Précédemment, dans 'Days of Ruin'...

"Encore une chouette journée. Pour commencer, on a manqué de se faire détrousser par deux connards qu'on proposait d'aider. Coup de bol, on a été sauvés par un type aimable comme une porte de prison qui se la joue façon Connor d'Assassin's Creed. Plus tard, le mec nous apprend qu'il y a d'autres survivants dans le coin mais qu'ils sont du genre à massacrer les autres en se marrant, bonjour l'ambiance. Et histoire de finir en beauté, on est obligés de se réveiller en pleine nuit pour taper un putain de sprint de malade, tout ça parce qu'un enfoiré a mis le feu à la forêt pour faire cramer les connards qui ont buté ses amis et son fils."

...

"Et après on s'étonne que je puisse pas blairer les balades en forêt..."

Et maintenant, place au chapitre 8 !

Comme d'habitude, les notes sont en bas de page. Bonne lecture!


Ce lendemain était-il le pire de toute son existence ou bien n'arrivait-il qu'en deuxième position ? C'est la question qui taraudait Wiper alors qu'il se réveillait à l'intérieur d'une maison abandonnée et non au sommet d'un arbre, preuve en soi qu'il ne s'agissait pas juste d'un horrible cauchemar. Les évènements qui hantaient encore sa mémoire étaient hélas bel et bien réels, ce qu'un coup d'œil par la fenêtre en face de lui confirma à son tour.

Au loin, l'immense brasier ne s'était toujours pas éteint. Même la bruine qui arrosait la région ne paraissait pas avoir le moindre effet sur les flammes infernales qui réduisaient peu à peu les bois de Sertite en un vulgaire tas de cendres. Sa forêt, elle pour qui il éprouvait infiniment plus d'estime et d'affection qu'à l'égard d'à peu près n'importe lequel de ses semblables. Avec elle, c'était toute une période de son histoire personnelle qui s'envolait en fumée…

Voilà six ans qu'il avait emménagé à Clyde ; un souvenir tout sauf joyeux. Dire adieu à sa terre natale avait été une épreuve terrible. Ce jour-là, il avait tout perdu ou presque.

En termes purement matériels, il s'était toujours contenté de peu et n'avait eu aucun mal à emmener avec lui tout ce qui avait de la valeur à ses yeux. En revanche, il avait laissé derrière lui les rares individus avec lesquels il avait développé puis entretenu une amitié durable. Certes, ceux-ci avaient tous gardé contact avec lui mais il ne les voyait guère plus d'une fois par an en moyenne, lorsqu'ils avaient la gentillesse de lui rendre visite pendant l'été. Le fait est qu'ils se comptaient sur les doigts de la main et asocial comme il l'était, il avait fallu beaucoup de temps et d'efforts de sa part pour sympathiser à nouveau avec quelqu'un qu'il fréquentait de manière plus régulière. Depuis son arrivée, seules deux personnes avaient trouvé grâce à ses yeux : un habitué du club de tir à l'arc où il s'exerçait – un binoclard avec un balai dans le cul et une curieuse passion pour la couture mais qui mettait dans le mille neuf fois sur dix, sinon plus – et son voisin de palier – un blondinet affublé en permanence d'un bonnet ridicule et qui malgré un cruel manque de confiance en lui-même s'avérait être un champion de roller hors pair ; c'est d'ailleurs lui qui avait initié Wiper à ce sport. Quant aux autres, au mieux il les ignorait, au pire il les détestait.

Cependant, le pire pour lui n'était pas d'être séparé de sa petite bande mais de Jaya, ce domaine splendide où la nature, point central de la culture de son peuple, est reine. Jamais il n'avait digéré d'y être arraché aussi sauvagement à cause de son entourage ; dans le genre coup de pute pour son dix-septième anniversaire, il avait touché le jackpot. Tout ça pour atterrir dans cette jungle urbaine qu'il méprisait du plus profond de son être. Ces quelques années lui avaient tout juste été suffisantes pour s'acclimater à ce monde étranger et hostile. Seul maigre réconfort, en dépit de son jeune âge il avait pu intégrer l'équipe de garde-forestiers de Sertite dès les mois suivants et ainsi retrouver un environnement familier.

Puis, six ans après la connerie humaine, l'Evènement avait frappé à son tour, détruisant avec une efficacité encore plus dévastatrice la vie qu'il s'était péniblement reconstruite. La ville, infestée de morts-vivants ; ses amis, disparus, morts ou zombifiés…

Prétendre qu'il considérait cette forêt comme sa meilleure amie serait à peine exagéré ; c'était en tout cas la seule qui ne lui avait pas été volée par le fléau qui s'était abattu sur le pays ces dernières semaines.

Jusqu'à hier…

Pour la deuxième fois, il avait tout perdu. Tout sauf la vie elle-même. Toute la question était de voir où celle-ci allait le mener à présent.

Au bout de plusieurs minutes à contempler ce déprimant spectacle, il se força à détourner le regard, s'apercevant au passage que la pièce était déserte ; aucune trace du trio qu'il avait sauvé la veille ni de tout leur barda. Toutefois, les bruits provenant du rez-de-chaussée indiquaient clairement qu'il n'était pas seul en ces lieux, et à en juger par la faible odeur de viande et de pommes de terre cuites qui parvenait à ses narines, il était plus que probable qu'il s'agisse d'eux. Ou alors les zombies avaient appris à cuisiner leurs victimes…

Réunissant ses affaires, il descendit ensuite à pas feutrés, une main posée sur sa hachette à la fois par prudence et par réflexe jusqu'à ce qu'il se soit assuré de ses propres yeux que sa déduction était la bonne. Et effectivement, il finit par tomber sur le garçon prénommé Ace en plein découpage des légumes près d'une vieille gazinière sur laquelle chauffaient deux poêles.

— Bien dormi ? l'accueillit celui-ci avec un sourire amène, l'ayant vu entrer du coin de l'oeil.

— Difficile après une nuit aussi merdique, répondit le Shandia, une pointe d'affliction perçant dans sa voix.

— Installez-vous, le déjeuner sera bientôt prêt, l'invita le plus jeune plutôt que de s'aventurer dans un sujet qui ne servirait qu'à remuer le couteau dans la plaie.

— Déjeuner ? s'étonna Wiper en prenant place autour de la table au milieu de la vaste cuisine.

— Il est deux heures de l'aprèm passé, signala Ace en désignant du doigt l'antique horloge de grand-mère qui trônait dans un coin de la salle.

— Déjà ?!

Ce n'était qu'un murmure à peine perceptible mais qui n'échappa pas aux oreilles du pyrophile. De toute façon, même s'il n'avait pas entendu, l'expression incrédule qui se lisait sur le visage de l'archer lui en disait bien assez long sur son état d'esprit. Se lever aussi tard ne devait pas être dans ses habitudes.

— En même temps, vous êtes le seul à ne pas avoir dormi avant la course d'hier soir, c'est normal que vous soyez plus crevé que nous. Et puis, Luffy nous a dit que vous étiez resté éveillé encore un bon moment après notre arrivée ici.

— Et lui, où est-ce qu'il est ? demanda Wiper moins par intérêt que pour changer de sujet et ne pas s'étendre sur les tragiques incidents de la veille.

— Dehors, en train de fouiller les maisons aux alentours avec Zoro.

Ace n'eut droit qu'à un faible bougonnement en guise de réponse, suite à quoi il laissa la pièce retomber dans le silence. Il était clair que le Shandia n'était pas du genre bavard, inutile donc de le harceler en permanence avec une discussion qui par ailleurs avait toutes les chances de ne mener nulle part.

Néanmoins, quand au bout d'une dizaine de minutes, le jeune tatoué eut fini de s'occuper du repas et n'avait plus qu'à surveiller les plats actuellement sur le feu, la voix du plus vieux se fit à nouveau entendre.

— Et maintenant ? s'enquit-il d'un ton sérieux.

Perdu dans ses pensées, Ace pivota sur lui-même pour le fixer d'un air hagard indiquant qu'il valait mieux préciser sa question.

— Avec la base militaire en ruine, ça sert plus à rien de vous rendre à Clyde. Vous comptez allez où à la place ?

— Aucune idée, avoua le pyrophile en s'accoudant au plan de travail. On doit en discuter tout à l'heure. L'idéal c'est de chercher un endroit susceptible d'être à l'abri des morts-vivants, même si pour être honnête, on y croit qu'à moitié…

Le problème de leur future destination monopolisait ses neurones depuis la veille mais il avait beau se creuser la cervelle et se repasser en boucle toute ses connaissances géographiques, il n'avait jusqu'à présent aucune proposition digne de ce nom à suggérer. Les bases militaires paraissaient à première vue être la solution la plus évidente de par leur enceinte impénétrable contre de telles créatures écervelées, sans parler du matériel et des provisions qui y étaient entreposés. Une fois nettoyée de toute présence hostile, une telle base pouvait devenir le refuge parfait. Seulement voilà, à part celle de Clyde que ce vieux débris de Garp dirigeait ces dernières années, il ignorait où les autres étaient situées. Et hélas, ni Luffy ni Zoro n'en savaient plus que lui.

— Et vous, reprit Ace après une courte pause, qu'est que vous allez faire ? Vous venez avec nous ou vous préférez vous débrouiller seul ?

— Vu la situation, la meilleure chose à faire est de vous suivre. Mais soyons clairs : je préfère de loin survivre seul que crever à plusieurs. Je n'hésiterai pas à me tirer si j'estime que c'est plus prudent pour moi.

— Me dites pas que vous avez peur qu'on s'en prenne à vous… ironisa Ace en masquant son léger agacement et son incompréhension derrière un sourire amusé.

— Nan, juste de me fourrer dans le même pétrin que celui dont je vous ai tiré hier.

— Vous avez déjà eu ce débat hier soir avec Luffy il me semble, vous ne serez donc pas surpris si je ne partage pas votre avis moi non plus, même si j'admets que vous n'avez pas complètement tort. Oui, on ne s'attendait pas à tomber sur de tels connards ; oui, on a failli au mieux se faire dépouiller, au pire se faire descendre ; oui, vous nous avez sorti d'une sacrée merde. Cependant tout le monde n'est pas aussi pourri que ces deux ordures, et je sais que vous partagez cette opinion, autrement vous n'auriez pas pris la peine de nous aider. De plus, vous avez conscience qu'il vaut mieux voyager en groupe si l'on veut rester en vie, sinon vous n'envisageriez pas une seconde de venir avec nous. Agrandir l'équipe est le meilleur moyen d'augmenter nos chances de survie, on ne peut raisonnablement pas se permettre de laisser passer les rares occasions qui se présentent. On sera certes beaucoup plus méfiants à l'avenir envers les inconnus, si tant est qu'on en rencontre à nouveau, mais on ne cherchera pas non plus à les éviter si rien n'indique qu'ils représentent une menace. Je peux déjà vous affirmer que Luffy et Zoro seront de mon avis donc si vous êtes incapable d'accepter cette règle, autant ne pas venir avec nous, ça nous épargnera des ennuis à tous les quatre.

Un silence pesant s'installa alors, les deux tatoués se dévisageant de longues secondes durant, chacun affichant une expression d'assurance et de fermeté identique à celle qu'ils pouvaient observer chez l'autre, du moins jusqu'à ce que Wiper n'éclate de rire sous le regard interloqués d'Ace.

— On devine lequel des deux a hérité de l'intelligence des parents, lança le Shandia sur un ton plus léger.

— Un conseil, ne sous-estimez pas Luffy. C'est pas un prix Nobel, là-dessus on est d'accord, mais ça ne fait pas de lui quelqu'un d'inutile et d'incapable pour autant. Si on a réussi à traverser tout le pays depuis Stillwater, c'est aussi en partie grâce à lui.

— Depuis Stillwater ? Vous avez dû en chier…

— On a frôlé la mort à plusieurs reprises mais ça aurait pu être bien pire. Un homme qu'on a tenté de secourir a eu moins de bol que nous.

— Les zombies ?

— Des crocodiles.

Si la manière dont Ace avait détourné le regard vers les fenêtres, ses yeux songeurs fixant désormais le vide, était un indice flagrant de son malaise, c'est d'abord le mélangé hélas trop familier de mélancolie et de culpabilité transparaissant dans sa voix qui fit comprendre à Wiper que le sujet était au moins aussi sensible que celui de sa forêt. Aussi ce dernier ne le pressa t-il pas pour avoir des détails, faisant preuve de la même considération que celle qu'il attendait de la part d'autrui. Chacun des deux s'égara dans ses propres pensées, une minute interminable s'écoulant avant qu'un cri enjoué ne les en arrache brusquement.

Luffy était de retour, Zoro sur les talons et l'estomac dedans.

. . . . . . .

— Jaya ?

Zoro n'avait pas souvenir d'avoir entendu ce nom là une seule fois dans sa vie. Il faut dire que la géographie faisait partie de ces très nombreuses matières qui n'avaient jamais suscité d'intérêt de sa part. Et au regard vide qu'arborait Luffy, il n'était pas le seul à être largué. Seule différence entre eux deux, c'est que lui avait au moins le mérite de faire avancer la discussion ; l'autre était quant à lui beaucoup trop occupé à remplir l'estomac sur pattes qu'il était pour y participer.

— C'est dans la région de Crydee si je me goure pas, à l'extrême nord-est du pays, commenta Ace en fouillant les bribes de souvenirs qui subsistaient de ses vieux jours d'écolier. En revanche, j'ai oublié de quoi il s'agit, confessa-t-il en reportant son attention vers Wiper.

— C'est la plus grande réserve indigène au monde, expliqua celui-ci entre deux bouchées de viande.

— Et quel intérêt on aurait à aller là-bas ? l'interrogea le vert d'un ton neutre.

— Un, la région entière est plutôt rurale ; moins d'habitants, moins de zombies. Deux, la tribu de Shandia est installée sur un plateau isolé en hauteur, facile à défendre et idéal pour surveiller toute la zone alentour. Et trois, il y a une immense forêt juste à côté où on devrait pouvoir trouver de quoi bouffer, en espérant que les animaux ne se soient pas tous étripés entre eux.

— Vous avez l'air de bien connaître le coin, nota le pyrophile avec une curiosité non-dissimulée tandis qu'il se resservait un verre.

— J'y suis né et j'y ai vécu quasiment dix-sept ans avant d'emménager à Clyde. Bref, on n'y sera pas totalement hors de danger mais comparé à une ville envahie de morts-vivants, ce sera le paradis.

— À condition d'y arriver en un seul morceau, rétorqua Zoro. C'est juste à l'autre bout du pays et vu les emmerdes qu'on a eu entre Stillwater et ici, j'ose à peine imaginer ce qui va nous tomber dessus en chemin.

— Une meilleure proposition peut-être ?

Sans surprise, les trois plus jeunes restèrent muets. Ils avaient eu la matinée pour réfléchir au problème en long, en large et en travers, au final sans succès. Parmi eux, Ace s'affairait déjà à étudier à l'aide de cartes la route qui les séparait de ce qui allait très probablement devenir leur future destination.

— En gros, annonça-t-il, on aurait entre mille et mille deux cents kilomètres à parcourir. Selon les détours éventuels, ça représente un mois, un mois et demi de marche au minimum.

— Des obstacles particuliers ? s'inquiéta le vert qui s'était planté derrière lui afin d'examiner la carte par-dessus son épaule.

— Rien qu'on ne puisse contourner. À voir selon les cas si on tente le coup ou si on rallonge le trajet.

— Sauf qu'on remonte pas mal vers le nord, le reprit Zoro, et avec l'hiver qui démarre dans un mois, faudra essayer de pas trop traîner non plus sinon on va bien s'amuser quand il commencera à neiger…

— La neige est chiante mais beaucoup moins agressive que des zombies ou des animaux affamés, répliqua Wiper. La priorité c'est d'éviter au maximum les situations à trop gros risques. Et puis on pourra toujours décider quoi faire à chaque étape en fonction de ce qu'on découvrira sur place.

— Donc c'est sûr, vous venez avec nous ? demanda Ace en relevant la tête vers celui-ci, l'ombre d'un sourire se dessinant déjà sur ses lèvres avant même la réponse.

— Tant que vous ne me donnez pas de raison de changer d'avis, oui.

À cette confirmation de la part du Shandia succéda un puissant cri de joie de Luffy, heureux de voir enfin l'équipe compter un membre de plus. De son côté, le désormais doyen de la bande était incapable de comprendre comment le jeune balafré pouvait à ce point se réjouir de sa présence parmi eux après leur premier échange quelque peu houleux moins de vingt-quatre heures auparavant.

Quelques minutes plus tard, le choix de Jaya comme nouvel objectif fût définitivement entériné, à défaut de mieux. Tous convinrent également de ne quitter les lieux que le lendemain matin afin de profiter d'une journée de repos bien méritée, histoire de se remettre des efforts et des émotions de la veille et d'être au meilleur de leur forme pour le voyage à venir. Avec un peu de veine, la météo serait davantage clémente que l'orage qui arrosait à présent les environs.

Et pourtant au loin, les flammes ne faiblissaient pas d'un iota. Même le lendemain à l'heure du départ, lorsque Wiper lui fit ses adieux entremêlés d'excuses pour ne pas avoir su la préserver, sa forêt brûlait encore avec plus d'ardeur que les pires fournaises de l'enfer…

. . . . . . .

Le groupe devait-il se réjouir de ne strictement rien croiser sur son chemin, ni humains, ni animaux, ni même morts-vivants ? A priori oui ; comme le veut le dicton, pas de nouvelles, bonne nouvelle. Mais dans les faits, les garçons commençaient limite à souhaiter qu'un adversaire quelconque apparaisse devant eux.

En l'espace d'une semaine, ils avaient parcouru pas loin de deux cent cinquante kilomètres, contourné une importante cité, traversé une demi-douzaine de modestes bourgades et même dévalisé un ancien centre commercial pour s'approvisionner, le tout sans la moindre anicroche, à tel point que tous étaient de plus en plus sujets à la paranoïa. Enfin, tous sauf Luffy, ça va sans dire.

Si aucun péril particulier ne les guettait, ils seraient ravis de bénéficier d'un tel calme. Mais à contrario, rien n'est pire que d'évoluer dans un monde hostile où tout un tas d'ennemis peuvent surgir à tout instant mais que rien ne se produise, surtout lorsque l'on a pris l'habitude par le passé de faire quotidiennement face à des emmerdeurs. Dès que le danger devient la norme, son absence inquiète plus qu'elle ne ravit et à chaque paisible minute qui s'écoule, le stress montait d'un cran. Chacun tente alors de se détendre à sa façon mais étant donné le peu d'activités qui s'offrent à eux quand ils ne sillonnent pas les routes, la tension s'accumule au fil du temps jusqu'à en devenir insoutenable.

En prime, plus les jours se succédaient, plus il était clair que l'été avait cessé de jouer les prolongations. À la place, l'automne gratifiait le groupe de fréquentes averses qui n'arrangeait rien à l'ambiance à la fois morose et tendue qui planait sur eux en dépit de la contagieuse éternelle bonne humeur du balafré. Et quand la pluie leur était épargnée, il n'était pas rare que le brouillard prenne la relève, réduisant parfois considérablement leur champ de vision. Même en sachant que les zombies ne sont pas des pros de la discrétion, cela n'aidait pas à rassurer l'équipe.

Seul évènement notable, ils allaient bientôt changer de décor.

— C'est quoi cette statue de merde ?

La 'statue' ainsi décriée par Zoro avec sa traditionnelle délicatesse représentait un panda assis devant un jeu de shogi et tenant une pancarte dans sa patte gauche. Sur cette dernière était affiché le plan du parc naturel de Jusenkyo dont l'étonnant ursidé était la mascotte, une zone d'environ cinq cent mille hectares destinée en priorité à la préservation d'espèces en voie de disparition mais également au tourisme.

Dans cette optique, quatre entrées permettaient d'accéder au parc depuis l'extérieur, ce dernier étant entouré d'une imposante clôture électrifiée tant pour éviter que des spécimens à risques ne s'aventurent dans les villes voisines que pour les protéger des braconniers et autres menaces. Une fois arrivés là, les visiteurs étaient invités à garer leur véhicule dans les parkings souterrains prévus à cet effet, puis une navette les transportaient au mini-complexe touristique bâti au coeur de la réserve. Un réseau d'abris camouflés éparpillés ici et là offrait la possibilité d'espionner en toute discrétion la faune à l'état sauvage, une ribambelle de guides étant chargée de les y conduire en toute sécurité.

Le site jouissait d'une certaine notoriété depuis son inauguration une vingtaine années plus tôt, beaucoup le décrivant comme un cadre paradisiaque où familles et amis pouvaient passer un pur moment de détente en harmonie avec la nature.

Mais ça, c'était avant.

Aujourd'hui, quand les garçons atteignirent l'entrée sud-ouest conformément à l'itinéraire tracé par Ace, celle-ci ne ressemblait plus en rien à ce que montraient les brochures publicitaires traînant encore sur place.

La scène était identique à ce qu'ils avaient déjà pu voir à de maintes reprises. Des traces de sang maculaient le sol en divers endroits, vestiges de la folie meurtrière qui s'était emparée des individus présents ce jour fatidique où tout a basculé. L'unique porte du petit bâtiment qui faisait encore il y a un mois office d'accueil, de guichet et de poste de contrôle avait été enfoncée. Sans doute deux ou trois survivants s'y étaient-ils retranchés dans l'espoir d'échapper aux morts-vivants, et étant donné les larges tâches rouges sombres qui détonnaient avec l'horrible moquette vert kaki, il était facile de deviner comment ils avaient fini.

L'absence de monstre à l'horizon pouvait laisser supposer que ceux-ci étaient partis dans une direction quelconque en quête de chair fraîche. Mais en réalité, les lieux n'étaient pas aussi déserts qu'ils pouvaient en avoir l'air au premier abord ; s'il n'y avait pas un chat à la surface, des grognements familiers émanaient régulièrement des tréfonds du parking souterrain. Toutefois, aucun cadavre ambulant n'avait la mauvaise idée d'en surgir, soit parce qu'ils n'essayaient pas, soit parce qu'ils n'y parvenaient pas…

— Quelle bande de cons, maugréa Zoro, descendre là-dedans et pas être foutus de trouver la sortie !

— Faut croire qu'ils ont ton sens de l'orientation, le chambra Ace en lui lançant un sourire en coin railleur et amical.

Sans prêter attention à la réponse du vert, il se rapprocha du sas d'accès au parc pour l'examiner.

Entièrement automatisé, il était autrefois activé depuis le bâtiment à proximité. Privé d'électricité, il était désormais impossible d'utiliser les commandes à distance. Par contre, cela signifiait aussi que le verrou automatique ne fonctionnait plus. En conséquence, le groupe disposait d'une option de secours : ouvrir successivement les deux portails manu militari.

Restait néanmoins une décision majeure à prendre.

— C'est le moment de choisir : traverser ou contourner, annonça Ace en se tournant vers ses compagnons de voyage.

— Quelles différences entre les deux ? s'enquit Wiper sans quitter des yeux les plaines sauvages qui s'étendaient à perte de vue de l'autre côté de la clôture.

— Traverser nous fait économiser deux à trois jours de marche. On aura aussi beaucoup moins de chance de se faire attaquer par des zombies, la seule exception étant dans le complexe au centre du parc mais rien ne nous oblige à y entrer. En revanche, on risque de tomber sur des animaux, sachant qu'il y en a des assez dangereux dans le lot.

— Du genre ? l'interrogea un Zoro plus anxieux qu'il ne le laissait transparaître.

— Loups, tigres, gorilles, ours, pandas… D'après le guide, ils ont réintroduit tout un paquet d'espèces dans ce style là mais dans une proportion très limitée par rapport à la taille de la réserve. Comme d'hab, c'est impossible à prédire ; on peut aussi bien n'en rencontrer aucun que dix d'un coup, tout dépendra de si la chance ou la poisse s'en mêle.

— Règle qui s'appliquera aussi avec les zombies dans l'autre cas, argumenta le vert qui ne se réjouissait guère à l'idée de rallonger leur périple pour rien.

— Sauf qu'une dizaine de ces pourritures écervelées sera toujours plus facile à éliminer que certaines de ces bestioles, argua le Shandia qui à l'inverse préférait jouer la sécurité.

— Et une trentaine de zombies ?

— C'est pas le moment pour les blagues, Luffy.

— Je déconne pas, ils sont derrière nous ! prévint le plus jeune d'un ton on ne peut plus sérieux.

En effet, la meute qui hantait le parking souterrain, peut-être attirée vers la surface par les voix synonymes d'un repas frais, émergeait maintenant des ténèbres en un flot quasi-ininterrompu pour ensuite avancer droit vers eux. Une cinquantaine de mètres à peine séparait la tête du peloton des garçons, distance suffisante de par leur vitesse limitée pour tenter une manœuvre. Le débat, lui, n'était plus de mise.

— Et merde, tout le monde dans le sas, vite ! hurla Ace, soulagé mais plus encore surpris qu'aucune objection ne s'élève malgré l'urgence de la situation.

Sur son injonction, tous les quatre s'élancèrent vers le premier portail non loin devant eux et s'efforcèrent de le faire coulisser. Infructueux au départ, leurs efforts furent enfin récompensés dès qu'ils s'évertuèrent à coordonner leurs actions, parvenant ainsi à libérer un espace leur permettant de rentrer un à un. Ils se précipitèrent aussitôt de l'autre côté et s'attelèrent sans perdre une seconde à refermer le passage en évitant de commettre la même erreur. Quand enfin ils eurent fini, la troupe de morts-vivants était à moins de cinq mètres d'eux.

— Accueil chaleureux mon cul ! maugréa Zoro tandis que tous reculaient vers l'intérieur du sas.

— Putain, mais combien ils sont ? ragea Ace alors que des zombies continuaient à s'échapper du parking.

— Trop pour espérer sortir par là, répondit Wiper. On dirait qu'on n'a plus trop le choix, ajouta-il en se retournant vers le second portail.

— Direction le complexe, donc ? demanda le pyrophile, question purement rhétorique qui lui valut des grommellements affirmatifs de la part de ses trois partenaires.

Tournant le dos à la horde qui s'agglutinait à la grille, ils franchirent le second portail et s'engagèrent sur la piste menant vers l'intérieur du parc, priant intérieurement de ne pas être en train de se jeter dans la gueule du loup, voire de pire encore…

. . . . . . .

Plus d'un jour de marche était nécessaire pour parcourir les quarante kilomètres entre le sas qu'ils avaient emprunté et le centre touristique, ce qui impliquait notamment de passer une nuit au beau milieu de la zone sauvage. Heureusement pour eux, s'ils eurent droit à deux visites intempestives pendant la veillée de Wiper, celles-ci n'étaient que l'œuvre de lièvres puis d'un renard n'affichant aucune hostilité envers eux. Ils aperçurent également quelques autres animaux en pleine journée mais parmi seul un sanglier plutôt bien portant aurait pu être considéré comme potentiellement dangereux et celui-ci eut la présence d'esprit de ne pas venir se frotter à eux, à moins que ce ne soit juste la flemme.

Après une matinée pluvieuse, le ciel s'était en partie dégagé, laissant au soleil l'opportunité de briller et d'éclaircir l'horizon. En l'absence d'ennuis, les garçons purent maintenir leur rythme de croisière, si bien que les premiers bâtiments pointèrent au loin en milieu d'après-midi. Plus ils s'en approchaient, plus un détail troublant les intriguait : l'endroit semblait totalement désert. Pas la moindre trace de revenant malgré tous les employés censés y travailler, sans parler des vacanciers et autres visiteurs. Toute la question était : où étaient-ils ? Planqués dans les bâtiments ? Perdus en pleine cambrousse ? Déjà éliminés par un quelconque survivant ou par des bêtes plus coriaces qu'eux ? Quelle que soit la réponse, il était trop tôt pour qu'ils baissent leur garde.

— C'est trop calme, chuchota Ace quand ils ne furent plus qu'à moins de cinq cents mètres de l'entrée. Je le sens pas…

— Si ça te rassure, on peut faire le tour, suggéra Zoro. Ça nous prendra pas longtemps et on a encore assez de provisions sur nous pour tenir plusieurs jours sans chasser.

— Nan, la nuit va tomber d'ici une heure ou deux, ce serait con de pas profiter d'un endroit sûr. Faut passer les lieux au peigne fin, voir s'il y a des zombies planqués dans un coin en espérant qu'on tombe pas sur une horde comme celle d'hier.

— Faut progresser discrètement et de manière méthodique, intervint Wiper. Et surtout, toujours faire gaffe à pas se laisser surprendre par derrière comme des merdes.

Comme faisant écho à ses paroles, c'est par derrière qu'ils furent attaqués, une masse énorme surgissant soudainement des hautes herbes à proximité de la piste pour foncer droit sur le Shandia, terminant sa course par un bond d'une longueur et d'une rapidité surpassant de loin n'importe quel être humain accompagné d'un puissant rugissement. Seuls les réflexes et l'expérience permirent à sa cible de s'accroupir in extremis pour ne s'en tirer qu'avec une vilaine griffure dans le haut du dos.

Alors que leur assaillant, loin d'abandonner, les fixait déjà en préparant une nouvelle offensive, tous les quatre prenaient pleinement conscience de la gravité de la situation. Ils avaient tiré le gros lot.

Devant eux se dressait un tigre dans son effrayante splendeur.

Bien que n'ayant jamais eu affaire à un tel bestiau par le passé, Wiper n'en doutait pas moins être le plus chevronné de la bande en matière d'agression animale, aussi prit-il l'initiative de diriger le combat, donnant à ses équipiers toute une série d'instructions alors même qu'il se relevait. Tandis que Zoro et Ace s'équipèrent respectivement d'une paire de katanas et de la carabine récupérée sur les dépouilles des voleurs, il envoya sa hachette à Luffy puis saisit une flèche dans son fourreau et banda son arc.

Affronter un tel adversaire au corps à corps était suicidaire. Autant dépenser leurs munitions face à des zombies était du gaspillage pur et simple, autant c'était amplement justifié en de telles circonstances. Ainsi, les deux tatoués prirent position en retrait et mirent leur cible en joue, comptant sur les deux plus jeunes pour assurer leur défense si leurs tirs ne faisaient pas mouche. Tous reculaient prudemment afin d'augmenter l'écart qui les séparait de leur ennemi et par conséquent le temps de réaction dont ils disposeraient.

De longues secondes s'écoulèrent sans que nul ne daigne provoquer l'autre camp. De son côté, le félin les scrutait de ses orbes dorés, jaugeant tour à tour chacune des proies qui s'offraient à lui, ses rugissements menaçants ne laissant aucun doute sur ses intentions. Il tournait autour d'eux d'une démarche lente et méfiante tout en restant sur le qui-vive, prêt à bondir au moindre geste adverse.

En face, quatre paires d'yeux étaient rivées sur ce prédateur aussi majestueux que mortel. En première ligne, Zoro et Luffy avaient leurs mains crispées sur leurs armes, parés à contrer la prochaine attaque si hélas ils devaient en arriver là. Derrière eux, Ace, qui se servait d'une arme à feu pour la première fois de sa vie, s'évertuait à viser correctement cette bête qui compensait une carrure imposante et donc logiquement plus facile à toucher par une vitesse et une agilité redoutables. Il misait plus sur Wiper pour réussir, lui qui avait sans conteste fait preuve d'une précision bien supérieure à celle de ses amis. Le souci, c'est que celui-ci avait bien du mal à ignorer la souffrance causée par sa blessure ; il luttait en vain pour ne pas trembler et maintenir son arc parfaitement immobile.

Soudain, un cuisant accès de douleur dans son dos lui fit lâcher prise et sa flèche fila vers la croupe du tigre. En réponse, celui-ci s'élança d'une vive accélération vers l'avant, évitant ainsi le projectile qui finit sa course loin derrière lui, puis dévia sa trajectoire pour se ruer vers l'archer qui venait de le manquer. Ace en profita pour faire feu à son tour et en dépit de sa difficulté à viser une cible en plein mouvement, il parvint à l'atteindre. Malheureusement, au lieu de le blesser aux pattes ou même au ventre, la balle ne fit que transpercer l'oreille du félin, lui arrachant tout juste un rugissement de rage et de douleur sans qu'il ne ralentisse son allure pour autant.

Dans le même temps, Zoro avait bougé afin de s'interposer entre la bête et Wiper. Cette provocation poussa l'animal à changer de proie et à bondir sur le vert qui s'écarta sur le côté tout en contre-attaquant de l'un de ses katanas. Une fois encore, le succès ne fut que mitigé. Tandis que lui-même avait été légèrement griffé au bras droit, sa lame n'avait tranché qu'un petit bout de queue, blessure superficielle qui énervait son agresseur plus qu'elle ne l'handicapait.

Aucun repos ne leur fut permis à ce moment-là. En effet, à peine avait-il atterri que le tigre repartit aussitôt en direction de Wiper. Celui-ci encochait déjà une autre flèche à son arc qu'il décocha en prenant tout juste le temps de viser. La bête pourtant relativement proche esquiva d'un saut sur le côté et enchaîna instantanément avec un bond prodigieux, toutes griffes et crocs dehors.

Le Shandia, toujours en position de tir, n'avait guère le temps de réagir. Par chance, quelqu'un le fit pour lui.

Luffy, qui suivait le mouvement pour se maintenir entre leur ennemi et son frère occupé à recharger la carabine, avait foncé pour intercepter le bestiau. Mais devant le danger de la scène, il avait modifié sa course et sauté vers l'archer, emmenant celui-ci au sol avec lui juste à temps pour échapper à la mort.

Cette fois, la faible endurance du tigre força celui-ci à reprendre son souffle, offrant aux garçons de précieuses secondes de calme. Après s'être tous relevés et s'être assurés du bon état de chacun, ils reprirent leur formation initiale et se préparèrent à un nouvel assaut. C'était le retour à la case départ. Le félin s'était remis à tourner lentement autour d'eux et eux à reculer doucement, s'écartant peu à peu de la piste pour s'enfoncer dans la végétation à proximité. Seules les nouvelles blessures témoignaient du premier round qui venait de se dérouler. Le second lui n'allait sans doute pas tarder à commencer.

Un hurlement de douleur alerta subitement l'équipe, trois paires d'yeux inquiètes se tournant vers Luffy qui tombait à la renverse. Plus étonnant fut la manière dont celui-ci abattit sa hache en direction de sa jambe avec un torrent d'insultes pour l'accompagner. L'arme trancha en deux le serpent dissimulé par les hautes herbes et sur lequel le balafré avait accidentellement marché, ce qui n'avait évidemment pas plu au reptile qui avait riposté d'une violente morsure.

De son côté, le prédateur ne se fit pas prier pour profiter de l'inattention de ses proies et fonça droit vers le jeune homme affalé par terre avec un rugissement de victoire. La réaction des trois autres fut immédiate. Zoro se précipita pour se dresser devant Luffy tandis que les deux tatoués mettaient leur cible en joue. Wiper fut le premier à décocher une flèche qui frôla le garrot de l'animal, lui volant quelques poils au vol.

Ace, lui, hésitait. Il craignait de rater ; il ne pouvait pas se le permettre, sinon cela risquait fort de très mal se terminer pour son frère et son ami. C'est pourquoi, les mains tremblantes et la peur au ventre, il attendait le dernier moment pour tirer, celui où ses chances de réussite seraient optimales.

Enfin, après d'interminables secondes d'angoisse, le félin arriva à portée suffisante et bondit vers Luffy et Zoro.

Un coup de feu retentit.

Le tigre s'écroula, une balle en pleine tête.

— Bien joué Ace ! le félicita un Zoro grandement soulagé de se voir épargné un corps-à-corps sanglant.

— C'est pas moi, répondit le pyrophile avec inquiétude.

— Quoi ?

— C'est pas moi qui ai tiré ! répéta-t-il en criant alors même que ses yeux fouillaient les alentours à la recherche du véritable tireur, bientôt imité par ses partenaires.

Une voix au loin attira leur attention et ils en repérèrent très vite l'origine. Perché sur le toit d'un bâtiment du complexe, un fusil de chasse à la main, un homme au nez digne de Pinocchio leur faisait des signes…


Notes de l'auteur:

Je pense que vous aurez tous compris qui sera introduit au prochain chapitre. :p

Vous aurez peut-être reconnu les caméos, si oui félicitations! Dans l'ordre, il y avait Uryu Ishida de Bleach, Kazu (Kazuma Mikura) d'Air Gear et Genma Saotome de Ranma 1/2. Pour les connaisseurs, le nom du parc, Jusenkyo, est le nom du site aux sources maudites tiré de ce manga.

Le titre de ce chapitre est une référence à une bande originale de l'anime "Get Backers".

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