CHAPITRE 8

Je n'y crois pas !

Je suis deuxième !

Nous étions quatorze à avoir présenté un écrit. Quelques pages qui pouvaient même se targuer de porter le nom de "roman".

En tout cas, les quatorze que nous étions avaient franchi avec succès, les épreuves éliminatoires de première lecture sélective.

Mon livre a plu ! Mon premier livre ! Mais pas suffisamment pour être le meilleur. J'ai demandé à rencontrer les lecteurs. C'est comme cela que l'on apprend. Qu'avait le premier de mieux écrit que moi ? Qu'est-ce qui leur avait plus plu.

On apprend de ses erreurs ou de ses faiblesses...

- Asseyez-vous !... mettez-vous à l'aise. Ce n'est pas un entretien d'embauche que vous passez là !

- OK.

L'homme assis face à moi, est imposant dans son grand fauteuil de cuir noir. Le bureau, d'un beau bois vernis, met de la distance entre nous. Je me sens petit. Jeune.

J'ai à peine le temps de jeter un regard sur ce grand espace rempli d'étagères, de bouquins et de photographies accrochées au mur, que l'éditeur, celui-là même, partout présent sur chacune d'elles avec divers hommes célèbres ou non, s'adresse à moi :

- Je tenais à vous rencontrer personnellement. Il est toujours intéressant de découvrir celui qui se cache derrière une œuvre.

C'est de mon livre qu'il parle ?

- J'ai beaucoup aimé ce que vous avez écrit et ... je comprends mieux en vous voyant.

Je ne sais pas comment je dois le prendre.

- Oh, allez ! vous êtes gay. N'est ce pas ? Cela se lit dans beaucoup^de vos chapitres.

- Mais, je...

- Non. Je sais. Vous n'en parlez pas. Mais, j'ai un flair pour percer les gens à jour et je suis plutôt direct. Tous mes collaborateurs vous le diront...

... Bref, vous vous demandez ce que vous faites là , je suppose.

- J'avoue. Oui.

Je suis bien trop intimidé pour faire des phrases plus longues :

... désolé. Je sais écrire, mais je ne suis pas à proprement parler un bavard.

- Pas de problème, ça me convient. Ce n'est pas ce que j'attends de vous.

L'homme porte une chemise, sans cravate et manches retroussées. Il me fait penser à Larry. Même âge. Même prestance d'hommes qui ont réussi, et à qui on ne sait pas dire non.

L'éditeur explique :

- Tout d'abord, je tenais à vous parler de votre nouvelle. Et ensuite, vous faire une proposition qui ne dépendra que de vous.

- Je vous écoute.

- J'ai énormément apprécié votre style littéraire, votre écriture est bonne, fluide. Vous avez du vocabulaire et c'est agréable à lire.

- Merci.

- Mais... car bien entendu, il y a un Mais. Sinon, vous ne seriez pas second. Vous n'avez certainement pas écrit là ce qu'il y a de meilleur en vous, dit-il, tout en tapotant mon "livre".

- J'attends mieux et je pense qu'il y a du potentiel chez vous. Mais votre nouvelle a de terribles défauts.

- Je... je vous écoute

Je me répète, mais j'ai peur que cela fasse mal.

- Votre histoire est trop fleur bleue. Trop personnelle.

- Ce n'est pas de moi que je parle.

- Non ? Alors, trop sensible. Il n'y a pas d'intrigue, pas assez de piquant. Vos personnages sont trop parfaits.. Quelques défauts les auraient rendus plus crédibles, plus humains...

- Ok,... je ne sais pas quoi vous répondre.

- Il n'y a rien à répondre. Ce qui est rédigé est fait. Vous ne devez pas avoir de regrets. C'était votre premier écrit, je me trompe ?

- Non.

- Alors, n'ayez aucun regrets. Il fallait vous lancer, et vous avez osé le faire et vous avez bien fait. Votre histoire, qui n'en n'était pas vraiment une, ne méritait pas d'être publiée.

Ça c'est dit !

- Ne le prenez pas mal. Je ne vous aurais pas fait déplacer si je comptais en rester là. Vous pouvez mieux faire. J'en suis intimement persuadé. Alors... comme j'aime dénicher de nouveaux talents et que je crois en vous. Je ne prends pas de risques en vous faisant cette suggestion : Revenez me voir avec un livre. Un vrai. Un qui a une véritable intrigue et qui tienne vos lecteurs en haleine.

- Inspirez-vous de votre milieu, de votre environnement. Ne me décevez pas. Et là, je m'engage à vous publier. On a toujours besoin de quelque chose de neuf à proposer à nos lecteurs. Et... un petit conseil... Servez-vous de votre homosexualité. Vous toucherez un public plus large. On est à L.A.

- Bon, je ne veux pas vous faire perdre votre temps, et le mien est précieux. Alors, mettez-vous y dès maintenant. La balle est dans votre camp...

Il est déjà debout et me serre la main. Je crois que je n'en saurai pas plus aujourd'hui.

- Ah, si ! me dit-il en gardant la porte de son bureau légèrement ouverte, après m'y avoir raccompagné.

- Voyez avec ma secrétaire pour les formalités de votre séjour à New York, et profitez-en pour étudier ce que les autres font. Ne les plagiez pas, mais inspirez-vous de ce que vous aurez aimé y lire. Allez ! bon courage. Je ne vous dis pas à bientôt, mais au revoir.

Et me voilà seul, décontenancé, et de l'autre côté de cette porte déjà refermée.

J'ai du mal à réaliser qu'une opportunité vient réellement de s'offrir à moi, d'entrer dans ce monde et milieu fermé de littéraires.

Il faut que je fête cela. Comment ?

Une bière et... un tatouage !

Oui, c'est cela même. Pas un dessin. Non. Un mot. Pour un futur écrivain. C'est plutôt une bonne idée ! De belles lettres. Sur le haut de mon bras gauche. Quelque chose d'artistique. Ce n'est pas sur un coup de tête, même si cela y ressemble. Non. Cela fait déjà un petit moment que j'y pense. Mais l'occasion est trop belle. Je mérite cela. Encore une idée qui va appauvrir mes rares économies.

Je bois ma bière dans un bar. Vite fait. Seul. Puis, encore une fois, je m'arme de courage. Je n'attends plus et, avant que ma détermination ne s'affaiblisse, je pousse la porte de la devanture du tatoueur, de la tatoueuse...