Chapitre 8
Quelle horreur de vivre dans le déni. Ou plutôt, quelle horreur lorsqu'une stupide brune du nom de Malia t'oblige à ne plus vivre dans le déni plus longtemps. J'y étais tellement bien moi, ma vie était un long fleuve tranquille ou Lily rimait avec meilleure amie et non pas avec insomnie ou par Merlin pourquoi je ressens toutes ces choses est-ce que je suis normale ? Ma seule consolation dans ce vaste monde était bien que celle-ci m'avait pardonné, bien que je ne savais pas si je devais vraiment m'en réjouir ou non. A partir de ce moment, je rougissais affreusement chaque fois que mes yeux croisaient les siens et Louise avait cet effroyable regard de chien battu et répétait plaintivement que notre groupe d'amies se désagrégeait lentement, mais sûrement, et que tout ce que nous connaissions allait voler en éclats. Louise était très mélodramatique.
Dès lors, je me consacrais à mes études, je n'avais jamais eu d'aussi bonnes notes en Arithmancie que depuis que je ne passais plus toute l'heure à parler avec Lily. Notre cher professeur était d'ailleurs assez surpris de ne plus avoir à me rappeler à l'ordre, ça retarderait sûrement la création de maladies liées au stress, il pourrait me remercier tout de même, cet ingrat.
Parfois, lorsque je croisais Black, nous échangions un regard qu'on aurait pu juger complice dans d'autres circonstances. La cigarette n'était pas vraiment créatrice de liens sociaux, mais disons que c'était peut-être une sorte de destin qui m'avait fait me relever cette nuit-là, j'aimais l'idée, ça devait plaire à mon petit cœur de marbre sculpté.
Mon professeur de Divination me tira de mes rêveries par une question tout-à-fait pertinente sur les marques de thés verts. Personnellement, j'attendais simplement qu'il nous demande de lire l'avenir, c'était la partie la plus amusante, mes camarades trouvaient le moyen d'être toujours plus imaginatifs c'était passionnant en réalité.
Quand il passait à travers les rangs, les grelots attachés à sa taille tintaient, il arborait fièrement un look hippie, avec un pantalon pattes d'éléphants et une chemise multicolore, c'était assez représentatif de sa personnalité.
Edvard Smith était toujours en train de répondre à sa question d'une voix monotone et lasse lorsque sonna quinze heures, l'heure de la délivrance. Je me dirigeais d'un pas décidé vers la bibliothèque pour finir mon devoir de métamorphose, lorsque je me heurtai à ce crétin de Rosier.
A mon plus grand étonnement, il semblait assez paniqué, et ne m'accorda même pas un regard haineux, alors qu'il se précipitait dans un couloir adjacent, descendant à la va-vite la manche de sa chemise sur son avant-bras, ne me laissant même pas le temps d'apercevoir le tatouage que j'étais certaine qu'il arborait.
Cette idée me dégoûtait, je fréquentais chaque jour ces imbéciles marqués au fer rouge et dont la seule envie était de nous conduire à l'abattoir. On entendait souvent parler du « Seigneur des Ténèbres », dont on ne devait apparemment pas prononcer le nom. Mon père n'était pas quelqu'un de superstitieux, il était courageux et fort, mais depuis peu, il n'était plus lui-même, j'avais une idée très claire de l'élément déclencheur de son état. Il était gentil, mon père, mais il était surtout seul et cela le tuait, lorsque je rentrais, durant les vacances, son regard s'allumait un instant, il me serrait dans ses bras et retournait à une léthargie dont il sortait presque durant ses heures de travail au Ministère, d'après ce que m'avaient rapporté ses collègues. Je m'inquiétais pour lui autant qu'il s'inquiétait pour moi, c'est-à-dire plus que de raison, nous étions tout ce qui nous restait.
La Métamorphose me changea les idées. A vrai dire, il ne me resta plus que cette stupide orange à transformer en alouette dans la tête, je n'entendis même pas une masse imposante s'affaler dans une chaise à côté de moi. Lorsque je tournai la tête, Black me regarda d'un air amusé, je retins un sursaut à son visage joviale bien près du miens et poussai un soupir.
« Un problème avec ton orange, McKinnon ? »
Je soupirais exagérément et lui tirais la langue, mon orange allait très bien, elle était juteuse et très… orange.
« Tu feras moins le malin quand elle se mettra à chanter. »
Il leva les mains en signe de reddition, conservant son sourire moqueur, que je lui ferai ravaler bien assez tôt, à cet énergumène.
« Je ferai le malin si je veux, d'abord, » Rétorqua-t-il avec toute l'immaturité dont il pouvait faire preuve.
Nous continuions nos enfantillages un moment, jusqu'à ce que mon orange ne commence à s'envoler. J'envoyai mon manuel de Métamorphose pour le stopper dans sa course et me récoltai un cri outré de la bibliothécaire.
« Elle ne chante pas très bien, » Me dit-il avec un sourire en coin, en se balançant sur sa chaise.
Je grommelais quelque chose de peu élogieux à propos de ce « stupide, stupide Black » et ramassais mes affaires, redonnant à mon orange toute sa vivacité d'antan et rangeant mon manuel de Métamorphose dans mon sac, j'en avais assez fait. Ce n'était pas dans mes habitudes d'abandonner un travail aussi vite, mais ce n'était pas non plus dans mes habitudes de rater à ce point une métamorphose. Quelque chose clochait dans ma tête, c'était en à n'en pas douter.
Je me rasseyais à côté de Black, un pli au milieu de ses sourcils s'était créé alors qu'il paraissait en pleine réflexion.
« Pourquoi tu n'y arrives pas ? C'est bête comme chou, comme exercice. »
Il releva son regard vers moi, si ce n'était que cela qui le tracassait, je pouvais bien le débarrasser de ses doutes et ses craintes. Je haussais les épaules, ne relevant pas la vieille expression que même mon père n'osait plus utiliser.
« Je perds la main, c'est tout. »
Black balaya ma remarque d'un geste équivoque, tournant son poignet dans un angle peu recommandé, je me demandais un instant si c'était réellement sa main qui venait d'envoyer paître ma réponse ou un bout de pâte à modeler.
« Marlene McKinnon ne perd pas la main, » Il s'approcha de moi et déplaça une boucle blonde barrant mon visage avec une douceur que je ne lui connaissais pas. « Y a un truc qui cloche ? » Tenta-t-il.
Je retenais un soupir, accompagné du sempiternelle « par où commencer… », je n'avais pas l'impression d'avoir le droit de parler pas de ça, pas maintenant, pas avec Black, pas au milieu d'une bibliothèque.
« Tu as l'air fatigué, » Je dis pour changer de sujets, alors que ses cernes m'apparaissaient plus marqués qu'à l'habitude.
« Blâme James, il passe sa nuit à me parler de sa nouvelle chérie, » Répondit-il nonchalamment et je sus que ce qu'il disait était bien loin de la réalité.
Je levais les yeux au ciel et prenais appui plus confortablement sur le dossier de ma chaise, chaise qui d'ailleurs était assez peu confortable.
« Tu veux en discuter ? » Me demanda-t-il finalement.
« Pas vraiment, et toi ? »
Il prit un léger temps de réflexion, puis lâcha un soupir mélodramatique qui lui allait fort bien au teint.
« Pas vraiment. »
Nous restions assis là, sans parler, encore un moment. Je ne pouvais blâmer aucun de nous deux pour le froid jeté dans cette atmosphère déjà glacée par les regards que me jetait la bibliothécaire et le vent d'hiver qui se faufilait par une fenêtre entrouverte. J'aimais l'hiver, tout était d'un blanc et d'une pureté immaculée à s'en flinguer les yeux quand quelques rayons de soleil s'y réverbéraient. J'aimais le calme, le froid m'apaisait et m'endormait, je pouvais me balader dans les jardins tranquilles, mes pas s'enfonçant dans la neige, laissant les traces de mon parcours derrière moi.
J'aimais l'hiver, et pourtant j'étais là, dans une bibliothèque poussiéreuse. Je regardais Black un instant, alors que son regard se perdait encore une fois dans le vide, il en avait sûrement besoin aussi.
« Tu veux aller te balader dehors ? » Je demandais d'un ton clair.
Je ne comprenais pas vraiment à quoi était dû mon rapprochement si soudain avec Black, mais ça me faisait du bien de ne plus avoir à supporter le regard implorant de Louise, celui impérieux de Malia ou ma gêne démesurée en la présence de Lily. Et puis Black était gentil, c'était un vantard prétentieux, orgueilleux et roublard, mais il était gentil.
Les quelques flocons qui s'égaraient ne nous dérangeaient pas dans notre marche silencieuse, seules nos mines accablées pouvaient réellement transparaître une quelconque gêne dans ce beau paysage. Au détour d'un arbre, après avoir tournée sept fois sa langue dans sa bouche, Black s'arrêta et posa une question qui brûlait les lèvres de Louise depuis quelques jours.
« Est-ce que je te plais ? »
Je souris doucement, presque candidement. Je ne m'amusais pas de sa candeur à lui, plutôt de ma prise de conscience tardive.
« Tu n'es pas vraiment mon genre. »
Il prit une mine offensée et porta une main à son cœur. Je laissais un rire s'échapper de mes lèvres, ça faisait du bien. Je laissais trop souvent aller mes pensées à des choses plus lugubres, je devais avouer que j'étais quelqu'un d'assez pessimiste qui avait tendance à se complaire dans ses propres déceptions. Faute de mieux, j'étais courageuse sur le reste des choses ardues que m'imposait ma vie.
« Tu n'es pas mon genre non plus, » Il fit dignement, croisant les bras sur son torse.
Je roulais des yeux et expirais un souffle amusé, sûrement aussi un peu soulagé, j'appréciais trop passer du temps avec cet imbécile pour laisser une ambiguïté s'installer entre nous. C'était un peu ce que j'aurais dû faire avec Lily, en y repensant.
Nous terminions notre marche d'un air plus serein. Il n'y avait pas à dire, rien à débattre, passer du temps avec Black était l'une de mes activités favorites.
Ou en tout cas ça l'était, avant que Malia ne vienne encore une fois tout gâcher.
« Tu vas te décider à m'expliquer ce qu'il se passe dans ta stupide petite tête blonde ? » S'exclama-t-elle, excédée par je ne savais quoi.
Cela faisait à peine une demie heure que j'étais rentrée et environ cinq minutes que j'avais cessé de mourir de froid à cause des flocons qui s'étaient glissés sous ma cape. Autrement dit, ce n'était pas vraiment le moment que ma petite brune préférée ne vienne m'embêter de la sorte.
« Moi aussi je suis ravie de te voir, Malia, ça fait longtemps que nous n'avions pas discuté, comment vont tes parents ? » Je fis d'un air nonchalant, tournant ma baguette autour de mes doigts, puis jugeant qu'il était sûrement plus raisonnable de la ranger.
« Marlene, je ne sais pas comment ton cerveau assimile les informations, mais je pense que plutôt que de batifoler avec Black, tu devrais te préoccuper de quelque chose qui compte vraiment, comme la santé mentale de la personne dont tu es… »
Je lui jetais un regard réfrigérant qui a lui seul lui promit moult tortures si elle osait terminer sa phrase. Ce que, d'ailleurs, elle ne fit pas.
« Ecoute, » Reprit-elle. « Tu manques à Lily, à moi et Louise, accessoirement, mais surtout à Lily, et ça, même Potter n'arrivera pas à y remédier, parce que tu es importante et irremplaçable, tu comprends ça ? »
Je baissais la tête, une profonde mélancolie déferlant sur moi à ces mots, mes yeux s'embuèrent de larmes et je restai silencieuse pendant quelques minutes. Malia s'assit à côté de moi et passa un bras autour de mes épaules, elle me chuchota des mots qu'elle dut juger comme réconfortant, mais qui me minèrent encore un peu plus le morale. Comment avais-je pu penser une seule seconde pouvoir passer à autre chose après avoir connu Lily Evans ?
« Je ne suis pas irremplaçable, » Je grommelais d'une voix peu convaincue, alors que Malia m'envoyait un regard dépité, sa bouche commençant à tiquer d'énervement. Une Malia énervée était la dernière chose qu'on pouvait souhaiter. « Quand bien même je le serais, tu crois que c'est vraiment raisonnable que je continue de la voir après… après… tout ça ? »
« Tout quoi ? Il ne s'est justement rien passé ! Marlene, je t'en prie, tu ne vas pas renoncer à des années d'amitié pour une bêtise pareille ? »
« Une bêtise ? » Je m'insurgeais.
Elle roula des yeux et croisa les bras sur sa poitrine, nous nous jugions d'un œil mauvais, l'une et l'autre certainement persuadée d'avoir raison, alors qu'aucune de nous deux ne comprenait vraiment ce qu'il se passait dans ma stupide petite tête blonde.
« Quoi ? C'est de ma faute si tu es amoureuse de… » S'exclama-t-elle un peu trop fort, plaçant une main devant sa bouche avant de terminer sa sentence.
Je me sentis pourtant comme allant à l'échafaud, accompagnée par les nombreux regards des élèves s'étant retournés vers nous. Je résistais à l'envie de lui envoyer à la figure la chose la plus proche – un coussin- et de partir en claquant la porte. J'aurais dû me douter que ça finirait comme ça, la salle commune n'est jamais le bon lieu pour parler d'autre chose que du temps ou de chocogrenouilles.
Malia se pinça l'arête du nez, un « désolée » peu convaincu franchissant ses lèvres.
« Je vais réfléchir à tout ça, » Dis-je avant de repartir de là où je venais. La neige aidait à réfléchir, j'en étais sûr ! Et si elle ne le faisait pas, je pouvais encore espérer mourir d'hypothermie.
