Will et Hannibal ne restèrent pas longtemps à Paris. Comme Will le pressentait, Hannibal avait le désir de leur trouver un territoire bien à eux, et leur itinéraire se tourna assez naturellement vers l'Autriche.

Vienne est réputée pour sa magnificence et sa vie paisible. C'est un Paris à taille humaine, sans la pollution, le trafic incessant et la morosité du tout-venant. Le temps semble comme s'y être arrêté, et l'on peut se surprendre à déambuler dans ses grandes avenues éclairées des nuits entières, comme si la ville était un décor planté là rien que pour soi.

Will comprit immédiatement pourquoi Hannibal aimait cette ville, temple des arts à l'égal de sa Florence italienne, et pourquoi il avait tenu à l'emmener ici : avec son atmosphère d'un autre temps, Vienne conservait un aspect presque rural susceptible de lui plaire. La campagne et ses rivières environnantes n'étaient jamais très loin. Il était facile, lorsque l'urbain s'imposait trop à lui-même, de s'échapper et d'oublier toute trace de civilisation. Et Will ne s'en privait pas.

Hannibal et lui durent abandonner leur esprit de cavale et commencer à réfléchir à l'avenir. C'était une sensation étrange. Grisante. Jusqu'à présent, Will avait vécu dans la folie de l'instant, savourant chaque jour comme une aventure nouvelle et magnifique. En arrivant à Vienne, il comprit que la véritable aventure venait seulement de commencer. Pas une simple errance clandestine, mais bel et bien une vie, une vie entière, avec Hannibal.

Il était inutile d'envisager trouver une place dans un musée comme à Florence. S'ils devaient tenir sur le long terme, ils ne pouvaient se permettre les extravagances et les effets théâtraux dont Hannibal avait fait preuve en Italie. Non, dès leur arrivée, Hannibal et Will investirent l'argent qu'il leur restait dans la location d'un appartement non loin de l'opéra. De dimensions modestes, il n'en demeurait pas moins un petit écrin qu'Hannibal s'empressa d'investir avec la personnalité qui était la sienne. Il fit découvrir à Will les boutiques raffinées de la capitale, et Will dut le retenir à maintes reprises d'arrêter son choix sur un meuble ou une étoffe trop spécifiques. Ils optèrent donc pour de petits antiquaires, des revendeurs discrets qui leur exhibèrent des trésors sans porter la marque d'une grande enseigne. Hannibal tenait en outre à ce que Will participe au monde qu'ils étaient en train de construire, aussi l'appartement s'enrichit-il de quelques meubles simples au design épuré, d'un nécessaire complet de pêche, et d'une paire de chiens errants ramassés non loin du Kunsthistorisches Museum.

Will s'attendait à ce qu'Hannibal fasse la moue et s'en amusa plus qu'autre chose. Mais en lui-même, il se souvenait du plaisir qu'Hannibal avait toujours manifesté à s'occuper de ses chiens, même lorsqu'il s'agissait de les nourrir du visage de Mason Verger. Et ses chiens lui manquaient… Molly s'en occuperait, il le savait. Mais ils étaient sa famille… Avec Hannibal, il était temps de se créer une nouvelle famille. Achille et Patrocle furent un ajout bienvenu, et l'appartement résonna bientôt de leurs aboiements joyeux.

Un quotidien paisible s'installa. Etrange, presque. Surréaliste. Suivant l'exemple de leur chasse aux meubles, Hannibal loua un local pour s'improviser antiquaire auprès de la riche clientèle viennoise. Will, lui, ne ressentit pas immédiatement le désir de se lancer à nouveau dans la vie publique. Il s'engagea dans un refuge pour animaux, plus pour le contact des bêtes que pour l'argent. Les animaux avaient toujours eu un effet presque curatif sur lui. Avec eux, pas de souffrance, pas de dessein. Rien qu'un amour rendu aveuglément, au centuple.

Leurs identités, Johann et Simon Mann, se firent peu à peu une place dans le quartier. Si sa connaissance des langues permettait à Hannibal de se faire passer pour un viennois, Will, lui, ne cacha pas sa condition d'américain exilé. Ils suscitèrent inévitablement les regards des voisins, mais le temps lissa peu à peu cette curiosité, et intégra au paysage ce couple atypique, homosexuel, discret, distingué, en dépit de leur différence d'âge et leurs apparences singulièrement opposées. Malgré tout, Hannibal et Will s'abstinrent de nouer des relations, et Will comprit que le Docteur n'envisageait cette existence que comme une parenthèse, une sorte de lune de miel, de petit monde bien à eux.

Avait-il déjà des plans à l'esprit, pour la vie qu'ils mèneraient ensuite ? Parfois, tard le soir devant leur cheminée, Patrocle remuant doucement la queue au son du feu qui craquait, ils abordaient la question en buvant un verre de vin. Ils évoquaient les destinations qu'ils pourraient explorer avant de se fixer définitivement quelque part, les moyens qu'ils auraient de subvenir à leurs besoins, les merveilles qu'Hannibal voulait montrer à Will, et le calme auquel Will aspirait. Il leur fallait trouver un compromis, et ils le savaient. Hannibal ne se satisferait jamais d'une vie à la campagne, coupé de tout, privé des stimulations chères à son intellect. Will, lui, ne survivrait pas dans l'agitation d'une grande ville, fusse-t-elle peuplée de merveilles artistiques. En cela, l'Europe de l'Est et du Nord, avec sa myriade de capitales en pain d'épices, offrait des possibilités fabuleuses. Avant même que l'annonce de l'exposition de Jack Crawford ne soit faite dans les journaux, leurs regards se tournaient déjà peu à peu vers Amsterdam.

En attendant, Hannibal et Will voulaient célébrer leur joie d'être ensemble, afficher aux yeux du monde le fruit de leur union : c'est pourquoi ils semèrent à travers la capitale autrichienne leurs propres œuvres d'art. Cela aussi faisait partie de la lune de miel et tous deux le savaient. Lorsqu'il serait temps de se fixer quelque part, ils devraient se montrer plus discrets pendant de longues années. Mais pour l'heure, que Jack Crawford les contemple, contemple les Amants Tueurs…

Will découvrit également une multitude de petites choses sur Hannibal qu'il n'aurait jamais rêvé connaitre auparavant. Hannibal se levait tôt le matin et se couchait tard le soir : il faisait partie de ces personnes auxquelles seules quelques heures de sommeil suffisaient, et qui appréciaient les longues promenades silencieuses dans la brume de l'aube ou du crépuscule. Il dessinait parfois toute la nuit lorsqu'il était inspiré, et Will découvrait alors au réveil des esquisses de lui, alangui dans leur lit, le drapé des couvertures le magnifiant en héros de tragédie grecque. Hannibal accordait également une importance primordiale à l'entretien du corps et de l'esprit : il n'avait pas mis longtemps avant de sélectionner une élégante piscine municipale à quelques rues de leur logement, et, lorsqu'il passait outre l'humeur morose de Will, il parvenait à l'y entrainer avec lui.

En quelques mois, il se fit un devoir de lui enseigner les rudiments de l'allemand : des leçons studieuses dans leur salon au parquet usé, sous la lueur dansante du Soleil. Hannibal était un professeur attentif, exigeant, et bien trop admiratif de son élève pour son propre bien. Il restait un domaine, cependant, dans lequel Will devait encore prendre son envol par lui-même.

L'occasion lui en fut donnée lors de la livraison d'un buffet qu'Hannibal souhaitait installer dans l'entrée. Les déménageurs transportaient le lourd meuble en bois massif sous les directives précises d'Hannibal :

- Posez-le juste là, messieurs, ce sera parfait, dit-il dans un allemand sans accent.

- C'est une belle trouvaille que vous avez faite là !

- En effet, j'en suis plus que satisfait.

L'échange se poursuivit, courtois, jusqu'à ce que Will émerge de la chambre, tout juste habillé. Hannibal l'introduisit aussitôt :

- Ah, messieurs, voici mon époux, Simon.

Le premier homme serra la main que Will lui tendait, mais le second fut trop lent à cacher la réaction de recul qui le saisit. Un vague sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu'il acceptait la poigne de Will :

- Je peux vous donner un coup de main ? demanda Will.

- Non, nous avons fini, c'est gentil à vous, répondit le premier homme.

Et le second de surenchérir :

- C'est sûr que vous devez vous y connaitre en coups de main.

Will vit Hannibal se tendre, imperceptiblement. Aucune expression ne traversa son visage, si ce n'était ce regard incisif que Will avait depuis si longtemps appris à connaitre :

- Merci, messieurs, les congédia Hannibal d'un signe de tête.

Lorsque la porte se referma sur eux, Hannibal se retourna vers Will qui n'eut aucune peine à déchiffrer son regard :

- Ça, c'était une première, sourit-il, vaguement amusé.

Il n'avait encore jamais été confronté à l'homophobie jusqu'à présent, et se trouvait satisfait de voir que cela ne l'atteignait pas. La grossièreté de l'homme, en revanche, le frappait en écho à ce qu'Hannibal devait en penser :

- Tu vas le tuer ? lui demanda Will.

Depuis le début de leur fuite, ce genre de sujet était devenu commun pour eux, transparent, comme faisant partie intégrante de leur nature et de leur couple, et Will savourait la liberté et le plaisir qu'il avait à prononcer ces mots.

Hannibal inclina la tête, un sourire évasif aux lèvres :

- Tu veux que je le tue ?

Will s'approcha. L'expérience lui avait appris qu'avec Hannibal, une question en cachait toujours une autre, et que ses motifs étaient en réalité les siens :

- Toi, tu veux que je le tue, murmura-t-il.

Hannibal prit son visage entre ses mains. Il ne déposa qu'un léger baiser sur ses lèvres et partit préparer du café.

Cette nuit-là, Will s'empara de la carte de visite des déménageurs et retrouva sans peine son interlocuteur si grossier. Il pénétra dans son appartement et respira un instant l'air ambiant, s'emplissant de la solitude qui régnait et de la liberté totale qui lui appartenait. Qu'allait-il faire ? Ce meurtre était à lui. Il n'avait jamais tué sans Hannibal. Cette nuit, il tuerait pour lui-même, il franchirait une étape de plus dans la voie qu'il avait choisi de descendre vers l'Enfer… Mais l'ombre d'Hannibal ne planait jamais bien loin au-dessus de lui. Ce meurtre, même s'il n'était pas avec lui, lui était dédié.

Alors, Will pénétra dans la chambre du déménageur. Il vivait seul : c'était une proie facile. Comme il l'avait confié au Docteur Lecter des années plus tôt, Will usa de ses mains : il se jeta sur l'homme endormi et pressa ses mains autour de son cou. Il griffa, serra, écrasa de plus en plus fort, jusqu'à ce que sa proie perde connaissance. Mais Will ne voulait pas le tuer, non, pas tout de suite. C'était trop doux pour l'affront qu'il lui avait fait. Trop rapide pour le désir que Will nourrissait en lui…

Il attacha les mains et les pieds de l'homme au cadre du lit et attendit patiemment qu'il se réveille. Alors, savourant chaque goutte de terreur de sa victime, Will usa du couteau de chasse qu'il avait amené pour l'occasion et préleva pour Hannibal les pièces de leur prochain repas.

En rentrant chez eux ce soir-là, Will sentait encore son sang pulser au rythme de la vie qu'il venait de prendre. Le sac qui pendait à son épaule contenait ses trophées et ses vêtements tâchés de sang. Jamais Vienne ne lui avait parue si délicieuse.

En franchissant la porte de l'appartement, il trouva Hannibal qui l'attendait assis devant la cheminée. Il se leva en l'apercevant, et se tint un long moment là, immobile, son visage creusé d'ombres et de lumières à la faveur des flammes. Comme souvent lorsqu'ils se contemplaient ainsi, Will sentit passer entre eux un dialogue silencieux : les pensées d'Hannibal se dénouaient vers lui pour se lier aux siennes, et Will perçut plus que jamais la fierté, l'admiration, l'orgueil même qu'Hannibal ressentait à son égard.

Et plus que jamais, Will se sentit compris. Son acte le brûlait d'un plaisir qui bouillonnait encore dans ses veines. Les instincts d'Hannibal répondaient aux siens en écho, si bien que Will abandonna son sac sur le sol :

- Je t'aime, déclara-t-il.

Il marcha droit sur Hannibal, qui fixait sur lui son regard pénétrant :

- Je t'aime, répéta-t-il, et ils s'embrassèrent, avec une frénésie que n'égalaient que leurs meurtres.

Tous les fossés de la civilisation s'effondrèrent cette nuit-là. Will déboutonna la chemise d'Hannibal et l'entraina dans leur chambre. Là, ce fut à son tour de l'aimer, de le savourer, et Hannibal s'abandonna à lui comme il ne l'avait sans doute jamais fait avec personne d'autre. Au plus noir de la nuit, ils étaient des dieux, ils étaient des égaux. Ils étaient les héros de légende seuls survivants de l'armée grecque. Et Troie leur appartenait…

Au petit matin, Hannibal se leva tôt comme d'habitude, et fit du bacon avec les morceaux choisis par Will.

A partir de ce jour, tous deux ramenèrent de quoi faire bonne chère aux repas.