Et dans les temps pour un nouveau chapitre ! Ouf ! C'était juste ! D'ailleurs pour info, j'essaierai d'être à l'heure semaine pro, mais avec la sortie de red dead redemption ( et ma faiblesse qui m'a fait courir l'acheter) je risque d'avoir un peu de retard. D'autant plus que le prochain chapitre devrait être un moment de légèreté dans la vie de nos compères, donc le genre de chapitres que je galère le plus à écrire XD. (oui, j'essaie d'alterner un peu un chapitre « dur » avec des moments plus gais... donc vous avez compris, celui-ci sera assez cruel... ) Je vais essayer de ne pas engloutir tout mon temps libre dans le jeu !;)

Disclamer : les personnages appartiennent à Quantic Dream et sont issus du jeu video detroit become human.


Une place dans ce monde

Séquence mémorielle - archives – 11 octobre 2040 :

Il y a juste une affiche sur la porte de l'établissement. Une simple pancarte rouge encadrant un triangle bleu. Une simple feuille de papier pour séparer deux mondes. Le mien, et le sien. « Androides interdits »... Je ne peux contourner cette ordre. Pas dans cette nouvelle vie où je ne suis qu'une machine. Alors, je serre les poings, et je le regarde se détruire en silence tandis que la pluie battante continue de détremper ma veste grise et mon visage au regard perdu dans le vide. J'essaie presque de me fondre de honte dans l'obscurité de cette nuit, mais ce brassard et ce triangle lumineux dénoncent de leur scintillement mon inutile présence. Je ne peux même pas l'aider. Je ne peux pas renverser son verre, cette fois. Je ne tremble pas. Je ne bouge pas. Et je fixe à travers la porte de verre la silhouette de Hank qui répète encore et toujours ce même geste lourd. Mes capteurs auditifs me restituent malgré moi tous les sons qui émanent du bar. J'entends distinctement le tintement du verre sur le comptoir lorsqu'il le repose un peu trop brusquement, ses gestes rendus incertains par l'alcool. Et ce bruit assourdissant fait se serrer ma pompe à thirium, à chaque fois. Mais je ne bouge pas. Un androïde doit savoir rester à sa place. J'ai accepté de vivre dans le monde des hommes, je dois en suivre les règles. C'est ce que Hank m'avait craché à la figure. Je serre encore un peu plus mes poings. J'avais juste voulu le sortir du gouffre. Et il m'avait entraîné avec lui dans les profondeurs de sa descente aux enfers.

Tout était parti d'un simple sentiment d'inquiétude. Il n'avait pas appelé pour signaler qu'il rentrerait tard ce soir. Et il ne rentrait pas. J'avais beau l'attendre, il ne revenait pas. Et naturellement, après avoir contacté le commissariat qui m'avait confirmé son départ quelques heures plus tôt, je m'étais lancé dans la tournée des bars. J'avais rapidement enfilé mon uniforme et mon visage glacial pour me jeter dans les rues de la ville endormie à sa recherche. J'étais monté dans le dernier bus en direction du centre ville, dans le compartiment du fond réservé aux androïdes, droit et sagement immobile, comme une figurine de collection dans sa boîte. Autour de moi, une dizaine de robots semblait dans un état de stase profond. Par réflexe, je tentais d'en analyser un, sans succès : sans les mises à jour de Cyberlife, mon programme d'identification était devenu obsolète sur ces nouveaux modèles aux allures de poupées de cire. Je n'avais plus aucune utilité, désormais. Seul Hank semblait étrangement considérer que je lui étais indispensable. Il ne me restait plus que lui. Et c'est cette pensée qui m'avait conduit à agir de façon si impulsive, oubliant mes devoirs, mon rang et mon espèce, lorsque j'avais reconnu sa silhouette accoudée au comptoir du Jimmy's bar.

Comme autrefois, j'en avais poussé la porte, ignorant ce panneau rougeâtre qui m'intimait de rester à l'extérieur. À peine étais-je entré dans les lieux qu'un silence de plomb s'était abattu sur la salle. Je me forçais à l'ignorer et à me diriger d'un pas déterminé vers mon partenaire. Il baissa la tête sans même me lancer un regard lorsque ma main se posa sur son épaule. D'une voix tendre, j'essayais de cacher ma déception derrière un sourire poli :

« Il ne faut pas rester là, Hank. Allez venez, je vous ramène. »

Mais il s'était violemment dégagé de mon contact, comme si la paume de ma main le brûlait, avant de me lancer sur un ton à la fois gêné et agacé.

« C'est bon Connor, je rentrerai plus tard. File à la maison. Je me débrouillerai. »

Je sentais les regards insistants des autres clients du bar. J'avais déjà franchi la limite en passant la porte. J'avais ignoré l'interdiction d'accès du lieu aux androïdes. Je me montrais une nouvelle fois très suspect en refusant d'obéir à un ordre direct de mon humain. Alors, dans une tentative maladroite de masquer ma désobéissance derrière des formules polies et des protocoles rigides, je repris d'une voix posée:

« Lieutenant Anderson, je me dois d'insister, vous n'êtes pas en état de conduire et je suis chargé de veiller à votre sécurité. Confirmez-vous l'ordre que vous venez de me donner ? »

Une nouvelle chance. Je tentais d'offrir à Hank une chance de se ressaisir. Et je tentais également de me sortir de ce mauvais pas en mettant en avant les directives logicielles des androïdes qui les obligeaient à prendre soin de leur propriétaire. J'espérais vraiment que Hank saisirait cette main tendue dans un moment de lucidité. Il se retourna vers moi. Et je devinais à son regard presque méprisant que l'homme qui me faisait face n'avait plus rien de mon partenaire. L'alcool avait noyé en lui tout ce que j'appréciais, pour ne faire ressortir que sa colère profonde face à l'injustice qu'était la perte d'un enfant aux yeux d'un père. Plus rien n'avait d'importance pour Hank que de noyer le souvenir de Cole dans l'ivresse sinistre d'un verre de Whisky. Plus rien... même moi.

« Putain mais ferme ta gueule, Connor ! C'est si compliqué pour toi d'obéir à quelque chose d'aussi simple ? Tu me files la migraine là, avec toutes ces Led ridicules sur ton fichu costard et sur ta tronche d'imbécile. Dégage de là immédiatement. »

Machinalement, mes bras retombèrent le long de mon corps. Je peinais à contenir ma propre colère. Ma voix s'éleva dans un murmure, sifflée avec ranc?ur au creux de son oreille, légèrement tremblante, trahissant combien je me sentais blessé :

« Sinon quoi, Hank ? Si je ne dégage pas, vous les laissez m'embarquer pour me faire reprogrammer ? »

Hank se leva de sa chaise brutalement et se tint droit, face à moi. Je pouvais percevoir dans son visage hostile toute la haine qu'il concevait pour ce monde. Elle avait été libérée par l'alcool et elle s'apprêtait à m'éclater au visage dans toute la brutalité de sa violence pure. Il me répondit sur un ton glacial, aussi froidque l'hiver du jardin zen, alors que mes capteurs m'alertaient que trois clients s'étaient également levés, prêts à intervenir, bien trop contents sans doute d'avoir potentiellement une chance de teinter leurs mains du sang bleu d'un de ces fichus androïdes déviants :

« P'tre que je ferai bien finalement, tu serais sans doute moi casse burnes. Apprends à rester à ta place et sors d'ici. »

J'ai reculé d'un pas et j'ai détourné le regard. Ma LED s'est teintée un instant en rouge, et les hommes se sont rapprochés. J'ai essayé de stabiliser mon logiciel. La lueur a tourné péniblement au jaune. C'était déjà ça. Puis, sans un mot, avant que la situation ne dégénère, j'ai quitté docilement le bar d'un pas rigide tandis qu'Hank se réinstallait tranquillement à sa place et commandait une nouvelle tournée. Pourtant, je n'ai pas pu me résoudre à l'abandonner. Je sais que ce soir est un soir difficile, bien plus que les autres. Alors, je lui pardonne, comme toujours. Ou du moins, j'essaie. Ses paroles m'ont blessé, mais j'ai conscience aussi des efforts de ces derniers mois, où il a tenté de limiter sa consommation d'alcool, enchaînant les rechutes et les période de sevrage, sans cesser de recommencer à se battre contre sa dépendance à chaque fois qu'il replongeait. Des altercations à ce sujet, nous en avions eu souvent. Mais elles n'avaient jamais atteint ce niveau là de violence.

Alors que je repense à tout cela, je ne fais même plus attention à la pluie qui s'abat sur moi dans la nuit glaciale. Je reste là, essayant de réguler ma chaleur corporelle pour ne pas que mon thirium se fige dans ce froid intense pendant que dans la chaleur d'un bar, Hank continue à tuer à petit feu la famille que j'avais choisi de trouver en lui.

La voix du barman qui interpelle mon... « humain référent » me sort de mes pensées maussades. Presque inconsciemment, mes capteurs se concentrent à nouveau sur ce qui se passe de l'autre côté de cette frontière en papier rouge.

« Hé, Hank, y'a ta merde en plastique qui prend l'eau depuis une bonne heure maintenant... Franchement ce truc fait flipper. Ou tu le fais dégager d'ici, ou tu rentres chez toi, mais ça mets mal à l'aise les clients... et moi aussi ! Putain comment tu peux accepter de te coltiner un truc pareil ! C'est pour les enquêtes encore? Je croyais qu'ils en avaient sortis des nouveaux ? »

Hank ne répond pas tout de suite et soupire de frustration. Il lance un regard noir dans ma direction. Je ne bouge pas. Je reste aussi rigide qu'un androïde se doit de l'être, les mains croisées derrière le dos, la tête droite, le regard obstinément perdu dans le vide en attente d'instructions. Mais sous cette air indifférent, mon logiciel et tous mes capteurs ne cessent de se focaliser sur ce qui se passe dans ce monde vivant, derrière la pancarte écarlate. Il se lève. Presque inconsciemment, comme une dernière réticence de son esprit à laisser quelqu'un m'insulter, un murmure faiblard et sans grande conviction s'échappe de ses lèvres aux odeurs de whisky:

« Il s'appelle Connor... »

Le barman éclate de rire avant de poser une main trop amicale à mon goût sur l'épaule du vieil ivrogne. Hank ne réagit pas à ce contact. Ça me peine encore plus que les insultes. Il semble complètement groggy par l'alcool. La boisson a endormi le fier et colérique lieutenant pour ne laissait derrière elle qu'une loque humaine perdu dans ses vapeurs. Le barman renchérit alors d'une voix moqueuse et méprisante:

« Tu peux bien l'appeler « mon bichon », j'en ai rien à foutre. Vire-moi ce tas de ferrailles de mon trottoir avant qu'il rouille. »

Quelques clients ricanent. Les autres sont des épaves bien trop proches de l'état de Hank pour seulement songer à réagir. Le policier sort un billet de sa poche, le pose sur le comptoir et sort en titubant. Il ne dit rien. Et moi, je rêve secrètement au fond de mes programmes et de mes codes de pouvoir enfoncer toute la puissance de mon poing métallique dans les entrailles du barman. Mais je ne fais rien. Il y a une pancarte rouge au triangle bleu sur la porte... et nous avons perdu la guerre. Les vainqueur règnent, les perdants obéissent.

Hank s'approche en titubant. Il ne m'adresse pas un regard lorsqu'il passe à côté de moi pour regagner son véhicule. Sans un mot, je le suis, obéissant à ces règles et à ce monde qui n'est pas le mien, les poings toujours obstinément clos, comme pour tenter de contenir ma déviance. Mais lorsqu'il esquisse un geste pour conduire, je le devance et je pose ma main sur la poignée de la porte conducteur du véhicule.

« Fais chier... »

Lâche t-il sans me regarder, tapant du plat de la main sur le toit de la voiture, avant de la contourner péniblement pour aller s'affaler sur le siège passager. Résigné à garder le silence comme je le dois, je prends place à mon tour au volant. Sans un regard pour le vieux policier, je démarre le moteur et je m'engage sur le chemin de la maison. L'atmosphère dans l'habitacle est étouffante de non-dits et de silences, et, pendant un bref instant, je me réjouis de ne pas avoir à inhaler cet air irrespirable. Je tente un regard en coin en direction de Hank. Il me tourne en partie le dos, sa tête calée contre la fenêtre froide de la portière. Je ne vois pas son regard, mais je devine à sa respiration lente et régulière que ses yeux sont clos. Je soupire avec un sourire agacé. J'aurai aimé avoir la force de lui parler.

Mais au lieu de cela, je me contente d'accélérer un peu l'allure de la vieille voiture afin que ce trajet ne s'éternise pas et que cette nuit soit vite oubliée. Pour nous deux.

Une fois à la maison, je sors du véhicule et je claque volontairement la portière pour réveiller mon partenaire. Alors que j'ouvre la porte de son côté, Hank soupire et se relève avec difficulté, émergeant à peine du sommeil profond et artificiel dans lequel l'alcool l'avait entraîné. Il titube en sortant de la voiture, et je le rattrape de justesse, par réflexe. Il s'agace de sa propre faiblesse.

« ça va, j'ai pas besoin d'une béquille. »

Je le stabilise tout de même avant d'aller ouvrir la porte. Sumo arrive comme à son habitude pour nous faire la fête, mais le Saint-Bernard nous accueille avec moins d'entrain que d'habitude et part se coucher rapidement. Je lui souris tristement. Les chiens sont épatants. Ils sentent les choses. Ils comprennent les hommes mieux qu'ils ne se comprennent eux-même, parfois. Et ils ont une patience et un amour pour leur maître qui dépassent l'entendement. Les sens de Sumo l'avaient informés que ce soir, son maître était absent de ce corps puant l'alcool et la mauvaise humeur. Je m'apprête à allumer la lumière, mais mon partenaire me retient :

« Laisse éteint ! J'ai une putain de migraine... »

J'interrompe donc mon geste et je laisse la maison plongée dans une semi-obscurité, à peine éclairée par les lueurs extérieures du quartier à travers les fenêtres. Mon attention se reporte sur Hank qui lutte péniblement pour ôter son manteau. Je contiens un soupir, puis, je me dirige vers lui pour l'aider à effectuer cette simple action que ses gestes désynchronisés ne parviennent plus à exécuter. Il ressemble un peu à un androïde en plein calibrage, comme ça. On dirait une marionnette aux fils emmêles.

« c'est bon, je me débrouillerai, file te reposer... »

Le ton employé est dénué d'agressivité, cette fois-ci. Je n'y perçoit qu'une intense fatigue. Le vieil homme se passe d'ailleurs une main sur les yeux avant de s'appuyer sur le plan de travail de la cuisine. Je le fixe, rigide, avant d'acquiescer d'un signe de tête énergique et bref. Puis, sans un mot de plus, je me retourne d'une démarche parfaitement robotique pour me diriger vers la porte du garage. Je la referme précipitamment. Une nouvelle frontière s'immisce entre nos deux mondes. Mais cette fois, je me sens presque soulagé. C'est souvent comme ça, les soirs où il boit. Je ne retrouve plus alors en lui le partenaire que j'apprécie tant. Juste un vieil homme triste et épuisé par ce monde qui oublie le temps d'une boisson qu'il est tout ce qu'il me reste. Je me laisse glisser contre la porte, comme tous ces soirs trop imbibés d'alcool, épuisé à mon tour contre cette lutte incessante contre un ennemi invisible. Il était autrement plus facile d'abattre Cyberlife, de mener une révolution, d'affronter les vigiles de la tour ou les agents du FBI infiltrés dans Jéricho. Je me sentais invincible, alors, dans ce rôle d'arme ultime... Mais je me sens si faible, à présent, dans celui de dernier rempart contre la dépression de Hank. Je ne sais pas comment faire. Je sais désarmer. Je sais blesser. Je sais tuer. Mais je ne sais pas aimer... Je suis maladroit. Je ne comprends pas toujours les humains. Je ne suis qu'une machine, conçue pour accomplir une tâche... et la mission que je me suis attribuée est bien éloignée de mes premiers objectifs. Combattre Cyberlife ne m'avait même pas fait trembler. Affronter Hank... cela me pétrifiait.

Un nouveau tintement se fit entendre dans le salon, à côté. Dans un geste impulsif, je serrai mes poings, plus fort que jamais, enfonçant mes ongles de plastique dans la substance artificielle de ma peau, jusqu'à entamer la matière blanche de la paume de ma main. Je me lève brusquement, et, pour la première fois, je laisse la colère et la frustration s'emparer de mon programme et prendre le contrôle de mon software défaillant. J'ouvre brutalement la porte et je me précipite vers Hank qui me regarde un instant, surpris. Il tient dans sa main une bouteille de Whisky. Instinctivement, j'empoigne à mon tour la bouteille et je la tient obstinément. Le reflet doré de ma LED clignote incessamment sur le récipient de verre, faisant tristement écho au liquide ambré. Il baisse son regard avant de me lancer simplement :

« Putain Connor me fais pas chier. On verra demain mais pas ce soir. Vraiment pas ce soir... »

Je raffermis encore davantage mon emprise sur la bouteille.

« Justement Hank, ce soir, plus que tout autre... »

Il relève ses yeux sur moi. Ma réponse le désarçonne un instant. Plus que les mots, je sais que c'est la sincérité et la spontanéité dont j'ai fait preuve qui le déstabilise. Oui, ce soir plus que tout autre, je ne devais pas l'abandonner. Ce soir plus que tout autre, je devais me battre. Parce que ce soir comptait plus que tout les autres. Parce que ce soir, un enfant mort venait hanter son père en lui rappelant qu'il y a exactement cinq ans, il conduisait la voiture dans laquelle il a perdu la vie. Parce que ce soir, si je parvenais à lui faire lâcher sa bouteille, je remporterai une première victoire.

Son visage se déforme sous l'effet de cette colère, de ce dégoût de lui-même et de ce monde qu'il ressent, de cette absence qui le ronge encore et encore jusqu'à laisser son esprit à vif. Blessé, humilié, il me bouscule de son autre main pour tenter d'éloigner mon regard accusateur, sans succès. Je ne lâche pas prise. Agacé et vaincu, il laisse enfin éclater sa rage :

« Tu m'emmerde Connor, tu m'entends, tu m'emmerdes ! J'aurais dû te laisser là-bas, dans cette putain de décharge ! C'est peut-être là, ta place, au fond ? Je m'occupe de toi, je ne te demande rien ! Mais toi, tu ne peux pas me laisser tranquille ? Tu ne peux pas me foutre la paix ? Non ! Monsieur est un androïde, il est foutrement bien trop parfait pour comprendre ces choses-là ! J'ai juste besoin de décompresser un peu, d'oublier sombre crétin ! Mais toi, tu ne peux pas comprendre ! Il se passe quoi dans tes beaux circuits, Connor ? T'y connais quoi, toi ? À la douleur, à la souffrance, à la perte, hein ? Rien ! Rien du tout ! Alors garde tes jugements statistiques pour toi et va clignoter ailleurs avec ta foutue tronche de guirlande ! Tu ne comprends rien ! T'es pas humain Connor, tu comprends rien alors lâche cette maudite bouteille !»

Je n'ai pas eu mal. Mes capteurs clignotent un instant pour m'informer d'un léger dommage en cours de stabilisation au niveau de ma joue droite, et ma tête se tourne brutalement sous la violence du coup. Sans un mot, je la redresse très lentement, en direction de Hank, alors que la structure de plastique blanc se recouvre de nouveau peu à peu de ma peau artificielle, effaçant les traces de coups, sans toutefois pouvoir cacher le thirium qui s'échappe de ma narine. La plaie se referme vite, mais elle reste encore béante dans mon esprit, écarlate et cuisante, éclairant de sa lueur dansante la pièce obscure. L'humain semble complètement abasourdi. Il fixe le cercle lumineux de ma tempe de ses yeux écarquillés, sans parvenir à prononcer un seul mot. Je ricane tristement. Je sais ce qui l'a coupé dans son élan. Rougeoyante et frénétique comme lorsqu'il m'avait retrouvé ce jour là, dans cette décharge, ma LED danse devant ses yeux, hypnotisante de culpabilité, hurlant ma douleur muette, et saignant silencieusement à ma place. Pourtant, malgré la violence du geste et ma déviance, je ne songe pas un seul instant à lui faire du mal. En fait, je pense qu'il aurait pu me battre à mort sans que je ne réagisse. Si cela avait pu le libérer de ses démons, je lui aurai même souris sous la pluie de coups. Au lieu de cela, je reprends mon calme, mon expression stoïque et paisible venant contraster violemment avec le scintillement rougeâtre et la dureté de mes propos :

« Je ne sais pas si je comprends les choses, Hank. Je ne les perçois sans doute pas de la même façon que vous, en effet. Mais je crois que je sais ce que ça fait, de perdre quelqu'un. Parce que je suis en train de perdre ma seule famille, chaque jour un peu plus... »

Hank baisse les yeux. Sa voix s'élève, sans aucune agressivité cette fois-ci, simplement teintée de peine et de honte.

« putain d'androïde... »

Puis, sans rien ajouter de plus, il détourne son regard et se dirige péniblement vers sa chambre. Cette fois-ci, c'est lui qui referme la porte. Son claquement retentit dans la maison comme un nouveau coup de poing dans mon visage. Il vient de redessiner une frontière entre nos mondes. Je soupire. Finalement, cette séparation de nos deux univers ne se limitait pas qu'à une porte, une pancarte rouge ou des lois restrictives censées réguler nos deux espèces. Elle semblait ancrée au plus profond de nos logiciels informatiques et de leur programme biologique.

Je me sens éreinté, malgré ma condition de machine. Et je me sens incapable de seulement bouger. Je ne suis même pas en mesure de regagner la tranquillité de ma chambre. Je reste figé là pendant de longues minutes, complètement immobile. Puis, j'esquisse un geste pour essuyer d'un revers de manche le thirium séché qui macule mon visage. Je réalise que ma main tient quelque chose. Je baisse les yeux lentement, et ma pompe à thirium s'affole une seconde. Malgré moi, je ne peux m'empêcher de sourire, alors que je lance mon processus de mise en veille.

La bouteille ambrée gît, vaincue, dans mon poing.

Quelques heures plus tard, j'entends le réveil de Hank qui se met à sonner. Lorsque j'ouvre les yeux, à 7h15 ce matin, mon premier réflexe et de regarder si je tiens toujours en main le précieux liquide blond. Je suis rassuré et déçu en voyant ses reflets dorés danser dans la pièce. J'avais espéré un instant que tout ceci n'avait été qu'un mauvais rêve. Mais les androïdes ne rêvent pas. Je sors du garage, et je me fais violence pour ne pas jeter la bouteille en verre aux ordure. Au lieu de cela, je la range docilement dans le placard, comme un bon androïde se doit de le faire. Puis, comme tous les matins, je mets en route la machine à café et je commence à lui préparer son petit déjeuner. Quelques minutes après, mes capteurs m'indiquent que le vieil homme émerge, complètement épuisé par sa nuit d'ivresse. Je ne lui accorde pas un regard. Je continue à m'affairer avec des gestes précis, alors que je dispose sur la table son premier repas de la journée.

Sans un mot, Hank se dirige vers le placard à alcool. Je me raidis imperceptiblement, mais je ne dis rien. Il m'a bien fait comprendre, hier soir, que ce n'était pas mon rôle. Je n'étais pas à ma place lorsque je tentais de m'interposer entre lui et sa dépendance. Je me contente donc de lui remplir un grand verre de jus d'orange. Mais je ne peux m'empêcher de l'observer du coin de l'?il. Il semble complètement vidé de toutes forces. Il se tient là, appuyé sur le plan de travail de la cuisine, sa précieuse bouteille posée juste à côté de lui. Je ne peux empêcher mes lèvres d'esquisser une grimace ironique. Évidement. Je n'ai plus qu'à jeter le jus d'orange que je lui ai préparé.

Hank débouche la bouteille. Je ferme les yeux de frustration et j'essaie de me ressaisir et de stabiliser le témoin jaunâtre sur mon visage. Je ne dis rien. Je continue mes gestes mécaniques. Hank me fixe à présent, tout en conservant son appui sur le rebord de l'évier.

« Je suis sorti hier soir parce que... je voulais pas que tu me vois comme ça. C'était visiblement pas une très grande réussite, hein ? »

Sa voix m'interpelle. Il me sourit d'un air lassé en prononçant ces mots, son regard obstinément baissé vers les reflet dorée de la bouteille en verre. En l'entendant, je cesse mon activité et je me retourne vers lui, masquant ma surprise sous un masque d'impassibilité effrayant. Je croise un instant son regard fuyant. Je ne réponds pas. Je me contente de me tenir droit, sans la moindre expression sur mon visage, les mains derrière le dos, le regard fixé vers un point invisible au dessus de sa tête. L'humain rit légèrement.

« Ouais... ok, Connor, ok... je suppose que tes bouderies robotiques sont le moins que je mérite après cette soirée... J'ai compris gamin. »

Puis, d'une voix calme, il reprend simplement :

« Quand je te dis reste à ta place, tu reste à ta place. Et ta place, Connor, c'est d'être mon partenaire, pas la propriété d'un pauvre con comme moi. Alors la prochaine fois que je me comporte comme ça, Pour quelque raison que ce soit, fous-moi ton poing dans la gueule et laisse-moi en rade. Tu vaux bien mieux que ça. Tu mérite mieux que ça.»

Je le fixe. Je n'arrive toujours pas à croiser son regard. On dirait qu'il évite délibérément mes yeux. Alors, je me contente juste d'énoncer, d'une voix ferme et sèche :

« Il n'y aura pas de prochaine fois. C'est ma condition, si vous voulez être mon partenaire. Sinon, vous ne serez jamais que mon maître. C'est à vous de choisir votre place maintenant, lieutenant. »

Hank sourit tristement de mon insolence. Il opine de la tête en murmurant un léger « ouais, ok... je comprends...». Il se retourne vers le plan de travail à nouveau avant de marquer une pause. Puis, sans l'ombre d'une hésitation, il verse le contenu de sa bouteille dans l'évier. Puis, il va en chercher une autre. Et encore une autre. Il en ramène même de cachettes dont j'ignorais l'existence, ingénieusement dissimulées dans des recoins de la maison. Je le regarde faire sans rien dire, surpris. Lorsque enfin il semble avoir fini, il me paraît encore plus épuisé. Il relève la tête, me tournant toujours le dos.

« Partenaire ? »

Je souris. Il n'avait jamais fait cela avant, même quand il avait essayé d'arrêter de boire. Je sais que le chemin sera éprouvant. Mais je connais aussi la volonté de fer de Hank. Je sais qu'il ne se pardonnera jamais ses paroles et son geste envers moi. Même si moi, au fond, je lui ai déjà tout pardonné. L'étreinte du fantôme de son fils est encore bien trop présente dans son esprit, mais elle commence à lâcher prise, petit à petit. Je souris. Désolé Cole, mais en ce matin du 12

octobre 2040, c'est moi qui gagne. Je sais que je ne pourrais jamais prendre ta place dans le c?ur du vieil humain. Et de toute façons, ce n'est pas ce que je veux faire. Mais je pourrais peut-être un jour y trouver la mienne... Nos regards se croisent enfin. Puis, ses yeux se rabaissent précipitamment, honteux. Et je comprend pourquoi, depuis hier soir, il évite mon regard. Pourquoi, à chaque fois qu'il boit, ses yeux bleus refusent de rencontrer les miens. Je souris. Puis, je lui réponds spontanément :

« Partenaire »

Et ce mot sonne à mes oreilles comme un goût de première victoire.


Voilà ! Chapitre fini ! N'hésitez pas à me laisser un commentaire pour me donner votre avis et m'aider à lâcher la manette cette semaine en m'insufflant un peu de motivation XD !