lorsqu'un major se planta devant moi.
-Lieutenant Swan, vous êtes renvoyée de l'Air force des Etats Unis d'Amérique. Vous perdez ainsi tous vos droits militaires, ce qui inclut votre maison, vos salaires, vos droits à la retraite et votre couverture sociale. Vous devrez avoir quitté votre logement demain soir. A compter de demain, vous avez interdiction d'entrer sur une enceinte militaire américaine. Veuillez donner au major votre plaque d'identité militaire, votre arme, vos ailes et vos galons, lieutenant. débita d'une voix grave le colonel, président de l'assemblée.
Radiée...effacée...Nous y étions...
Choquée, je dégrafai, les mains tremblantes, mes insignes de lieutenant et mes ailes de l'Air force avant de les déposer dans la main gantée de blanc du major qui attendait patiemment, une expression neutre sur le visage, que j'exécute l'ordre.
-La séance est levée. Mademoiselle Isabella Swan, vous pouvez disposer. La police militaire va vous escorter jusqu'à votre domicile.
Mademoiselle...Je sentis une vague de larmes monter mais je n'avais pas le droit de craquer. Pas ici. Pas maintenant. Je m'étais tant battue pour qu'on m'appelle Lieutenant...Mademoiselle...Je redevenais une pauvre fille lambda...Mademoiselle...je n'étais plus rien...
Le bruit des talons des sergents de la police militaire me força à me retourner pour faire face à la salle. Je ne voulais pas voir mais je ne pus éviter les visages des gars de mon unité, la bouche entrouverte de stupeur de Jacob mais surtout les yeux vert d'Edward, assis au dernier rang juste à côté de Jasper et du colonel Denali.

Le soleil qui brillait en cet après-midi ne suffit pas à me réchauffer alors que je sortais du bâtiment de commandement. Mécaniquement, je traversai la place d'armes, suivant les hommes de la police militaire qui me ramenaient vers ce qui était encore chez moi pour quelques heures. Des bruits de pas résonnaient derrière moi, me suivant. Mon équipe, sans aucun doute. Mes jambes me hurlaient de courir loin de tout cela, de m'enfuir. Mais non. Je suivais bien docilement mes chiens de garde.
Arrivés devant ma maison, tout du moins pour quelques heures encore, j'ai grimpé lentement les trois marches du perron. Le soleil brillait toujours, le ciel était bleu...La main sur la poignée, j'osai tout de même me retourner pour les affronter. Et ils étaient tous là, debout, en uniforme, attendant une réaction de ma part.

Mon équipe.
Mes frères.
Jasper.
Et Edward.

Jake amorça un pas dans ma direction mais je l'arrêtai aussitôt d'un signe de la main. Pas besoin de mots. Nous nous comprenions. Je croisai les regards désolés des deux pilotes et de Jacob qui voulaient surement s'approcher pour me réconforter mais je ne pouvais pas les laisser faire cela. Je devais porter mon fardeau seule. Lentement, j'ôtai ma coiffe réglementaire, la caressai une dernière fois et la déposai à terre, juste sur la dernière marche du porche. En me relevant, je remarquai les larmes coulant sur les joues de mon frère, lui qui ne pleurait plus depuis des années. J'ouvris la porte, entrai chez moi et la refermai sans plus regarder derrière moi. La Terre tournait toujours, l'humanité vivait toujours. Mais moi, je venais juste de perdre mon monde. Alors, je me laissai tomber au sol et m'autorisai enfin à pleurer durant un long moment avant de fermer les yeux.

() () ()

Assise les pieds dans le vide, les yeux perdus dans l'horizon, mon portable sur l'oreille, j'écoutai la voix grave de Sam, égrenant ses souvenirs de Seth. Le ciel était gris et bas, comme presque tous les jours dans cette région mais pour une fois, il ne pleuvait pas. La voix rassurante de Sam se tut et le silence se fit dans le téléphone. Alors je raccrochai. Dans quelques minutes, ils tireraient les salves réglementaires. Et pas besoin de téléphone pour les entendre, elles résonneraient bien assez longtemps dans la vallée.
Silencieuse, j'attendais, les yeux fixés sur l'océan, me perdant dans mes pensées, tentant de faire le point sur les jours précédents.

Un peu plus tôt dans la journée, j'étais arrivée à Forks dans la voiture d'Emmett et Rosalie, qui avaient souhaité, ainsi qu'Alice, assister aux obsèques de Seth, à la réserve. Comment étais-je arrivée dans leur voiture ? Simplement parce que la famille Cullen m'avait prise sous son aile et qu'elle m'avait offert le gite dans leur appartement de Seattle.

Le lendemain de mon jugement, j'avais confié les quelques cartons qui contenaient mes affaires à Jake, avais attrapé mon sac de toile empli de quelques vêtements et du strict nécessaire et étais sortie à pied de la base de Seattle, remettant au soldat de faction au poste de garde mes badges d'accès, réclamés par le colonel.
Jacob et Sam étaient inquiets pour moi puisqu'après toute cette affaire, je me retrouvais à la rue et sans emploi. Je les avais rassurés en leur annonçant que je vivrais quelques jours à l'hotel avant de me débusquer un appartement. Mais la réalité était toute autre. Comment leur avouer que j'étais totalement perdue, ne sachant plus vraiment qui j'étais ? Alors, comme toujours, j'avais remis mon masque, cachant mon désarroi pour ne pas les alarmer et je leur avais menti.
La seule décision que j'avais réussi à prendre la nuit précédente, alors que je ne dormais pas, était de partir, mon sac au dos, loin, dans n'importe quelle direction. Pour m'éloigner. M'éloigner de la base. M'éloigner de l'équipe, même si envisager de ne plus voir Jacob à mes côtés quotidiennement me déchirait le cœur. Mais surtout m'éloigner de tout ce qui pourrait me rappeler Seth. Son enterrement était prévu pour la fin de la semaine et l'équipe préparait déjà son voyage jusque Forks.

Le groupe avait voulu également m'accompagner jusqu'à la sortie de la base mais j'avais refusé net, leur faisant remarquer que le commandement prendrait mal cette action et qu'ils seraient puni pour ce qui serait considéré comme un outrage.
Alors, en fin de matinée, j'avais traversé seule la zone résidentielle de la base avant de rejoindre l'entrée principale et de me présenter au planton qui reprit mon pass avant de m'ouvrir la barrière. J'avais franchi lentement ces derniers mètres, avant de m'arrêter quelques secondes sur le trottoir, seule, dans la froideur hivernale du matin, pour essuyer les larmes traîtresses qui coulaient le long de mes joues. Je les avais retenues jusque là, traversant la base en gardant la tête haute. Mais le planton m'avait destabilisée. En prenant mon badge, il l'avait longuement regardé puis avait relevé ses yeux bleus sur moi avant de se figer dans un salut impeccable. Je n'avais désormais plus droit à ce geste mais contre toute attente et malgré les ordres qui avaient dûs être donnés après mon jugement, ce jeune homme, que je ne connaissais que de vue, avait pris le risque d'être puni en me saluant une dernière fois.
Je m'étais rapidement reprise, seule, au beau milieu du trottoir, des émotions contradictoires se bousculant dans mes entrailles : la tristesse, la honte, la peur, le sentiment d'abandon, la culpabilité...Soufflant une dernière fois, je repris mon sac sur mon épaule et avançai doucement vers le parking, dernière « séparation » avant de retrouver la ville. Ne pas se retourner. Continuer à avancer. Chaque pas me coutait et je luttai pour ne pas reculer et retrouver mon seul repère depuis toutes ces années.

Des portières s'ouvrirent quelques mètres devant moi et je reconnus les silhouettes qui s'en échappèrent : Jasper, Edward et le docteur Cullen. Jazz et Ed se rapprochèrent rapidement, de l'inquiétude sur le visage. Ils voulurent me prendre dans leurs bras mais je reculai aussitôt, refusant leurs marques de sympathie à mon égard. Après tout, je n'étais plus rien. Etonnés par ma réaction, ils se reprirent bien vite pour me faire une proposition : m'offrir une chambre dans leur appartement du centre-ville. Mais je ne voulais plus faire souffrir les gens qui m'approchaient. Alors, je refusai maintes fois leur proposition, voyant se dessiner sur leurs visages la tristesse et l'incompréhension. Je les avais blessés. J'avais encore blessés des gens que j'aime...Sentant les larmes poindre, je pivotai légèrement et repris ma route sans plus un mot. Je les entendis m'appeler, mon prénom résonnant dans le silence du parking, mais je ne me retournai pas. Quand soudainement, une troisième voix m'interpella :
-Bella, s'il te plait.
Stoppant ma progression, je baissai instinctivement la tête. Ce ton si paternel. Cette voix si réconfortante. Carlisle était lui aussi sorti de la voiture.
-Bella, regarde-nous, s'il te plait. demanda-t-il, mais je ne pus me résoudre à lui obéir, des larmes menaçant de s'échapper à nouveau.
Alors, j'attendis la suite, comme lorsque Charlie rentrait furieux du travail, ayant appris l'un des nos exploits communs à Jake et moi. Des bruits de pas se firent entendre et quelques secondes plus tard, Carlisle se tenait devant moi. Prudemment, il approcha la main de mon visage et me souleva gentiment le menton.
-Bella, ma chérie, regarde-moi. redemanda-t-il d'une voix douce et posée, et cette fois, je ne pus que lever les yeux sur cet homme.
Quand nos regards se croisèrent, une lueur de tristesse traversa ses yeux, me faisant me sentir encore plus mal. Alors, juste avant qu'il ne prenne la parole, j'ouvris enfin la bouche :
-Pourquoi vous soucier de moi, Carlisle ? dis-je d'une voix tremblante. Je ne suis plus personne, j'ai tout perdu...Pourquoi ? Je ne veux pas être un poids pour vous tous. finis-je en un murmure.
-C'est à cela que sert une famille, Bella. A être présent dans les bons et les mauvais moments. répondit-il, un léger sourire se dessinant sur ses lèvres.
-Mais, je ne suis...voulus-je répondre.
-Bella, tu fais partie de la famille. me coupa-t-il en plantant son regard clair et décidé dans le mien.
A ces mots, les larmes que je tentais vainement de retenir depuis quelques minutes se mirent à couler.
-Et mon rôle de chef de famille est de mettre à l'abri tout ceux qui appartiennent à cette famille. Esmé et moi ne dormirions plus de te savoir seule. Alors, s'il te plait, accepte notre offre. termina-t-il en me tendant une main.
J'observai sa main quelques secondes puis son visage. Carlisle attendait patiemment ma réponse, m'observant de son regard si réconfortant pour moi qui n'avait jamais connu ces attentions paternelles. Après quelques secondes, je tendis ma main à mon tour. Carlisle fit alors les deux pas qui nous séparaient, attrapant fermement ma main dans la sienne si chaude et m'attira contre lui avant de refermer ses bras autour de moi. Alors, seulement à cet instant, je me permis enfin à me laisser aller et je blottis mon visage dans son épaule, laissant couler mes larmes.

Une demie-heure plus tard, je déposai mon sac sur le lit de la chambre d'ami qui était désormais la mienne, alors que Jasper m'observait, appuyé contre le chambranle de la porte.
-Je ne mérite pas tout cela, Jazz. murmurai-je tête baissée.
-Au contraire, Bella. Tu es simplement trop perdue pour le moment pour te rendre compte de qui tu es vraiment. me répondit-il en me tendant une main. Viens, papa et Edward nous attendent au salon.
Docile, je pris sa main et le suivis dans l'appartement.

Deux jours plus tard, ils repartirent pour Billings alors qu'Alice, Rosalie et Emmett venaient d'arriver. Les filles travaillaient en centre-ville mais Emmett passait ses journées avec moi, m'emmenant dans ses repérages de véhicules, me permettant ainsi de ne pas trop penser à ma situation. Un soir, il m'avait rejointe sur la terrasse. Malgré le froid de ce mois de novembre, je venais y passer de longues heures, recroquevillée sur l'une des chaises longues, observant les lumières des avions de ligne qui zébraient le ciel nocturne parce que je n'arrivais plus à dormir sans voir apparaître Seth dans mes rêves.
-Hé Bellissima, que se passe-t-il ? demanda-t-il doucement en s'asseyant juste à côté de moi.
-Je ne sais pas Emmett. Je ne sais plus. Je voudrais tant y aller mais ils ne veulent plus de moi là-bas. chuchotai-je, totalement envahie par mes pensées.
-Où veux-tu aller, Bella ?
A sa question, je me refermai aussitôt. Je ne pouvais pas lui dire que ma seule pensée à l'instant était de me rendre demain à Forks. D'assister à l'enterrement de Seth. De lui dire un dernier au-revoir. D'essayer encore une fois de m'excuser de l'avoir laissé mourir...
Emmett se déplaça et pris ma main avant de poser de nouveau sa question.
-à Forks...murmurai-je. Je veux dire adieu à Seth, Emmett.
-Alors, nous irons à Forks demain, tous les quatre. Les filles et moi aimions beaucoup Seth et nous aimerions t'accompagner là-bas.
-Mais...
-Bella, nous irons là-bas. Quoiqu'il se passe, quoiqu'il se dise, tu feras toujours partie de notre famille. Et après, nous rentrerons tous ensemble à Billings pour Thanksgiving. conclut Emmett en me forçant à me lever de ma chaise longue pour me diriger vers l'appartement.

Et voilà comment je me retrouvais à Forks, assise en haut des falaises de la Push, surplombant l'océan Pacifique. A notre arrivée dans la réserve quileute, un peu plus tôt dans la journée, la pluie s'était arrêtée. J'avais guidé Emmett jusqu'à la maison de Billy où je retrouvai toute l'équipe, en grande tenue, assise dans le petit salon, attendant l'heure de la cérémonie. Nous restions silencieux, plongés dans nos pensées. Billy n'avait pas lâché ma main depuis mon arrivée, tentant surement de me réconforter. Quand l'heure arriva, bien trop rapidement à mon goût, je sortis la dernière de la maisonnette. Aussitôt, des éclats de voix fusèrent, me surprenant et m'obligeant à lever la tête. D'un pas rapide, Harry Clearwater, l'oncle de Seth, arrivait droit sur moi, hurlant des mots que je mis du temps à comprendre : « Pars d'ici ! Tu n'as plus le droit d'être ici ! Seth est mort à cause de toi ! Tu es maudite ! » hurla une nouvelle fois Harry en me bousculant.
-Harry ! Arrête ! Tu sais très bien que Bella n'est pas responsable...cria Billy, pour me défendre.
-Billy, laisse-le. Il a raison. Ma place n'est plus ici. Je pars. le coupai-je en posant ma main sur son épaule.
-Mais Bella non ! réagit-il de concert avec Jake.
Sans plus un mot, je fis demi-tour et repris le chemin principal. Un bref bruit de course se fit entendre derrière moi : Emmett avait laissé Alice et Rose près de Billy.
-Bella, attend ! me demanda-t-il.
Je ralentis alors le pas, le laissant me rejoindre en quelques foulées.
-Emmett, retournes-y. On se retrouvera à la villa dans quelques heures. lui dis-je
-Tu veux ma voiture ?
-Ne t'en fais pas, Em. J'ai grandi ici. Je vais couper par la forêt. ajoutai-je en lui faisant un clin d'oeil, souhaitant ce geste suffisant pour le rassurer.
Il acquiesça silencieusement et me laissa partir. Quelques minutes plus tard, mon téléphone sonnait : Jacob m'offrait le moyen d'assister malgré tout à la cérémonie.

La première détonation résonna durant de longues secondes, brisant le silence. Instinctivement, je serrai dans ma paume la plaque d'identité de Seth que j'avais conservée depuis ce jour funeste en Irak. Alors, je me mis à prier, les versets du psaume rythmés par les tirs d'hommage des militaires alors que la cérémonie de Seth se terminait. A la dernière salve, j'embrassai la plaque et la lançai dans l'océan, faisant ainsi mes adieux à mon petit frère qui venait de rentrer définitivement chez nous. Une fois l'écho du dernier tir disparu totalement, je me levai et rejoignis la villa.