CHAPITRE VIII

Terry et Candy dînaient dans un petit restaurant de Seattle. Terry avait insisté auprès du serveur pour avoir une table dans le coin le plus retiré et à l'abri des regards, non sans lui avoir glissé un billet discret dans la main. Ils n'avaient échangés que quelques mots depuis la scène de l'hôpital et le silence commençait à devenir pesant. Terry se décida à parler.

- Tu es très jolie en brune, « Andréa », lui dit-il avec un clin d'œil amusé. Ca fait ressortir encore plus tes yeux.

- Merci, fut la seule réponse de Candy.

Le silence s'installa de nouveau. Terry regardait Candy. Ses magnifiques cheveux blonds étaient maintenant teints en brun, ses grands yeux verts d'habitude rieurs affichaient maintenant un insoutenable masque de tristesse, ayant perdu tout leur éclat de naguère. Ses yeux descendirent sur son ventre à moitié caché par la table et il sentit une immense tristesse l'envahir. Il rassembla son courage en soupirant.

- Albert est venu me voir il y a deux mois, juste avant que je ne parte en tournée.

Candy ne levait toujours pas la tête de son assiette mais il remarqua que sa respiration s'était soudainement accélérée. Terry posa à nouveau les yeux sur son ventre proéminent, non sans un pincement au cœur. « L'enfant d'Albert » se dit-il et à cet instant il eut envie à la fois de la prendre dans ses bras en lui murmurant des mots doux à l'oreille, lui promettant d'élever son enfant comme si c'était le sien si seulement elle voulait encore de lui, et à la fois de lui hurler son amertume, sa jalousie et sa déception de l'avoir trompé avec un autre et de porter un enfant qui n'était pas de lui. Bien entendu, il savait que tout cela n'aurait aucun sens puisqu'il était lui-même marié à une autre femme.

- Il voulait savoir si je savais où tu étais. Il venait d'apprendre ta… ton départ et était persuadé que je te dissimulais quelque part. Il sourit à cette idée. Je lui ai répondu que je n'avais aucune idée de ce à quoi il faisait référence et il est devenu fou. Il a commencé à me frapper en me traitant de menteur et d'autres noms d'oiseaux que je tairai devant une dame. Il était évident qu'il avait bu et je n'eu aucune peine à le maitriser. Retrouvant son calme, il s'effondra à genou sur le sol et se mit à pleurer. J'étais désemparé devant le spectacle que m'offrait cet homme que j'avais toujours connu si sûr de lui, si fort, et je compris qu'il s'était passé quelque chose entre vous. La jalousie que je ressentis à cette instant était si intense que je ne parvenais pas à ressentir de sympathie pour cet homme si désespéré et qui avait, par le passé, été un ami si proche et si sincère. Je parvins néanmoins à me ressaisir et lui demandai ce qui s'était passé.

Terry fit une pose. Ce qui allait suivre n'allait pas être facile à exprimer. Avouer sa jalousie à Candy sans la voir sourciller n'était pas une chose simple. Ses sentiments pour elle étaient encore très vifs et s'immiscer dans leur histoire était la dernière chose qu'il avait voulue deux mois auparavant. Néanmoins, aujourd'hui, voyant l'état de Candy et la tristesse qui n'avait pas quittée ses yeux depuis qu'il l'avait retrouvé, il se dit qu'il devait bien ça à ses deux amis.

- Il m'a raconté ta réaction à l'annonce de mon mariage… Oh Candy pardonne-moi. Je ne savais pas. Si j'avais su….

- Il n'y a rien à pardonner Terry. Cette décision, nous l'avions prise tous les deux, il était donc logique que tu épouses Susanna, puisque nous nous étions promis d'être heureux.

- Pfff, regarde-nous ! Nous avons formidablement réussi !

Candy caressa son ventre, comme pour lui dire que malgré tout, elle était heureuse, et le cœur de Terry se déchira un peu plus. « Tu m'as peut-être oublié Candy, mais moi je ne serai jamais heureux sans toi. »

- Il m'a raconté les mois où il s'est occupé de toi, continua-t-il, ton réveil, votre « rapprochement » sans entrer dans les détails que je comprends maintenant. Il m'a dit ensuite qu'il était parti à cause de moi, qu'il ne supportait plus de t'aimer sans être aimé en retour car c'était de moi que tu seras toujours amoureuse. Puis il y a deux mois il a repris contact avec Georges pour avoir de tes nouvelles car malgré l'éloignement, il ne pouvait s'empêcher de penser à toi. Il voulait juste s'assurer que tu allais bien quand il apprit la terrible nouvelle de ta fuite en pleine nuit avec pour seule explication un mot qui demandait de ne pas chercher à te retrouver. Georges avait mené son enquête mais avait très rapidement perdu ta trace à New York. Albert pensa bien sûr tout de suite à moi. Quand il comprit que je ne savais rien, il parut encore plus abattu, puis repartit en me disant qu'il fera tout ce qui était en son pouvoir pour te retrouver, même s'il devait pour ça parcourir le monde à pied.

Candy était noyée dans ses pensées. Elle avait écouté l'histoire que lui avait contée Terry sans reconnaitre la sienne. Ce qu'elle avait vécu était bien différent. Elle leva ses grands yeux tristes vers Terry.

- Veux-tu connaitre ma version de l'histoire Terry ? Je te préviens, ce n'est pas une belle histoire.

Il lui fit un signe d'approbation de la tête, mais ses yeux étaient, eux aussi, tristes d'anticipation.

O o O o O

- Je passerai sur les détails qui ont précédé mon cloisonnement mental. Je ne me suis pas rendue compte que ça avait duré quatre mois. Pour moi, c'avait été comme une succession de rêves où tu tenais le rôle principal, mais tu as peu à peu été remplacé par Albert. Tu as fini par disparaitre totalement, mais Albert était toujours là. Puis il y a eu cette tempête de neige qui a paralysé le nord du pays et je me suis réveillée dans ses bras alors qu'il pleurait à l'idée de m'avoir perdu à jamais, me livrant son cœur par la même occasion, ignorant que mon esprit était à nouveau alerte. J'ai découvert très vite que mon regard sur lui avait changé à l'instar de mes sentiments qui étaient loin d'être toujours fraternel. Je me languissais littéralement d'amour pour lui et désespérais qu'il se déclare. Puis le soir de Noël, derniers moments seuls à Lakewood avant l'arrivée des domestiques le lendemain, j'ai brisé la glace et lui ai avoué l'avoir entendu cette nuit là et que ses sentiments étaient partagés.

Elle marqua une pause, les yeux perdus dans l'intimité de ses souvenirs.

- Nous nous sommes aimés passionnément cette nuit-là.

Terry sentit son cœur se serrer si fort qu'il ne pu s'empêcher de poser la main sur sa poitrine dans une grimace de douleur. Candy n'en vit rien, toujours perdue dans ses pensées. Soudain son regard se troubla et elle revint à la réalité de ce lieu, de cette soirée, de son interlocuteur.

- Le lendemain, il avait disparu, me laissant juste cette lettre, lui dit-elle en lui tendant une feuille de papier épais usée d'avoir été souvent manipulée.

Terry parcouru la lettre sans dire un mot.

- Tu sais ce qui est drôle dans cette histoire Terry ? C'est que j'ai bien rêvé de toi cette nuit-là, et j'ai bien pleuré en prononçant ton nom, mais c'était la douleur que je lisais sur ton visage qui me faisait pleurer, parce que je venais de t'annoncer que j'avais enfin tourné la page et que c'était Albert que j'aimais maintenant de toute mon âme. Quelle ironie ! Elle eut un petit rire sarcastique qu'il ne lui connaissait pas. Lui était toujours au fond de son abîme, plus désespéré que jamais. Mais il gardait bonne figure, sachant que son amie n'avait eu personne d'autre à qui se confier depuis les cinq derniers mois.

Le serveur vint débarrasser leur table et ils commandèrent du thé.

- Je passais les semaines suivantes dans mon lit à pleurer jour et nuit. Je ne parvenais pas à comprendre qu'il soit parti comme ça sans chercher à avoir une explication, me condamnant sans appel. Jusqu'à ce que je découvre la triste vérité, j'étais enceinte de l'homme que j'aimais et qui ne voulait plus de moi. Je rentrais à Chicago et allais à l'hôpital où le médecin me confirma ce que je savais déjà. Là, je décidais qu'il me fallait partir au plus vite, ne pouvant pas laisser les autres découvrir la honteuse vérité alors que je n'étais pas mariée.

- Mais ne crois-tu pas qu'Albert serait revenu s'il avait su que tu attendais son enfant ?

- Je ne veux pas de sa pitié, répondit-elle avec un éclair de colère dans les yeux. Les petits amis qui se sacrifient pour l'honneur, c'est bon j'ai déjà donné.

Terry reçu sa phrase de plein fouet, comme une gifle en pleine figure.

- J'ai donc vidé mon compte bancaire et vendu tout ce qui avait de la valeur. J'ai pris un billet pour le train de nuit vers New York et je suis partie en passant par la fenêtre de ma chambre pour ne pas être vu par Georges qui commençait à devenir soupçonneux par mon comportement. Arrivée à New York, je suis allée voir ton ami Charlie.

Terry parût étonné et triste. Etonné que son ami ne lui ai rien dit alors qu'ils continuaient à se voir fréquemment et triste que Candy ne soit pas venue le voir lui.

- Il ne t'a rien dit n'est-ce pas ? lui demanda-t-elle lisant sur son visage. C'est bien, il a tenu parole.

- Mais pourquoi Charlie ?

- Parce que je sais que quand on est un voyou, on garde toujours un pied dans le milieu, même si on est entré dans le droit chemin. J'avais besoin de disparaitre. Il me fallait une nouvelle identité. Je me suis donc teint les cheveux et suis allée lui demander de me procurer de faux papiers. Vu ma situation, j'ai décidé de me faire passer pour veuve. C'est facile en ce moment vu la situation en Europe. J'ai choisi le prénom d'Andréa…

- Pour continuer d'une certaine façon à porter le nom d'Albert, la coupa-t-il.

- Oui, lui répondit-elle hésitante, et Brown car c'était le nom de famille d'Anthony.

- Ca ne sort pas de la famille, dit Terry avec un rictus de dépit.

- Je ne pouvais pas choisir Grandchester, j'aurais eu du mal à passer inaperçue, lui dit-elle avec un sourire qu'il ne lui avait pas encore vu depuis qu'il l'avait retrouvé.

- C'est vrai, répondit-il en lui rendant son sourire.

- Voilà pourquoi Georges a perdu ma trace. C'est ce que j'espérais. Ensuite j'ai commencé à traverser le pays, passant d'une ville à l'autre, travaillant comme infirmière pour survivre. Et me voilà !

- Tu devrais l'appeler Candy, ou lui écrire. Tu ne peux pas fuir indéfiniment. Il a le droit de savoir.

- Il n'a aucun droit ! répondit-elle violemment. Il a perdu ce droit le jour où il est parti ! Non, Terry, je ne veux plus, je ne peux plus, j'en mourrais si l'on me rejetait à nouveau. Je veux juste qu'on me laisse tranquille. Dès que la guerre sera finie, je partirai pour l'Europe, et là, je n'aurai plus à me cacher ou craindre d'être reconnue à chaque coin de rue. Je vivrai seule avec cet enfant que je porte et je le chérirai comme je n'ai pu le faire avec son père.

- Je suis ton ami Candy, lui dit-il après un moment de silence. Si tu as besoin de quoi que ce soit dis-le moi n'hésite pas, je veux t'aider.

- Merci Terry mais non. Je me suis mise toute seule dans cette situation et je m'en sortirai seule.

- Terry, est-ce que je peux te faire confiance ?

Le jeune acteur la regarda un moment dans les yeux, comprenant ses paroles mais ne sachant quoi répondre.

- Je ne garantis pas que je ne lui dirai rien, mais au moins je ne dévoilerai pas tout.

- Merci Terry, lui répondit-elle en posant la main vers la sienne, un regard plein de remerciement à son égard.

Lorsque Terry déposa Candy devant chez elle ce soir là, la jeune femme savait bien qu'elle ne pouvait pas faire totalement confiance en son ami. Dès le lendemain, il lui faudrait quitter la ville.

Arrivé à son hôtel, Terry décrocha le téléphone de sa chambre. Il avait un télégramme à envoyer.

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