Le chapitre expliquant comment analyser, apprendre et comprendre un sortilège réclama deux relectures à Harry. A la première lecture, il avait commit l'erreur de se contenter de suivre les instructions une par une – dès qu'il était expliqué quelque chose, il avait arrêté de lire pour s'y essayer. Il s'était finalement rendu compte que, même si l'ordre des instructions était correct, il lui fallait d'abord toutes les connaître pour comprendre comment cela fonctionnait.
Selon Damar, la sorcellerie n'exigeait aucune incantation. Harry comprit rapidement qu'il ne faisait pas référence aux sortilèges informulés ; non, Damar était ferme sur ce point : le sorcier moyen pouvait très bien utiliser le sortilège de son choix sans réciter d'incantation, que ce fut à haute voix ou mentalement. Damar affirmait que le secret était dans l'esprit. Harry avait été un peu contrarié de lire : « Pour mieux comprendre l'esprit, il faut avoir pris connaissance des différentes possibilités en magie spirituelle (livre 6). »
Désappointé ou non, il avait achevé la lecture du second tome des cours de Damar et enchaîna aussitôt avec le troisième, principalement concentré sur l'alchimie. Dès les premiers chapitres, Harry avait complètement oublié son irritation de devoir attendre le sixième livre : l'alchimie était une branche de la magie absolument incroyable. Certes, il en avait eu la preuve lors de sa première année et de la pierre philosophale, mais Damar donnait l'impression que cette pierre n'était qu'un exercice de base pour un alchimiste digne de ce nom.
Réveillé à l'aube par un stupide hibou qui s'était pris pour une auto-tamponneuse et était venu percuter l'un des volets de la fenêtre de sa chambre, Harry poursuivait sa lecture du troisième livre tout en savourant son petit déjeuner. La présence de Leandra paraissait l'avoir encouragé à s'améliorer en cuisine et, pour la première fois, son bacon était cuit comme il l'aimait, il n'y avait plus de morceau de coquille dans ses œufs et ses toasts étaient grillés à point.
La fourchette à mi-chemin entre sa bouche et son assiette, Harry se figea lorsqu'il parcourut la dernière ligne du cinquième chapitre : L'alchimie est un art complexe qui demande beaucoup d'intuition, de bonnes connaissances en herbologie, en sciences occultes. Néanmoins, le vrai, le meilleur, alchimiste du monde ne se contentera jamais de tout ça : il lui faudra également des bases en orichalmie, la magie divine.
Parce qu'il existait une magie divine ? Il n'eut pas le temps de méditer dessus plus longtemps, car la lame argentée d'une dague au pommeau noir se colla brusquement sur son cou. Surpris, il sursauta et sentit le tranchant s'enfoncer un peu plus dans sa peau. Une mèche blond-blanc se balança au coin de son œil.
‒ Le bacon ou la vie ! dit une voix à moitié rieuse, à moitié menaçante.
‒ Le bacon, marmonna Harry.
La dague disparut aussi vite qu'elle était apparue, et le bacon s'envola de son assiette. Passant une main prudente sur son cou, Harry fut soulagé de ne sentir aucune plaie et regarda Leandra s'asseoir à côté de lui, resplendissante de bonheur tandis qu'elle savourait son bacon volé. Ses yeux d'un rouge éclatant déconcertèrent passablement Harry autant que sa beauté.
‒ T'es qui ? demanda Leandra d'un air curieux.
‒ Heu… Harry Potter, répondit-il.
‒ Enchantée, heu… Harry Potter, dit Leandra avec un grand sourire.
‒ Nan, je m'appelle Harry, rectifia Harry. Potter, c'est mon nom de famille.
Leandra le dévisagea comme s'il était une étrange créature inconnue qu'elle cherchait à être la première à comprendre. Mal à l'aise, Harry s'occupa les mains en refermant son livre.
‒ Tu veux que je prévienne les autres que tu es réveillée ? proposa-t-il.
‒ Ils le savent déjà, assura Leandra. C'est quoi, ton livre ?
‒ Des cours que Damar a donnés à l'homme qui m'a choisi pour participer à la Prophétie, afin que je me prépare à la guerre, expliqua Harry.
‒ Oh, je peux être ton professeur ? s'enquit Leandra, surexcitée.
Harry l'observa attentivement. Bien entendu, le soutien de Leandra serait capital, mais c'était autre chose qui l'intriguait. La jeune femme dégageait une fraîcheur innocente qui lui presque l'air d'avoir trop vite grandi. C'était presque imperceptible, mais l'expression qu'elle affichait montrait clairement qu'elle n'était pas aussi… sobre que la plupart des adolescents.
‒ Bien sûr, répondit-il. Mais pour le moment, je n'en suis qu'à la théorie.
Ce détail n'effaça pas le sourire réjoui de Leandra, qui fit apparaître un verre sans bouger et se servit généreusement de jus de citrouille.
Le plus déstabilisant pour Harry, c'était surtout de constater que Leandra était joyeuse. Elle ne paraissait pas s'inquiéter de sa sœur, de Damar, des autres Nehoryn. On croirait presque que les évènements qui l'avaient conduit à sombrer dans l'inconscience lui étaient sortis de la tête, ou qu'ils ne l'affectaient pas.
‒ Alors, tu étais la disciple de Damar… dit Harry avec maladresse.
Il n'aurait su dire pourquoi, mais le silence en présence de Leandra le mettait mal à l'aise.
‒ Oui, approuva Leandra avec gaieté. Il était un excellent professeur ! Et très bon cuisinier, en plus. Quand je réussissais correctement un exercice du premier coup, il m'offrait une tartelette aux épices de Jogorba… presque aussi bonne que celle que ma maman faisait !
Aucun doute possible, Leandra était plus jeune mentalement que son corps ne le laissait croire mais Harry doutait que ce fut un handicap : si elle avait réussi à survivre à la bataille devant le Portail, c'était qu'elle était parfaitement capable de se défendre. Reportant son attention sur le contenu de son assiette, Harry chercha précipitamment un moyen de relancer la conversation.
‒ Tu es blessée, dit alors Leandra.
Harry releva la tête, étonné, mais le regard de Leandra était orienté derrière lui. Pivotant sur sa chaise, il remarqua Lorca qui s'avançait sur la terrasse, la démarche aussi élégante que sa robe noire. Déchirée au niveau de l'épaule, cependant, la robe révélait une profonde plaie sanglante qui contrastait furieusement avec la peau blanche de la haute femme.
‒ Vous avez été attaqués, déclara Harry, les sourcils froncés.
‒ Et anéantis, ajouta Lorca d'un ton neutre. Aliphar et Garwir sont morts, et si Horol a réussi à se débarrasser des quatre Orghans qui l'encerclaient…
Cette femme était-elle totalement insensible ou cachait-elle merveilleusement bien chacune de ses émotions ? La mort d'Aliphar et de Garwir paraissaient être des informations sans aucune importance, sa blessure même ne semblait pas capable de l'atteindre et elle ne montra aucune satisfaction de revoir Leandra sur pieds. Cependant, Leandra aussi n'avait pas l'air de trouver les morts annoncées comme des pertes dignes d'un sentiment à afficher.
Décontenancé, Harry reporta son attention sur Lorca. La main posée sur sa blessure, un faible halo bleu sembla jaillir de sa paume, mais il disparut presque aussitôt. Lorsqu'elle abaissa son bras, la robe s'était reconstituée et, il en était sûr, la blessure avait guéri. En effet, la magie des personnes venues du deuxième monde paraissait être bien plus évoluée que celle de ce monde car, de mémoire, Harry n'avait pas le souvenir d'avoir déjà entendu dire qu'un sorcier pouvait se soigner sans une potion ou sa baguette magique.
Néanmoins, l'heure était grave : l'opposition s'effondrait à une vitesse alarmante. Elle n'était déjà pas impressionnante au moment où Harry l'avait rencontrée, mais elle était insignifiante à l'heure actuelle. Certes, il ne connaissait pas les effectifs de Malphas et de Beherit, mais ces deux démons à eux seuls suffiraient à faire sombrer n'importe qui dans le défaitisme.
‒ Vous connaissez ce monde mieux que nous, reprit alors Lorca.
Harry releva les yeux sur elle. Lorca l'observait sans expression.
‒ Tant que vous n'aurez pas développé vos pouvoirs, nous ne pourrons pas nous opposer aux armées de Malphas, déclara-t-elle. Et cet endroit n'est pas sûr, les espions des démons finiront par nous retrouver, d'autant qu'ils s'intéresseront sans doute aux nouveaux arrivants. Y a-t-il un endroit où nous serions en sécurité, au moins jusqu'à ce que vous soyez à la hauteur ?
Elle n'eut même pas besoin de poser la question. Dès qu'elle avait souligné le risque que cette maison soit attaquée, un nom s'était automatiquement inscrit dans la mémoire de Harry.
‒ Poudlard, dit-il.
‒ L'école de sorcellerie à côté du village sorcier ? demanda Lorca.
‒ Oui, c'est l'endroit le plus sûr que je connaisse, assura Harry. Face à Malphas et Beherit, les protections du château ne seront peut-être pas solides, mais ils y réfléchiront à deux fois avant de s'attaquer à Poudlard. Dumbledore, le directeur, est le Damar de ce monde. Moins puissant sûrement, mais il ne faut pas le sous-estimer.
Lorca le fixa longuement, réfléchissant visiblement à la suggestion de Harry. Quelle que serait sa décision, si elle optait pour Poudlard, il lui faudrait agir dès aujourd'hui. Dumbledore était toujours à la recherche d'un professeur de défense contre les forces du Mal.
‒ Il est digne de confiance ? poursuivit Lorca.
‒ S'il me disait que vous êtes Malphas déguisée en femme, je le croirais, dit Harry.
L'ombre d'un sourire passa sur les lèvres de Lorca, puis elle se leva.
‒ Alors, je vais à Poudlard, déclara-t-elle.
‒ Je peux venir ? s'enquit Leandra, silencieuse jusqu'à présent.
‒ Reste, répondit Lorca. Ton élève aura besoin de toi.
La moue boudeuse devant le refus de Lorca se transforma instantanément en gaieté impatiente lorsque la femme prononça le mot « élève ». Disparaissant dans un panache noir, Lorca laissa les deux adolescents. Harry lança un regard en coin à Leandra. Celle-ci l'observait avidement, comme s'il s'était brusquement métamorphosé en un succulent gâteau.
‒ Alors, on commence par quoi, professeur ? demanda Harry, un peu nerveux.
L'étrange personnalité de Leandra le mettait vraiment mal à l'aise, sans qu'il ne comprenne ce qui lui posait tant de soucis. Après tout, il avait connu Luna Lovegood ! Peut-être lui fallait-il un peu de temps pour s'habituer…
‒ Je ne sais pas ! répondit Leandra d'un ton joyeux. Tu as des questions ?
Harry en avait, mais principalement sur les Nehoryn, le passé de Leandra, sur Lorca, sur à peu près tout ce qui avait fait son apparition dans sa vie depuis son arrivée dans cette époque. Sauf qu'il était conscient que les questions que Leandra attendait devaient avoir un rapport avec les livres, la magie du deuxième monde.
Toutefois, une question germa presque instantanément dans son esprit. Il revoyait très bien la dernière ligne du cinquième chapitre.
‒ Qu'est-ce que c'est, l'orichalmie ? dit-il. Pourquoi on appelle ça « la magie divine » ?
‒ L'orichalmie est peut-être la branche la plus complexe et la moins évidente de la magie, cita Leandra d'un air cérémonieux. Elle se compose de deux sous-branches. Tout d'abord, il y a ce que nous appelons « l'élémentarisme », soit la capacité d'interagir sur les choses naturelles ou d'en déformer la nature.
‒ Comment ça ? dit Harry, intrigué.
Leandra bondit gaiement de sa chaise et s'éloigna sur la pelouse vert émeraude. Harry se hâta de la suivre, curieux. Apparemment, la jeune femme avait l'intention d'offrir un aperçu de ce qu'était l'orichalmie.
Elle s'arrêta dans un petit saut, visiblement heureuse de marcher pieds nus sur la pelouse verte et fraîche. Harry s'immobilisa deux pas derrière elle et la regarda s'accroupir pour poser à plat sa main droite sur l'herbe. Presque aussitôt, un halo rougeâtre enveloppa sa main tandis qu'un long trait serpentant s'éloignait de sa main pour dessiner sur le sol un grand symbole bien trop complexe pour qu'on puisse le reproduire au crayon sur un parchemin, à moins d'en connaître chaque courbe, chaque crochet, chaque pointe, etc.
Le halo qui entourait la main de Leandra s'évanouit, et la jeune femme se redressa. Reculant à la hauteur de Harry, elle lui lança un regard surexcité et claque des doigts. Aussitôt, une motte de terre aussi grosse qu'un chien s'envola, propulsée dans les airs par un poing énorme de la taille de la tête de Harry. Ahuri, celui-ci regarda la pelouse se soulever lentement tandis qu'un géant constitué de terre parfaitement solide en jaillissait.
La mine revêche, la créature possédait deux orbites vides mais, dès qu'il les tourna vers Harry et Leandra, le jeune homme crut sentir un regard le scruter brièvement. Culminant à au moins quatre mètres, l'être de terre poussa un grognement sonore.
‒ Voici un golem, annonça Leandra d'un ton rayonnant. Quand j'étais petite, Damar en faisait apparaître pour qu'il me balance très loin dans la mer ! Les golems sont très utiles pendant des combats rapprochés, mais ils sont un peu lents. Par contre, en un coup de poing, il peut éjecter ta tête des dizaines de mètres derrière ton corps.
Choque qu'elle semblait trouver fascinante.
‒ L'élémentarisme permet de créer des golems, d'insuffler la vie aux arbres ou d'offrir de très grosses jambes à des rochers que la magie simple ne peut pas déplacer, déclara-t-elle. Mais ce ne sont que des exemples. A mes quatorze ans, Damar a transformé ma petite salle de bains en une cascade naturelle et chaude !
Elle tapa dans ses mains. Avec un nouveau grondement, le golem s'enfonça dans le sol. D'un geste de la main négligent, Leandra fit disparaître la terre retournée sous un épais tapis herbu ; abasourdi, Harry eut du mal à croire qu'un golem avait jailli à cet endroit. La pelouse semblait ne jamais avoir bougé.
Contemplant l'endroit où la créature était apparue, Harry revint à la réalité lorsqu'il se souvint qu'il existait une deuxième sous-branche à l'orichalmie.
‒ Et l'autre ? demanda-t-il d'une voix distraite.
‒ L'occultisme, répondit Leandra. C'est horriblement difficile, mais c'est très utile quand une situation se présente mal. Même Damar rencontrait des problèmes à réussir ses sortilèges mais lors de la première bataille à laquelle il a participé, il a réussi à abattre une Pluie Foudroyante sur les armées des démons.
Harry hocha lentement la tête. Si la Pluie Foudroyante était ce qu'il croyait, à savoir une pluie de foudres tombée du ciel, alors l'orichalmie portait bien son nom de « magie divine ». Armés d'un pouvoir pareil, des sorciers mal intentionnés pourraient faire régner une terreur que Lord Voldemort ne saurait jamais instaurer ; tout comme des sorciers bien intentionnés pourraient dissuader n'importe qui de s'essayer à la criminalité.
‒ Et toi, tu sais faire quelques trucs en occultisme ? demanda-t-il.
‒ C'est un niveau encore trop élevé pour moi, répondit Leandra d'un air rieur. Mais un jour, je suis tombée sur un sortilège permettant faire la tombée de la nuit. Au lieu de plonger ma salle de bains dans l'obscurité, j'ai accidentellement fait disparaître la robe de ma sœur…
Elle eut un sourire ravi à ce souvenir.
Hochant la tête, Harry contempla une dernière fois l'endroit d'où était apparu le golem. Lorca avait raison, il fallait impérativement qu'il développe ses connaissances et ses pouvoirs avant d'attenter quoique ce soit contre les armées de Malphas. Mais avant tout, il lui fallait finir tous les livres théoriques. Si ses souvenirs étaient corrects, il y en avait sept en tout.
Il allait devoir accélérer son rythme de lecture.
