Posté le : 4 Novembre 2011. Ce qui est évident pour nous ne l'est pas forcément pour tous.


Note : Semaine chargée et ça n'ira pas mieux avec le temps. Je vous demande donc de l'indulgence vis-à-vis des délais. Surtout que dernièrement j'ai réussi à finir Baba O'Riley. J'essaie vraiment d'avancer et de réussir tout ce que je touche sans pour autant négliger quoi que ce soit. Je répondrais aux reviews du chapitre précédent dès que faire ce peu. Je révise et travaille beaucoup en ce moment. La vie, quoi. Si ça ne tenait qu'à moi, je passerai ma vie chez moi à écrire des histoires. Mais j'étudie Histoire tout court.

Post-It : Aujourd'hui, j'ai eu envie de continuer ma fanfiction Mahaad. Vraiment. J'ai envie de tout bien refaire, de la reconstruire, de la refignoler etc. Je pense que je pourrais m'y remettre prochainement si ça intéresse quelques-uns d'entre vous. Enfin, d'abord je vais finir les Twoshot qu'il me reste, continuer ROCKRITIC II et Être un Autre et après, Mahaad come-back. J'hésite entre reprendre la suite directement ou supprimer, réécrire, ajouter des choses et reposter. We'll see.

Mot de la bêta du chapitre 8 - AlExIsAtO : Ca a été un pur plaisir de corriger ce chapitre, mais comme dirait Draco, ça casse un peu le mythe ! J'espère que vous allez autant adorer que moi la suite de cette fabuleuse histoire ! Au programme… à vous de découvrir !

Je vous souhaite une excellente lecture,

D.

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ROCKRITIC II

Chapitre 8 : YOUR FACE SEEMS LIKE A PICASSO

« Il est la dynamite et moi je suis le feu.

La mèche est si proche pour que tout nous pète à la gueule. »


Fucking

Explosing

Destroying

Crashing

Bombing

Attacking


Al a le teint cireux. Je ne l'avais jamais vu dans cet état auparavant. La sono et les lumières phosphorescentes de la salle de bal me mitraillent lorsque les portes s'ouvrent brièvement. Jasmine et Angélique nous regardent.

Sans un mot, Angélique m'aide à soulever Al par les bras et à le transporter en-dehors de l'université. Jasmine marche devant nous, la tête haute. Elle descend rapidement les marches de l'entrée et l'air frais de la nuit me pique le visage. Des larmes dévalent mes joues.

Nos pas semblent lourds et chaque bruit est répété en échos dans le silence moite. Al titube et grommelle des paroles incompréhensibles. Je fixe la silhouette gracile de Jasmine qui se faufile avec rapidité entre les voitures garées.

Nous approchons de ma Corvett qui luit comme un bijou sous le haut lampadaire de la rue d'en face. Cette boule lumineuse statique me rappelle les champs de lucioles dans certaines prairies isolées.

Lorsque je soulève péniblement Al qui glisse entre mes bras, j'ai l'impression de tenir plusieurs kilos d'explosif. Il est la dynamite et moi je suis le feu. La mèche est si proche pour que tout nous pète à la gueule. Je retiens de l'amertume, du dégoût, de la colère.

Angélique prend mes clefs de voiture dans ma poche et les tend à Jasmine qui s'installe derrière le volant. Angélique s'assoit avec elle à l'avant, après m'avoir aidé à installer Al sur la banquette arrière. Je me mets près de lui et boucle sa ceinture.

Nous parcourrons le Londres endormi en silence. Les rayures lumineuses des réverbères balaient nos visages graves. Je suis surpris de voir que les filles ont - d'un accord tacite - décidé de m'aider, comme de vraies amies. Je ne leur ai rien demandé, et elles sont venues à moi.

Je ne sais pas comment j'aurais pu gérer ça seul. Je me serais senti si perdu, comme si j'avais fait un bond dix ans en arrière, quand Papa faisait des rechutes.

Al est entre la vie et le coma éthylique. Il n'a pas qu'un coup dans le nez. Il s'est noyé dans une piscine d'alcool. Il ne m'inspire que le mépris et pourtant, je ne peux m'empêcher de lui venir en aide, d'avoir envie que tout s'arrange.

Arrivés à une grande avenue, Jasmine se tourne vers nous. Elle contemple le visage d'Albus avec indifférence puis ses yeux se reportent vers moi :

- Où va-t-on ?

- Je… Je ne sais pas. Je ne peux pas me rendre chez lui parce qu'il ne veut de personne dans son monde et son petit-ami doit être là, dis-je douloureusement. Et puis, chez moi c'est trop petit pour nous quatre. Si on se tasse bien, on… on peut tenir. Enfin, si vous voulez bien. Mais je n'ai qu'un lit alors…

Une voiture s'approche derrière et klaxonne de nous éterniser ainsi alors que le feu est déjà passé au vert.

J'ai honte. J'ai honte parce que pour la première fois de ma vie, des personnes semblent se soucier de ma vie et je n'ai même pas un toit à leur offrir. Angélique intercepte mon regard décomposé à travers le rétroviseur et sa main cherche la mienne.

Et ça me suffit pour pleurer, pour de bon. Je m'essuie le visage avec la manche de mon costume et marmonne un pardon en me souvenant que c'est celui du frère de Jasmine.

Tout à coup, je prends mon téléphone portable dans ma poche et je compose le numéro de mon père. Au bout de deux sonneries, il répond. Je ne lui laisse pas le temps d'amorcer la conversation que je dis :

- Papa, j'ai besoin de toi.

- Où es-tu ? prononce-t-il d'une voix où transparaît la crainte.

- Près de Tottenham, dis-je en reconnaissant les lieux. On arrive devant le petit café dans lequel tu m'avais emmené pour mes dix ans. Je suis avec deux amies. Al n'est pas bien.

- D'accord. Je suis dans notre ancien appartement à Soho - je l'ai récupéré. Tu te souviens du chemin ?

- Oui, je connais bien Soho.

- Je vous attends en bas de l'immeuble. À tout de suite.

Je raccroche, tremblant.

- Direction Soho, reprend Jasmine en mettant son clignotant pour tourner à droite.

Al est ailleurs, le regard vitreux. À l'intérieur de moi, quelque chose se détruit tout doucement. Je me rends compte que toutes ces années, j'avais idéalisé Al sans me rendre compte de la personne qu'il était réellement devenu…

Et ça me tue. Ça me tue de l'entendre répéter « Joane… Joane… Joane » alors que ses doigts cherchent les miens dans la pénombre de l'habitacle. Ça me tue à petit feu parce que - inconsciemment - je me suis imaginé valoir tellement plus.

J'indique l'adresse précise à Jasmine et j'aperçois mon père, dans son blouson en cuir fixer ma voiture. Les phares l'éblouissent mais il ne nous laisse pas le temps de nous garer qu'il se précipite vers nous.

Angélique sort la première mais Papa la voit à peine. Il reste figé, contemplant Al assoupi sur la banquette arrière. Il ouvre la portière et contemple de près sa figure.

- Il ressemble à un Picasso, lâche mon père d'un air dédaigneux. Et à un Picasso foiré, apparemment, s'empresse-t-il d'ajouter en tirant Al hors de la voiture.

Je me précipite pour l'aider et nous nous dirigeons vers le hall de l'immeuble. Jasmine nous tient la porte et Angélique regarde un peu partout. Elles nous suivent jusqu'au second étage.

Papa ouvre la porte de notre ancien loft et Jasmine émet un sifflement admiratif devant le volume bien agencé. Le bar est toujours là, remplis à craquer. Je me dis que c'est une très mauvaise idée d'avoir emmené Al ici, finalement. Mais je ne voyais nul part ailleurs…

Papa invite les filles à s'assoir tandis que nous amenons Al dans la chambre sur la mezzanine. Une fois le macchabé allongé, Papa me lance un regard équivoque. Je ne dis rien. Je ne sais même pas quoi dire.

- Merci, dis-je tout simplement avant de descendre rejoindre les filles.

Papa m'emboîte le pas et file dans la cuisine nous servir de grandes tasses de chocolat chaud que nous ne pouvons pas refuser. Il s'assoit en face de Jasmine, sur un pouffe marocain.

- J'ai une faiblesse pour le chocolat chaud, malgré mon côté rock'n'roll, justifie-t-il alors que les filles sourient. Je sais, je casse le mythe.

- C'est drôle, prononce subitement Angélique en trempant un doigt dans sa tasse pour le lécher ensuite. Je vous imaginais beaucoup plus vieux…

- Je ne vieillis plus depuis que j'ai Scorpius. Je me suis bloqué physiologiquement à un instant T. Mais ça me flatte. Au moins, je tape encore dans l'œil des jolies jeunes filles.

Je lève les yeux au ciel alors que je savoure une gorgée chocolatée.

- Comment vous vous appelez toutes les deux ?

- Jasmine.

- Angélique.

- Draco, enchanté - ROCKRITIC pour les intimes.

- Je n'arrive pas à croire que je suis ici, glousse Angélique, les yeux gros comme des soucoupes. J'ai lu votre livre. Vous avez du cran. J'aimerais bien avoir votre courage, parfois.

- Je n'ai pas de courage, mais juste de la lâcheté à revendre. Au bout d'un moment, on confond un peu les deux. Ma famille en a fait les frais : j'ai un fils qui est dans une école de Lettres et un beau-fils alcoolique. Ma vie est un échec total, plaisante-t-il à moitié en m'ébouriffant les cheveux. Tu sais que tu as été conçu sur ce tapis ?

Mes yeux s'ouvrent grands. Je le traite de dégueulasse en recrachant une partie de mon chocolat chaud. Jasmine éclate de rire et Angélique étudie avec parcimonie les motifs du tapis, intriguée. Papa se lève pour chercher des restes dans le frigo. Angélique en profite pour se pencher vers moi et dit :

- Il est toqué ton père, non ?

- Particulièrement toqué, pourquoi ?

- J'aimerai beaucoup l'avoir comme tuteur cette année. Tu sais, le stage chez les écrivains… A moins que tu comptais le faire avec lui.

- Mmh, à vrai dire, un tuteur s'est déjà proposé.

- Et qui ça ? demande la voix curieuse de Papa en revenant avec des grappes de raisins rouges dans une petite coupe en acier.

Je me mords les lèvres et mâchonne le nom de David Seyre entre mes lèvres. Jasmine pousse une exclamation admirative et le visage de Papa est impassible.

- Il m'a envoyé une lettre, dernièrement, dis-je d'une mine contrite. Je commence probablement la semaine prochaine.

- Mais c'est génial, renchérit Jasmine sans s'apercevoir que mon père semble contrarié de la nouvelle. C'est un auteur d'exception !

- Oui… comme beaucoup d'autres, nuance Angélique qui semble avoir décelé le mutisme très parlant de Papa.

- Non, tu déconnes, c'est le meilleur !

Jasmine me met clairement dans le pétrin.

- Et donc c'est chez ce… David, reprend Papa d'un ton supérieur, que tu vas apprendre les rudiments du métier.

- Oui, en clair.

- Pourquoi ne pas m'avoir choisi ?

Bingo. Nous y sommes. Jasmine comprend tout à coup et semble confuse. Elle conserve le silence et boit d'un trait la fin de son chocolat chaud. Je cherche mes mots, mes yeux rivés sur mes genoux. Pourquoi David Seyre et pas ROCKRITIC ?

- Eh bien…, je commence avec les mains un peu moites, tu sais il s'y connait vraiment en littérature et a été à Wilde comme moi.

- Oh, parce qu'il faut avoir fait des études pour s'y connaître maintenant ?

- Ce n'est pas ça et tu le sais très bien. C'est juste que je ne pouvais pas refuser. Il est excellent et j'apprendrai beaucoup plus à son contact qu'au tien. Le fait que tu sois mon père ne m'aidera pas à t'obéir ou à te considérer simplement comme un auteur. Il me faut de la distance, tu vois ?

- Je ne suis pas assez bien pour toi ? Parce que je suis un putain d'autodidacte qui n'a même pas son diplôme de fin du lycée ? Parce que…

- Ça n'a rient n'avoir ! Arrête de tout ramener à toi, bordel. Tu n'es pas…

Je me tais en voyant Albus descendre péniblement les escaliers, s'accrochant à la rambarde. Je me lève et l'aide. Je l'installe sur un fauteuil tandis que Papa le regarde comme s'il s'agissait d'une vieille chaussette trouvée sous un lit.

Al se passe une main sur le front et semble être pris de tournis. Je me demande pourquoi il a quitté le confort du lit. Tout à coup, Al prend ma main et grogne :

- Joane, tu pourrais au moins me présenter.

- Je ne suis pas Joane, dis-je péniblement. C'est Scorpius.

- Ah, oui… J'étais ailleurs. Je… Je vais rentrer chez moi. Je ne sais même pas ce que je fous ici.

- Tu es saoul, dit Papa en le retenant sur le canapé. Tu ne bougeras pas.

Al se lève en titubant, un sourire démoniaque en coin.

- Tu n'es pas mon père. Tu n'es même rien du tout… Tu es bien le dernier à pouvoir me donner des conseils sur ma conduite. Tu n'es qu'un putain de loser. Ancien toxico. Ne te fais pas passer pour plus innocent que tu ne l'es en réalité, salaud.

Mon père se lève aussi et ils sont désormais face à face. Jasmine me lance un regard interdit et je ne sais pas quoi faire.

- Un putain de loser, crache Al.

- Et toi tu n'es qu'un petit con devenu trop égocentrique pour voir autre chose que sa propre personne. C'est bon, tu as sorti un album et as reçu quelques bonnes critiques et un prix en toc et tu te crois être la réincarnation de Bob Dylan. Va te rhabiller petit joueur. Tu n'as aucune personnalité. Tu pompes chez les autres ce qui te convient pour être quelqu'un de soit disant unique. Ton album c'est du pur marketing pour midinettes. Tu crois tout savoir parce que tu as un Q.I. qui dépasse clairement la moyenne, mais ça ne t'empêche pas d'être terriblement stupide sur les choses de la vie. J'ai juste envie de t'éclater quand je vois tout le gâchis et le mal que tu fais autour de toi sans t'en rendre compte. Combien de fois Harry a…

- Ah, parce que c'est moi qui lui fait du mal maintenant ? s'exclame Albus avec véhémence. Pendant que tu étais en train de sucer des bites je ne sais où, moi j'étais avec mon père à le regarder déprimer parce que sa vie devenait une merde monumentale à cause d'un pauvre type comme toi.

- Tu ne sais rien de ces choses-là. Tu ne sais rien du tout parce que toutes ces années tu étais aussi absent que moi. C'est à peine si tu faisais partie de la famille. Quand on entendait parler de toi c'était uniquement à la radio ou dans des émissions télévisées à la con. Ne me reproche pas mon absence alors que toi-même…

- Retire ce que tu viens de dire, fils de pute.

Je me lève et retiens le bras de Al qui vient d'empoigner le col de Papa. Ils se regardent avec cruauté et j'ai peur que ça dégénère encore plus, au fil des secondes. Al relâche sa prise et regarde mon père de haut en bas avec un clair mépris.

- Tu mériterais de crever seul pour tout ce que tu nous as fait.

Papa déglutit et je balbutie :

- Ce n'est pas ce qu'il voulait dire. Al n'est pas dans son état normal. Il…

- Il est dans son état normal, contredit Papa sans cesser de fixer Albus droit dans les yeux. Ces dernières années, il a été plus ivre que sobre, après tout. Il boit pour oublier que quoiqu'il fasse, sa vie ne sera qu'une succession d'échecs.

- Ne dis pas ça, Papa, dis-je en m'interposant entre eux. Al est doué. Il est juste…

- Juste trop prétentieux pour prendre les autres au sérieux. Ce n'est pas un mec comme toi qui me fera la leçon, Al, prononce mon père d'une voix dangereuse. C'est la dernière fois que tu me parles comme ça. La prochaine, je ne te ferais pas de cadeau. Tu peux te détruire autant que tu veux, mais ne mêle plus mon fils dans tes conneries. Je sais à quel point tu peux être… méchant quand tu en as envie. Je sais que tu chercheras à te venger. Et si tu mets Scorpius au milieu de nos problèmes, je n'hésiterais pas une seule seconde à agir en conséquence.

Je ne comprends pas. Je ne comprends plus. Que s'est-il passé ? Pourquoi Papa lui dit ça ? Est-il au courant pour notre jeu ? On a franchi le point de non-retour.

- Ce sont des menaces ? souffle Al en s'approchant de Papa. Parce que si c'en est, moi aussi je peux te faire très mal. Ne me provoque pas ou je te garantie que tu ne t'en remettras pas.

- Tu pues l'assurance…, murmure Papa en sondant son visage déformé par quelque chose de malsain. Qu'est-ce que tu prépares, pauvre fou ?

Al a un sourire ne présageant rien de bon et j'ai peur de m'être engagé dans un événement qui me dépasse émotionnellement et intellectuellement.

Et si le jeu que Al m'a proposé n'était pas réellement tel qu'il me l'a présenté ? Et si c'était moi son arme qu'il pointait sur Papa ? Mon sang se glace et j'évince cette théorie absurde et terrible de mon esprit.

- Tout le monde est très fatigué, je tempère en les tenant à l'écart l'un de l'autre. On devrait tous aller dormir et oublier cette soirée.

- Pourquoi tout oublier alors que cette conversation est très claire ? s'insurge Papa. Il est loin le gosse de onze ans posé, réaliste et intelligent que j'ai rencontré. Un adulte grossier, sans intérêt et vaniteux a pris sa place. C'est fou la vie.

Sur ce, Papa s'éloigne et regarde par la fenêtre. Albus le regarde un moment puis se dirige vers la porte.

- Tu ne peux pas rentrer dans cet état, dis-je le suivant. On va appeler un taxi.

- Pas la peine, grogne Al. Je vais bien.

- Non, tu ne vas pas bien.

- Laisse-le foutre sa vie en l'air, Scorpius, lance mon père derrière mon dos.

Je fais volte-face alors qu'Albus a déjà quitté le loft :

- Je ne peux pas le laisser partir seul. Il peut lui arriver quelque chose - n'importe quoi. Je vais le raccompagner chez lui, c'est la meilleure chose à faire…

Je me tourne vers les filles, le visage désolé.

- Je vais aussi vous raccompagner chez vous.

- Jasmine n'aura qu'à dormir chez moi ; je vis juste à côté d'ici, prononce Angélique d'une voix qui se voulait rassurante. Merci de votre accueil Monsieur Malefoy. J'espère que nous nous reverrons bientôt.

Papa a un sourire forcé et nous nous en allons. Je m'en veux d'avoir gâché le bal des filles.

Je retrouve Al assis au bord du trottoir à regarder les étoiles. Il fredonne une chanson de son dernier album - Your face seems like a Picasso. Je le soulève et nous grimpons une nouvelle fois dans la voiture. Je conduis.

Une demi-heure plus tard, les filles sont rentrées et je suis désormais devant l'immeuble d'Albus. Il agit comme si je n'étais pas là. Dès qu'il sera chez lui, je m'en vais.

- Je sais pourquoi tu fais ça, dit-il alors que nous grimpons les escaliers à son rythme. Tu veux juste te donner bonne conscience, toi, le si gentil Scorpius.

Je n'ai même pas envie de lui répondre. En ce moment, il n'en vaut même pas la peine. Al fouille dans ses poches et s'impatiente de ne pas trouver sa clef. Subitement, la porte s'ouvre sur Joane, les traits tirés.

- Où étiez-vous ?

- Oh, mon ange, glousse stupidement Al en le poussant pour rentrer, je pensais justement à toi.

Je reste immobile sur le pallier, embarrassé. Je ne sais pas quoi dire. Je fais volte-face et commence à descendre les escaliers lorsque Joane m'interpelle. Je me retourne légèrement. Il ouvre la bouche pour dire quelque chose puis se ravise. Il ferme la porte et je me retrouve tout à coup seul.

Depuis que je suis à Londres, je crois bien que c'est ma pire soirée...

Je décide de me rendre dans un pub pas très éloigné d'ici que je choisis un peu au hasard. Je commande une limonade, suffisamment dégoûté par l'alcool pour ne plus y toucher pour un bon moment encore.

C'est alors que je reconnais mon professeur de Créa. Il n'a plus ses vêtements originaux ni ses affreuses lunettes bicolores. Parmi le tohu-bohu effroyable des supporters de rugby, je me faufile de table en table et m'approche pour lui souhaiter une bonne soirée.

- Scott ? Que faites-vous ici ? demande-t-il en remarquant enfin ma présence. Vous n'êtes pas censé être au bal des premières années ?

- Si, mais j'ai dû écourter ma soirée.

- Asseyez-vous donc. Je suis seul et vous aussi, de toute évidence.

Je tire une chaise et note qu'il a les yeux rouges. Je suis soudainement mal à l'aise lorsque je comprends qu'il a beaucoup pleuré récemment. Je contemple mon verre de limonade et joue avec la rondelle de citron du bout de ma paille.

- J'enseigne depuis sept ans, dit-il d'une voix encore un peu chargée de sanglots, sept ans de bonheur, de partage, de rencontre. J'ai appris avec mes élèves aussi. J'ai vécu ma vie. Oh, je sais qu'on se moque souvent de moi et de… de tout ce qui a attrait à ma personnalité…

- Eh bien, pour tout vous avouer, vous êtes un des professeurs les plus cool de l'académie.

Le professeur de Créa m'accorde un sourire indulgent, comme si je venais de dire une sottise.

- Vous savez, Scott l'extravagance ne plaît pas à tout le monde. Beaucoup préfèrent le conformisme - surtout arrivé à mon âge. Oui, je sais ce que vous allez me dire : je suis un jeune professeur mais… Mon Dieu, je raconte ma vie à un élève, prononce-t-il sombrement. Je suis tombé bien bas dans la chaîne alimentaire.

- Pourquoi voulez-vous être conformiste, Monsieur ?

- Parce que… Parce que je veux plaire, tout bêtement.

- Plaire à qui ?

Ma curiosité est poussée à bout et je me rends compte que j'enfreins plusieurs codes. Je m'apprête à m'excuser de mon intrépidité lorsqu'il répond :

- Julian Ross - le professeur de Littérature africaine. Vous l'avez sûrement cette année, n'est-ce pas ?

J'ai un visage décomposé. Le professeur de Créa interprète cela comme de la surprise plus qu'autre chose…

- J'ai déclaré ma flamme à Mr Ross il y a peu, alors que depuis plusieurs années je nourris des sentiments pour lui. Et il m'a dit avoir trouvé quelqu'un… Vous êtes un très beau garçon, et de surcroît naturel. Vous ne devez pas savoir ce que c'est que de ne jamais plaire à qui que ce soit. Je me cache un peu derrière ce look dingue, c'est vrai. Je me dis tant pis, du moins qu'il est heureux… Et voilà que je parle trop. La vie est belle, d'accord ? N'écoutez pas un fou comme moi.

- Puisque nous en sommes au secret, j'aurais besoin… d'aide… sur une question.

- Dites-moi tout.

- Je… flirte avec quelqu'un en ce moment. Mais cette personne a déjà quelqu'un d'autre. Sauf que je ne sais pas où j'en suis. Je ne sais même pas qui compte le plus entre cette personne et moi à ses yeux… Je suis perdu.

- Le mieux que vous puissiez faire, c'est de prendre du recul. Lundi prochain est férié. Prenez-vous un long week-end pour aller voir ailleurs. Ça vous fera du bien. Et si ça ne marche pas, rendez cette personne folle de jalousie !

Mon professeur de Créa a un petit sourire énigmatique et commande un second verre. Il est encore plus sympa qu'en cours, même dans la tristesse. J'ai de la peine pour lui, de me dire qu'à cause d'Harry il ne peut pas être auprès de l'homme qu'il aime vraiment.

Nous continuons de bavarder de tout et de rien.

Il me raconte comment il a voulu devenir enseignant contre l'avis de ses parents, ses débuts catastrophiques, comment il a rencontré Julian Ross, sa passion pour la littérature en général, le fait qu'il ne sache pas écrire et que ça ne le dérange pas le moins du monde. Nous avons également parlé de mon carnet de vacances - celui que je n'ai toujours pas ouvert depuis.

- Je n'ai pas lu vos remarques, je l'avoue. J'avais un peu peur de lire ce que j'y trouverai.

- Je ne suis pas là pour vous juger en tant qu'individu, mon cher Scott. Vous avez un petit truc qui demande à sortir. Je pense qu'avec de l'expérience et beaucoup de travail, on arrivera à en tirer quelque chose de fort intéressant…

- Merci, Professeur. Je vais y aller maintenant. Je suis épuisé.

- Très bien. Faites bonne route.

Je me lève et dépose de quoi payer mon verre sur la table. En sortant, je me rends compte que j'ai pratiquement passé toute la nuit dehors. Les premières lueurs de l'aube sont visibles dans le ciel encore étoilé.

Je fixe ma voiture d'un œil morne, usé de ces petits voyages. Finalement, quelques minutes plus tard, j'arrive chez moi. Je me laisse tomber sur mon matelas tout habillé et je m'endors à peine après avoir fermé les yeux.


J'aurais pu dormir un siècle au moins, mais le monde m'a rattrapé.

Mon téléphone sonne et il me semble à des kilomètres de moi. Mon répondeur prend le relais et j'entends la voix douce de Maman emplir la pièce :

- Bonjour, Scott, c'est Maman. Je t'appelle pour te dire que nous serons ravis de te voir passer le week-end avec nous, à Swansea… Pour tout te dire, Winifred ne tient plus en place, et Marc n'est pas en reste. Tu me manques mon chéri…

Je me lève et essaie de me dépêtrer de ma couverture.

- Enfin, reprend Maman d'une voix plus ferme, réponds-moi au plus vite qu'on puisse s'organiser. J'ai pris la liberté de t'envoyer un billet de train aller-retour par pli urgent. Tu le recevras sans doute dans un ou deux jours…

- Allô, dis-je d'une voix haletante. Je suis là.

- Oh, tu vas bien ?

- Oui, je suis juste un peu fatigué. Il y avait une fête à l'université hier soir.

- Les fêtes universitaires, quelle belle époque… Tu penses pouvoir venir prochainement ?

- Dès que le billet arrive. Je manquerai quelques cours mais… j'ai besoin de vacances, de prendre l'air, tu comprends ?

- Oui, bien sûr. C'est vraiment le bon moment pour venir. Il y a un peu soleil et assez de vent pour pouvoir naviguer jusqu'aux petites îles. J'ai vraiment hâte de te revoir, mon chéri. Je n'ai pas cessé de penser à toi depuis que nous nous sommes vus. Je suis certaine que tu adoreras Swansea.

- Je n'en doute pas une seule seconde.

- Bon, je dois te laisser. J'ai un bœuf bourguignon sur le feu. Si je le rate, Winifred va me maudire. Je t'embrasse.

- Moi aussi.

Elle raccroche la première et je suis encore ému, comme si sa voix, sa présence, son invitation étaient surréalistes.

Je me rends subitement compte que je meurs de faim. Mon réveille-matin indique treize heures et demi.

Affamé, je décide de me rendre chez Harry après avoir pris une bonne douche. Il vit à une station de métro de chez moi - dans un quartier plutôt ordinaire. Je toque et il m'ouvre avec un large sourire.

- Toi, tu as ta tête des mauvais jours, diagnostique-t-il en refermant la porte derrière moi. Ça tombe bien j'ai remplis le frigo hier après-midi.

- Ça sent tellement bon, dis-je en reniflant jusque dans la cuisine. C'est une tarte à la rhubarbe ?

- Exactement. J'ai déjà déjeuné mais il me reste des spaghettis bolognaise de tout à l'heure. Assieds-toi, je vais te chauffer ça au micro-onde.

À cette seconde précise, j'aime tellement Harry que je suis prêt à verser quelques larmes. J'enlève précipitamment mon blouson en posant mes fesses sur le banc de la cuisine.

Quelques instants plus tard, un plat fumant est posé devant moi et je le dévore comme un ogre, en mettant un peu partout. Harry s'installe en face de moi, une main sous le menton.

- J'ai vu ton père ce matin. Il m'a raconté ce qu'il s'est passé cette nuit.

- Vous vous parlez encore ?

- De temps en temps. On essaie de… de mettre cette histoire de côté pour parler de toi ou des autres, lorsque c'est nécessaire. Par exemple, il est venu me transmettre les chèques pour ton école il y a quelques jours, de peur d'oublier. On s'est juste dit bonjour et c'est tout.

- C'est triste qu'après toutes ces années vous n'ayez plus rien à vous dire.

Harry hausse des épaules mais je sais qu'au fond ça lui fait tout autant de peine.

- Mais ton père trouvera bientôt quelqu'un qui l'aimera à en crever, c'est sûr, reprend Harry. Il a des qualités qui lui sont propres et je pense qu'il fera des efforts pour que ça marche avec cette personne. Il a mûri, c'est vrai. Mais c'est pas encore assez pour moi.

Je lui souris tristement.

- Ne t'en fais pas, dit-il. Tout ira mieux.

- C'était mieux quand vous étiez ensemble. Et je le réalise seulement maintenant.

- Scorpius, écoute-moi bien, on a suffisamment souffert en étant ensemble…

- Mais il y a eu de très beaux moments, aussi. Tu l'aimais pour une raison très forte pour tenir le coup. Tu l'aimais plus que tout, non ? Alors ça ne peut pas disparaître en quelques jours.

- Je suis tombé amoureux de ton père parce que… parce qu'il était ce gars hors du commun, qui avait une réponse à tout. Il me faisait rêver, je l'avoue. Puis je me suis rendu compte que ce rêve avait un prix.

- Ça a l'air terrifiant l'amour, vu comme ça.

- C'est comme beaucoup d'autres choses. Le feu est magnifique, par exemple, mais aussi terrifiant. Il sert à accueillir, réchauffer, protéger, alimenter. Mais s'il est mal utilisé, il détruit, consume, fait mourir. Il y a toujours un bon ou un mauvais côté, mais le tout est mélangé. Tu comprendras ça lorsque tu tomberas amoureux à ton tour.

Harry déguste un spaghetti avec ses doigts, comme un enfant.

- Je vais sûrement passer les prochains jours avec ma mère, au Pays de Galle.

- Tu me raconteras tout en détails ?

- Promis.

Il débarrasse mon assiette et me tend une part de tarte pour le dessert.

- Tu peux rester ici, si tu veux. Je vais juste passer chez Albus pour voir comment il se porte. Je vais essayer de l'emmener chez un spécialiste prochainement… Je m'en veux de l'avoir laissé seul ces dernières semaines.

- Je t'aiderai, d'accord ?

- Non, toi tu te consacres à tes études, ton bien-être, t'amuser, et te trouver quelqu'un. Draco et moi menons cette bataille ensemble, comme nous l'avons commencé il y a plusieurs années.

- Albus a un problème avec l'alcool depuis combien de temps ?

- Depuis cinq ans, environ. Lorsqu'il s'est disputé avec sa mère. Il ne l'a plus revu, depuis.

- Je n'arrive pas à y croire de ne pas avoir vu tout ça…

- Tu étais encore trop jeune. On essayait tous de te préserver. Et Al ne vivait plus à la maison… Tu n'y es pour rien. C'est de notre faute à nous, les adultes. Maintenant, finis moi cette satané tarte et je ne veux pas voir une miette en rentrant tout à l'heure.

Harry enfile une veste légère et s'en va. Je fais des trous dans le plat à tarte avec ma petite cuillère et j'entends le vent siffler dehors. Des oiseaux se disputent des miettes sur le rebord de la fenêtre.

Je comprends subitement que Harry est en train de m'engraisser, comme lorsque j'avais six ans et que je revenais de l'école. Je lâche ma petite cuillère avec effroi, de crainte de perdre les abdominaux que j'avais si durement travaillé pendant les vacances scolaires.

Je recouvre le plat d'un film plastique et le place dans le frigidaire. J'arpente la maison d'Harry. Elle est lumineuse et je m'amuse à allumer un feu dans la cheminée. Je m'assois sur le canapé et étend mes jambes sur la table-basse.

Je prends la pile de magazines pour les feuilleter en silence. Je découvre avec horreur qu'ils ont tous attrait avec l'Afrique, la littérature ou les deux. Dégoûté, je les repose à leur place et décide de visiter les chambres.

L'escalier est plutôt court. Il y a un pallier meublé d'un banc où l'on peut s'assoir et bouquiner avec une vue imprenable sur le jardin. Il suffit de monter les trois dernières marches pour arriver au premier. Tout est dans les tons olive.

Une pluie fine s'abat contre les carreaux du couloir. La première porte est une salle de bain assez espacé avec des vasques en pierre grise polie et une baignoire identique.

Il y a une chambre d'invité assez conventionnel. Un carton traîne encore par terre et les draps ne sont pas mis. J'entrouvre la porte de la chambre d'Harry qui est dans des tons chaleureux. J'entre rapidement à l'intérieur.

Sa penderie est ouverte et je me fige lorsque j'aperçois un gode qui dépasse légèrement d'une boîte. J'ai l'affreuse impression qu'il me regarde, qu'il me pointe tel un index vulgaire et accusateur [1]. Je bats en retraite, interrompant ma petite exploration.

Je m'assois sur les marches de l'escalier et compose deux messages d'excuse pour Jasmine et Angélique depuis mon téléphone portable. Elles me répondent toutes les deux que ce n'est pas grave et Angélique promet même de me prendre les cours durant mon absence lorsque je lui parle de mon voyage au Pays de Galle.

Je me dirige d'un pas traînant vers le salon et me vautre sur le canapé pour regarder la télévision. Un quart d'heure plus tard, Harry débarque, les cheveux trempés. Il semble très en colère. Il jette sa veste sur le porte-manteau et ferme la porte brutalement.

- J'imagine que ça ne s'est pas bien passé avec Albus ? dis-je d'une voix anxieuse.

- Il refuse de se faire aider.

Harry s'affale sur le canapé, exténué. Je grimace.

- Al devrait aller voir un médecin.

- Oui, il devrait. Mais il ne veut pas mettre du sien, alors à moins de l'assommer et de le traîner jusqu'à l'hôpital le plus proche…

- Mmh, à vrai dire, ça pourrait être une excellente idée, dis-je d'un air malicieux.

Harry m'offre un sourire de remerciement et me tend un paquet de chocolat fourrés à la crème.

- Tu en auras besoin pour faire le plein durant tes révisions.

Je roule des yeux : J'imagine que Julian l'a mis au courant à propos de nos examens prévus dans deux semaines déjà. Je me lève et emprunte plusieurs bloc-notes traînant dans la pièce ainsi que deux stylos.

- Je vais à la bibliothèque dans ce cas.

Je sors. Je vagabonde le cœur léger de ruelle en ruelle, décidé à faire des détours avant d'aller travailler. Finalement, aux alentours de quinze heures, je me rabats dans une bibliothèque. Je révise jusqu'à la fermeture, le cerveau lobotomisé.


Le lendemain, en revenant d'un rendez-vous avec Jasmine, je trouve dans ma boîte aux lettres un pli urgent provenant du Pays de Galles : les billets que m'a envoyé Maman. Mon cœur se gonfle d'appréhension et d'anxiété, pourtant, je cours jusque dans mon appartement faire ma valise.

Grâce à ce billet, j'emprunte le train que je veux. Sur mon notebook, on indique qu'un départ est prévu dans environ une heure et demie. Cela me laisse juste le temps de préparer mes affaires et de prendre une douche.

Je n'oublie pas dans ma valise d'y mettre deux livres de cours, mon walkman, mon notebook, le nouveau numéro de ma bande-dessinée à laquelle je suis abonné, et surtout le carnet de Papa.

Je débranche les appareils électronique comme la télé. Je vérifie de n'avoir rien oublié puis je ferme la porte à clef de mon appartement derrière moi.

Quelques stations de métro plus tard, j'arrive à la gare. Je m'installe dans le train à une place au hasard, côté fenêtre et compose un message pour Maman. Le train s'ébranle et le jingle de bienvenue retient brièvement l'attention des voyageurs.

J'ouvre mon sac à dos et en sors le carnet de Papa, décidé à le feuilleter durant le trajet. Sans une once de surprise, je découvre à l'intérieur un joyeux bordel, des notes fracassées en un rythme anarchique.

Il a consacré une double-page entière à des mots découpés dans les journaux qui s'emmêlent pour former des pensées du jour. Il a également dessiné au pastel un morceau de ciel, puis à côté, il a noté : « Impossible. Le modèle refuse de rester immobile ne serait-ce qu'une seconde ». Je souris piteusement.

Je découvre un extrait d'une nouvelle de Voltaire recopié en travers une page, et, sur l'autre, une photo de Papa et moi scotchée. Je dois avoir quatre ans - tout au plus. Je n'ai plus mes dents de devant et Papa me sert fort contre lui, avec un immense sourire. Je crois qu'on riait à ce moment-là, au vu des éclats dans mes yeux.

Plus loin, en tête de page, sont alignées des notes sur une gamme que je ne peux m'empêcher de fredonner. Je reconnais l'air, sans pour autant pouvoir le nommer. Je retourne le carnet et en dernière page figure un dessin extrêmement bien réalisé. J'ignorais jusqu'alors que Papa avait un bon coup de crayon…

Je contemple le dessin qui n'est pas encore terminé. C'est un lieu avec beaucoup de monde. Il y a des lumières obliques et au centre une porte bleue. De dos, un homme semble la peindre. Il a de la peinture bleue plein les cheveux.

Je tourne la page. Dessus figure un numéro avec le nom d'un magasin de bricolage. Je fronce des sourcils et feuillette le carnet jusqu'à tomber sur une double-page noircie de l'écriture de Papa. Je lis :


« Je suis retourné à Woodstock. Là où toute cette putain d'histoire a commencé. La ville a beaucoup changé depuis la dernière fois.

Je crois que je ne m'y étais pas préparé, parce que moi, je n'ai pas changé. Je suis toujours le même gamin un peu con, un peu paumé, un peu hors-norme. Juste un peu ? Beaucoup serait plus juste.

Woodstock m'a emporté plusieurs fois. Il m'a défoncé en plusieurs rounds, plusieurs orgasmes. Toujours d'une manière différente, mais cette ville m'a fait grandir sans que je ne sache comment. C'est ma destination phare.

C'est là, à dix-sept ans, que je me suis découvert. C'est là, à dix-sept ans, que j'ai croisé le regard de l'homme qui m'impressionnait le plus au monde à l'époque. C'est là, à dix-sept ans, que j'ai compris que je n'étais pas si extraordinaire que ça.

Avec du recul, je me rends compte que j'aimais Harry bien avant qu'on soit amené à travailler ensemble. Je l'aimais, ça oui. Mais pas d'amour. Je l'aimais pour ce qu'il incarnait, ses convictions personnelles, son pouvoir indubitable sur l'image, la façon dont il avait de m'emporter dans son monde un peu brutal et saignant de vérité.

Je l'ai rencontré pour la toute première fois lorsque je traînais dans les rues, en quête du précieux moi. C'était un cinéma en plein-air. Il y avait un film d'Harry qui passait sur la toile.

Et je me suis dit : « Ce mec, je le veux dans ma vie ». Peut-être pas comme amant, compagnon ou… je ne sais quoi. Mais je le voulais dans ma vie de tous les jours.

Je voulais qu'il fasse partie de moi avec ses scénarios, ses lumières, ses cadrages. Je voulais lui laisser une place et, en me présentant à ce casting, j'espérais qu'il me laisserait une place dans son monde.

Je suis donc allé à Woodstock pour le voir, lui, le cinéaste de ma vie. Celui qui m'avait décidé à quitter ma famille d'aristocrates timbrés. Celui qui m'avait réconcilié avec les valeurs pures de la vie. Celui qui m'avait offert un bout de liberté.

Longtemps, j'ai idéalisé Harry. J'aurais donné beaucoup pour être à sa place en ce temps là. Être doué, marié, père de famille. Je ne sais pas trop ce que je désirais, en réalité. Alors je me contentais de vivre par procuration. Harry était la figure même de l'homme qui avait réussi dans la vie.

Il aurait très bien pu être un cinéaste de pornos, je me serais déshabillé pour lui - gratuitement. Parce que je l'aimais. Je l'aimais parce qu'il faisait rêver les gens, les gosses perdus comme moi.

Au fond, nous étions deux orphelins qui tendaient leurs mains au monde. Je suis arrivé sur le plateau avec mes affaires et de la prétention plein les poches. Je faisais comme si tout allait bien alors que j'étais tout simplement terrifié.

Terrifié à l'idée de le rencontrer. Terrifié à l'idée de le décevoir. Pourquoi lui ? Parce que jamais personne ne m'avait encore considéré comme un gars ordinaire jusqu'à présent. On ne m'avait jamais dit ce qui n'allait pas. Et j'avais entendu dire que Potter était franc.

J'étais préparé à la critique, mais pas à ça… Ma personne en a pris un coup. Il m'avait dit non et pire encore, à moi, le gosse qu'on avait élevé dans le luxe et le laxisme.

D'une certaine manière, Harry m'a dépucelé : il a volé mon innocence face aux rêves. Et malgré ça, je l'ai aimé. Je l'aime encore. C'est drôle la vie comme tout peut s'emmancher et être terriblement contradictoire à la fois. Harry est l'homme de ma vie dans tous les sens du terme : il l'a orienté, marqué, possédé au fil des années. »


Je referme doucement le carnet et contemple les landes vertes défiler à une vitesse extraordinaire à travers la fenêtre du compartiment. Mes yeux se perdent, se posant un peu partout et nulle part à la fois.

Je ne comprends que la moitié de ce que j'ai lu, comme si une longue histoire m'échappait encore. Je réfléchis en essayant de mettre les éléments de cet extrait bout à bout : Papa connaît Harry depuis ses dix-sept ans. Ils se sont rencontré peu après. Harry l'impressionnait mais a brisé son rêve. Lequel ?

Lucius Malefoy m'avait informé que Papa avait essayé de jouer dans un de ses films. Mais est-ce qu'il était réellement motivé par la carrière d'acteur ou par tout ce qu'il y avait autour ? Je m'effondre de sommeil dans le train. Mes yeux s'ouvrent par intermittence…

Tout à coup, une main me secoue brièvement l'épaule. Le visage de Maman est encadré de ses longs cheveux blonds légèrement bouclés. Je souris largement.

- Je… Je suis déjà arrivé ? J'ai l'impression d'avoir reçu un coup de massue sur la tête.

Je rassemble mes affaires de gestes imprécis et prends mon sac. Maman caresse mes cheveux. Elle semble heureuse. Sa main me tire hors du compartiment presque vide. On descend le marchepied en acier et on déboule sur le quai.

Mon cœur cogne si fort que j'ai l'impression que je vais le vomir d'un moment à un autre. Maman s'approche d'un distributeur de soda et là, je vois, une jeune fille blonde, les cheveux emmêlés tirant sur son tee-shirt mauve à rayures bleue marine et dansant d'un pied à l'autre.

Elle me fixe de ses grands yeux bleus ; les mêmes que les miens. Des tâches de rousseurs sont étalées sur son joue et son nez et elle a deux minuscules ballons de rugby accrochés aux oreilles.

- Scott, je te présente Winifred.

Je ne sais pas quoi faire. Plus courageuse que moi, Winifred s'approche et me sert brièvement dans ses bras. C'est plus de l'ordre formel qu'affectif. J'essaie de sourire mais je suis plus nerveux qu'autre chose. J'imagine qu'elle doit sûrement ressentir la même chose. Je me racle la gorge et un homme me tend une main.

- Marc, se présente-t-il. Je suis le père de Wini. Enchanté.

- Enchanté, je répète bêtement en lui serrant la main. Je… C'est très beau, ici.

Le ciel semble clair et dégagé.

- Une journée parfaite pour prendre le large, dit-il. Oh, mais je ne vais pas t'embêter avec la navigation maintenant. On a…. sûrement plein de choses à se dire.

- Euh, ouais, sûrement…

- Mmh, Wini, intervient Maman, et si tu montrais à Scott où se trouve la voiture pendant que ton père et moi nous allons acheter du pain.

- Vous avez besoin d'être deux pour acheter du pain ? demande Winifred d'une voix suspicieuse. C'est original, ça…

Maman a un petit rire nerveux et entraîne Marc vers une boulangerie visible depuis le quai de la gare. J'attrape mon sac et Winifred et moi nous marchons dans une direction opposée.

- Ecoute, Blondie, lance Winifred à peine après avoir parcouru quelques mètres, j'ai beau être plus petite que toi et certainement inférieure en force et en intelligence, je n'en demeure pas moins une fille qui sait ce qu'elle veut.

- Oh… cool.

- Tu n'as que ça à dire, le Londonien ? C'est triste. Je t'imaginais mieux… Enfin, Maman m'a dit que tu faisais partie d'une grande académie… L'université ça ne doit plus être ce que c'était.

Elle met ses mains dans les poches de son jean et sifflote l'hymne gallois.

- Tu n'as pas la langue dans ta poche.

- Non, et parfois j'aimerai savoir me taire. Je suis trop directe.

- Je préfère ça que les gonzesses tournant autour du pot.

- Je suis assez d'accord. Surtout si ce sont des gonzesses comme celles-là, prononce-t-elle en désignant du menton un groupe de filles de son âge perchées sur des petits talons. Elles sont minables. Les garçons les trouvent belles. Enfin, moi, je ne sais pas ce qu'ils leur trouvent.

- Tu comprendras quand tu seras à la fac.

- Je comprendrais quoi ? Qu'ils ne pensent qu'au sexe ? Oui, fais pas cette tête. J'ai quatorze ans et je ne joue plus à la Barbie. Et je sais ce que c'est qu'un pénis. Bienvenue sur la planète Terre où les enfants et adolescents sont plus dévergondés qu'une geisha à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Oh, tiens, la voiture…

Elle ouvre le coffre et j'y dépose mon sac. On s'assoit tous les deux aux rebords. Winifred place ses genoux sous son menton, pensive.

- C'est vrai que tu as été élevé par un couple gay ?

- Euh, ouais, c'est vrai… Pourquoi cette question ?

- Je me demandais si on en sortait avec des séquelles psychologiques. J'imagine qu'on ne voit pas la vie du même côté - sans mauvais jeu de mot.

- Eh bien, je ne suis pas vraiment différent des autres mecs de mon âge… J'aime sortir, voir mes amis, lire. J'aime aussi le cinéma. J'aime le football…

Winifred émet un son dégoûté.

- Rien ne vaut le rugby.

- Oh, mille excuses, Milady.

Elle me regarde, amusée et nous ne voyons pas le groupe d'adolescentes de tout à l'heure nous fixer. Elles s'approchent, curieuses, puis chuchotent entre elles. Winifred intercepte leur attitude suspecte et serre mon bras contre elle.

- Je fais ça pour ton bien, souffle-t-elle. Sinon elles vont croire que tu es de la viande fraîche et te poursuivre à travers tout Swansea.

Le groupe d'adolescentes s'éloignent et Winifred a un petit rire sadique.

- Bande de connes, jure-t-elle.

Marc et Maman arrivent peu de temps après, la mine solennel.

- Vous vous entendez bien ? interroge Maman, inquiète.

- Il a un vocabulaire se résumant à des onomatopées, mais à part ça, tout va bien, résume Winifred en enjambant les sièges arrières de la voiture depuis le coffre.

- Mmh, je crois qu'elle t'aime bien, chuchote Maman en fermant le coffre après que je me sois levé.

Je grimpe à l'arrière alors que Winifred boucle sa ceinture. Même si le contact a bien pris, je ne peux m'empêcher d'avoir un énorme nœud dans le ventre. Winifred chantonne un titre d'ACDC alors que Marc tente de meubler le silence en me présentant Swansea, jusqu'à leur maison.

Celle-ci est perchée sur une butte verdoyante. Il s'agit d'une maison troglodyte qui ressemble à s'y méprendre à la description que fait Tolkien de l'habitat des Hobbits. Je suis émerveillé. Un petit potager croule sous les citrouilles en pleine maturation. Derrière, un chemin en gravier mène à un escalier.

- Où mène-t-il ? je demande, curieux.

- Vers notre quai personnel, répond fièrement Winifred. Le Lloyd y est amarré.

- Le Lloyd ?

- Notre voilier.

Maman ouvre la marche et nous arrivons à l'intérieur de ce que j'imagine être la pièce à vivre, entièrement dallée. C'est atypique mais rempli de vie. Sur les murs, il y a énormément de photos : Maman qui se marie avec Marc. Eux deux sur un catamaran. Winifred bébé qui joue dans le sable. Et je regrette de ne pas y être. Quelque chose me fend le cœur.

Marc semble intercepter ma petite contemplation mais ne dit rien. Il m'emmène vers ma chambre. Elle ne présente que le stricte nécessaire : un lit, une lampe, un bureau, une commode et un miroir. Je dépose mon sac sur mon lit, attiré par la baie vitrée.

J'ai une vue imprenable sur la mer. C'est somptueux. Je fais coulisser la baie vitrée et le chant des mouettes appel à la détente. Marc me laisse seul après m'avoir dit quelques mots à propos du repas. J'acquiesce sans écouter. Je regarde le ciel, encore. Ça me fait trop bizarre d'être là….

La journée défile sans que je m'en rende compte. J'aide Maman à préparer le dîner tandis que Winifred est vautrée sur le canapé, commentant le journal télévisé de commentaires acidulés. J'essaie de rester discret, ne sachant comment m'intégrer dans cette famille déjà si unie.

Vers vingt-deux heures, nous décidons de rejoindre le voilier pour une excursion.

L'onde salée caresse les pontons usés du port. Le voilier de Marc tangue au gré du vent soufflant dans la baie. La pluie battante trempe nos vêtements et nos cheveux.

Winifred grimpe la première à bord et Marc et moi nous aidons Maman à enjamber le rebord blanc de la coque. Winifred allume des loupiotes et se réfugie à l'intérieur. Maman se laisse tomber sur la banquette, essoufflée par notre course. Elle enlève ses espadrilles.

- Bienvenue sur le Lloyd, fanfaronne Winifred en désignant l'intérieur du bateau. Le plus beau voilier du Pays de Galle.

Marc sourit et met le chauffage puis sort des couvertures bleu uni d'un petit placard. À vrai dire, le Lloyd n'est qu'un voilier parmi tant d'autres. Mais pour Winifred et son père il s'agit d'une seconde maison.

Tous les quatre nous restons là, à grelotter, emmitouflés dans nos couvertures. Winifred a les cheveux en pétard, gonflés par l'eau.

- Demain, à la première heure, nous prendrons le large, dit-elle d'une voix excitée.

- Non, nous devons d'abord attendre Drew, fait remarquer son père.

- Qui est Drew ?

- Le fils d'un grand océanologue britannique. Il est en troisième année de biologie marine et travaille sur le développement des algues. On fait de temps en temps des voyages avec lui, explique Maman. Il viendra sûrement au cours de la nuit. Bon, maintenant Winifred va te présenter la cabine que tu partageras avec lui. Bonne nuit.

- Bonne nuit.

Winifred traîne des pieds derrière moi, en me désignant la seconde porte à gauche. On se quitte, épuisés.

Je grimpe dans le lit d'au-dessus après avoir enfilé mon jogging et mon tee-shirt pour la nuit. Je m'enroule dans la couverture, bercé par les bras de la mer…

J'ai chaud.

Je rêve d'Albus et de ses doigts sur mon ventre, sur ma peau, sur mon cou. Un léger gémissement m'échappe. Je ne sais pas pourquoi j'ai si chaud tout à coup. Je devine presque ses mains sur mon torse, à malmener mes tétons. Tout semble si réel que j'en ai le vertige.

Une bouche se pose à la naissance de ma gorge et je gémis avec plus d'insistance. Je papillonne des paupières et je réalise subitement qu'un homme que je ne connais pas est sur mon lit à m'embrasser la peau.

Je n'ai aucune réaction. Je le regarde faire avec des yeux effarés. S'apercevant que je suis tendu, l'homme lève vers moi un regard incendiaire et murmure :

- Drew.

- Je… Qu'est-ce que tu fais là ? dis-je d'une voix endormie et plus rauque que je ne le voudrais.

Drew a des yeux noirs comme les abysses mais qui brillent dans la nuit. Je le vois se mordre la lèvre inférieure et se placer entièrement au-dessus de moi.

- Je crois que j'ai le droit de paniquer, n'est-ce pas ?

Drew émet un petit rire en me mordant le lobe de l'oreille.

- Au-dessus, c'est mon lit, répond-il simplement alors que ses mains viennent à la rencontre de mes fesses. Je… Je dois dire que je n'ai pas l'habitude de faire ça, mais tu m'as chauffé.

- Je ne t'ai pas chauffé !

- Je t'ai touché légèrement le bras: Je mets toujours sous cet oreiller un tee-shirt de rechange. Tu ne semblais pas vouloir bouger… puis tu as fait ce bruit, comme si ça te plaisait. Alors, j'ai continué…

Sans préambule, il m'embrasse.

- Dis-moi que je rêve, dis-je alors que je sens nos sexes durs entrés en contact.

- C'est mieux qu'un rêve : c'est la réalité.

Exacerbé par la chaleur m'envahissant, je vais à la rencontre de son bassin et de sa bouche. Je l'embrasse comme si c'était une bouée jetée à la mer. Je m'étonne de mon enthousiasme et du peu de résistance dont je fais preuve.

Je ne le connais même pas ce type, et au fond de moi, j'espère que ce n'est qu'une illusion, que demain je me réveillerai avec une érection matinale et plein de questions à propos de ma sexualité…

Mais sa langue dans ma bouche me semble trop concrète. Je réponds avec fougue à son baiser. Je me reconnais à peine, là, dans cette cabine exigüe. Mes doigts s'enroulent autour de ses cheveux châtains alors que son nez frôle le mien.

Nous partageons encore un baiser et je déboutonne sa chemise. Mes gestes semblent être guidés par quelque chose d'inexplicable. Impatient, Drew l'enlève et se cogne le sommet du crâne. J'étouffe un rire en me mordant le dos de ma main et je le vois sourire dans le noir. Mon tee-shirt tombe au sol dans un bruit imperceptible.

- Tu as déjà fait ça ? demande à mi-voix Drew, en déposant des baisers le long de mon Chemin de Paradis jusqu'à atteindre la base de mon sexe.

- Sur un voilier avec quelqu'un que je ne connais pas ? Oui, bien sûr, ça m'arrive tous les jours.

Je sens Drew sourire contre ma peau avec délice. Puis, je le sens lécher le bout de mon sexe et je me contiens afin de ne pas gémir trop fort.

Rapidement, nous nous retrouvons nus l'un contre l'autre. Je n'ai pas peur. Un truc transcende ma raison. Ses yeux noirs sondent les traits de mon visage et les faisceaux de mon désir.

Et, lentement, je sens son sexe s'introduire en moi.


[1] qu'il me pointe tel un index vulgaire et accusateur : phrase de Netellafim, ou Nella qui me l'a doucereusement suggéré. Merci, ma douce (oui, j'ai toujours aussi mal à la tête). J'en profite pour lui faire de la publicité avec sa fanfiction « A quoi rêvent les anges ? » que j'avais tout simplement adorée.