CHAPITRE VII . Les Toiles
A ses côtés, elle n'avait pas vu que les doigts de Pippin s'était dangereusement rapprochés de la Pierre, toujours suspendue devant elle. Et lorsqu'elle s'en rendit compte, il était trop tard, trop curieux, le Hobbit avait effleuré de ses doigts la Pierre sombre.
Et tout le monde se tut.
La Pierre ne sembla pas pourtant l'affecter, car il avait vaguement soulevé un sourcil, perplexe. Cela ne coupa néanmoins pas Dùen dans son élan, bien décidée à arracher le bijou des mains de l'innocent Hobbit. Seulement, contrairement à Pippin, le contact qu'elle eut avec la Pierre ne fut pas sans conséquence.
Vaguement, elle vit Legolas lâcher le col du Capitaine du Gondor avec lenteur, comme au ralenti. Ce dernier la fixait avec des yeux emplis de regret et de surprise. Les expressions autour d'elle étaient sombres et craintives. Elle se sentait progressivement glisser en arrière.
Puis ce fut le noir complet.
Elle était dans une Forêt sombre, l'air y était lourd, presque sans oxygène. Elle se sentait piégée, perdue, et désorientée. Ses jambes courraient, presque sans son accord. Les images étaient troubles, tremblantes et cela lui donna le tournis. Après quelques minutes de course vertigineuse et de sueur froide, elle finit sur ses genoux, vidant le contenu de son estomac sur le sol tortueux de la forêt. Ses bras tremblaient fortement, et son corps était secoué par des spasmes de terreur et de malaise.
Dùen serra contre elle son petit sac en toile, à travers le tissus elle pouvait clairement distinguer des arêtes et géométries familières. Il y avait deux Pierres, deux éclats, dans le sac ; et elle en était sûre, une d'entre elle était la sienne.
Elle leva les yeux vers le haut, essayant d'y apercevoir le ciel, mais en vain. Les arbres étaient lourds, tortueux et torturés ; leur feuillage recouvrait l'ensemble de la forêt d'un lourd manteau noir. Elle avait l'impression d'étouffer.
Un sentiment comparable à celui de la Moria l'habita. Cette Ombre, cette menace, cette impression malsaine et dérangeante grandissait en elle. Elle regarda ses mains, ce n'était pas les siennes. Des mains épaisses et abîmées d'Homme. Elles étaient appuyées contre un tronc épais. Elle grimaça alors qu'un étrange voile resta collé à ses doigts ; le voile était épais, presque opaque et luisant.
- Haroth ! Mon ami..., avait appelé une voix masculine derrière elle.
Elle s'était retournée, comme si elle avait en effet, reconnu son nom. Debout, se tenait un Homme grand et trapu, brun et barbu. So accoutrement fut le plus étrange qu'elle ait vu ; par dessus une tunique basique en lin marron, siégeait un manteau de maigre fourrure usée, ornée par des petits ossements. L'air de l'Homme était surprenant pour quelqu'un de cette envergure. Il semblait perdu, confus, certes, mais aussi angoissé.
- Irol ? S'était-elle entendue prononcer avec une voix rauque et grave. Où est donc passé Elchior ?
Intérieurement, elle sursauta, reconnaissant le nom de son père ; Elchior, le forgeron de Bree ; qu'elle était la signification de tout ceci ? Que faisait-il là-dedans ? Qu'avait-il à voir avec tout cela ?
Le dénommé Irol se figea soudain, sa mâchoire se mit à trembloter. Dùen fronça les sourcils et se releva soudain, sur des jambes flageolantes. Irol fixait quelque chose dans son dos, et au vu de son expression, cette chose devait être particulièrement terrifiante. Avec une sombre hésitation, Dùen pivota sur elle-même.
Et ce qu'elle vit la fit presque hurler.
Une Araignée, géante, terrifiante même, se tenait là.
Et Dùen n'eut pas le temps de réagir, déjà piégée dans ses toiles visqueuses.
L'image changea soudain, et les sombres et lourds arbres se grandirent, et prirent cette forme si majestueuse. L'air était pur, et tout semblait étinceler. Puis résonna cette chanson, cette comptine qu'elle connaissait si bien. Une voix feutrée la chantait, perturbant le silence apaisant. Ce n'était pas la première fois qu'elle entendait cette chanson ; de nombreuses fois, cinquante ans auparavant, juste après le décès prématuré de son Père, elle avait découvert la Pierre, et cette chanson fut la première chose qu'elle y eut entendue.
Tall ships and tall kings
Three times three,
What brought they from the foundered land
Over the flowing sea?
Seven stars and seven stones
And one white tree.
La voix se fana peu à peu, prenant un air sinistre jusqu'à ce qu'elle disparut complètement, comme le paysage alentour.
La Semi-elfe retrouva la vue avec difficulté. Elle voyait trouble, et dans ce sombre flou, elle parvint à distinguer les expressions inquiètes des Hobbits, tous les quatre, penchés au dessus d'elle. Elle devina alors qu'elle devait être allongée contre la roche de la Mine. Elle cligna plusieurs fois des yeux, et pendant un moment elle crut que les voix et la chanson résonnaient encore dans son cerveau confus.
- J'espère que vous êtes satisfaits, avait alors grondé Gandalf, désormais debout à côté d'elle.
Il lui adressa un regard inquiet, le front plissé par le souci. Au dessus de sa tête, c'était Pippin qui grimaçait avec regret.
- Je suis désolé Dame Dùen, j'ignore ce qui m'a pris...
D'un geste de la main hésitant et encore tremblant, elle déclina les excuses du Hobbit, et d'un hochement de tête fébrile, lui sourit faiblement. Elle était finalement sur ses pieds, que le Magicien Gris prit son bras et la tira avec lui, en dehors du groupe, toujours silencieux. Elle le suivit sans l'interroger, devinant très bien la raison de ce geste. Une fois à l'écart de la Communauté, il se rassit sur le rocher qui faisait face aux trois couloirs sombres, et l'invita à s'asseoir aussi.
Alors qu'il rallumait sa pipe, Dùen fixait l'éclat qui siégeait toujours dans sa main, pensive. Quelques mètres derrière elle, elle pouvait entendre les Hobbits chuchoter « Ne l'importunez plus avec ce maudit caillou ! » s'était exclamé Sam avec un ton exaspéré, sûrement à l'encontre de Merry et Pippin. Avec lenteur, elle rangea la Pierre dans la poche intérieure de sa chemise souillée et elle soupira.
- Avez-vous trouvé le chemin, Gandalf ? Demanda-t-elle doucement.
- Serions-nous toujours en train d'attendre ici si je l'avais trouvé ? Rétorqua-t-il sarcastiquement.
Elle n'eut pas de difficulté à discerner son mécontentement, car il grommela une nouvelle fois des mots inintelligibles avant de reprendre une bouffée de fumée.
- ... Qu'avez-vous vu ?
Il ne la regardait pas, mais Dùen sentait qu'il l'analysait tout de même. Elle se raidit et se tritura les doigts avec nervosité.
- Votre visage est plus que troublé, continua-t-il, quelque chose que vous avez vu vous tracasse, il n'y a aucun doute là-dessus.
- ... Ils ont parlé de mon père, Elchior, avait-elle alors murmuré.
Du coin de l'oeil, elle vit le Magicien se tourner vivement vers elle, les yeux plissés.
- Qui ça, ils ?
- Je ne sais pas, c'était si confus ! Répondit-elle rapidement, l'un s'appelait Irol, l'autre... un certain Haroth. Deux Hommes à l'accoutrement étrange, trapus et barbus... C'était dans une forêt. Une forêt sombre et étouffante... et puis, il y avait cette chose... cette Araignée géante et ses toiles luisantes...
Gandalf semblait profondément pensif alors qu'elle balbutiait ce dont elle se souvenait ; tout était arrivé si vite, et elle n'avait pas eu le temps de tout enregistrer. Un bruit la fit légèrement sursauter, c'était Legolas, derrière elle, les bras croisé sur sa poitrine. Dùen ignorait depuis combien de temps il se tenait là, mais il semblait aussi troublé que le Magicien.
- C'est sûrement de la Forêt Noire dont vous parlez, Gwînith...
- Vous disiez un accoutrement étrange, reprit Gandalf toujours pensif, à quoi faisiez-vous référence ?
Dùen fronça les sourcils, essayant du mieux qu'elle pouvait de se souvenir de ce qu'elle avait vu. Les pensées se bousculaient dans sa tête. La Pierre ne montre que ce qu'elle désire dévoiler ? Les images ne faisaient sens, et Dùen se demanda pendant un moment quel était le message que l'éclat voulait à ce point lui transmettre.
- De la fourrure... et des ossements en guise d'ornement. Je n'avais rien vu de tel auparavant...
Elle ne manqua pas l'air surpris de Legolas et remarqua que cela devait être la première fois que l'étonnement était si littéralement inscrit sur son visage. Elle n'eut pas le temps d'y réfléchir d'autant plus, cependant, car Gandalf changea de position sur la pierre et croisa les bras, songeur.
- N'est-ce pas l'habit traditionnel de Forochel ? Finit-il par demander.
Forochel.
Encore ce Nom, encore ces frissons, encore cette impression, malsaine, de déjà-vu. Il y eut un court moment de silence pendant lequel Dùen se rappela de cet autre détail si perturbant.
Elle avait été dans la peau du dénommé Haroth, et pourtant, c'était lui qui était en possession des éclats. Comment son père avait-il pu s'en procurer un ? Où est donc passé l'autre ? La voix de Gandalf interrompit son train de pensée.
- Legolas, avait-il appelé, avez-vous le souvenir d'un quelconque évènement impliquant des visiteurs de Forochel dans votre Royaume ?
Dùen le sentit se raidir à côté d'elle, ce fut à peine perceptible, mais il recula légèrement en arrière, détournant le regard.
- ... Je n'ai pas connaissance d'une telle visite.
Son ton était étrange, indescriptible. Elle fronça les sourcils alors qu'il croisa son regard pendant quelques secondes. Quelques longues secondes durant lesquelles il l'observait d'une manière anormale ; comme si, tout à coup, il la voyait sous un autre jour. Et lorsque ses yeux sombres la quittèrent enfin, les pensées de Dùen furent envahies par un seul et unique mot : «Mensonge». Elle ignorait pourquoi, mais il avait menti, elle en était certaine. Il savait quelque chose, et cela l'intrigua au plus haut point. Il quitta la Semi-elfe et le Magicien sans plus de cérémonie, trahissant sa réticence à parler et son air songeur.
Après avoir suivi du regard l'elfe de la Forêt Noire, les yeux de Dùen se reposèrent sur le Magicien. Elle laissa échapper un petit soupir, et se releva lentement, prête, elle aussi, à retourner vers le reste du groupe. Mais quelque chose ne tournait pas rond. Une pièce du puzzle manquait terriblement.
- Y-a-t-il autre chose dont vous voulez me parler, mon enfant ?
Elle se tourna vivement, le visage enfumé de Gandalf était sombre, perturbé, suspicieux. Il avait scanné son visage d'une manière si intense qu'elle ressentit un fort malaise. Elle repensa aux éclats, que faisaient-ils là ? Et puis cette chanson... Les mots étaient sur le point de sortir de sa bouche, mais une autre voix résonna avant la sienne.
- Gandalf.
C'était Frodon qui avait appelé le Magicien, il s'était approché à grand pas, l'air paniqué profondément inscrit sur son visage. Les mots se fanèrent, puis moururent dans la bouche de Dùen alors que l'attention de Gandalf glissa sur le Hobbit. Elle savait que le détail était important, qu'il fallait en parler au Magicien, et ce, à tout prix. Mais peu importe, elle aurait l'occasion d'échanger avec lui plus tard.
Elle s'éloigna presque automatiquement du duo, marchant lentement vers le reste de la Communauté. Elle pouvait entendre Frodon parler de la créature, Gollum, avec le Magicien. Quant au groupe qu'elle rejoignait, le calme y était revenu, Aragorn fumait lui aussi, alors que Boromir était nonchalamment assis contre un rocher taillé.
Le Capitaine du Gondor lui adressa un regard désolé, emplis de regrets, voire de remords. Et malgré la distance, Dùen put l'entendre échapper un souffle tremblant, fatigué. Elle lui fit un vague hochement de tête avant de se concentrer vers l'elfe blond. Contrairement aux autres, il était debout, et comme à son habitude, il observait les alentours, à la fois alerte et inexpressif. Elle repensa à l'expression qu'il arborait un peu plus tôt, à sa réticence à parler.
Lorsqu'elle l'eut rejoint, elle se tint simplement à ses côtés, debout, tout comme lui. Sa présence était évidente, et pourtant, il ne lui adressa aucun regard, aucune parole ; et cela la perturba. Elle se mordilla la lèvre inférieure et brisa le silence entre elle et lui :
- Vous avez tout entendu, fit-elle remarquer en référence à sa discussion avec Gandalf, qui avait eu pour but d'être privée.
- Vous devriez être bien placée pour comprendre cela.
Elle lui adressa un regard interrogateur, son ton était quelconque, comme à peine concerné. Il continua cependant.
- J'entends toutes les conversations de la Communauté, que je le veuille ou non.
Ses yeux n'avaient pas bougé, sûrement fixait-il Gollum qui, au loin, siégeait dans l'obscurité.
- N'est-ce pas également votre cas ?
La question la surprit, et elle ne put qu'hocher rapidement la tête, à court de mots. Le silence revint aussitôt, ainsi que son malaise. Qu'avait-elle fait pour mériter un tel manque d'attention ? Qu'avait-elle fait pour mériter ce ton si quelconque, si indifférent ? Les souvenirs de la nuit précédente refirent surface dans l'esprit de la Semi-elfe, la tendresse qu'il avait alors eu à son égard semblait totalement disparue à cet instant. Dùen était on ne peut plus confuse, et cela devait être explicite sur son visage, car Legolas finit par se tourner vers elle. Ses yeux reflétaient quelque chose qu'elle ne sut décrire.
- Gwînith...
Mais ses paroles furent sèchement coupées alors que Gandalf bondit de son rocher en indiquant de son bâton une des trois Portes.
- C'est par-là ! Avait-il annoncé avec fierté.
Tous se levèrent en choeur, comme synchronisés, et Merry fut le premier à accourir vers le Magicien en s'écriant presque joyeusement.
- Ça y est, il s'est souvenu !
Alors que la lumière disparaissait au fur et mesure, Legolas et Dùen étaient restés plantés là, en se fixant silencieusement. Les yeux de Legolas étaient sombres, mais quelque part Dùen pouvait sentir qu'il hésitait, comme s'il était en train de lutter et délibérer intérieurement. Il finit par soupirer légèrement.
- Plus tard, finit-il par dire, parlons-en plus tard, Gwînith.
Et sans aucun mot de plus il suivit le chemin qu'avaient emprunté les autres, passant sous la lourde porte de Pierre.
Le chemin qui suivit n'en fut pas plus facile, mais après quelques heures supplémentaires de marche, la Communauté atteint une grande salle résonnante. Dùen aperçut Gandalf soulever légèrement son bâton et resta ébahie devant ce qui se révéla à eux. La lumière blanche s'était intensifiée, laissant apparaître une salle immense, jonchée de colonnes monumentales, géométriques et extrêmement régulières. Ces colonnes décoraient le Hall, et ce, à perte de vue, donnant l'impression d'être tout petit sous cette perceptive écrasante. Tous étaient admiratifs de l'architecture, reflétant la puissance du Royaume des Nains ; et pendant un moment, elle sentit que Gimli avait retrouvé une grande fierté. Mais ce ne fut que très bref, car sans raison, il se mit à courir vers une salle adjacente au Grand Hall, et ce, malgré les appels répétés et effrénés de Gandalf.
Tous le suivirent dans cette salle, la porte en bois, ou du moins, ce qui en restait, grinça alors que le Nain la poussa pour entrer. Dùen ne fut pas encore dans la salle, qu'elle entendit le Nain hurler de douleur et de regret et elle fut ébranlée de le trouver à genoux, sanglotant devant une large pierre tombale.
- Ici repose Balin, fils de Fundin, Seigneur de la Moria.
Les terribles mots de Gandalf résonnèrent dans la sombre salle. Dùen fut prise d'effroi. Cette chambre lui était étrangement familière. Ces murs de pierres, ce carnage, ce désordre, ces cadavres qui jonchaient le sol poussiéreux. Puis les images de sa vision lui revinrent un peu. Et cette phrase résonna dans sa tête : « Nous ne pouvons pas sortir, nous ne pouvons plus sortir ». Prise de soudains vertiges, elle s'appuya faiblement contre le mur et s'écroula lentement, plaquant sa main contre sa bouche. Boromir, qui avait été à côté d'elle, la saisit par les épaules fermement, mais derrière cette poigne, elle voyait l'éclat d'inquiétude dans ses yeux bruns.
- Dùen ? Avait-il appelé, quelque chose ne va pas ?
La voix de Gandalf résonna à nouveau, et il balaya la salle des yeux avec lenteur :
- C'est ce que je craignais.
Toujours accroupie au sol, et essayant du mieux qu'elle pouvait, d'ignorer les sanglots du Nain, Dùen implora :
- Il nous faut sortir, Gandalf.
Il lui jeta un air interrogateur, mais l'ignora, son attention captée par quelque chose à ses pieds. Il saisit un épais livre, qui trônait dans les bras d'un cadavre raide et desséché. Il l'ouvrit, balayant les toiles et la poussière qui y siégeaient. Dùen fut comme prise de nausées, d'une sueur froide, presque une fièvre. Et puis elle entendait Legolas, qui, après lui avoir jeté un regard soucieux, murmurait pressement à Aragorn ;
- Nous ne devons pas nous attarder ici.
- Ils ont pris le Hall, puis le pont. Nous avons barricadé les portes, mais cela ne les retiendra pas très longtemps...
Dùen laissa échapper un souffle tremblant et angoissé, un souffle aigu, presque un sifflement. Son coeur, battait la chamade, et elle avait l'impression qu'il allait sortir de sa poitrine. L'ambiance était pesante, terrifiante même. Les membres de la Communauté n'osaient bouger, comme paralysés. Et la voix de Gandalf continuait à réciter les écrits :
- Le sol tremble... Les tambours... Les tambours viennent des profondeurs... Nous ne pouvons plus sortir... Ils arrivent...
Un bruit ferreux et brusque les firent sursauter. Derrière le Magicien, Pippin avait fait tombé un objet dans un puit de pierre ; s'en suivit d'un cadavre couverts de toiles, puis d'un seau de métal et de bois. On put distinctement entendre les fracas des objets tomber dans le profond puit, dans un vacarme résonnant. Tous se figèrent, et retinrent leur souffle alors que le silence revint dans la Mine.
Gandalf était furieux, il ferma le livre d'un geste vif et agacé, avant d'arracher des mains du Hobbit son bâton et son chapeau.
- Crétin de Touque ! S'était-il exclamé avec fureur. Jetez-vous dedans la prochaine fois ! Cela nous débarrassera de votre stupidité !
Des souffles de soulagement furent entendus parmi la Communauté, mais pour une quelconque raison, le malaise de Dùen n'avait fait que grandir. Et son intuition eut raison d'elle.
Un coup retentit et résonna jusqu'à eux. Elle vit Gandalf pivoter vivement vers le puit, fronçant les sourcils. Et là, elle comprit. Un deuxième coup, plus fort, puis un autre, puis plusieurs à la suite, comme une terrible et odieuse cacophonie. Elle se releva, ignorant ses vertiges, car c'était l'adrénaline qui coulait à présent dans ses veines. Dùen laissa échapper dans un murmure :
- Les tambours viennent des profondeurs...
Boromir quitta ses côtés et se déplaça rapidement vers la porte en bois. Avant qu'il ne puisse l'atteindre, des cris infâmes, stridents et torturés résonnèrent dans la Mine, dans ses pierres, dans ses murs. Un cri que Dùen connaissait très bien, et qu'elle redoutait, tout autant.
- Les Orques ! Avait hissé Legolas avec dégoût et colère.
Une vague de regrets la traversa ; elle aurait dû parler, elle aurait dû parler de sa vision, ils auraient dû sortir avant que tout cela n'arrive. Mais maintenant il était trop tard.
L'elfe de la Forêt Noire sortit et prépara aussitôt son arc et flèches, alors qu'Aragorn alla rejoindre Boromir près de la Porte, lui aussi, dégaina son épée d'un geste vigoureux. Pour une fois, Dùen ne fut pas surprise de sa propre réaction ; elle était vive et immédiate. Elle avait saisit les deux lames dans son dos, et s'était placée à côté de Legolas, en position, après tout, les Orques n'y était-elle pas habituée ? La Semi-elfe sentit le Nain s'impatienter derrière elle, il grimpa vigoureusement sur la pierre tombale et souleva sa hache.
- Qu'ils viennent ! S'était-il écrié. Il y a encore un Nain qui respire dans cette Mine !
Depuis la porte, Aragorn cria aux Hobbits :
- Restez près de Gandalf !
Il fermèrent la porte alors que les flèches d'Orques y volaient d'ors et déja, manquant de peu la tête de Boromir. En s'appuyant sur la porte désormais close, le Capitaine du Gondor arbora un air exaspéré.
- Ils ont un Troll des Cavernes, avait-il ajouté un ton plus bas.
Legolas leur lança épées et haches qu'il avait trouvées au sol, pour que les deux Hommes barricadent la porte. Dùen resserra sa poigne autour de la lame qui lui avait donné alors qu'il lui lança un regard de mise en garde. Et alors qu'il se concentra de nouveau vers la porte, désormais mouvante, il lui dit :
- Faites-en bon usage, Gwînith.
Elle hocha la tête, comprenant qu'il faisait référence à la lame qu'il lui avait donné, quelques heures auparavant. Aragorn et Boromir se placèrent à ses côtés, prêts à frapper. La porte fut bousculées, les cris bestiaux et sordides retentissaient derrière la fragile entrée. Dùen n'eut pas le temps de réagir que Legolas avait déjà envoyé une flèche dans une fissure du bois, un cri immonde résonna, et la porte finit par s'ouvrir, béante, laissant apparaître un large groupe d'Orques. Ils étaient gris et répugnants, leurs faciès torturés et difformes n'avaient jamais cessé d'effrayer Dùen, malgré le temps. Gandalf et les Hobbits dégainèrent leurs épées à leur tour, et hurlèrent avant de se jeter contre les ennemis virulents.
Dùen planta sa lame dans le crâne de la première créature qu'elle vit, et la retira avec un exclamation d'effort et de dégoût. Evitant un autre coup qui lui avait été porté, elle tourna sur elle-même, entaillant de ses deux lames un autre Orque hideux. Elle n'avait pas vu l'autre bête venir derrière elle, mais avant que cette dernière put lui asséner un coup, Gimli avait planté sa hache dans sa tête repoussante. Dùen le remercia d'un rapide hochement de la tête.
Alors qu'elle mit fin à une autre de ces créatures, des tremblements de terre et un vacarme assourdissant attirèrent son attention. Ecarquillant les yeux, elle se jeta au sol, à plat ventre, évitant ainsi une lourde massue. C'était le Troll ; comment ne l'avait-elle pas vu avant ? Il l'avait prise par surprise. Il émit un grognement féroce et rauque, avant d'abattre sa masse juste à côté d'elle, faisant exploser le sol de pierre. Elle roula sur elle-même et parvint à se relever rapidement, elle asséna deux coups sec et puissants de lame sur la jambe du Troll. Il eut beau hurler de douleur, cela n'était pas suffisant, ... et cela l'avait mis en colère. Mais son attention fut captée par Sam, qu'il pourchassa presque aussitôt, et alors que Dùen tranchait la gorge d'un Orque avec agilité, elle vit que les deux Hommes avaient sauvé la mise au Hobbit, en tirant sur les chaînes du géant, l'attirant vers le centre de la pièce. Avec une force incroyable, le Troll balança Boromir contre un mur de pierre, de l'autre côté de la chambre. Il avait l'air sonné, mais vivant, et Dùen ne pu retenir une vague de soulagement.
Le tintamarre était assourdissant, et malgré la panique et la bataille autour d'elle, Dùen fut surprise et admirative de voir Legolas littéralement grimper sur le Troll, afin de lui asséner deux flèches dans le haut du crâne, avant de redescendre sans effort. Il croisa son regard, mais il dégaina aussitôt une autre flèche, dirigée vers la tête de la Semi-elfe. Elle se figea, ne s'attendant pas à une telle tournure d'évènements. Elle ferma les yeux et grimaça, escomptant une vive douleur. Mais la flèche passa à côté de sa joue, et heurta une créature dans son dos, dont elle n'avait pas remarqué la présence. Lorsqu'elle ouvrit de nouveau les yeux, Legolas la toisait sévèrement.
- Sortez de vos rêveries, ce n'est pas le lieu, ni le moment.
Il avait parlé tout bas, mais Dùen put tout de même l'entendre ; il avait raison, et elle se ressaisit alors que la masse du Troll s'écrasa une nouvelle fois non loin d'elle. Elle fut ensuite prise en assaut par un petit groupe d'Orques, ils étaient tous autour d'elle et elle se battit comme elle le pouvait, avec les forces et l'adrénaline qui lui restaient. Un cri l'interpella.
- Frodon ! Avait hurlé Merry.
Il avait été blessé, sévèrement, par le troll et gisait sans vie au sol. Ce fut au tour de Dùen de crier alors qu'un Orque lui asséna un coup de couteau, qu'elle évita in extremis. Le couteau gris lui coupa cependant la joue, la brûlant presque. Elle inséra sa lame au creux de son cou, laissant couler à flots le sang noir et putride de la créature.
Le calme était momentanément revenu alors que le Troll s'écroula au sol lourdement. Dùen, elle, accourut vers le Hobbit, se tenant la joue, maintenant ensanglantée. Sam était au dessus de lui, de son corps inerte et la Semi-elfe haleta d'horreur. Quelle ironie, eut-elle pensé. Le seul que la Communauté devait protéger était mort ? Frodon, mort ?
- Grand-Pas ! Hurla Sam, un sanglot dans la voix.
Aragorn bouscula Dùen hors du passage et s'agenouilla aux côtés du Hobbit, il le secoua vivement. Devant son manque de réaction, Dùen ne put contenir une expression de plainte, qui, depuis longtemps, avait été coincée dans sa gorge. Ses jambes et ses bras, couverts de poussière et de sang noir, tremblaient violemment. Elle tenta de retenir plus longtemps les sanglots qui menaçaient d'exploser.
Puis Frodon prit une grosse bouffée d'air, ouvrant les yeux vivement. Tous furent surpris, et Dùen remercia les Valars, alors qu'il ouvrait sa chemise, dévoilant une côte en maille intacte. Une larme de soulagement coula hors des yeux gris de Dùen, piquant sa joue abîmée. Elle l'essuya rapidement, du revers de sa main, balayant en même temps le liquide rouge qui coulait jusque son menton.
- Vous êtes plein de surprises, Maître Sacquet, avait soufflé Aragorn, lui aussi apparemment soulagé.
Une main s'était posée sur l'épaule de Dùen, et elle n'eut pas besoin de se retourner pour savoir de qui il s'agissait.
- Il ne faut pas nous attarder ici, avertit Legolas depuis derrière elle.
- Au pont de Khazad-dûm ! S'écria Gandalf en pointant la porte (ou plutôt ce qu'il en restait) de son bâton.
Aragorn remit Frodon debout d'un geste vif et fort et se mit à courir avec les autres, car il fallait sortir. Il fallait sortir.
Le coeur de Dùen manqua un battement alors que le grand Hall se remplit de créatures infâmes. Ils étaient encerclés. Encerclés par les Orques, leurs visages mutilés, leurs cris strident et féroces. Comme par réflexe, elle agrippa Frodon, qui était devant elle, et le serra contre elle. Etait-ce ainsi qu'elle allait mourir ? Etait-ce ainsi que la Communauté allait disparaitre ? Etait-ce ainsi que leur Quête se terminait ? Le souffle haletant, elle releva la tête vivement.
Un bruit.
Un grognement.
Un son rauque, puissant, terrifiant résonnait dans le Grand Hall. Dùen en eut la chair de poule. Cette chose, peut importe ce qu'elle était, devait être extrêmement malfaisante, car mêmes les cris des Orques cessèrent autour d'eux. Puis, en quelques secondes seulement, les créatures fuirent. Grimpant pressement les gigantesques colonnes, comme des insectes. Puis ce fut le silence.
Et ce grognement, plus fort, plus proche.
Au loin, au fond de la salle, Dùen put voir une teinte jaune-orangée, puis, une vague de chaleur l'atteint, balaya ses cheveux emmêlés et crasseux. Sous ses doigts, elle sentit Frodon frémir. Gandalf, lui, ne disait rien, la tête baissée vers le sol, l'air indescriptible.
- Quel est ce nouveau maléfice ? Avait demandé Boromir dans un chuchotement.
Un nouveau grognement résonna, accompagné d'un vent brûlant et étouffant. Dùen fut prise de haut-le-coeur, cette chaleur intense lui rappelait douloureusement l'incendie. L'incendie de Bree qui avait, il y a cinquante ans, prit injustement la vie de son père. Elle se rappela comment ce feu avait tout détruit sur son passage, la mémoire de ces flammes étant encore bien vivaces. Sa maison, la forge... Tout était parti en fumée. Ses souvenirs n'étaient plus que cendres et poussières, et elle était seule. Terriblement seule.
Le Magicien releva lentement la tête et articula sombrement, interrompant les pensées de Dùen :
- Un Balrog.
La Semi-elfe ne manqua pas Legolas en train d'écarquiller des yeux noirs ; sûrement savait-il de quoi le Magicien voulait parler.
- Un démon de l'Ancien Monde, compléta Gandalf d'une voix grave.
Il se tourna vers la Communauté figée et il ajouta impérativement :
- Cet ennemi est plus fort que vous, courrez ! Courrez !
Les jambes de Dùen semblaient courir d'elles-même, la panique l'avait envahie. Que faisait-elle là ? Par tous les Valars, que faisait-elle là ? Des images brouillées et rapides traversèrent son esprit ; la Main Blanche de Saroumane, le Conseil, la Quête... l'Anneau.
Ce maudit Anneau.
Et ils étaient là, piégés. Pris dans des toiles sombres et brûlantes. Et elle n'était pas sûre qu'ils allaient s'en défaire.
L'adrénaline pulsait désormais dans ses veines, si bien qu'elle pouvait entendre son propre coeur tambouriner dans sa poitrine. Elle se stoppa brièvement alors qu'ils entraient dans une grande salle pleine de ponts de pierres, partiellement détruits et bancales. Mais elle n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps, car derrière elle, Gandalf la pressait. Il avait agrippé Aragorn par le col de sa chemise et lui dit, haletant :
- Aragorn, guidez-les.
Le Rôdeur sembla, comme Dùen, surpris et hésitant ; mais le Magicien le poussa en avant en ajoutant :
- Allez, vers le Pont ! Guidez-les vers le Pont !
Le souffle de Dùen commençait à lui manquer, un point de côté naissait péniblement dans son abdomen et alors qu'elle allait traverser, comme les autres, le pont de pierre, elle eut le souffle coupé.
Il y avait un trou, un ravin, car le pont s'était écroulé. Une perle de sueur dévala son visage souillé. Le fond du ravin n'était pas visible, et la Semi-elfe ne parvint pas à estimer la profondeur du gouffre.
Des sifflements perçants la firent sursauter. Une flèche s'écrasa à ses pieds, et plus loin, elle aperçut des Orques archers. Ils tiraient sur la Communauté, et Dùen ne sut plus que faire. Derrière elle, Aragorn et Frodon étaient arrivés. De l'autre côté du pont, Legolas avait dégainé une nouvelle fois son arc et ses flèches, et visait et décimait, les créatures malfaisantes. Boromir, lui, attendait sur le bord de pierres, et lui tendait les bras.
- Sautez, Dùen !
Elle le dévisagea, pensant qu'il était devenu fou ; elle ? Sauter ? Ce ravin ? Voyant son air hésitant, il ajouta d'un ton absolu :
- Je vous rattraperai, dépêchez-vous !
Il eut un craquement rauque et profond et le pont sur lequel Aragorn, Frodon et Dùen étaient, se mit à basculer dangereusement. Dùen n'eut le temps de rien faire, car Aragorn l'avait poussée vers Boromir, et elle s'écrasa lourdement contre le torse du Capitaine du Gondor. Ses bras forts s'étaient refermés sur elle, et l'avait fait pivoter, saine et sauve, sur la pierre stable.
Le pont sur lequel était restés Aragorn et Frodon tanguait dangereusement, et Dùen regarda avec malaise et appréhension les deux protagonistes en train de se pencher en avant, espérant que la lourde roche fasse de même. Et ce fut le cas, bien heureusement, et avant que la roche ne s'écrase contre le pont, ils purent sauter et rejoindre les autres en courant.
Hors d'haleine, ils atteignirent enfin le pont de Khazad-dûm, Dùen essaya de ne pas prêter d'attention au ravin qui trônait sous ses pieds tremblants. Les flèches pleuvaient encore sur la Communauté, et une fois arrivée de l'autre côté, elle s'abrita derrière un rocher, aux côtés de Legolas, qui tirait toujours sur les bêtes, essayant de donner une chance à Aragorn, Frodon et Gandalf, qui n'avaient pas encore traversé.
Une fois qu'Aragorn et Frodon arrivèrent dans son champ de vision, Dùen laissa échapper un long souffle soulagé, sachant qu'à quelques mètres de là, se trouvait la sortie. La sortie ce cette Mine maudite.
Elle se pétrifia, entendant une voix s'élever derrière le rocher. Elle fut atterrée et terrifiée de trouver Gandalf debout au milieu du Pont. Devant lui, s'élevait la créature la plus sombre qu'elle ait jamais vue, accompagnée de flammes ardentes et d'un corps de braise et de cendres.
- Vous ne passerez pas, s'opposa Gandalf fermement, je suis un détenteur du Feu Secret...
La voix se brouilla, comme si son cerveau refusait de décryptait les paroles du Magicien, comme s'il pouvait prédire ce qu'il allait se passer par la suite. A côté d'elle, Aragorn avait agrippé Frodon par les épaules, et le tirait vers la sortie alors qu'il hurlait :
- Non ! Gandalf !
Ses cris déchirèrent le coeur de Dùen, et lui fallut plus de temps pour comprendre ce qu'il se tramait sur le pont, à quelques mètres à peine d'elle.
- Vous ne passerez pas ! Avait insisté Gandalf en frappant la pierre de son bâton.
Le sang de Dùen se glaça dans ses veines alors que Legolas avait fermement attrapé son bras, et tout comme le faisait Aragorn, il l'attirait vers la sortie. Mais Dùen ne pouvait détacher ses yeux de Gandalf, le Magicien qui, au tout début, l'avait employée, la personne qui l'avait mêlée à tout ça... Son coeur se fissura alors qu'elle comprit qu'il était bien plus que tout cela. Pendant ces quelques jours, il avait été une présence paternelle, amicale et presque familiale et familière.
Elle repoussa Legolas et s'avança de nouveau vers le pont, ignorant les flèches qui fusaient, sifflaient et s'écrasaient tout autour d'elle. Ignorant l'elfe et Boromir en train de crier son nom.
Et lorsque Gandalf glissa du pont, elle croisa ses yeux. Sombres, à la fois terrifiés et pleins de bravoure. Un dernier regard. Une expression à jamais figée dans sa mémoire. Et lorsqu'il lâcha prise, le cri déchirant de Frodon la ramena sur terre et la détruisit.
Il n'était plus là.
Plus là.
Il était tombé. Il était mort.
Un chagrin immense s'empara d'elle, un gigantesque sanglot était coincé dans sa gorge et un grand vide prit place dans son coeur.
On la saisit brusquement par les épaules, et les yeux vides de Dùen rencontrèrent ceux de Legolas. Il allait lui dire quelque chose, la réprimander, sûrement, lorsqu'une flèche s'abattit sur lui, tranchant à vif son épaule. Un filet de sang rouge avait giclé du haut de son bras pour s'écraser contre le visage de Dùen, si vite, qu'elle ne l'eut pas remarqué de suite. Elle le vit grimacer, et elle ne sut pas que faire, son cerveau définitivement hors d'usage.
Malgré sa blessure lancinante, il la tira fermement vers les escaliers de pierre, sous une pluie effrénée de flèches noires.
Puis ce fut une lumière blanche, éblouissante qui aveugla Dùen.
Bonjour, voici le Septième Chapitre !
Merci pour vos reviews, c'est tellement motivant !
Oui, Legolas est blessé à la fin... à cause de Dùen. En fait, j'ai juste repris l'idée de base de JRR Tolkien, au tout début, il souhaitait que Legolas soit blessé à l'épaule dans la Moria, et je me suis dit que cela pouvait être intéressant à incorporer ici ?
A bientôt, xoxo,
Netphis.
