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CHAPITRE 8
S.A.L.E. en force
Les elfes étaient retournés dans la salle de bain. Quand Hermione les rejoignit, ils y débattaient à propos de leurs talents guerriers :
- Je lui ai fait des bleus ! Mais j'ai pris un coup de pied !
- Yo lui avoir pincé le nez ! Como esto !
- La prochaine fois, on le tapera avec des livres !
- Miss Professeur ! Miss Professeur !
Bulby lui montra fièrement ses blessures de guerre. Un bleu se dessinait lentement sur sa joue et une longue égratignure partait de son coude jusqu'à son poignet. Il saignait. Hermione prit une serviette, la mouilla et se baissa pour lui enrouler autour du bras. Bulby se laissa faire docilement, tandis que Fania et Ezequiel lui tournaient autour d'un air surexcité. Fania répétait qu'elle voulait réessayer avec des livres. Ezequiel parlait de tout ce qu'il avait fait au visage de Tom Jedusor. Hermione termina de soigner Bulby et se redressa.
- Yo avoir réussi à lui tirer les oreilles ! Como esto !
- Bulby, Ezequiel, Fania.
Les trois elfes se turent instantanément.
- Je vous remercie, commença Hermione. Jedusor s'est montré plutôt agressif dans sa façon de faire et vous m'avez défendue. Maintenant, j'ai une question à vous poser : pourquoi lui avez-vous sauté dessus au lieu de lui envoyer un sort ?
Ils échangèrent un regard et répondirent tous en même temps :
- Bulby, Ezequiel et Fania ont pensé qu'il ne fallait pas abattre ses meilleures cartes tout de suite, Miss Professeur ! dit Bulby.
- Boulby, Ezequiel y Fania avoir pensé que ça être plus impressionnant si attaquer à mains nues, Señorita ! dit Ezequiel.
- Si Tom Jedusor avait reçu un sortilège et qu'il n'avait pas vu Bulby, Ezequiel et Fania, il aurait forcément accusé la miss Professeur ! dit Fania.
La troisième réponse était la bonne. Hermione se mordit la lèvre et répondit :
- Effectivement, j'aurai eu des problèmes. Merci, Fania.
Un sourire presque imperceptible étira les lèvres de la petite elfe. Ses deux congénères baissèrent les oreilles, maussades.
- Je ne veux pas que vous recommenciez, décida Hermione.
Les elfes redressèrent aussitôt la tête et voulurent protester, mais Hermione ne leur en laissa pas le temps et poursuivit d'une voix forte :
- Jedusor a peut-être vus qui vous étiez et ce serait trop risqué de récidiver ! Que dirait le professeur Dippet s'il apprenait que vous avez attaqué un élève ? Par ailleurs, je ne crois plus risquer grand chose à présent. Et j'aimerai bien comprendre ce que veut Jedusor pour me harceler à ce point.
- Vous harceler, Miss Professeur ? répéta Fania d'un ton inquisiteur.
Hermione lui raconta son agression pendant la soirée de Slughorn. Fania l'écouta attentivement. A la fin de son récit, elle resta songeuse un moment, le front plissé par la concentration.
- Il pense peut-être que vous êtes réellement amoureuse de lui, dit-elle enfin.
- Quoi ? réagit aussitôt Hermione. Mais enfin, ce serait… Non, il est trop intelligent pour penser cela.
- Jedusor ignore pourquoi Miss Professeur le suit, insista Fania. Miss Professeur pourrait très bien être amoureuse de lui. Cela expliquerait son comportement ! Et c'est une pensée agréable pour Tom Jedusor.
Une pensée agréable… Oui, peut-être que Fania avait raison. Peut-être que Tom Jedusor fantasmait des débordements d'affection de la part d'Hermione. Mais rien n'était moins sûr. Il était orphelin, pas idiot !
- Miss Professeur doit faire attention, poursuivit Fania. Jedusor n'est pas quelqu'un d'équilibré.
- Sans rire.
- A la moindre erreur, il pourrait être déçu et devenir méchant !
- Si Fania le dire, ça être vrai, intervint Ezequiel.
Bulby hocha la tête à son tour.
- Très bien, admit Hermione. Je ferai attention.
Un long silence s'ensuivit. Hermione songeait à Jedusor, à ses talents, à ses questionnements récents et à sa fragilité évidente. Et elle espérait que Fania avait tort. Poursuivre Jedusor avait eu pour objectif d'essayer d'apporter la preuve qu'il dérivait et, par la suite, de le faire renvoyer… En aucun cas, Hermione n'avait désiré qu'il s'attache à elle. A cette pensée, deux sentiments la saisissaient : le premier, fort et distinct, était la peur. Le second, sourd et gênant, était la honte. Si Hermione comprenait le premier, elle ignorait le sens du second et préférait ne pas s'y intéresser.
La rentrée arriva et avec elle, la date d'une nouvelle sortie à Pré-au-Lard. Depuis la table des professeurs, Hermione regardait les élèves fraichement revenus se passer les plats en bavardant. Elle avait besoin de sortir de Poudlard. Elle avait besoin de changer d'air et de faire les boutiques. Ses yeux dérivèrent spontanément vers Jedusor. Il avait renoncé à manger et ses yeux fixaient son assiette vide sans la voir. Hermione remarqua que sa peau était anormalement pâle et fronça les sourcils. Il paraissait malade. Peut-être devait-elle aller le voir ?
Jedusor se leva sans qu'elle n'ait eu le temps de se décider et disparut par les grandes portes. Ses amis dînaient toujours, visiblement peu intéressés par le départ de leur meneur. Les sourcils d'Hermione étaient si froncés qu'ils auraient pu se toucher. Elle regarda Gallina qui parlait avec animation aux autres Serpentards. Parfois, ils étaient choqués, parfois, ils paraissaient étonnés, souvent, ils se retranchaient dans leurs pensées. Rosier acquiesçait, Avery protestait, Walburga secouait sa fourchette en signe de dénégation et Abraxas parlait à toute vitesse d'un air motivé.
Que se passait-il ? Hermione espérait avoir la réponse le lendemain, pendant son cours avec les élèves de troisième année. Aussi arriva-t-elle en avance au cours en question. Elle tira les rideaux, lissa les nappes, avança les chaises, redressa les poufs et disposa une boule de cristal sur chaque table, puis s'installa à son bureau pour relire ses notes. Connor et Wendy furent les premiers à passer l'échelle, suivis de Kelsi Brown qui serrait contre sa poitrine la demi-douzaine de livres n'ayant pas trouvé de place dans son cartable.
Abraxas Malefoy et de son ami Douglas arrivèrent les derniers. Penchés l'un vers l'autre comme des conspirateurs, ils parlaient rapidement et à voix basse. Hermione se leva pour faire un semblant de tour de classe. Lorsqu'elle passa à leur niveau, ils se turent instantanément. Elle s'éloigna vers son bureau en les espionnant du coin de l'œil mais ils restèrent silencieux. D'une voix déçue, elle fit l'appel et lut l'introduction. Peut-être que le centre d'intérêt des Serpentards n'avait rien d'intéressant. Peut-être ne préparaient-ils qu'une mauvaise farce aux Gryffondors ?
En ce début de mois de mai, les élèves avaient davantage envie de s'amuser dans le parc que de traîner en classe de divination. Le cours fut plutôt agité, obligeant Hermione à faire l'Auror d'une voix lasse pendant plus d'une heure :
- Abraxas, quand tu auras fini de t'admirer, tu pourras peut-être utiliser ta boule de cristal dans un autre but… Non, Connor, je ne pensais pas à assommer Grindelwald, plutôt à travailler… Douglas, le garçon boutonneux que perçoit ton troisième œil, je crois que c'est toi… Wendy, je peux comprendre pourquoi tu mets cette boule de cristal sous ton pull ? Ah, tu fais la femme enceinte ? C'est intéressant…
Mais le cours qu'Hermione craignait depuis la soirée de Slughorn avait lieu le lendemain. Etrangement, Gallina et Walburga ne furent pas les premières à arriver. Ce fut le quatuor Avery-Rosier-Lestrange-Jedusor qui débarqua en premier. Jedusor alla s'asseoir sans adresser un regard à son professeur, ne décocha pas un mot de tout le cours et fut le premier à partir. Gallina et Walburga étaient arrivées en retard : elles s'excusèrent rapidement à la fin du cours et suivirent Jedusor à l'extérieur avec un empressement douteux.
Hermione en était persuadée : il se passait quelque chose dans la maison Serpentard. Mais quoi ?
:::
La sortie à Pré-au-Lard arriva sans qu'elle n'ait eu de réponse à sa question. Le samedi matin, à huit heures, la Grande Salle était bondée. Hermione admirait le plafond magique qui retranscrivait à merveille le bleu clair et doux du ciel printanier en pensant à une journée qui promettait d'être chargée. Elle voulait passer dans toutes les boutiques et faire un tour du côté résidentiel pour voir les vieilles maisons. Au fil des mois, elle avait accumulé une petite fortune et n'avait, pour l'instant, eu aucune occasion d'en profiter.
Elle espérait aussi pouvoir parler avec Tom Jedusor.
Depuis la soirée de Slughorn, il cherchait la solitude. Il ignorait ses amis, passait le moins de temps possible dans les parties communes du château telles que la Grande Salle, la bibliothèque ou même les salles de classes. Malgré les mises en garde de Fania, Hermione imaginait difficilement Tom Jedusor lui faire du mal dans cet état. L'idée de le croiser hors de Poudlard ne l'effrayait plus. Si nécessaire, elle irait même jusqu'à provoquer cette rencontre. Oui, c'était décidé : à Pré-au-Lard, elle le traquerait, le trouverait et lui parlerait, qu'il le veuille ou non.
Les hiboux arrivèrent par les hautes fenêtres de la Grande Salle dans un tourbillon de plumes et de hululements. Hermione avait l'habitude de les voir entrer et ressortir à grands renforts de courants d'air et de battements d'ailes. Ce dont elle n'avait pas l'habitude, en revanche, c'était que la moitié d'entre eux lui fonce dessus. Aussi, quand une colonie de hiboux piqua vers sa table, leurs yeux jaunes rivés sur elle et le bec pointé vers son visage, Hermione hurla, recula son siège avec précipitation et tomba en arrière avec un cri aigu.
- Hermione ! Tout va bien ?
- Aidez-là à se relever !
- La pauvre, elle n'est pas habituée.
- Quoi, ils n'utilisent pas les hiboux pour faire passer le courrier au Canada ?
- Mais non, ils utilisent les grizzlys.
- Apollon, quand vous aurez fini de raconter n'importe quoi, vous nous aiderez ?
Hermione accepta la main de Dumbledore qui, malgré son âge déjà bien avancé à cette époque, la releva d'un seul coup. Sa tête tournait et son cœur battait à toute vitesse. Elle n'eut pas à baisser les yeux vers sa table pour voir que celle-ci croulait sous les enveloppes. Si la plupart des hiboux étaient déjà repartis, une demi-douzaine se pavanait encore aux alentours, lorgnant les professeurs d'un œil fier et poussant de grands hululements. L'un d'eux tenait la Gazette du Sorcier dans une patte et une enveloppe dans le bec. Hermione saisit l'enveloppe et l'ouvrit en la déchiquetant avec les doigts.
« Chère Miss Grizzly,
Voici un exemplaire gratuit de notre Gazette. Vous trouverez à la deuxième page l'article vous concernant. Nous vous remercions pour l'interview gratuite que vous avez donnée à Mr Gordon Papote le vingt-trois avril dernier et sommes fiers d'être les premiers à parler de vous. Nous espérons que cet article vous aidera à développer votre activité et que nous nous reverrons bientôt.
Veuillez agréer, Miss, l'expression de mes sentiments distingués,
Mr Luck Wallace, rédacteur-en-chef. »
Au bout d'une semaine, Hermione avait espéré que cet imbécile de journaliste oublierait d'écrire un article sur elle. Visiblement, il n'en était rien. Elle ouvrit le journal d'une main fébrile, ignorant les têtes de Slughorn et Picott au-dessus de son épaule. Une grande photo d'Hermione pendant la soirée du vingt-trois avril occupait la moitié de la page. Le titre, « Naissance d'une légende », était accolé juste en dessous, suivi de l'article en question. Le journaliste y racontait l'arrivée d'Hermione à Poudlard et ses premiers cours.
« Quand Miss Grizzly entra pour la première fois dans sa salle de classe, le silence se fit instantanément. Il se dégageait d'elle une aura qui impressionnait les élèves et les invitait au respect… »
- Non, non, non… souffla Hermione.
Tout n'était qu'éloges et exagérations. Le journaliste avait poussé le vice jusqu'à interroger des élèves. « Miss Grizzly a prédit le mariage de ma tante avec Sullivan Selwyn une semaine avant leur rencontre ! nous révèle Abraxas Malefoy, élève de troisième année à l'école de sorcellerie Poudlard. Jusqu'à ce jour, j'avais de nombreux a priori vis-à-vis de la divination. Je croyais que c'était un domaine plutôt nébuleux de la magie, qu'il était voué à disparaître. Aujourd'hui, je suis forcé d'admettre que certaines personnes ont un don. Miss Grizzly est l'une de ces personnes. »
Hermione jura intérieurement. Depuis le premier jour, Abraxas Malefoy la détestait. S'il avait répondu aux questions de Gordon Papote, c'était uniquement pour avoir son nom dans le journal. Petit abruti.
- C'est merveilleux ! s'exclama Slughorn en serrant l'épaule d'Hermione d'une main boudinée. Votre carrière vient de faire un bond !
- Horace, répliqua Hermione d'une voix blanche, je suis quelqu'un de discret, je vous l'ai dit ! Je n'aime pas me faire remarquer ! Cet article…
- Voyons, vous saviez que Gordon allait écrire un article sur vous, l'interrompit Slughorn d'une voix paternelle. Et c'est un article très élogieux, il ne faut pas avoir honte ! A quoi vous attendiez-vous ?
- Oh, je ne sais pas ! s'écria Hermione. A une simple note à la dernière page, sans doute ! Je ne voulais pas d'article ! Pas d'article ! Alors j'espérais qu'il oublierait de l'écrire ! Mais il l'a écrit et… Regardez toutes ces enveloppes !
Au moment où elle écartait les bras pour montrer l'étendue de la catastrophe, l'une des piles s'écroula sur elle-même et la plupart des enveloppes s'envolèrent hors de la table.
- Voilà ! Vous avez vu ? Vous avez vu toutes ces enveloppes ! Je ne veux pas d'enveloppe ! Et… Par Merlin, celle-ci est tombée sous la table ! Sous la table ! C'est horrible ! Horrible !
- Hermione, vous exagérez…
- NON-JE-N'EXAGERE-PAS !
- Horace, laissez-la tranquille ! intervint Miranda Bones d'un ton désapprobateur. Tout le monde n'a pas pour vocation de faire la une de la Gazette et vous le savez ! Mettez votre déception de côté !
Slughorn toussota d'un air gêné et Dumbledore, assis un peu plus loin, étouffa un rire dans sa serviette. Hermione remercia intérieurement Miranda Bones et son autorité à toute épreuve.
- De toute façon, dans quelques semaines, plus personne ne parlera de cet article, grommela Slughorn.
- Oui, j'espère ! rétorqua Hermione.
- Les gens ne s'intéressent pas longtemps aux gens qui veulent rester discrets…
Mais en attendant, Hermione avait une quantité incroyable d'enveloppes entassées devant elle. Toute la Grande Salle la pointait du doigt en commentant vivement. Jedusor l'observait du coin de l'œil. Quand Hermione croisa son regard, il s'empressa de tourner la tête. Elle ressentit un pincement de dépit mais préféra l'ignorer. Elle avait d'autres priorités. Miranda Bones prit des enveloppes et les distribua aux autres professeurs en les incitant à aider Hermione, qui ouvrait déjà la première.
Elle avait été envoyée par une dénommée Mariot Rigard. Il lui avait fallu une lettre recto-verso pour exprimer toute son admiration envers Hermione. Le second courrier venait d'une seconde sorcière, elle aussi admiratrice des prétendus talents du nouveau professeur de divination, à tel point qu'elle réclamait un rendez-vous. Au moment où Hermione allait replier la lettre, l'un des hiboux donna vers elle un coup de bec menaçant. Dans un battement d'ailes, il se hissa sur le bord du bol qui vacilla sous son poids et poussa un hululement furieux.
- Je crois qu'il attend une réponse, commenta le professeur Dumbledore.
- Je crois aussi, approuva Miranda Bones en sortant sa baguette magique. Expulso !
Le sortilège fusa vers le hibou qui l'évita de justesse et s'enfuit dans un hululement indigné. Hermione se repencha vers ses lettres mais le professeur Slughorn s'exclama soudain :
- Oh, cette malpolie vous insulte !
- Qui est-ce ? demanda le professeur Dumbledore d'un air intéressé.
- Une certaine Mrs Karavan… Elle accuse Hermione d'être la plus grande menteuse de tous les temps !
- Karavan… murmura Hermione. C'était l'autre candidate au poste quand je me suis présentée à la Tête de Sanglier…
- Tout s'explique, commenta Miranda Bones.
- Tiens, celle-ci vient du patron de Pomme Sucrée ! lança Dumbledore d'une voix enjouée. Il clame être un fervent admirateur des vraies voyantes et vous échange un an de Suçacides gratuites contre une prophétie. Si vous n'aimez pas les Suçacides, vous voulez bien accepter pour moi ?
Hermione soupira. Elle n'était pas sortie de l'auberge.
:::
Une heure plus tard, la moitié des enveloppes avaient été ouvertes et l'autre moitié brûlée dans la cheminée. Hermione marchait seule dans la grande rue de Pré-au-Lard en croisant les doigts pour qu'aucun admirateur malvenu ne se manifeste. Les élèves la suivaient du regard et la pointaient du doigt, comme le jour où le mariage de Noctea Malefoy avait été annoncé dans le journal. Certains commerçants parlaient à voix basse sur son passage. Hermione essayait de les ignorer. Elle espérait, comme l'avait dit Slughorn, qu'on finirait par oublier cet article.
Les oiseaux gazouillaient gaiement dans les feuillages frissonnant des arbres qui bordaient l'allée, accompagnant les voix des passants. Les rayons du soleil se reflétaient dans les vitrines des boutiques et Hermione tenait sa main en coupe au-dessus de ses yeux pour ne pas être aveuglée lorsqu'elle quittait le côté ombragé de la grande rue. Il était tôt. L'odeur du pain chaud et de la marmelade flottait encore près des portes des maisons. Elle aimait Pré-au-Lard le matin, en 1943 comme à son époque d'origine.
- Madame ! Madame !
Hermione se retourna. Abraxas Malefoy avançait vers elle d'un pas conquérant, la tête haute, flanqué de son ami Douglas et d'une fille large comme une armoire portant l'écusson de Serpentard.
- Bonjour, Abraxas, rétorqua sèchement Hermione.
L'intervention du garçon dans l'article lui était restée en travers de la gorge.
- Bonjour, madame. Si vous cherchez Tom Jedusor, il est au château.
- Mais… Je ne cherche pas Tom Jedusor !
Evidemment qu'il était au château. Il ne participait pas aux sorties à Pré-au-Lard car la directrice de son orphelinat refusait de signer le formulaire. Hermione l'avait complètement oublié !
- Non, je ne le cherche pas ! insista-t-elle devant le regard inquisiteur d'Abraxas.
- D'accord. Ma sœur m'a chargé de venir vous chercher. Elle est avec les autres à la Tête de Sanglier.
- Gallina veut que je vienne à la Tête de Sanglier ? répéta Hermione avec étonnement, toute rancune momentanément oubliée.
- Souhaitez-vous que je vous y emmène ?
Hermione acquiesça et emboîta le pas aux trois Serpentards. Abraxas avait la démarche altière et les deux autres restaient autour de lui, droits comme des gardes du corps, silencieux comme des carpes. La comparaison entre ce trio et celui que formeraient Drago Malefoy, Vincent Crabbe et Gregory Goyle dans cinquante ans, s'imposait d'elle-même. Hermione ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel lorsqu'ils atteignirent les environs poussiéreux de la Tête de Sanglier et qu'Abraxas réclama un mouchoir à ses sbires – soi-disant pour se protéger le nez.
- Nous y sommes, déclara-t-il d'une voix nasillarde en montrant le pub à Hermione.
- J'avais reconnu, répliqua l'intéressée.
Il poussa la porte et s'écarta galamment pour laisser Hermione entrer la première. Elle s'exécuta, aperçut Mr Jocelin derrière le comptoir, tourna son regard vers le fond de la pièce… et fut frappée par la stupeur.
Devant ses yeux se tenait l'AD. Tout y était : les tables collées les unes aux autres, les élèves armés de Biéraubeurre pour se donner du courage, le formulaire d'adhésion qui passait de main en main. La seule différence avec l'AD – mais elle était de taille – était que l'AD avait compté des élèves de toutes les maisons, sauf Serpentard, tandis que cette assemblée-là comptait exclusivement des élèves de Serpentard. Gallina Malefoy présidait l'assistance. Pour l'occasion, ses cheveux blonds étaient retenus en un chignon strict qui lui donnait un air de femme d'affaires.
Quand elle vit Hermione, elle la salua d'un signe de main et lui intima d'approcher.
- Bonjour, Madame, lancèrent tous les Serpentards en l'apercevant.
- Que se passe-t-il, ici ? demanda Hermione d'une petite voix.
- Nous discutions du projet que vous avez proposé récemment, pendant la soirée du professeur Slughorn, répondit Gallina. Concernant le remplacement des elfes par des êtres humains au service des grandes familles de Sang-Purs.
Hermione embrassa tout le groupe du regard. Les élèves paraissaient suspicieux, mais intéressés. Pour les avoir fait venir à la Tête de Sanglier un samedi après-midi, avec pour projet de parler de libération des elfes, Gallina Malefoy devait être un monstre de rhétorique. Hermione se souvint soudain de la dispute qui avait opposé Adrian Rosier et Minerva Macgonagall quelques mois plus tôt : « Gallina, c'est sans doute la fille la plus ouverte et créative que je connaisse… » « Créative, elle ? Cette fille est une manipulatrice hors pair ! »
A présent, Hermione avait une bonne raison de penser que les deux interlocuteurs avaient vu juste.
- Le projet serait de moderniser les familles anglaises en les incitant à prendre des serviteurs humains, poursuivit Gallina. Des Nés-Moldus, par exemple. Ce serait pour eux une bonne façon de s'intégrer à notre société.
Ah. En quelques secondes, Hermione redescendit de son nuage.
Evidemment, pour attirer autant de Serpentards, Gallina n'avait pas pu défendre la cause des elfes. Elle avait proposé à ses camarades de remplacer les elfes par les Nés-Moldus. Une idée digne de Lord Voldemort. Hermione avait envie de crier, de les secouer, de s'agiter dans tous les sens. La S.A.L.E. n'avait jamais eu pour objectif d'asservir qui que ce soit ! Hélas, elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même : Gallina ne l'avait jamais obligée à parler de la S.A.L.E. Hermione s'était confiée de son plein gré, sans réfléchir aux conséquences.
Elle devait arranger les choses. Gallina Malefoy paraissait savoir défendre ses idées et, après avoir réuni autant d'intéressés, n'abandonnerait pas facilement. Hermione ne pouvait pas la laisser continuer. Elle ne pouvait pas non plus lui ordonner d'arrêter. Son sang-froid retrouvé, elle réfléchit. L'idée de base de la S.A.L.E. restait la libération des elfes. Pendant sa scolarité, elle avait dévoré plus de livres que n'importe quel Serdaigle. Envers Harry, elle s'était montrée aussi loyale qu'un Poufsouffle et face à Voldemort, elle avait révélé le courage des Gryffondors.
Sur le plan de la manipulation, était-elle capable de doubler des Serpentards ?
- Gallina, si je peux me permettre…
- Bien sûr, allez-y ! l'encouragea son élève.
- En fait… Vous ne devriez pas présenter les choses sous cet angle.
Gallina hocha la tête. Elle attendait qu'Hermione continue.
- Vous devriez d'abord parler de… Proposer de libérer les elfes de la servitude, poursuivit donc Hermione. Ainsi, vous redoreriez votre blason auprès des autres maisons et vous apparaîtriez comme des gens très tolérants et ouverts. Ne parlez de remplacer les elfes que plus tard, bien plus tard.
- Mais si les gens veulent bien libérer les elfes, et pas les remplacer ? intervint un Serpentard. On ne va tout de même pas prendre ce risque !
- Et nous ne sommes pas des abrutis de Gryffondors, ajouta une jeune fille au nez pointu. Si on milite pour libérer des elfes, on va passer pour qui ?
- Vous passeriez pour des gens profondément tolérants ! argumenta Hermione. De toute façon, les grandes familles ont besoin de serviteurs. Quand ils parleront d'engager de nouvelles têtes, vous proposerez d'inclure les Nés-Moldus à votre plan. Mais en attendant, faites d'une pierre, deux coups : attirez-vous une bonne réputation, qui vous servira forcément par la suite, et montrez que votre mouvement est sérieux… que vous avez des idées bien à vous.
Elle jeta un coup d'œil à Adrian Rosier, qui approuvait lentement. Il se souvenait sans doute, lui aussi, d'une certaine dispute.
- Nous allons y réfléchir, répondit Gallina.
Elle fronçait les sourcils, apparemment peu convaincue. Hermione se sentit mal à l'aise mais tenta de garder un visage impassible.
- Merci madame, reprit Gallina après un court moment de silence. Votre avis nous est précieux. Avant que vous n'arriviez, nous cherchions un nom pour notre mouvement… Marius venait de proposer M.O.R.T., soit : Mouvement pour L'Obéissance aux Races Tyranniques.
Carrément.
- Mais je suppose que ce n'est pas très attirant. On pourrait en trouver un autre.
- Société d'Aide à la Libération des Elfes ? suggéra Hermione.
- Mais on ne veut pas franchement libérer les elfes, murmura l'un des Serpentards.
Les autres approuvèrent d'un signe de tête, mais Gallina griffonnait déjà l'idée d'Hermione dans un coin du formulaire.
- Encore merci, dit-elle avec un sourire. Quand nous débuterons notre campagne, vous serez la première avertie !
Hermione hocha la tête. Elle ne savait plus quoi dire. Elle était inquiète sur la suite des évènements et ne manquerait pas de surveiller les Serpentards de près.
- Je… J'ai des choses à faire, conclut-elle. Avez-vous encore besoin de moi ?
- Et bien… Nous aurions eu besoin que quelqu'un parle du projet au professeur Dippet, admit Gallina. Et nous pensions que si c'était vous…
Tous les Serpentards approuvèrent. Hermione hésita un instant. Elle ne voulait pas cautionner leurs idées, mais en même temps… Si elle allait elle-même proposer le projet au professeur Dippet, elle pourrait parler de ce qu'il l'arrangeait, et par la suite, orienter les Serpentards. Finalement, c'était peut-être une bonne chose.
- Je le ferai, dit-elle.
- Merci beaucoup madame !
- Bonne journée à tous.
- Bonne journée madame !
Hermione sortit de la Tête de Sanglier sous les remerciements. Son esprit était complètement embrumé. Avant que la porte se referme, elle entendit un Serpentard lancer :
- Regardez, quand on associe les lettres, ça fait « sale »… On ne peut pas appeler une association « sale » !
Une fois à l'extérieur, Hermione ne prit pas la direction de la grande rue de Pré-au-Lard mais décida plutôt d'aller admirer les vieilles maisons bâties aux alentours. Elles étaient très belles, quoiqu'actuellement inhabitées. La plupart servaient de résidences secondaires à de riches familles sorcières. Elles seraient détruites dans un an, lorsque des partisans de Grindelwald attaqueraient Pré-au-Lard. Hermione avait lu des tas de livres sur l'histoire du village. Il était triste de savoir que ces maisons allaient disparaître, mais elle n'y pouvait rien.
Elle reprenait finalement la direction de la grande rue, décidée à retourner à Poudlard, lorsqu'elle vit une silhouette se glisser dans une ruelle sombre.
Une silhouette dont elle connaissait bien le visage.
Hermione s'élança dans la même direction, bien décidée à tirer cette histoire au clair. Que faisait Tom Jedusor à Pré-au-Lard ? Il n'avait pas le droit de sortir du château ! Elle arriva à l'angle juste à temps pour constater qu'il prenait une autre ruelle, à gauche, derrière une maison de pierres grises. Hermione accéléra le pas. Elle le poursuivit discrètement, jusqu'aux dernières maisons du village. Là, Jedusor disparut brusquement. Hermione s'engagea dans plusieurs rues, sans succès... jusqu'à ce que des éclats de voix lui parviennent.
- Partir… paiement… attention… Grindelwald.
Hermione n'était pas sûre d'avoir bien compris le dernier mot. Elle n'était pas non plus sûre qu'il soit prudent d'espionner n'importe quel sorcier sans baguette magique ni elfe-garde-du-corps. Mais elle avait le pressentiment que quelque chose d'intéressant se tramait – d'autant plus intéressant que Jedusor cherchait lui aussi à se renseigner ! Aussi se colla-t-elle au mur et se rapprocha-t-elle prudemment de la rue qui s'étendait à l'angle. Les voix s'étaient tues, mais Hermione n'eut aucun mal à retrouver leurs propriétaires. Dans ce quartier résidentiel désert, trois hommes masqués discutaient vivement. Si vivement qu'ils avaient tous leur baguette à la main.
- Nous ne voulons pas le savoir ! disait l'un d'entre eux. Le paiement en échange du renseignement. C'est la règle.
- Je te recommande de me parler autrement, répondit son interlocuteur d'une voix basse et menaçante.
- Vous êtes un voleur !
- Je vous ai demandé un renseignement que vous ne m'avez pas donné. Je ne vous ai rien volé. Soyez plus compétents et vous serez payé.
Hermione osait à peine passer le bout de nez dans la rue d'à côté, de peur d'être vue. Mais elle peinait à entendre les propos des hommes qu'elle observait en restant en retrait. Elle se pencha à nouveau. L'un des hommes faisait face aux deux autres. Il était très grand et sa voix sourde avait pour Hermione quelque chose de familier. On aurait dit… la voix d'Alistair Wendelbard. En beaucoup plus dur. En beaucoup plus méchant. L'un des hommes se tourna brutalement vers elle. Hermione se redressa, le cœur battant à tout rompre. Des pas retentirent dans la ruelle.
Repérée.
Hermione s'apprêtait à fuir en courant, mais elle n'en eut pas le temps. Un grincement léger, presque imperceptible, retentit à ses oreilles et deux bras l'attirèrent dans l'embrasure d'une porte ouverte. Elle n'eut pas le temps de crier qu'une main bandait fermement sa bouche et que la porte se refermait. Son cœur battait à tout rompre. Au-dessus d'elle, son sauveur avait le souffle court. Il la serrait fort contre lui, comme pour parer à une fugue éventuelle. Elle entendit les pieds de l'homme crisser contre les vieux pavés, s'arrêter à l'intersection, s'engager dans une direction, puis une autre.
Hermione essayait de respirer profondément pour se calmer. La main inconnue s'écarta de son visage un bruit retentit dans son dos. Quand elle se retourna, un doigt très fin avait écarté les lourds rideaux de velours et un rai de lumière entrait dans le vestibule, éclairant les tapisseries et l'escalier en colimaçon qui montait vers les étages. Jedusor avait passé un œil prudent dans l'interstice et espionnait sans vergogne les hommes de la ruelle. La tête d'Hermione bouillonnait.
- Tom ? murmura Hermione.
- Taisez-vous !
C'était bien lui.
A l'extérieur, les pas de l'homme crissèrent à nouveau contre les pavés. Il retourna vers les deux autres d'une démarche hésitante. Quand une voix s'éleva à nouveau, Hermione fut surprise de l'entendre aussi clairement :
- Nous verrons cela plus tard, lança le plus grand des trois hommes. Je reviendrai dans une semaine. Tâchez d'avoir mon renseignement.
- Vous reconnaissez cette voix ? murmura Jedusor.
- Oui, on dirait… On dirait Alistair Wendelbard.
- Exactement.
Le trio se sépara. Hermione s'apprêtait à parler mais Tom lui fit signe de se taire encore. Les trois hommes mirent du temps à disparaître, comme s'ils cherchaient encore un intrus. Mais ils finirent par tourner les talons et le silence retomba.
Hermione se tourna aussitôt vers Jedusor.
- Que faites-vous ici ? lança-t-elle. Vous n'avez pas d'autorisation pour venir à Pré-au-Lard !
Il serra les lèvres, furieux et vexé.
- Je viens de vous sauver la vie ! rétorqua-t-il.
- Oui, mais… Quoi ?
Il secoua la tête d'un air à la fois las et furieux.
- Si ces hommes vous avaient vue, vous auriez de gros ennuis en ce moment ! reprit-il.
- Je suis capable de me défendre, répondit Hermione.
Il ne semblait pas convaincu.
- Bon, d'accord, je vous remercie ! insista Hermione. Mais j'aimerai tout de même comprendre ce que vous faites à Pré-au-Lard !
- Je m'instruis.
- Ce n'est pas drôle, Tom.
- L'un de ces hommes est Alistair Wendelbard.
- C'est peut-être Alistair Wendelbard, toutefois…
- Cela ne vous intrigue pas ? coupa Jedusor. Il paie des mercenaires pour obtenir des renseignements sur quelque chose !
Hermione soupira.
- Nous ne sommes pas sûrs que ce soit lui, tempéra-t-elle. L'homme avec qui je suis allée à la soirée de Slughorn était très correct. Mais, s'écria-t-elle tandis que Jedusor essayait de l'interrompre, je sais qu'il est mêlé à des histoires assez sombres et je laisse la justice s'en occuper !
- Vous venez d'avoir la preuve qu'il est coupable !
- Non, trancha Hermione. Ce que nous venons d'entendre ne constitue pas une preuve.
- Bien sûr que si !
- Pourquoi vous obstinez-vous autant ?
Jedusor ne répondit pas.
- Vous essayez de me dire que je dois me méfier de lui, et pas de vous ? tenta Hermione. Ou vous avez peur que…
- Je n'ai pas peur.
- Très bien, alors disons… Vous n'avez pas envie que je m'intéresse plus à lui qu'à vous ?
- Vous délirez, se moqua Jedusor.
- Parce que vous n'aimez pas que l'on s'intéresse à vous ?
Il la fusilla du regard. Hermione pencha la tête sur le côté d'un air presque provocateur. Jedusor serra alors si fort sa mâchoire qu'il parut sur le point d'imploser et posa une main crispée contre la porte, bloquant la sortie.
- Vous n'allez pas recommencer ! s'écria-t-elle.
- Comment avez-vous fait pour attacher la moitié de la maison Serpentard à la cause des elfes ? demanda Jedusor en l'ignorant.
- C'est Gallina qui s'occupe de cette nouvelle association, pas moi !
- Je ne suis pas stupide, je sais très bien que Gallina n'aurait pas eu cette idée sans une aide extérieure !
- Peut-être ne la connaissez-vous pas si bien ! répliqua Hermione.
Jedusor ne répondit pas. Il respirait très rapidement. Hermione reprit :
- Vous avez mal cernés les Serpentards ! La plupart d'entre eux sont de jeunes gens brillants, mais maintenus de force sous le joug de leurs parents. Ils feraient n'importe quoi pour prouver qu'ils sont indépendants et votre amie Gallina l'a bien compris ! Oui, je lui avais parlé de cette idée ! Mais j'étais loin d'imaginer qu'elle la suivrait ! Tout ce qui s'est passé par la suite… Tout cela n'a rien à voir avec moi !
- Les Serpentards sont…
- … ambitieux, compléta Hermione. Ils veulent faire parler d'eux. Et là, c'est exactement ce qu'il va se passer.
Jedusor secoua la tête, ébouriffant ses cheveux sombres. Une fois de plus, Hermione ne put qu'être impressionnée par sa ressemblance avec Harry. Quand Jedusor planta ses yeux noirs dans les siens, elle se rappela tout de même qu'Harry ne l'aurait jamais coincée de cette façon dans le vestibule d'une maison inconnue.
- Et ces créatures qui m'ont attaquée quand je suis venu vous voir, l'autre soir, poursuivit Jedusor. Qu'est-ce que c'était ?
- C'était… C'était…
Elle hésita quelques secondes et répondit :
- Des sortes d'esprits frappeurs !
- Des sortes d'esprits frappeurs, répéta Jedusor d'un ton soupçonneux.
- Oui ! Quand on a un troisième œil, on attire toutes sortes de créatures surnaturelles et là… Elles m'ont défendue ! Elles m'ont défendue parce que vous étiez agressif !
- Il fallait que je vous parle de Wendelbard et vous me demandiez de m'en aller.
- Je sais déjà tout ce qu'il faut savoir à propos de Wendelbard, Tom. Poussez-vous.
- Non.
- Tom, je vais retourner à Poudlard maintenant. Poussez-vous.
Il soupira et s'écarta enfin. Hermione se libéra rapidement. Elle recula jusqu'à la porte, posa la main sur la poignée dans son dos et releva les yeux vers son élève. Jedusor avait l'air triste. Mais était-il honnête ? Hermione resta un moment immobile, droite et observatrice, devant un Jedusor lui aussi figé, aux traits indéchiffrables. Un pas en arrière. Elle poussa le battant. Grincement. Jedusor ne bougea pas. Hermione se retourna enfin et sortit à l'extérieur. La lumière du soleil lui fit cligner les yeux et elle passa sa main en visière avant de se s'éloigner.
- A plus tard, Miss Grizzly.
Hermione l'ignora et s'éloigna d'un pas rapide, ignorant les picotements qui parcouraient ses bras et ses jambes. L'angoisse chronique était mauvaise pour la santé. Bien qu'elle ait défendu Alistair face à Tom, Hermione se posa de nombreuses questions. Dans un monde où chacun semblait vouloir manipuler ceux qui l'entouraient, qui pouvait-elle croire ? Elle croyait vraiment avoir reconnu la voix de son cavalier. Entre Tom Jedusor, la S.A.L.E. et les histoires qui tournaient autour d'Alistair, Hermione ne savait plus où donner de la tête.
Non, Alistair Wendelbard ne pouvait pas être un adepte de Grindelwald. Hermione avait parlé, dansé et marché seule dans les couloirs de Poudlard avec lui. Il avait toujours été poli, correct, gentil.
Suffisamment poli, correct et gentil pour qu'elle puisse lui en parler ?
Alors qu'elle retrouvait la grande rue de Pré-au-Lard et se dirigeait vers le portail de Poudlard, Hermione prit une décision : quand elle reverrait Alistair Wendelbard, elle lui demanderait sa version de l'histoire. Elle ne craignait rien. Elle en était sûre.
:::
Dès qu'elle fut de retour à Poudlard, Hermione se rendit au bureau du professeur Dippet. Elle donna le mot de passe, laissa les escaliers la porter jusqu'à la porte et frappa trois coups.
Silence.
Hermione frappa à nouveau, plus fort.
- Oui ? lança une voix ensommeillée.
- C'est Hermione Grizzly, répondit-elle. Je peux entrer ?
- Oui, oui…
Hermione poussa le battant et pénétra dans le bureau du directeur. Si elle n'avait su par avance que Dumbledore occuperait cet espace dans quelques années, elle ne l'aurait pas deviné. La salle était rangée et la décoration, simple : de grandes bibliothèques s'alignaient contre les murs et entre les fenêtres. Des exemplaires de journaux étaient empilés sur la table basse qui trônait dans un coin de la salle, près d'un grand canapé, et l'espace du travail du directeur se situait sur l'estrade, dans un cercle de bougies. Malgré la lumière vive du soleil, Dippet semblait s'être endormi sur ses dossiers.
- Je vous dérange, supposa Hermione.
- Non, non ! grogna Dippet d'une voix ensommeillée. Vous ne me dérangez pas. Asseyez-vous. Qu'est-ce qui vous amène ?
Hermione s'installa en face du directeur et répondit :
- Certains élèves ont l'intention de créer une association. Ils aimeraient avoir votre soutien.
- Une association ?
- Une association qui militerait pour la libération des elfes.
Silence.
Si Dippet s'était pris une massue sur la tête, l'effet aurait été le même.
- Je vous demande pardon ? dit-il d'un air effaré.
- Une association d'aide à la libération des elfes…
- Vous vous payez ma tête ?
- Non, pas du tout !
:::
En réalité, un petit peu : les Serpentards voulaient asservir les nés-Moldus et la libération des elfes n'était que secondaire… en admettait qu'ils gardent cette idée-là. Le directeur posa ses mains ridées sur sa tête. Il ouvrait de grands yeux ronds.
- Une association pour les elfes, répéta-t-il. Ils doivent vraiment manquer d'idées pour faire ce genre de choses. Ils n'auront pas mon soutien, non, ils ne l'auront pas !
Hermione se redressa sur son siège, surprise et outrée.
- Pourquoi n'auront-ils pas votre soutien ? demanda-t-elle. Ils ont eu une très bonne…
- Non, non, non ! coupa Dippet. Ils n'ont pas eu une bonne idée, pas du tout ! Tout d'abord, qui les soutiendra ? Leur projet n'aboutira jamais. Et s'il aboutissait, cela mènerait à quoi ? Nous serions obligés de payer les elfes ? Vous vous rendez compte des pertes monétaires que cela représenterait pour Poudlard ?
- Ces elfes sont des esclaves ! répliqua Hermione.
- Des esclaves volontaires !
- Ils ne méritent pas ce traitement et vous le savez !
- Ils réclament ce traitement !
- Vous avez bien accepté de payer l'un d'entre eux !
- Jamais je ne paierai un elfe !
Hermione ouvrit la bouche… et la referma. Ezequiel lui avait dit être payé.
- Si, vous en payez un !
- Je vous dis que non et je suis formel !
Hermione s'arrêta encore, l'air interrogateur.
- Vous avez peut-être oublié…
- Mais pourquoi paierais-je un elfe de Poudlard ? s'étrangla Dippet.
- Il s'appelle Ezequiel, insista Hermione. Il est espagnol !
Dippet fronça les sourcils, puis poussa un soupir.
- Ah, Ezequiel… Oui, je vois de quel elfe vous parlez.
- Alors ! lança Hermione, victorieuse.
- Vous n'avez pas remarqué qu'il ne portait pas les armoiries de Poudlard ?
- Oui, il… Il porte le drapeau espagnol sur sa tunique, se rappela-t-elle.
- Car Ezequiel n'est pas un elfe de Poudlard. C'est l'elfe personnel de la famille Dumbledore.
Hermione se figea. Non, ce n'était pas possible…
- Si Dumbledore veut le payer, ma foi, il fait ce qu'il veut ! poursuivit Dippet, qui n'avait pas remarqué le trouble d'Hermione.
Ezequiel était l'elfe personnel du professeur Dumbledore. Ezequiel obéissait à Dumbledore. Il s'était bien gardé de le lui dire.
- En ce qui me concerne, je n'ai jamais donné la moindre pièce à cet elfe. Un elfe qui demande à être payé… C'est un comble !
Le premier sentiment d'Hermione fut la déception. Elle avait vraiment cru pouvoir faire confiance à Ezequiel. Puis, au regard de tout ce qu'il avait effectivement fait pour elle, la déception laissa place à la colère. Ezequiel s'était montré digne de confiance. Ce n'était pas lui qui était à remettre en cause. Il n'avait sans doute fait qu'exécuter les ordres de son maître. Hermione se leva, remercia le professeur Dippet, lui présenta des excuses pour l'avoir dérangé et pris la direction du quartier des métamorphoses.
Elle avait deux mots à dire à quelqu'un.
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