Des murmures lui parvenaient faiblement. Son corps était lourd, une vrai masse de plomb. Elle eut le sentiment fugace d'un peu d'air frais contre son visage avant que la douleur n'explose de nouveau dans son bras. Elle gémit faiblement. Les murmures devenaient plus insistants. Natsuki se sentait mal, très mal. Et terriblement fatiguée. Incapable d'aligner deux pensées cohérentes, tout se mélangeait dans sa tête. On ne pouvait donc pas la laisser souffler deux minutes ? fichu réveil…a deux doigts de replonger, une vive brûlure au visage la catapulta dans le monde réel. Jamais ouvrir les yeux ne lui avait parut aussi difficile. Sa vision se mit à danser et elle mit un certain temps à accommoder. Pour se retrouver face à des yeux d'un brun fantastique, presque pourpre. Des yeux qui la scrutaient avec une lueur d'inquiétude vive comme la braise. Son esprit mit un certain temps à réagir. Des personnes avec des prunelles de cette couleur, il n'y en avait pas 36 sur la planète…

- Shi…Shizuru ? murmura-t-elle, incrédule.

Ça y est. Maintenant elle en était sûre, elle déraillait complètement.

- Natsuki ? Essaye de rester avec moi, s'il te plaît…

La voix tremblait d'inquiétude, mais cet accent typique de Kyoto…Bon sang ! Natsuki se serait pincée avec plaisir si son bras ne lui faisait pas déjà un mal de chien. Péniblement, elle déchira les derniers lambeaux d'inconscience qui retenait son esprit et tout lui revint en tête.

La main de son amie lui maintenait doucement le visage, pour être sur de ne pas perdre son attention.

- Shizuru ? mais…qu'est-ce que…

La fille accroupie face à elle relâcha son souffle, un peu rassurée.

- Tu m'as fait une de ces peurs ! non, ne bouge pas, ils ne t'ont pas raté…

Natsuki tourna lentement la tête vers sa blessure. Shizuru avait arraché la manche de sa combinaison et l'avait serré en garrot juste sous l'épaule. Le reste de son bras était ensanglanté. Natsuki déglutit. Ça irait. Temps qu'elle pouvait bouger le bout des doigts, ça ne devait pas être trop grave. Ça avait juste une très sale tête.

- Shizuru, ma combi…tenta-t-elle pour dédramatiser l'atmosphère.

Shizuru eut un sourire étrange, hésitant entre la réprimande et la plaisanterie. Peu importe, la tendresse y était. Un peu à regret, sa main quitta la joue de Natsuki, couverte de poussière. Elle avait due la gifler pour qu'elle ouvre enfin les yeux. Son ange au cheveux noir avait perdu tellement de sang…Shizuru sentit une boule se former dans sa gorge et avala péniblement sa salive. Elle avait eu si peur…

Natsuki se rendit compte que quelque chose clochait et sourit de plus belle.

- ça ira, tu sais ? ça a fait très mal sur le moment, mais je me sens déjà mieux.

Ajoutée à la panique, la fatigue, le choc de sa blessure l'avait littéralement terrassée. Maintenant au moins, elle se sentait relativement lucide. Suffisamment pour se demander ce qu'il s'était passé et comment Shizuru avait atterrie ici pour la sauver de justesse.

Soudain, le mur trembla, coupant court à toutes questions. Son amie se redressa brusquement.

- Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Les soldats de la Searrs…ils tentent d'entrer ici, lança Shizuru en se dirigeant vers une rangée de panneaux de commande.

Maintenant que Natsuki avait repris ses esprits, Shizuru devait faire vite. Par un violent effort de concentration, elle s'obligea à repousser mentalement ses peurs au sujet de l'état de son amie. Elle aurait besoin de toutes ses capacité pour les faire sortir d'ici vivantes. L'inquiétude était un luxe qu'elle ne pouvait pas se permettre pour l'instant.

- On est où ?

- Dans la salle que tu essayais d'atteindre, répondit Shizuru en mettant en marche les machines. Ils ont peu de chances de l'ouvrir facilement, c'est mon père qui a supervisé sa construction. En attendant, il faut qu'on sorte d'ici…

- Ton père ? tu savais que…

- Pas maintenant, Natsuki, je dois faire vite ! coupa-t-elle. Je t'expliquerais plus tard fit-elle en lui adressant un sourire.

La blessée se tut, comprenant qu'elle avait besoin de se concentrer. Les sourcils froncés, Shizuru scrutait les écrans, ses mains gantées volant avec précision au-dessus des touches.

Elle savait exactement quels codes entrer, sur quelles machines agir. D'ici, elle avait pouvoir sur la quasi-totalité de la base. Au bout de quelques minutes, elle réussit à désactiver des systèmes de verrouillage et envoyer de fausses instructions aux équipes de surveillances postées devant certains emplacement. Juste ce qu'il fallait pour ne pas éveiller les soupçons et dégager un itinéraire vers une issue. Petit à petit, elle fabriquait une voie royale vers la liberté.

- On devrait pouvoir sortir, dit-elle avec un air satisfait. Le problème maintenant c'est de quitter la salle…

Natsuki avait toujours était impressionnée par le calme de Shizuru mais là elle battait des records. C'était rassurant. Elle se sentit soudain étrangement…fière de son amie.

- La bouche d'aération ? suggéra-t-elle.

Shizuru secoua la tête.

- Non, on ne pourra pas remettre la grille dernière nous et ils verront tout de suite que l'on a filé par là. On aura jamais le temps d'en sortir avant qu'ils ne nous piègent.

Natsuki se massa le front de sa main valide en faisant l'inventaire des possibilités. Une seule porte, pas de fenêtre…et elle n'était vraiment pas en état de se creuser la tête.

- J'ai peut-être une idée, fit Shizuru.

Elle considérait Natsuki d'un œil critique. Rien qu'à l'idée de ce que son amie blessée allait devoir supporter, elle failli abandonner cette option. Pas le choix, insista la partie rationnelle de son esprit.


La porte blindée vola en éclat. Quatre hommes surgirent dans la salle, mitrailleuse au point, couverts par une rangée de revolvers. Les armes balayèrent la petite pièce et pendant deux secondes on n'entendit plus que les respirations tendues des hommes. Vide. Il y eut un juron alors que chacun scrutait les lieux.

- Regardez !

A l'autre bout, la petite grille d'aération vissée au mur avait l'air un peu bancale. Un soldat armée de pied en cape la décrocha de la paroi et la brandie comme un trophée.

- Dévissée ! au moins on sait par où ils ont filé !

- On les tient…enfumez les bouche d'aération, on va les obliger à sortir de leur trou !

Sans se faire prier, les gardes firent volte-face et quittèrent les lieux, excités comme des loups après leur proie.

- Toi ! reste là au cas ou ils ressortiraient ! lança celui qui semblait être le chef au dernier de la troupe.

Ce dernier obtempéra en se postant négligemment devant la porte.

Un mètre au-dessus de sa tête, Shizuru pinça les lèvres. Fermement accrochée aux câbles qui pendaient par dizaines du plafond, les pieds callés dans des tuyaux, elle était encore capable de tenir quelques minutes ainsi suspendue au dessus du sol. Mais Natsuki…son amie avait bravement ravalé sa douleur lorsqu'elle l'avait aidé à se hisser sur une poutre métallique. Shizuru se demandait encore par quel miracle elle y était parvenue. Couchée sur le métal, le seul effort qu'elle devait faire était de ne pas basculer dans le vide. Dans son état, la fille de Kyoto doutait qu'elle y parviendrait encore longtemps. Elle devait trouver une solution, et vite. Les mâchoires crispées, Natsuki pâlissait à vue d'œil.

Plic.

Une goutte de sang tomba sur le sol. Natsuki jura. Elle n'osait même pas faire un geste pour comprimer sa blessure, de peur d'être déséquilibrée en lâchant prise et de tomber. Rarement elle s'était sentie aussi vulnérable et pitoyable. Si au moins le décor pouvait s'arrêter de tanguer, elle se sentirait déjà mieux…

Plic.

La goutte tomba sur la tête du soldat qui porta la main à son front.

Natsuki retint son souffle. Shizuru banda les muscles.

L'homme baissa les yeux sur ce que sa paume venait d'essuyer et…Shizuru n'hésita plus. Elle se propulsa en avant, les mains serrés sur les câbles et décrivit un arc de cercle dans l'air. L'homme n'entendit qu'un bruissement de tissu avant qu'elle ne lui expédie ses talons en plein visage. La jeune fille lâcha prise et atterrie souplement à terre. Un regard sur sa victime lui assura que le soldat était sonné pour le compte.

- Shizuru…

Natsuki avait horreur de paraître impuissante mais elle savait que si personne ne l'aidait dans les dix secondes à venir, elle allait tomber.

- Tiens bon !

Shizuru tira une caisse sous la poutre et l'escalada pour aider son amie à descendre. Natsuki fit de son mieux mais malgré toute sa bonne volonté ses jambes se dérobèrent sous elle. Shizuru la rattrapa de justesse.

- C'est bon, je te tiens.

Shizuru eut un sourire peiné. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas approché Natsuki d'aussi près. La dernière fois qu'elle avait pu la tenir dans ses bras remontait à la parade ! dire qu'il avait fallu qu'elle se blesse pour qu'elle puisse de nouveau la toucher !

- C'est…c'est bon, ça ira…

Natsuki se força à rester debout. Elle n'avait aucune envie de se comporter comme un fardeau en ce moment, ni d'inquiéter Shizuru.

Un peu à regret, la fille de Kyoto lui laissa un peu d'espace. Si elle s'était écoutée, elle ne l'aurait pas lâchée une seconde mais elle savait à quel point Natsuki pouvait être fière : montrer ses faiblesses ne faisait tout simplement pas partie de son caractère.

- On devrait y aller temps que la voie est libre, rappela-t-elle.

Natsuki opina d'un air absent.

- Allez, laisse-moi t'aider, je vois que tu en meurs d'envie !

Avec un grand sourire, Shizuru attrapa son bras valide et le passa autour de ses épaules.

- Shizuru…

- Oui ? fit-elle avec son plus bel air innocent.

Intérieurement, elle craignait que Natsuki ne veuille se dégager à tout prix. Si c'était le cas, elle n'insisterait pas. Juste un instant, elle aurait aimé que tout redevienne comme avant. Quand elle pouvait encore taquiner la jeune fille sans que l'atmosphère ne devienne tendue à se rompre. Il y eu un instant de flottement. Shizuru, parée de son éternel masque imperturbable, cachant son anxiété, dévisageait Natsuki qui balançait entre une curieuse appréhension et la peur de blesser son amie.

- Allons-y, déclara finalement la fille aux cheveux noirs, avec un sourire un peu timide.

Le ton se voulait désinvolte mais pendant un instant Shizuru y ressentie toute la complicité et la confiance d'autrefois C'était comme si on venait de lui enlever un grand poids du cœur. Cette fois, le sourire qu'elle afficha n'aurait pas pu être plus sincère.

- C'est parti ! lança-t-elle avec un enthousiasme enfantin.