7
Dès que la porte d'entrée s'ouvrit sur une femme au visage inquiet, la jeune fille aux cheveux roses s'excusa du dérangement et demanda si elle pouvait voir Aomine.
Une heure plus tôt, elle avait reçu un message de Kise qui lui demandait d'aller parler à son ami d'enfance à sa place. Momoi n'était pas parvenue à savoir de quoi il en retournait, mais Kise avait apparemment une part de responsabilité importante dans toute l'histoire. Dubitative, elle suivit la mère d'Aomine dans la maison et monta directement au premier étage. Il n'y avait aucun bruit, aucun son. Juste le silence complet pour l'accueillir en haut des marches. Quand elle ouvrit la porte de la chambre de Daiki, le désordre qui y régnait fut la première chose qui l'interpella, et elle comprit alors pourquoi la mère de celui-ci était inquiète. Mettre sa chambre sans dessus dessous avait été une façon comme une autre de passer ses nerfs ; pas besoin d'en demander la raison. Aomine, quant à lui, se trouvait visiblement dans son lit, enfui sous sa couette. Les tentures avaient été tirées et laissaient juste passer un fin rayon de lumière. Momoi comprit immédiatement qu'il s'était passé quelque chose avec Kise.
Elle fit quelques pas dans la chambre en poussant un soupir.
Ce n'était pas la première fois qu'elle le tirait du lit, elle avait l'habitude, et ça faisait longtemps maintenant que ses sautes d'humeur ne lui faisaient plus peur. Qu'importe s'il la traitait de tous les noms, elle en avait déjà entendu d'autres.
Momoi alla jusqu'à la fenêtre, ouvrit les tentures et attendit qu'Aomine réagisse. Comme par réflexe, il tourna le dos à la lumière. Elle allait devoir utiliser les grands moyens. Elle possédait de toute façon toutes les astuces et, pour le coup, elle tira d'un coup sec sur la couverture.
La réaction d'Aomine ne se fit pas attendre. Des grognements agacés s'élevèrent dans la petite pièce, qui la firent à la fois sourire et râler à son tour. Tant pis si son moral n'était pas au top, Momoi voulait simplement entendre de sa bouche la raison pour laquelle Kise lui avait envoyé ce message, comme s'il craignait qu'Aomine soit mal en point, comme s'il avait eu une sorte de pressentiment.
Malheureusement pour elle, Aomine se contenta seulement de grommeler : « Dégage, Satsuki. »
Une vague d'irritation la parcourut instantanément. Ce n'était pas comme si elle n'avait pas l'habitude, mais cette façon de la saluer l'énervait profondément.
« Bonjour à toi aussi, Dai-chan, répondit-elle.
— Tss... t'es chiante. Pourquoi tu te tires pas ?
— Parce que je veux savoir pourquoi Kise voulait que je te voie. »
Il n'en fallut pas plus pour qu'Aomine se redresse d'un coup, manquant par la même occasion de tomber en bas de son lit. Momoi avait rarement vu cet empâté lui prêter attention aussi vite, la suite allait sans doute devenir intéressante. « Quelque chose s'est passé ? J'ai remarqué que tu passais de plus en plus de temps avec Ki-chan. Je me suis dit que tu étais peut-être découragé. »
A en croire l'expression contrariée qu'il venait de prendre, le problème venait bien de Kise. Mais elle ne savait pas de quoi il en retournait et elle commença à s'imaginer tout un tas de scénarios plus farfelus les uns que les autres, à travers lesquels Aomine s'énervait, tenait des propos méchants à l'encontre de Kise. Momoi avait conscience qu'il passait énormément de temps avec Kise depuis plusieurs mois. C'était pour cela qu'elle s'efforçait de garder son sérieux, s'interdisant formellement de se moquer de cet ami d'enfance qu'elle connaissait par cœur. Cependant, pour une raison inconnue, elle se dit que Daiki pourrait bien la surprendre, et elle ne croyait pas si bien dire. Quand il se décida finalement à sortir de son lit, elle remarqua sans mal qu'il avait les traits affreusement tirés, comme s'il n'avait pas dormi pendant plusieurs nuits d'affilée.
Ces derniers temps, on aurait dit qu'il avait changé. Elle n'en fut que plus étonnée quand elle le vit s'approcher de la fenêtre et poser son front contre le carreau avec un air pratiquement désespéré. Tant qu'elle ne dirait rien, il resterait silencieux. Toutefois, elle refusait de repartir bredouille en ignorant ce qui avait inquiété Kise. Même si elle savait d'avance qu'elle allait devoir lui tirer les vers du nez. Heureusement, elle pouvait toujours compter sur son instinct féminin dans ces moments-là, et Aomine et son caractère lamentable ne l'impressionnaient pas.
Elle s'approcha tranquillement de lui. « Tu pourrais au moins me dire ce qui ne va pas, Daiki. »
Sans plus de préambule, elle vint se placer à côté de lui devant la fenêtre. Aomine ne bougea pas, mais un simple regard lui permit de s'assurer qu'il était sur le point de craquer malgré sa fierté mal placée. Le fait qu'il se montre de mauvaise humeur en était d'ailleurs la preuve. « Je ne partirai pas avant de savoir, insista-t-elle.
— Qui t'a permis de t'incruster dans ma chambre ? Après tout, je suis pas obligé de tout te dire. »
Il avait raison, mais comme il s'était à présent détaché de la fenêtre, Momoi put remarquer qu'il y avait dans ses yeux une certaine frustration qui, pour une fois, n'avait rien à voir avec le basket.
« Allez, Daiki, dit-elle. Je suis certaine que ça a un rapport avec Kise.
— Pourquoi ça aurait un rapport avec lui ?
— Parce que Kise m'a demandé d'aller te voir à sa place. »
Elle s'accorda le temps d'une réflexion. Pas besoin de préciser que Kise ne se sentait pas assez fort pour faire le chemin qui le séparait de chez lui à la maison de Daiki. Et puis, elle sentait qu'il y avait autre chose, un lien spécial entre eux qui l'empêchait de faire le déplacement.
Elle en arriva à une évidence sordide : « Je suis une fille à qui on ne peut pas tout cacher, fit-elle remarquer à Aomine.
— J'aimerais bien que tu ne tires pas de conclusion hâtive, Satsuki. »
Elle ancra aussitôt son regard dans le sien. « Qu'est-ce que je dois comprendre ?
— Désolé, mais tu fais fausse route », conclut Aomine.
Momoi demeura perplexe, resta quelques instants sans voix. Quand elle avait lu le message de Kise, elle s'était imaginé une dispute entre garçon, rien de plus. Mais, à entendre les propos d'Aomine, il semblait que ça allait au-delà de la simple dispute. D'autant qu'il parlait de Kise avec une drôle de voix, conservait une part de mystère. Et ce n'était pas dans la nature de Momoi de rester patiente dans ces cas-là. Une frustration intense l'envahit de toute part.
« Donc, je suis censée ne rien savoir, dit-elle. Je dois me contenter de tes explications et rentrer sans avoir rien obtenu alors qu'on se connaît depuis l'enfance. Pourquoi tu ne veux rien me raconter ? »
Pourquoi fallait-il qu'Aomine ne lui fasse pas confiance ?
A moins que...
Elle s'éloigna de la fenêtre pour partir, tentant d'accepter sa défaite, prête à se mettre à pleurer parce qu'elle était dépitée. « J'ai embrassé Kise. » Ces mots la clouèrent sur place.
Momoi n'en revenait pas. Comme elle n'était pas certaine d'avoir bien entendu, elle resta immobile au milieu de la chambre. Il lui fallut quelques instants avant de réaliser complètement que Daiki ne venait pas de lui faire une mauvaise blague. Puis, quand elle fut sûre que celui-ci ne plaisantait pas, elle revint sur ses pas et se planta devant lui.
« Quoi ? s'exclama-t-elle. Tu as embrassé Ki-chan ?
— Cries pas, bordel ! »
C'était dit. Il lui faudrait probablement un moment avant de se faire à l'aveu que son meilleur ami venait de lui livrer. Elle ne s'était certainement pas attendue à ce qu'il tombe amoureux d'un autre garçon, encore moins de Kise. Surtout quand on savait qu'il s'intéressait aux filles avec de gros seins.
Momoi alla s'asseoir sur le lit de Daiki. Elle le sentit la suivre du regard et elle se rendit à l'évidence qu'il y avait du désespoir dans ses yeux. Lui non plus ne s'y était pas attendu, visiblement. Juste l'espace d'une seconde, elle essaya de se mettre à sa place.
Ce que ressentait Aomine le mettait dans tous ses états, elle le voyait bien. Pour le coup, elle ne savait pas vraiment quoi lui dire. Existait-il seulement des mots appropriés pour le rassurer ? Tout ce que Momoi espérait dès lors, c'était que ses sentiments lui soient retournés, ou il devrait en souffrir en plus de cette prise de conscience incroyable.
« Voilà, t'es contente ? dit Aomine après plusieurs minutes de silence pendant lesquelles elle n'avait pas bougé de position. Je crois que je deviens fou avec ces histoires d'anorexie, alors je me mets à désirer un mec.
— Je suis certaine que tu as tes chances », dit-elle finalement en analysant toute la situation. Mais c'était peut-être uniquement parce qu'elle connaissait très bien Ki-chan et qu'elle comprenait désormais mieux pourquoi il lui avait envoyé ce message.
Inévitablement, elle revint sur tout ce qui s'était passé depuis que Kise était tombé malade. Au départ, ils n'étaient que des amis ordinaires, de simples camarades qui avaient passé des jours et des jours ensemble, et qui avaient appris à mieux se connaître, se rapprochant de plus en plus, d'une manière bien différente de celle à Teiko. Contrairement à ce qu'on aurait pu penser, Momoi n'était pas du tout dégoûtée.
L'instant suivant, elle écoutait Daiki lui relater les événements, lui expliquer comment Kise et lui en étaient arrivés là. Mais ses dires ne firent que confirmer ce qu'elle s'était imaginée au préalable, l'idée qu'elle s'était faite de leurs sentiments respectifs, et elle se contenta d'acquiescer. Sa réaction fut ensuite de rassurer Daiki, de taire ses craintes et de le tranquilliser quant à ce qu'il ressentait. Elle était à présent impatiente d'assister au déroulement des événements. A présent, la suite dépendait uniquement de Kise et d'Aomine.
O
Le baiser tournait en boucle dans la tête de Kise. Tandis qu'il marchait au hasard dans la rue, il se repassait la scène sans arrêt, passant ses doigts sur ses lèvres, à l'endroit où Aomine avait posé les siennes. Tentant de se convaincre que c'était bien la réalité et non pas un rêve. Seul son cœur qui battait la chamade parvenait encore à le maintenir dans la réalité. Pas suffisamment cependant pour l'empêcher de heurter la bordure du trottoir, plus large qu'il ne le pensait. Kise bascula en avant, se rattrapant à temps en posant une main contre un mur et vit qu'il ne savait même pas où il allait. Il avait besoin de prendre du recul, conscient que les derniers événements l'empêchaient de réfléchir correctement quant à ce qui se déroulait autour de lui.
Un vent froid caressa son visage et le fit frissonner. Kise repensa aux difficultés qu'il avait traversés jusqu'à aujourd'hui, à son combat aux côtés d'Aomine, à la patience dont avait fait preuve celui-ci avec lui. Puis il essaya de se mettre à la place d'Aomine, de comprendre quand les sentiments d'Aomine à son égard avaient commencé à changer, ce qui lui-même ressentait à son égard.
Il avait apprécié son baiser.
Il avait éprouvé une sensation agréable, à la fois douce et réconfortante. Une attirance incompréhensive et une frustration marquante quand il l'avait senti s'éloigner trop rapidement à son goût. C'était la surprise qui l'avait en outre empêché de réagir tout de suite et de retenir Aomine avant qu'il ne s'enfuie à toutes jambes.
Dès lors, le seul espoir qu'il lui restait s'appelait Momoi. Il comptait sur la jeune fille pour arranger le problème, car Kise craignait qu'Aomine n'ait mal interprété son apathie du moment et se mette à entretenir de fausses idées à son sujet. Bien sûr, Kise n'avait pas encore fait le tri dans ce qu'il ressentait, les nombreux doutes qui encombraient son esprit, mais mieux valait prévenir.
Plongé dans ses pensées comme dans un état second, il continuait de déambuler dans la rue, tel un somnambule. Il était tellement ailleurs qu'il ne remarqua même pas deux personnes qu'il connaissait bien, qui marchait quelques mètres plus loin. Kise faillit passer à côté de Kagami et Kuroko sans prendre le temps de les saluer lorsqu'il sentit un bras passer autour de son cou. Kagami lui fila l'accolade. Kise sursauta. Ses familiarités le surprendraient toujours, comme si les américains n'avaient aucun sens des convenances, ne connaissaient pas la politesse.
Il tourna la tête vers lui pour le regarder et discerna un léger sentiment de gêne sur son visage, qu'il tentait tant bien que mal de cacher sous ses mauvaises manières. Kise lui sourit pour lui assurer qu'il allait bien. Par contre, Kuroko, qui se tenait un peu en retrait, lui fit comprendre qu'il ne parviendrait pas à lui mentir à lui – cette fois, son sens de l'observation avait été entraîné pour dépasser ses talents de comédien. Kuroko le regardait avec curiosité, une curiosité qui lui faisait savoir qu'il avait compris qu'il venait de faire une rechute mais que quelque chose d'exceptionnel lui était arrivé. Kise ne pourrait pas mentir à Kurokocchi s'il abordait le sujet.
Kuroko s'approcha lentement de lui.
« Kise-kun, dit-il d'une voix calme. C'est étrange de te voir ici. Tu n'es pas avec Aomine-kun ? »
A peine Kurokocchi eut-il prononcé le nom d'Aomine que le cœur de Kise rata un battement. On eut dit qu'il frôlait la crise cardiaque. « Kurokocchi ! s'exclama Kise, en s'efforçant de se montrer joyeux. Est-ce que tu sais que je n'ai pas arrêté de pleurer chaque nuit en me disant que tu ne venais plus jamais me voir depuis que je suis sorti de l'hôpital ? Pourtant, je suis certain que je t'ai manqué à toi aussi.
— Ben pas trop », répondit immédiatement Kuroko, sans faire preuve de tact. Surtout que tu as l'air d'avoir la tête ailleurs. Pour être honnête, j'ai cru il y a un instant que tu allais plus mal qu'avant. Mais là... ça fait à peine quelques secondes que tu es devant moi et tout de suite, tu sembles différent. Tu as énormément changé depuis la dernière fois que je t'ai vu.
— Tu trouves ? » demanda Kise, et il baissa la tête. Jamais il n'avait été percé à jour si rapidement. Mais il s'agissait de Kurokocchi, après tout, n'est-ce pas ?
« On dirait bien qu'il s'est passé beaucoup de choses, oui. Et même si je ne sais pas lesquelles, je crois que tu devrais faire tout ton possible pour aller mieux. »
Sacré Kurokocchi.
Un frisson parcourut le dos de Kise, lui rappela toutes ses hésitations, et l'étreinte de Kagami se resserra autour de ses épaules pour lui faire comprendre maladroitement qu'ils étaient avant tout là pour le soutenir et l'encourager.
Kise décida de se montrer sincère avec Kuroko. « Tu me mets la pression, Kurokocchi. C'est compliqué. Je ne sais plus quoi penser.
— Ca n'a pas l'air facile, en effet. J'en suis désolé pour toi, Kise-kun.
— Moi aussi.
— Mais comment ça se fait que tu n'es pas avec Aomine-kun ? Vous vous êtes disputés comme l'autre fois ?
— Non. C'est juste que je ne suis pas le seul à avoir changé. »
Comme l'instant semblait s'y prêter, Kagami le lâcha brutalement sans qu'il ne s'y attende et manifesta sa présence en redevenant impoli. Il attira l'attention des deux autres sur lui. « Désolé d'interrompre ce gentil petit échange, dit-il, mais tu vas pas me dire que t'as laissé tomber tes chances de guérir alors que t'as fait tout ce chemin avec Aomine. Tu vas continuer à te battre, hein, Kise ?
— Je ne pensais pas que tu me dirais ça un jour, Kagamicchi. »
Kagami contempla longuement le visage fin de Kise. C'était un garçon sans gêne qui disait simplement ce qui lui sautait aux yeux sans vraiment prendre de pincettes. Ce n'était pas nouveau. Mais la perspicacité dont il était doté actuellement lui fit sans doute dire la chose la plus censée qu'il eut jamais balancée à quelqu'un. « Bats-toi si tu as une raison de vivre, lâcha-t-il, ou il faudra que tu affrontes les réactions de ton entourage. »
Les yeux de Kuroko approuvèrent ses paroles, il n'y avait pas besoin de mots entre eux pour qu'ils tombent d'accord. Et Kise ne trouva rien à répondre. A dire vrai, il ne s'était même pas attendu à les croiser au départ. Et que savait-il à propos de ce qu'il s'était passé entre Aomine et lui, au final ? Rien. Kise n'avait même pas l'intention de leur en parler. Ils étaient étonnants tous les deux. Kuroko et son sens de l'observation, Kagami et sa franchise à toute épreuve. Comme le hasard faisait bien les choses ! Comme il devenait facile pour lui de faire disparaître ses derniers doutes, de prendre en considération ce qu'il éprouvait...
Qu'allait-il faire maintenant ?
Allait-il continuer de se torturer ?
Peut-être était-il temps pour lui de remettre de l'ordre dans sa vie...
« Franchement..., murmura-t-il. Pour ce qui est de forcer les autres à se remettre en question, vous formez un bon duo.
— Évidemment », dit Kagami. Il bouscula Kuroko en se rapprochant de lui, afficha un sourire sûr de lui. « Et ça vaut aussi pour le basket. Je suis désolé, mais la prochaine fois qu'on jouera, tu perdras. »
Kise se rappela tout à coup que leur match amical avait finalement été annulé, suite à son malaise. Il se figea l'espace d'une seconde mais se reprit bien vite. Il retrouva une lueur d'espoir dans la provocation de Kagamicchi. Il se dit que ce serait un nouveau départ pour leurs équipes et éprouva même un sentiment d'impatience. Un sourire amusé se dessina sur ses lèvres. Dans d'autres circonstances, il aurait trouvé que le comportement de Kagami avait quelque chose d'immature, mais il se rappela qu'il l'était lui-même, surtout quand il s'agissait d'Aomine. « Tu rêves. Je te laisserai plus jamais l'emporter contre nous, Kagamicchi. »
Il était sur le point de mettre un terme à l'échange, prêt à poursuivre son chemin, sachant à présent où il devait se rendre. Un peu plus confiant. Il gardait juste en mémoire ses impressions quand Aomine l'avait embrassé.
Kuroko dit alors d'un seul coup : « Kise-kun, je te fais confiance pour la suite, je voulais seulement que tu le saches. » Et Kagami ajouta ensuite : « T'as pas intérêt à renoncer.
— Je vais essayer de faire mon possible.
— T'auras affaire à moi si c'est pas le cas, l'avertit Kagami.
— J'oublierai pas puisque vous me devez toujours une revanche », dit Kise, et il se dirigea vers un lieu où il devait mettre les choses au point.
O
A moins de trois mètre de l'agence, son corps se remplit d'une vague de stress et d'appréhension impossible à refréner. Kise avait soudain envie de revenir sur ses pas. Devant l'entrée, une femme autoritaire, habillée d'une robe en velours rouge, l'attendait les bras croisés. Sans doute l'avait-elle aperçu depuis la fenêtre de son bureau et était immédiatement descendue pour l'accueillir. Mais Kise ne s'attendait pas à un très bon accueil, il se préparait plutôt à se faire sermonner. Car il ne doutait pas que celle qui s'était occupée de lui pendant des années avait certainement beaucoup de choses à lui dire et à lui reprocher.
Si elle devait lui annoncer qu'il était viré, Kise préférait qu'elle le lui fasse savoir clairement. Après tout, c'était tout ce qu'il méritait. Voilà des semaines qu'il n'avait plus remis les pieds à l'agence. Il avala bruyamment sa salive et se donna le courage de parcourir la distance qui le séparait de sa manager. La femme le salua froidement et lui demanda de la suivre à l'intérieur. Ils devaient discuter. C'était normal. Car Kise lui devait bien une explication.
Dans le hall d'entrée, il aperçut une fille avec de longs cheveux noirs et un teint de porcelaine qui attendait, assise sur une chaise. Elle avait probablement rendez-vous avec le personnel de l'agence dans le but de faire leur connaissance. Elle lui rappela ses propres débuts, quand l'une de ses sœurs l'avait inscrit, parce qu'elle estimait qu'il était beau et qu'il avait toutes ses chances. Une bonne idée puisque ça avait fonctionné. A ce souvenir, la nostalgie s'empara du cœur de Kise et le broya sans aucune pitié.
Sa manager le fit entrer dans une pièce où il n'y avait personne. C'était une salle de maquillage qu'il connaissait bien. Pour y être entré plusieurs fois quand il avait fallu le maquiller de toute urgence. Parce qu'elle était proche de l'entrée et qu'il ne fallait jamais perdre de temps.
Sa manager alla s'appuyer contre l'une des tables. Kise, lui, se montra hésitant et resta planté dans l'entrée, comme s'il n'était déjà plus chez lui. Redoutant ce qui l'attendait. La femme lui désigna une chaise d'un mouvement gracieux de la tête, lui ordonnant presque d'aller s'asseoir. Son expression n'annonçait rien de bon, Kise s'attendait au pire. Etait-elle en train de chercher à toute vitesse ses mots pour lui annoncer qu'elle ne voulait plus de lui ? Kise s'assit et attendit que la sentence tombe.
Cette femme, avec sa forte personnalité, l'avait si souvent dérouté à son arrivée à l'agence. A cette époque, il pensait encore qu'il était capable de réussir tout ce qu'il entreprenait et s'ennuyait à mourir. Le mannequinat n'avait pas fait exception à la règle, bien entendu. Ca lui paraissait naturel de poser, mais elle ne l'avait pas laissé prendre la grosse tête et il n'avait jamais pensé qu'il était exceptionnel. « Les garçons qui commencent à être mannequin ont un long chemin à parcourir avant de devenir célèbres », répétait-elle sans arrêt. Le message était passé. Kise l'avait compris et s'était contenté de profiter de ses privilèges de mannequin à l'école, auprès des filles qui l'adulaient. Mais jamais à l'agence. A l'agence, il prenait son travail très au sérieux, même s'il n'y avait jamais accordé autant d'importance qu'au basket. Des mois plus tard, il avait découvert que sa manager cherchait seulement à le préserver des menaces extérieures, et il avait même trouvé du plaisir à poser, du moins jusqu'à récemment.
C'était avant.
Aujourd'hui, tout était différent. Cette constatation amère lui procura un frisson, et le sentiment de culpabilité qu'il entretenait depuis qu'Aomine l'avait surpris en train de se faire vomir revint à la charge avec une violence inouïe. Ce fut le moment que choisit sa manager pour se décoller de la table, s'approcher de lui et planter son regard dans le sien, l'obligeant ainsi à la regarder. « Eh bien, Kise ! s'exclama-t-elle. Tu t'attendais à ce que je mette un terme à ton contrat ? »
Kise se tendit, irrémédiablement. Ses pensées se fragmentèrent dans son esprit et une lueur perplexe brilla dans ses yeux. On y lisait toutes ces journées, ces journées de travail où il avait tellement ri avec le personnel, sans plus penser qu'il faisait un travail ennuyant. « Vous vous attendiez à ce que je revienne confiant ? lui dit-il avec une franchise hors du commun. Bien sûr que non, j'ai trahi votre confiance en désirant travailler pour Albin Franklin. »
C'était malheureusement la vérité, sa terrible vérité à lui, celle-là-même qui lui avait pourri la vie, le poussant à se rendre malade et à se faire du mal. A devenir une autre personne.
Quand Aomine avait fui en courant après l'avoir embrassé, Kise avait réalisé l'étendue des dégâts. Quand il avait porté ses doigts à ses lèvres, il avait admis pour la première fois qu'il était gravement malade. Il avait énormément de retard, c'était vrai, mais il pouvait enfin l'avouer à toutes les personnes qui avaient tenté par tous les moyens de le convaincre, se l'avouer à lui-même : il était bel et bien anorexique. Mon Dieu, il était devenu si maigre. Si mal. Après avoir perdu tellement de poids, il avait la sensation que ce corps n'était plus véritablement le sien, que tous ces jours passés à vouloir ressembler à une image étaient issus d'un cauchemar. Kise en venait à se dégoûter lui-même en repensant aux événements de ces derniers mois.
Comme il aurait voulu se cacher sous la table, disparaître du regard de tous, effacer son existence de la surface de la terre. Mais il semblait que c'était impossible. Alors il se contenta de baisser la tête, misérable, refusant d'affronter le regard de sa manager plus longtemps. Mais celle-ci n'était pas décidée à le laisser s'en sortir facilement. Il était venu pour justifier son comportement à la base, et elle ne comptait visiblement pas lâcher le morceau. Elle lui posa une question qui semblait sonner comme une évidence : « Tu as honte de ce que tu as fait ?
— Comment ça pourrait ne pas être le cas ? » répondit Kise.
Le dépit se lisait dans sa voix car il sentait qu'il était loin de la guérison. Le seul point positif dans ce qu'il vivait dans l'immédiat était qu'il reprenait doucement pied sur terre. Sans conteste, il gardait les mêmes hésitations, les mêmes peurs. Il désirait toujours maigrir, comme s'il n'y avait pas d'autre possibilité qui s'offrait à lui, qu'il s'était condamné tout seul.
« Je crois bien que je serais encore prêt à travailler pour Albin Franklin, avoua-t-il. Sinon, je n'aurais pas essayé de me faire vomir cet après-midi.
— Pas question. » La réponse de sa manager était catégorique. Elle croisa les bras sur sa poitrine, le défiant de la contredire. « Albin Franklin m'a parlé de ce caprice après votre tête-à-tête. Et tu sais ce que je lui ai répondu ? » Kise essaya de deviner sa réponse à travers son regard sans y parvenir. Il vit ses doigts se crisper rageusement sur son avant-bras. « Qu'il pouvait aller se faire voir. C'était évident que je ne voulais pas te sacrifier entre les mains de ce malade.
— Alors, c'est pour ça qu'il est parti ? Même si derrière son dos il n'a pas hésité à me relancer, bien décidé à ne pas me lâcher tant qu'il n'aura pas obtenu gain de cause...
— Ca m'aurait fait mal de perdre un modèle comme toi de cette façon. Je ne regrette rien. Je préfère prendre soin de mes mannequins plutôt que de céder à toutes ses demandes. Tant pis s'il pouvait rendre l'agence plus célèbre. »
Kise détacha son regard du sien.
Plus accablé que jamais, il se leva de sa chaise, passa à côté d'elle d'une démarche fragile et alla se positionner en face de l'un des miroirs. Tout en lui tournant le dos, il observa son reflet qui lui apparut de manière impitoyable. « En fait, dit Kise, ça m'aurait été égal, en fin de compte, de ressembler à cette femme qu'il m'a montré sur l'un de ses magasines. Après tout, elle n'a pas l'air malheureuse. »
Il se tourna d'un coup et se força à sourire. Une belle mise en scène montée de toutes pièces, comme il en avait le secret. Une mise en scène qui ne fonctionnait pas à tous les coups sur sa manager. Elle le rejoignit en quelques pas, ses talons claquant sur le sol, le forçant à redevenir sérieux.
« Tu penses que tu es heureux actuellement ? »lui demanda-t-elle.
Toujours le dernier mot à tout. Quelle répartie !
« Je ne sais pas trop. Mais cette fille est sans doute un mannequin formidable, qui gagne sacrément bien sa vie, non ? Qu'est-ce que ça peut faire si elle est anorexique, comme moi ? Je devrais peut-être tenter ma chance, voilà ce que je me suis dit tout au long de ces mois. Peut-être que je deviendrais heureux seulement alors. Je vivrais une autre vie. J'aurais tout ce que je désire. »
Un rire moqueur parvint aussitôt à ses oreilles.
Sa manager le dévisagea cette fois de la tête aux pieds en haussant un sourcil accusateur. Puis elle prit un ton sarcastique pour lui répondre, espérant sans doute qu'il comprenne une bonne fois pour toutes. « Tu veux parler d'Amanda Alender, hein ? Elle est morte la semaine dernière d'un arrêt cardiaque parce que son corps avait atteint ses limites.
Silence.
Kise ferma les yeux, comme le retour à la réalité devenait de plus en plus difficile. Sa conscience s'étirait à présent vers l'infini, il venait de recevoir une douche froide. Et la mort de ce mannequin, c'était une réalité. Sa réalité. De fil en aiguille, il en vint à une conclusion inévitable :
« Alors peut-être qu'il ne me reste plus qu'à mourir, moi aussi..., dit-il.
— Mourir ? s'étonna sa manager.
— Franchement... je suis devenu maigre à faire peur... alors, qu'est-ce que je peux faire d'autre ? »
Il eut à peine le temps de rouvrir les yeux que la main de cette femme qui le connaissait si bien arriva droit sur lui. En aucun cas il n'aurait pu l'éviter et elle lui fit l'effet d'un électrochoc. « Je t'interdis de prononcer ces mots ! Tu viens de comprendre que tu avais fait une bêtise, pas vrai ? Maintenant tu as besoin que quelqu'un t'aide. »
La joue de Kise lui brûlait tant la gifle avait été assénée avec force. Il resta quelques instants cloué sur place, les larmes au bord des yeux. Muet. C'était sans doute la première fois qu'il la voyait se mettre en colère. Jamais, ô grand jamais, elle ne s'en était prise ainsi à un mannequin ou à un membre de son équipe. Les larmes que tentaient tant bien que mal de retenir Kise s'échappèrent finalement de ses yeux et coulèrent sur ses joues, jusqu'à son menton. Ce n'était plus qu'une question de secondes avant que sa manager lui demande de quitter l'agence, pour de bon.
Mais elle eut un geste auquel Kise ne s'était pas attendu. Elle passa ses bras autour de son cou et l'attira contre elle. Kise choisit ce moment-là pour éclater complètement en sanglots, ne parvenant plus du tout à se contenir, laissant libre cours au drame qui se jouait actuellement en lui, tordait ses tripes jusqu'à l'agonie. Se rendant enfin compte qu'il était complètement perdu, qu'il avait besoin d'aide, parce qu'il ne pouvait pas s'en sortir seul sans qu'on vienne à son secours, parce qu'il avait touché le fond.
« Ne refais plus jamais ça, ne mets plus ta vie en péril avec autant de facilité », dit-elle. Sa voix était brisée, elle pleurait aussi. « Je ne sais pas ce que ce salaud a de plus que les autres pour mettre en danger la vie de ceux qui travaillent pour lui, mais il ne te fera pas davantage de mal. »
Et le déclic se fit définitivement dans l'esprit de Kise. « Pardon... », murmura-t-il.
Kise pleura toutes les larmes de son corps pendant des minutes qui lui parurent interminables, se laissa consoler par cette femme qui avait pratiquement l'âge de sa mère. Arrêtons le massacre, se dit-il. Arrêtons maintenant tant qu'il est encore temps, avant qu'il ne reste plus rien de moi. Arrêtons avant que Aominecchi ne veuille plus de moi, alors qu'il vient tout juste de m'avouer qu'il m'aime.
Quand il fut calmé, il se détacha naturellement de l'étreinte qui lui avait été généreusement offerte, épuisé. Tant mentalement que physiquement. Quelques larmes étaient encore présentes sur ses joues, mais sa manager les sécha du dos de son index.
C'est sans doute la dernière fois que je viens ici, se souvint Kise. Elle ne va pas continuer à travailler avec un mannequin malade. Et elle a bien raison. Je suis devenu horrible à regarder.
Pourtant, elle lui adressa un sourire rempli de tendresse. Puis elle prit l'une de ses mains à l'intérieur des siennes, et Kise put sentir ses doigts se mêler aux siens, les réchauffer.
« Kise, commença-t-elle, je ne te l'ai pas dit au début parce que nous devions avoir cette discussion, mais tu auras toujours ta place parmi nous quand tu iras mieux. »
Kise émit instantanément un hoquet de surprise car il ne s'y était pas attendu. Son cœur se réchauffa. Brusquement, les aiguilles de sa vie recommençaient peu à peu à tourner, comme si elles avaient été gelées temporairement et qu'il avait fallu que la glace qui empêchait les engrenages de fonctionner fonde. Kise n'en croyait pas ses oreilles et acquiesça en retrouvant complètement le sourire.
Et il n'était pas au bout de ses surprises.
Sa manager avait toujours été très vive d'esprit, remarquait tout. « Par contre, poursuivit-elle, je vois dans tes yeux qu'il y a une personne que tu devrais aller retrouver maintenant... »
Aominecchi, comprit tout de suite Kise. Je ne lui ai même pas donné ma réponse à ses sentiments, il ne m'en a pas laissé le temps.
La sensation des lèvres de l'autre garçon sur les siennes était toujours bien présente dans son esprit, ne l'avait pas quitté une seule seconde. Aominecchi envahissait sa tête, s'emparait de toutes ses pensées. Le rouge monta aux joues de Kise. La peur faisait battre son cœur plus vite. Aomine accepterait-il de lui parler après le comportement désastreux qu'il avait eu ? Accepterait-il encore de l'aider à se soigner, pour de bon cette fois ? Il n'y avait qu'un endroit où il pouvait le trouver : le terrain de basket.
Kise osa un sourire sincère envers sa manager, un sourire qui la suppliait d'accepter de le laisser partir maintenant, pour aller retrouver Aomine. Même s'il ne lui dirait rien à propos de lui, bien qu'elle avait deviné juste du premier coup. Mais elle le laissa filer sans lui poser de questions car on voyait dans son regard qu'elle éprouvait de la sympathie pour ce garçon qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'avait jamais vu. Et son regard était bien plus sage et adulte que le sien.
Avant de partir, Kise prononça les seuls mots qui avaient du sens à cet instant précis : « Merci pour tout. »
Et il sortit de l'agence au pas de course.
C'aurait pu paraître de la folie, mais il se moquait bien de ne pas posséder l'énergie nécessaire pour se démener de cette façon. Kise voulait juste retrouver Aomine le plus vite possible et lui avouer que les sentiments qu'il lui portait avaient également changés au fil des semaines, sans qu'il s'en aperçoive. Inconsciemment, il sentit que c'était peut-être sa seule chance de prendre un nouveau départ, ayant besoin du soutien d'Aomine, ne désirant qu'Aomine à ses côtés. Depuis qu'il était parti de l'agence, il avait bousculé plusieurs personnes sur son chemin, juste parce qu'il voulait le retrouver à tout prix. Lui parler. Mettre des mots sur ce qu'il ressentait. Peut-être désirait-il simplement se serrer dans ses bras.
Il le repéra de loin. En train de s'acharner à marquer des paniers de n'importe quelle manière irréalisable pour le commun des mortels. Evidemment, Kise était à bout de force et il bénit la faible distance qui le séparait dès lors d'Aomine. En un instant, il s'approcha de lui et passa ses bras autour de sa poitrine, colla son front contre son dos.
A son contact, Aomine sursauta légèrement et abandonna le ballon de basket qui rebondit et alla rouler en-dehors du terrain, quand il se rendit compte que c'était lui. Kise se colla davantage à lui. Il resserra sa prise sur Aomine, ses mains obstinément refermées sur son t-shirt, il lui murmura combien il était désolé, combien il voulait qu'il lui pardonne, combien il l'aimait. Il avait besoin de chaleur, de protection et de certitudes.
Aomine était le seul à pouvoir lui apporter tout cela, et Kise pria alors de toutes ses forces, accroché à lui, pour qu'il ne le rejette pas.
Il fallut un certain temps à Aomine pour se tourner et lui faire face. Mais il le prit presque immédiatement dans ses bras et le serra très fort. Quelques mois plus tôt, cette scène leur aurait semblé surnaturelle. Ils auraient eu l'air ridicules dans les bras l'un de l'autre. Mais ils se moquaient bien du regard des autres à présent.
Un vent froid souffla et s'infiltra sous les vêtements de Kise, caressa sa peau de sa main glaciale. Il s'efforça de reprendre ses esprits et inspira profondément. Beaucoup de choses n'avaient pas été dites durant tout le temps qu'ils avaient passé ensemble, à jouer au basket ou à partager leurs repas. Ce constat sonna comme une évidence aux yeux de Kise. L'esprit un peu chamboulé, il comprit qu'il était grand-temps de livrer la vérité à Aomine sur les raisons de sa maladie, et il l'invita à s'asseoir à côté de lui sur le banc.
Les explications de Kise ne durèrent pas longtemps. A travers celles-ci, il relata ses peurs inconsidérées par rapport au basket, sa rencontre avec Albin Franklin qui avait eu lieu en même temps que sa défaite contre lui. Aomine l'écouta parler jusqu'au bout, avec attention, et Kise apprécia l'intérêt qu'il lui portait. Aomine marqua parfois son avis par le biais de quelques mots, et Kise s'arrêta de parler peu après, quand il jugea qu'il avait tout dit.
Lorsqu'il fut certain que son flot de paroles s'était tari, Aomine se leva du banc et l'incita à en faire de même pour l'inviter à aller boire un chocolat chaud ou quelque chose de semblable. Question de s'éviter de geler sur place. Kise le suivit, lui faisant confiance. Bien sûr, il y avait toujours cette petite voix qui lui rappelait déjà ce qu'il s'apprêtait à faire. Sans doute Aomine s'en aperçut-il, se doutant de ce qu'il se passait dans sa tête, car il se rappela à lui.
D'autant que Kise s'apprêtait à lui annoncer une nouvelle importante.
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Il avala son chocolat chaud par petite gorgées, s'efforçant d'oublier tout ce qui l'entourait. Dans l'immédiat, il voulait profiter de la présence d'Aomine, maintenant qu'il n'était plus qu'à lui. Il désirait seulement savourer le plaisir que lui procurait cette révélation et s'évader vers des pensées plus douces que tout ce qu'il avait connu.
Alors qu'il posait sa main sur la table, frôlait celle d'Aomine, les paroles de sa manager lui revinrent en mémoire, ainsi que la décision primordiale qu'il avait fini par prendre. Le petit café où ils se trouvaient était pratiquement vide; il n'y avait qu'un couple à l'autre bout de la pièce, un homme seul avec une bière près d'une fenêtre et deux filles trop occupées à bavarder entre elles pour se préoccuper d'eux. Tant mieux. Ce que s'apprêtait à annoncer Kise n'était pas facile. Aomine sembla d'ailleurs le remarquer à son expression nerveuse – ses sourcils se froncèrent davantage et il l'interrogea du regard.
Il chercha ses mots pendant un long moment, la meilleure manière de formuler le tout le plus clairement possible. C'était une demande importante qu'il comptait faire à Aomine, bien plus importante que tout le reste. Mais il ne voyait pas comment il pourrait intercaler sa demande à travers ce moment intime.
Il réfléchit longuement.
Puis il décida en définitive de mettre de côté sa prise de tête avec lui-même. Après tout, il s'agissait d'Aomine. Qu'ils soient ensemble ou non, il n'y avait jamais besoin de mise en forme avec lui. Mieux valait donc se montrer direct, sans tourner autour du pot.
Il but une gorgée de chocolat chaud et sa voix s'éleva naturellement parmi le bruit de fond présent dans le café : « Aominecchi, j'ai décidé d'aller voir un spécialiste, dit-il. Tu veux bien m'accompagner ? »
Aomine ouvrit de grands yeux surpris. La bouche entrouverte, il n'en croyait apparemment pas ses oreilles. Dans un premier temps, il ne trouva pas de réponse à lui fournir. Vraisemblablement, il avait besoin de quelques minutes pour intégrer totalement ce qu'il venait de lui demander. Kise s'amusa d'être le spectateur d'un Aomine déstabilisé. Ca lui faisait presque oublier son appréhension quant à sa réponse. Le couple qui était à l'opposé de la salle se leva pour partir. Il passa à côté d'eux, et la jeune femme jeta un regard à Kise avant de sortir. Elle avait dû penser qu'il était beau mais beaucoup trop mince, comme c'était certainement le cas de beaucoup de personnes qui le croisaient. En attendant, Aomine n'avait toujours pas prononcé un seul mot.
Tandis qu'il commençait doucement à angoisser, Kise pensa : Qu'est-ce qu'il va répondre ? Qu'est-ce qu'il va dire à propos de mon besoin d'être aidé par quelqu'un de compétent ? Pourvu qu'il soit d'accord. Pourvu qu'il ne croie pas que je doute de son soutien.
Puis la réponse d'Aomine survint, d'un coup, de façon imprévisible. Il n'y eut qu'un mot : « Oui ». Mais c'était amplement suffisant.
Kise sourit. Comme il ne l'avait jamais fait auparavant. Avec une sincérité à couper le souffle. Une reconnaissance au fond des yeux qui n'était destinée qu'à Aominecchi à ce moment précis.
Se sentant soutenu dans sa décision, il acheva son chocolat. Le liquide brûlant coula dans gorge, se répandit le long de son œsophage et finit de le réchauffer. Ensuite, il attira Aomine hors du café, le remerciant de tout son cœur et le poussa à le suivre dans un coin où il y avait peu de monde pour les déranger.
Bien sûr, il ne s'attendait pas à ce qu'Aomine change de personnalité en étant devenu beaucoup plus proche de lui, loin de là. Il ne souriait pas spécialement, il conservait cet air nonchalant, mais Kise sentait qu'il était tout de même heureux. Heureux à l'idée qu'il veuille bien se soigner. Si heureux qu'il fit un geste auquel il ne l'aurait pas cru capable si tôt, pas une seule fois depuis qu'ils se connaissaient.
Aomine prit simplement sa main dans la sienne. Aussi innocemment que l'avait été son baiser.
Et dans le froid, leurs souffles se transformèrent en buée et se répandit autour d'eux.
Dans le froid, ils marchèrent côte à côte.
Main dans la main.
Merci beaucoup aux personnes qui ont laissé un commentaire pour mon précédent chapitre. Ca m'a vraiment fait plaisir^^
L'histoire touche à sa fin (je posterai bientôt l'épilogue) et j'espère qu'elle continuera de vous plaire jusqu'au bout.
