Souvenirs, souvenirs…
8 – Le rêve éveillé
Le printemps était enfin là, sur Terre. Les arbres renaissaient, les bourgeons se transformaient peu à peu en jeunes pousses. Le Soleil regagnait le terrain perdu en hiver.
Le réveil sonna, indiquant fièrement 7 heures. Une main, sorti d'une couette, frappa la chose insolente.
Une fille aux cheveux blonds quitta avec regrets le confort douillet du lit. Tous les lundis matins, la même comédie recommençait.
- Et n'oublie pas de ranger un peu ta chambre, dit une voix féminine à travers la porte.
- Oui, maman répondit la fille, un peu exaspérée.
Fais ceci, pas cela, des ordres, des ordres, elle en recevait toute la journée. Pourquoi le monde des grandes personnes est il rempli d'interdictions, d'obligations ? Quel est le fou qui a un jour inventé toutes ces barrières ?
- Tu vas être en retard à l'école. Dépêche-toi voyons ! lui dit sa mère à table.
- Zut, déjà 7 heures trente ! J'y vais, répondit la fille en se levant.
Elle laissa la moitié de son repas et prit son cartable. Son uniforme était un peu froissé, mais il ferait l'affaire. Heureusement que son école ne réclamait que quinze minutes de marche pour le trajet.
Elle arriva juste à temps en salle de cours et se dirigea prestement à sa place près de la fenêtre.
La jeune fille regardait la petite cour à travers la fenêtre de la salle. Ce spectacle fascinant était tellement plus passionnant que ce cours d'histoire insipide.
- ...Et c'est ainsi qu'à la fin du Sengoku Jidai, le nouvel homme fort, Toyotomi Hideyoshi, emmena…
La voix de son professeur parvenait à ses oreilles, mais elle n'écoutait plus depuis longtemps.
- ...ainsi donc, la piraterie japonaise devint moins active en mer de Chine et…
En entendant ces mots, elle s'imagina un bref instant en pirate au XVII ème siècle. Plus de professeur ennuyeux, plus de cours insipides, juste la liberté. La vraie, celle où seul sa propre volonté compte.
Elle regarda sa montre, la leçon ne finirait que dans une demi heure. Son père ne serait même pas rentré à la maison. Il travaillait sans arrêts, c'est son métier qui était exigeant.
A quoi bon ? Il avait fait des études, longues et avait choisi ce métier prenant. La liberté de s'aliéner.
Sa voisine de classe n'écoutait pas non plus. Elle lisait un magazine de mode, habilement caché par son livre d'histoire.
- Dis, çà te dit d'aller au centre commercial après la classe ? lui demanda-t-elle.
- Non, je ne peux pas. Ma mère veut que je l'aide à la boutique ce soir.
- Dis donc, elle n'est pas commode, ta mère. Jamais elle ne te laisse un peu de temps libre ?
Elle ne répondit pas à cette question, car la réponse allait de soi. Qui était encore libre sur cette terre ? Il fallait travailler, étudier, bien se comporter, et faire quantité de choses ennuyeuses juste pour "être civilisé".
- Mademoiselle Kei Yuki ! cria une voix à travers la classe.
Instinctivement, la jeune fille se leva et regarda dans tous les sens.
- Mademoiselle Kei Yuki répéta le professeur. Merci d'être revenue parmi nous ! Lisez nous donc le paragraphe trois de la leçon !
- Je… heu… bien Sensei-sama ! répondit-elle en se rasseyant, sous les rires de ses camarades.
Elle parcouru le livre pour retrouver le passage incriminé :
- "Les pirates sont des hors-la-loi qui vivent du pillage des bateaux transportant diverses marchandises. Les pirates n'obéissent à aucune loi et ils furent très actifs en mer de Chine à la fin du shogunnat des Ashikaga…"
Tout en lisant le livre de cours, Kei Yuki s'imagina à bord d'un de ces vaisseaux de liberté, où aucune contrainte, aucune règle ne viendrait entraver sa volonté.
Un rêve éveillé, en quelque sorte.
