Disclaimer : Persos pas à moi, mais à la BBC, en dehors des légendes.
Genre : Hum. Recueil de Drabbles avorté qui a muté en une série de textes qui se suivent. Amusant que le premier fasse à peu près 100 mots et que celui-ci en fasse 10.000 ^^;
Pairing : Merlin/Arthur
SPOILER : Toute la saison 2
Notes: Thème s'inscrivant dans le challenge « Sex is not the ennemy » (voir LJ). C'est la suite, donc, mais pour celles qui ne liraient que celui-ci, il est compréhensible avec un peu de sens de la déduction. Le mieux est évidemment de lire « Tempête » avant.
Important: Je tiens à signaler que je m'inspire légèrement de l' « esprit » de l'été de Steven Lawhead dans son « Cycle de Pendragon ».
Merci à Hlo, qui a corrigé jusqu'à épuisement! Te bizouille.
Merci à Nee et Sou aussi, parce qu'ils sont merveilleux tous les deux. Merci pour votre aide.
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Prière
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Beltane se profilait à l'horizon de Camelot et les préparatifs des festivités organisées en cette occasion avaient déjà commencé alors que les premières semaines de printemps laissaient place à un manteau de verdure luxuriante entourant la cité.
Ce matin-là, le soleil étirait paresseusement ses premiers rayons sur la cité, laissant une odeur piquante dans l'air.
Gagné par cette atmosphère particulière, Merlin sifflotait joyeusement, poussant la porte de la chambre d'Arthur, son petit déjeuner entre les mains. Ce dernier était déjà levé et contemplait d'un air rêveur la vue que lui offrait la fenêtre près de son lit. Se détournant, il observa Merlin poser le plateau sur la table au centre de la pièce. Le serviteur lui offrit son plus large sourire.
« Tu m'as l'air d' une humeur excessivement enjouée ces derniers jours, fit Arthur d'un ton soupçonneux.
— Ah bon? Pas spécialement. Je suppose que ce sont les festivités qui me rendent joyeux. J'ai l'impression que l'allégresse se répand à nouveau au sein du royaume, après tout ce que le peuple a vécu. »
Il sourit avant d'ouvrir en grand les fenêtres de la chambre pour laisser entrer l'air frais du printemps. Arthur suivit un instant les particules de poussière dansant dans les rayons du soleil avant de reporter son attention sur la conversation.
« Ça doit être l'esprit de l'été » murmura-t-il comme pour lui-même.
Sans comprendre immédiatement pourquoi cette phrase occasionnait en lui un tel soulèvement, Merlin lâcha la manne dont il venait de se saisir. Il voulut s'excuser mais se trouva incapable de produire le moindre son.
Arthur regarda distraitement le linge se répandre sur le sol et ajouta: « C'est un peu ce que les festivités de Beltane m'évoquaient quand j'étais petit: un royaume où ce serait toujours l'été. Étrange que cela me revienne maintenant.»
Merlin acquiesça et murmura quelques mots étouffés qu'il ne comprit pas lui-même, avant de disparaitre dans le couloir sous le regard interloqué du Prince.
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Le jeune serviteur avait écourté ses corvées matinales, trop perturbé pour mener à bien une quelconque activité. Dès qu'il le put, il se précipita chez Gaius, priant pour que le vieillard ne soit pas sorti.
« Gaius, appela-t-il la porte d'entrée à peine franchie. Vous êtes là?
— Par ici mon garçon, l'invita le vieil homme. Assieds-toi, je réchauffais justement de quoi me faire un casse-croûte. »
Merlin s'installa à table et en profita pour prendre quelques profondes inspirations afin de se calmer. Comme à chaque fois qu'il était contrarié ces derniers temps, il se gratta furieusement les poignets. Ses blessures avaient beau avoir parfaitement cicatrisé, cela n'empêchait pas les démangeaisons.
« On dirait que tu viens d'apercevoir Lady Vivian, sourit Gaius.
— Non, non, c'est autre chose. En fait je... Quoi? Lady Vivian est là ?
— Il se murmure qu'elle a tellement insisté que le roi Olaf n'a pas eu le cœur de la laisser au couvent pour les festivités. Ceci dit, rassure-toi, il n'est pas encore sûr qu'elle vienne...Mais si ce n'est pas ça, qu'est-ce qui te préoccupe? »
Gaius fronça un sourcil trop grand pour son visage et attendit patiemment, sentant que son apprenti avait besoin d'un peu de temps. Merlin ne savait pas par où commencer, ayant lui-même du mal à mettre le doigt sur ce qui n'allait pas.
« Comment dire? Depuis quelques jours, j'ai un étrange pressentiment ou plutôt une sensation. On dirait que mes sens sont étrangement en éveil et m'envoient des signaux. Comme si une partie de moi sait quelque chose que j'ignore et qu'elle essaye de se rappeler à mon souvenir...
— Je vois, fit Gaius sans rien voir du tout. Et qu'est-ce qui t'a fait noter ce... changement? interrogea-t-il.
— C'est difficile à dire... Je l'ai d'abord senti dans ma magie, une sorte de bouillonnement en moi qui menace de déborder à tout moment. Je me suis dit que c'était un peu de surmenage et j'ai essayé de me calmer, ce qui a bien fonctionné au départ.
— Mais enfin Merlin! Tu aurais dû directement venir m'en parler, ponctua le vieil homme.
— Il n'y avait pas lieu de vous inquiéter inutilement! Je me sens souvent comme ça à l'approche de Beltane, je suppose que ça doit être lié à la saison » répondit Merlin en haussant négligemment les épaules.
Gaius s'étonna une fois de plus de cette connaissance intuitive de la magie qu'avait son jeune apprenti. Le savoir que lui-même n'avait pu engranger qu'au prix d'années passées à la seule étude de ses livres, Merlin le trouvait inscrit en lui le plus naturellement du monde.
« Sais-tu mon garçon que selon la légende, ce sont les plus puissants des druides qui créèrent le Feu de Bel par leur magie et leurs incantations. Ils célébraient alors le feu nouveau et la lumière envahissant la nature, messagers de l'été à venir.
— Je l'ignorais, murmura Merlin du bout des lèvres, absorbé par les dires du vieil homme.
— Les druides rendaient hommage à la terre en partant au plus profond de la forêt afin de vivre leur awen. N'as-tu jamais entendu parler de l'éveil du druide?
— Non, c'est quoi exactement?
— Il s'agit d'une forme de transe durant laquelle un druide assez puissant peut communier avec les forces de la nature. Elles lui montrent alors ce qui est ou ce qui sera, et comment peser sur les lignes du destin. Cependant nul ne peut contrôler l'awen et sa manifestation demeure rarissime.
— Mais où avez-vous appris tout ça, Gaius? demanda Merlin, fasciné.
— Ce royaume n'a pas toujours fermé ses portes aux créatures douées de magie. Et peut-être celles-ci ne demeureront pas fermées à jamais.
— Vous êtes étrange aujourd'hui, sourit le jeune homme.
— Peut-être. Toujours est-il qu'au même titre que la sève remonte dans les arbres à cette époque de l'année, le flot magique se renouvelle en toi, comme en toute créature magique au moment de Beltane.
— Oui mais le problème n'est pas là, argua Merlin. J'arrive à tout contrôler parfaitement sauf quand Arthur devient bizarre.
— Bizarre? Gaius ne put retenir un haussement de sourcil.
— Oui, parfois on a des, comment dire, des « moments »...
— Des « moments »? répéta le vieil homme d'une voix plus aiguë qu'à l'ordinaire.
— Deux, en fait. Deux moments. »
Merlin leva les yeux au ciel sous le regard ahuri du vieil homme et tenta de s'expliquer. Le premier « moment » avait eu lieu la veille au soir, alors qu'il s'apprêtait à moucher la bougie sur la table de chevet du Prince.
« Laisse-la allumée » avait murmuré ce dernier. Et comme s'il avait senti le regard de son serviteur s'attarder, il s'était cru obligé d'ajouter qu'il dormait mal depuis quelques jours.
« C'est probablement que vous vous préoccupez bien trop des entraînements, Sire, avait argué Merlin. Il faudrait vous aérer un peu l'esprit, cela vous aiderait à dormir.
— On croirait entendre Hunith! » avait souri Arthur avant de fermer les yeux.
Pour le coup Merlin en était resté muet. Arthur n'avait pas eu de nombreuses occasions de rencontrer sa mère et certainement pas assez pour imaginer quelles expressions pourraient venir d'elle.
Mais le plus troublant était que ce souvenir, cette manière qu'avait sa mère de lui dire « tu devrais t'aérer la tête » lui était revenu par le biais d'un rêve, la nuit d'avant.
Il s'était alors revu, à l'aube de sa dixième année, quand ses pouvoirs commençaient à réellement le différencier des autres enfants de son âge, quand on préférait l'éviter plutôt que d'avoir à ignorer les choses étranges qui se déroulaient en sa présence. Quand il courait pleurer dans les jupes de sa mère et qu'elle lui apprenait à être un peu plus costaud, parce qu'une bande de gamins pas vraiment conscients du mal qu'ils faisaient ne valait certainement pas tant de larmes. C'était dans ce genre de moment qu'elle lui disait: « Allons, Merlin, ne reste pas là à ressasser tout ça, tu devrais sortir t'aérer la tête! Va donc me rafraîchir l' espace entre ces deux magnifiques oreilles! » et alors son sourire effaçait presque tout. Son sourire, plus radieux encore que le soleil, donnait irrévocablement envie au petit garçon qu'il était de courir explorer le bois le plus proche.
« Oui, mais c'est peut-être une coïncidence, tenta Gaius, ne semblant pas convaincu de l'étrangeté de la chose.
— Oui, bien sûr. Enfin, c'est ce que je me suis dit au départ. Mais ça m'a quand même semblé étrange de me réveiller avec ce souvenir en tête et qu'Arthur y fasse allusion le soir-même. Mais ce n'est pas le plus troublant, non, ça c'était ce matin!
— Que s'est-il passé ce matin? demanda Gaius, perplexe.
— J'ai fait un rêve étrange cette nuit et en ouvrant les yeux ce matin, j'en gardais un souvenir persistant, alors qu'il est plutôt rare que je me rappelle de mes rêves. Bref, ce rêve était particulièrement étrange parce que j'ai la déroutante impression qu'il ne m'appartient pas... »
La voix de Merlin sembla s'éteindre et son regard se perdit dans le vague.
« Et en quoi consistait ce rêve, mon garçon? demanda le vieil homme, le ramenant aussitôt à la réalité.
— Ne te moque pas, Gaius, mais j'ai rêvé d'un royaume empli de lumière et de paix, où la magie coexistait en harmonie avec la nature et dont les habitants étaient libres et heureux. Et comme ni les intempéries, ni le froid ne frappaient les terres de ce royaume, on l'appelait le pays de l'été. Je me suis réveillé avant de connaître l'identité du seigneur de ces terres mais avec l'absolue certitude qu'il était fait pour Arthur. »
Seul le sourire un peu las du vieil homme lui répondit et Merlin haussa les épaules, ne se décourageant pas pour autant.
« Je sais que ça a quelque chose de très enfantin, mais ça m'a rendu plus léger. Et la matinée n'a pas eu le temps de s'écouler qu'Arthur y a fait allusion, à ce rêve de gosse!
— Que veux-tu dire? demanda l'alchimiste.
— C'est cette phrase sur l'esprit de l'été. Ça a tout ramené en moi d'un seul coup, le rêve mais aussi les impressions qui en découlaient... »
Merlin parut soudain fiévreux, animé d'une félicité sans borne. Mais cela ne dura que quelques secondes, avant qu'il ne se perde à nouveaux dans des pensées maussades. Le vieil homme le dévisageait sans mot dire.
« J'ai un mauvais pressentiment, Gaius. J'ai l'impression de m'être introduit dans un rêve d'Arthur et, pire encore, j'ai l'impression qu'il peut faire de même avec moi. Et ça ne serait vraiment pas une bonne chose, qu'Arthur puisse entrer dans mes rêves » murmura-t-il en réprimant un frisson.
Merlin semblait démesurément inquiet. Si les évènements avaient certes un aspect troublant, il n'y avait pas de quoi s'alarmer. Et pourtant le jeune homme se laissait plus facilement tourmenter qu'à l'ordinaire.
« Tu as besoin de repos mon garçon, décréta Gaius. Va t'allonger et tâche de ne pas trop cogiter. J'irai cet après-midi t'excuser auprès du Prince. »
Le jeune sorcier consentit à suivre les conseils de son protecteur, conscient que ce dernier l'imaginait avoir sombré dans la paranoïa. Il n'en était peut-être pas loin, d'ailleurs. Pourquoi paniquait-il à ce point face à ces deux petits moments d'étrange dans leur quotidien ponctué de monstres et de légendes?
Parce qu'il l'avait senti dans ses tripes, voilà pourquoi!
Il avait senti ce lien dévastateur entre eux, cette conscience de l'autre à la fois puissante et rageuse, cette reconnaissance qui aurait balayé toute considération si l' « instant » avait duré plus d'une seconde.
Une seconde après qu'il eut soufflé la bougie.
Une seconde durant laquelle il avait lâché la manne emplie de linge.
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Se passant un chiffon humide et frais sur le visage, Merlin prit conscience qu'il avait de la fièvre. Comme d'habitude, Gaius avait raison! Aussi passa-t-il l'après-midi à somnoler dans son ancienne chambre, sombrant par moment dans un sommeil sans rêve.
En début de soirée, il fut soulagé qu'aucun rêve étrange ne lui soit resté en mémoire. Se frottant distraitement les poignets, il se dit qu'il avait peut-être cédé à un brin de paranoïa, finalement. Il se redressa sur son lit et fut un peu surpris de se retrouver dans sa chambre chez Gaius. Le confort qui l'envahit instantanément lui fit monter un sourire aux lèvres. Oubliant les récents évènements, sa bonne humeur refit surface et il eut envie de voir Arthur. Se levant d'un coup, il se demanda s'il arriverait à l'heure pour apporter son dîner au Prince.
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Le serviteur croisa Gaius au détour du couloir menant à la chambre princière; ce dernier lui apprit qu'Arthur était alité, en proie à une forte fièvre. Avisant l'éclair d'inquiétude dans les yeux de son apprenti, le vieil homme se voulut rassurant:
« Ne t'inquiète pas, c'est probablement juste son corps qui lui signifie qu'il est épuisé. J'ai préconisé du repos, nous verrons son état au petit matin. »
Merlin hocha la tête, le saluant d'un geste vague avant de se presser vers la chambre.
Ignorant comme à son habitude la plus élémentaire des courtoisies, il entra sans prendre la peine de frapper à la porte. Faisant mine de ne pas remarquer son manquement, le garde affecté à la chambre du Prince leva les yeux au ciel.
La chambre était si calme et silencieuse qu'il referma la porte avec précaution. Arthur semblait déjà endormi, respirant de manière régulière sous les draps. Seule la veilleuse crépitait dans le noir.
Avisant la bougie sur le point de s'éteindre, Merlin se hâta de la remplacer, ouvrant le tiroir de la table de nuit où il laissait habituellement une réserve de bâtons de cire.
Il faillit hurler lorsqu'une poigne solide se referma sur son poignet. Il sursauta et plongea son regard dans les yeux perdus du Prince.
Ce dernier retira sa main comme si la peau du sorcier l'avait brûlé.
« Ah Merlin, c'est toi, souffla Arthur. Je pensais que tu étais souffrant.
— ça va mieux » répondit le serviteur en remplaçant la veilleuse.
Le blond se redressa contre ses oreillers. Il avait le visage luisant de sueur et les yeux dans le vague, visiblement incapable de se concentrer pleinement sur une seule pensée.
Merlin alla chercher une chaise qu'il plaça à côté du lit et s'y installa prudemment, les mains moites.
« Tu comptes me lire une histoire, Merlin? » ricana Arthur.
Cela le fit sourire sans qu'il ne se détende pour autant. Il espérait que le Prince s'endorme au plus vite sans comprendre ce qui le poussait à le veiller.
Il avait senti le changement à la seconde où la main d'Arthur s'était refermée sur son poignet effleurant ses cicatrices. Comme si un courant était passé entre eux; le même genre de particules que celles qui chargent l'air lorsque le ciel est à l'orage. Mais il n'eut le temps de sentir gronder ce dernier que déjà le contact avait disparu.
Arthur le dévisageait à présent, un sourcil haussé dans la pénombre.
« Tu ne comptes pas rester jusqu'à ce que je m'endorme ? questionna le Prince, amusé.
— Non, bafouilla Merlin. Si... En fait je... »
En fait, il perdait complètement ses moyens, sans en comprendre la cause. Sans savoir pourquoi soudainement la pièce semblait tourner autour de lui et pourquoi son esprit se trouvait incapable de se fixer.
Arthur se redressa, interloqué.
« Merlin? »
Le serviteur baissa les yeux sur ses genoux, tentant de réfréner les battements dans sa poitrine. Il se frotta furieusement les poignets et déglutit avec difficulté. Il releva des yeux fous et sentit un étau se refermer autour de ses tripes. Ses cicatrices le brûlaient tant qu'il les pensa réouvertes. Arthur suivit son regard et lui attrapa à nouveau les poignets. C'était précisément le geste qu'il aurait fallu éviter.
La magie de Merlin tambourinait pour jaillir de son corps et le clouait en même temps sur place. Son esprit lui hurlait de se soustraire au regard d'Arthur avant de perdre tout contrôle et de révéler involontairement sa nature. Il avait une conscience particulièrement aiguë des doigts frais du Prince sur ses poignets brûlants. Le sorcier se sentit aspiré par la fraîcheur du blond pourtant fiévreux qui regardait curieusement la peau pâle emprisonnée entre ses mains. Les yeux dans le vague, le Prince effleura distraitement les cicatrices du pouce sans avoir conscience de son geste.
Merlin sentit un léger picotement se répandre dans ses poignets, une forme de douceur qui ressemblait presque à une caresse.
Arthur fut surpris de sentir une peau lisse et douce. Il plongea son regard dans les yeux de Merlin pour y découvrir un cercle mordoré, presque lumineux à la lueur de la bougie. Il s'interrogea vaguement sur les effets du clair-obscur et retint sa respiration. Un souvenir qui n'était pas le sien lui perfora soudainement l'esprit et il serra plus fort les poignets emprisonnés.
Merlin, lui, sentit à nouveau la douleur de la peau qui cède sous une lame acérée ; le souvenir d'une sombre nuit de tempête revint danser devant ses yeux et l'impression que sa magie suintait par ses pores pour s'enrouler autour du Prince lui enserra le ventre.
La bougie vacilla au moment précis où Arthur écarquilla les yeux, hoquetant de stupeur. Merlin n'arriva pas à réfréner le souvenir du sang lui coulant le long des poignets ni l'impression qu'un peu de vie le quittait. à ce moment-là, il fallait sauver Arthur et rien d'autre n'avait compté.
« Merlin, qu'est-ce que tu... »
C'est à cet instant qu'un début de réponse traversa l'esprit du jeune sorcier. Il savait pertinemment qu'Arthur était en train de partager ce souvenir et il était hors de question de se compromettre davantage.
Merlin se leva d'un bond et recula de quelques pas, peinant à reprendre ses esprits. La brume dans les yeux du Prince se faisait plus épaisse, il semblait brûlant. Ce dernier secoua la tête, se passant une main sur le front.
« C'est étrange..., commença-t-il en s'interrompant à nouveau. La fatigue, je crois. »
Le jeune sorcier hocha vigoureusement la tête et incita le blond à s'allonger, arguant qu'il avait besoin de repos.
« Votre fièvre empire, je vais chercher Gaius! » articula-t-il en se précipitant vers la porte sans laisser au Prince le loisir de lui répondre.
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« Gaius, c'est terrible, s'époumona Merlin à peine entré dans la pièce. Ça ne peut pas être une coïncidence! J'avais les cicatrices qui me démangeaient plus que d'habitude et quand il a posé ses mains sur moi j'ai enfin réalisé!
— Quoi? Qu'est-ce qu'il se passe? bafouilla le vieil homme.
— ça a un lien avec la visite de Mordred, j'en suis sûr! Pendant cette fameuse nuit de tempête où j'ai mélangé cette étrange mixture à mon sang, où je savais exactement ce que j'avais à faire... »
Merlin se perdit dans ses pensées un instant avant de relever un regard déterminé.
« Il a touché mes cicatrices et ça a déclenché quelque chose! Ce remède n'avait rien d'innocent, c'est clair à présent! Ce qui a permis aux blessures d'Arthur de cicatriser est en train de l'empoisonner! Cette magie que je lui ai transmise le rend malade et m'appelle en même temps... Et en plus ça lui donne une loge au premier rang dans mes souvenirs!
— Peut-être avons-nous en effet été inconscients de ne pas chercher plus avant la signification de ce cadeau, émit Gaius.
— Ce qui est certain, c'est qu'il s'est passé une chose très étrange dans ma magie. Elle bouillonnait, comme si elle voulait sortir de mon corps pour tendre vers Arthur.
— Comme je te l'ai dit, ton flux magique se renouvelle en cette saison. Il ne reste que trois jours avant Beltane et je crains que les choses n'aillent pas en s'améliorant. Et particulièrement en présence du Prince.
— De toute évidence...
— On pourrait fabriquer un antidote, proposa Gaius sans trop savoir par où commencer.
— Il faut surtout que vous lui apportiez immédiatement de quoi faire tomber sa fièvre. J'ai l'impression que ça empire.
— Très bien. Tâche de rester ici. Ta présence auprès du Prince ne semble pas aider. »
Le jeune serviteur hocha la tête et regarda Gaius quitter la pièce d'un air déconfit.
Il lui semblait imprudent de dormir et se demanda à quoi occuper son esprit. Laissant dériver son regard dans la pièce, il songea à ces années (déjà!) passées à Camelot.
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Étrangement, Morgana lui manquait. Ils avaient été proches, tous les deux, empêtrés dans leur magie et un peu perdus dans ce monde qui n'appartenait plus à leurs semblables. Il avait cru lui apporter son aide en l'amenant aux druides, lui montrant que la magie n'était pas qu'une malédiction.
« Morgana... » souffla Merlin dans un murmure.
Si seulement tout s'était arrêté là. S'il n'y avait eu aucun massacre inutile, provoquant la colère de Mordred et ravivant la haine de Morgana envers son roi. Si seulement la mystérieuse Morgause n'avait jamais trouvé le chemin de Camelot...
Morgana aurait probablement été là pour le réconforter.
Et Morgause n'aurait jamais commis l'irréparable erreur de mettre à l'épreuve sa dévotion envers Arthur. Il avait froidement empoisonnée son amie, sachant pertinemment qu'il éteignait là la source du mal qui frappait le pays et Arthur. Et Arthur, surtout. Morgana n'avait pas tenu une demi seconde face à Arthur. Quelle trahison avait-elle dû subir.
« Pardonne-moi, Morgana » murmura-t-il, sachant pourtant qu'à revivre les mêmes évènements, il poserait les mêmes choix.
« Tu demandes pardon sans même regretter, Merlin »
La voix douce et grave emplit la pièce.
Merlin sentit un puissant frisson le parcourir alors que sa magie bondit, donnant l'ordre à son corps de se lever. Il scanna prudemment la pièce du regard et s'arrêta sur une silhouette familière se découpant dans la clarté de la fenêtre.
« Morgana! s'étrangla-t-il.
— Je n'avais pas réalisé jusqu'où tu étais prêt à aller pour lui, siffla la jeune femme sans pour autant se départir de sa douceur.
— Tu étais le catalyseur d'un mal qui atteignait la ville entière, Morgana.
— Et ta solution a été de m'empoisonner, Merlin! » persiffla-t-elle avant de sourire largement, étonnamment avenante.
Peu importe dans quel sens on retournait la situation, les faits étaient là, effectivement. Et la mélancolie avait beau le tourmenter plus souvent qu'il ne le voudrait, il savait que leur amitié n'en reviendrait pas. On ne pouvait pas changer le cours du destin. Et pas plus qu'il ne changerait d'allégeance, il savait que Morgana n'était désormais plus une alliée de Camelot. Cela faisait d'eux des ennemis à présent.
Morgana était aussi fière que belle. Le port altier, elle le toisait du regard.
« Et comme le poison a été ton arme, j'ai choisi de jouer selon tes règles. »
Merlin sourit. Elle n'avait pu s'empêcher de venir savourer sa vengeance en personne.
« Et je suppose que Morgause n'est en rien étrangère à tes nouvelles initiatives, tenta le jeune homme.
— Oh sois gentil de ne pas me chercher d'excuses, Merlin. Tu ne l'as pas fait, ce jour-là, pourquoi t'embarrasser maintenant?
— Tu as raison. » Il n'y avait rien d'autre à dire. Les faits, à nouveau, parlaient d'eux-mêmes.
Elle fit quelques pas dans sa direction, ses talons résonnant dans le silence. Merlin ne bougea pas. Elle ne semblait pas là pour le menacer, juste pour lui cracher son orgueil meurtri au visage.
« Tu n'as pas hésité longtemps, n'est-ce pas Merlin? Tout comme tu n'as pas hésité une seconde à te lacérer les poignets et à te vider de ton sang, sans même te demander d'où te provenait la conscience de ce qu'il fallait faire. » Elle marqua une pause et sourit, presque attendrie. « Ton aveuglement causera ta perte. Avec notre aide, tu as toi-même insufflé en ton protégé le poison qui lui dévorera l'âme. Au plus fort de Beltane, ta magie, Merlin, lui brûlera les entrailles. »
Le jeune sorcier sentit un feu glacé naître dans son estomac.
« Je trouverai un moyen. Il est plus fort que tu ne l'imagines.
— Alors nous nous retrouverons, Merlin. »
S'évanouissant dans l'air comme un peu de fumée soufflée par le vent, elle laissa planer sur lui son regard bleuté et l'ombre de sa voix, qu'il ne put distinguer de celle du jeune Mordred, résonnant dans son esprit.
« Ta cause est perdue, Emrys. Tu protèges l'héritier d'un royaume qui a banni les créatures telles que toi.»
Il fut à nouveau parcourut d'un violent frisson et ses jambes se dérobèrent sous lui. La tête lui tournant, il ferma les yeux pour reprendre pied. Il ne les rouvrit pas, sombrant dans l'inconscience.
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Les premières lueurs de l'aube n'eurent pas le temps de lui chatouiller les paupières qu'il était arraché au sommeil par un Gaius échevelé qui le secouait frénétiquement.
« Merlin, mon garçon, tu vas bien?
— Quoi? Je... Oui. Gaius?
— Tu peux m'expliquer ce que tu fais allongé à même le sol, au milieu de la pièce? demanda le vieil homme, haussant un sourcil fatigué.
— Je ne sais pas. J'ai fait un rêve, je crois. Je ne suis pas sûr. C'était un rêve? questionna Merlin en se frottant l'arrière du crâne.
— Comment veux-tu que je le sache! s'impatienta Gaius en l'aidant à se relever. Et bénis le ciel qu'Arthur soit également persuadé d'avoir déliré toute la nuit.
—Que veux-tu dire par là?
— Aucun remède n'a semblé efficace, mais sa fièvre est tombée d'elle-même après quelques heures. Il s'est réveillé juste avant l'aube et a demandé si tu étais toujours souffrant. J'ai répondu par l'affirmative et il a semblé étonné.
— C'est normal, je lui ai dit que j'allais mieux hier soir! interrompit Merlin.
— Et bien précisément, il m'a expliqué avoir rêvé que tu étais venu le voir, qu'il s'était passé quelque chose d'étrange, se remémora Gaius à voix haute, s'amusant de l'impatience qu'il lisait dans le regard de son apprenti.
— Qu'a-t-il dit d'autre? insista le jeune homme.
— Rien! Il a balayé le sujet et m'a demandé de te rappeler que son armure n'allait pas se nettoyer toute seule. Bref, l'important est qu'il soit persuadé d'un délire dû à la fièvre. »
Le jeune homme profita du petit déjeuner pour mettre son ami au courant de la visite de Morgana, sans pouvoir décider s'il s'agissait d'un rêve ou non. Il décréta que cela avait finalement peu d'importance, compte tenu de ce qu'il en avait appris.
« C'est étrange, Morgana semblait prédire une lente agonie pour Arthur, et pourtant la fièvre est tombée d'un coup, réfléchit Merlin à voix haute.
— Le mieux est malgré tout d'éviter le Prince autant que faire se peut, décréta Gaius. Je continuerai à prétendre que tu es souffrant. »
Le jeune sorcier haussa les épaules et acquiesça.
Il aurait dû savoir pourtant que s'il n'accourrait pas à son destin, c'est ce dernier qui viendrait vers lui.
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Bien qu'il ne puisse s'adonner à ses tâches habituelles auprès du Prince , il était hors de question que Merlin reste oisif durant la préparation des festivités. Gaius l'envoya donc le plus loin possible des quartiers d'Arthur, à savoir la mercerie du château, afin d'aider à la confection des couronnes et guirlandes de fleurs. Estimant que c'était toujours mieux que de passer la journée à se torturer le cerveau, le jeune homme babillait joyeusement avec les servantes assignées à la même tâche. Tous étaient réunis autour de la grande table trônant au centre de l'atelier improvisé.
« Merlin! » appela une voix forte alors qu'il était occupé à lier les fleurs entre elles autour d'un bois souple.
Le jeune homme laissa en plan son travail et se leva d'un bond.
« Oui, Sire! »articula-t-il en cherchant déjà une manière d'expliquer ce qu'il faisait là.
Les jeunes servantes autour de lui s'étaient également interrompues; elles n'avaient pas l'occasion tous les jours de côtoyer le jeune Prince. Le « euh » de Merlin se perdit dans un souffle de gazouillis et de gloussements. Arthur ne le quitta pas du regard, tentant de faire abstraction des joues rosies autour de lui.
« Gaius m'a répété que tu étais souffrant pas plus tard que ce matin. »
ça n'était pas formulé comme une question mais le serviteur savait qu'une explication était exigée.
« Oui, c'est vrai, mais comme je me sentais mieux, je suis venu voir si je ne pouvais pas me rendre utile...
— Ici? » questionna Arthur, ironique.
Merlin observa avec attention la lèvre inférieure du Prince s'incurver, suivant ce pli caractéristique qui précédait généralement sa colère. Il prit le parti de ne pas s'enfoncer plus encore.
« Malgré ton incompétence flagrante, reprit Arthur. Tu es mon serviteur et c'est à moi que tu viens en référer lorsque tu as du temps libre!
— Oui, Sire. » marmonna Merlin, fixant avec attention un point imaginaire sur le sol.
Il était plus contrarié à l'idée de mettre Arthur en danger que par les remontrances de ce dernier. Pourtant rien ne paraissait sortir de l'ordinaire. Sa magie était encore endormie et force était de constater que le Prince semblait en pleine forme, contrairement à la nuit précédente.
Ce dernier fit volte- face saluant au passage les servantes qui le dévisageaient avec admiration. Le jeune serviteur suivit Arthur hors de la pièce obéissant à un ordre muet.
« Avez-vous passé une bonne nuit, Sire ? tenta-t-il, prudent.
— Autant que peut l'être une nuit de fièvre, je suppose. » Arthur grimaça. « J'ai le vague souvenir d'étranges rêves, assez décousus.
— Est-ce une potion de Gaius qui vous a aidé à vous remettre?
— Non... Enfin pas d'après le vieil homme. Selon lui, la fièvre est tombée toute seule.
— Ah, conclut Merlin, rassuré.
— Mais ne change pas de sujet, Merlin! Tu ne me feras pas croire que tu t'es spontanément présenté là pour aider aux compositions florales!
—Mais si! Absolument! »
Le blond s'arrêta au détour d'un couloir et scruta longuement son serviteur, ce dernier cherchant de toute évidence à éviter son regard.
« Qu'est-ce qu'il t'arrive, Merlin?
— Mais rien! Au moment où je me suis senti mieux vous aviez déjà quitté votre chambre! mentit ce dernier avec une facilité déconcertante.
— Comme c'est étonnant! répliqua le Prince. Nous avons dû nous croiser, dans ce cas, puisque ma première entreprise de la journée fut d'aller t'empêcher de paresser chez Gaius! Étrangement, il n'y avait personne... »
Merlin sourit avec amertume, décidant qu'il avait déjà bien assez menti. Il haussa les épaules et adressa une moue enfantine au Prince avant de conclure d'un ton enjoué:
« Bon, et bien je suis là maintenant, profitez-en! »
:o:
Le Prince requit son assistance à l'entrainement de ses chevaliers et ce point ne fut pas discutable. Merlin courut donc d'un bout à l'autre du champ d'exercice pendant près de deux heures, déplaçant les cibles ou ramassant les morceaux d'armures dignement tombés au combat. Et lorsqu'il n'était pas occupé à se rendre utile, il suivait avidement Arthur du regard, bien malaisé de constater que son étrange affliction ne disparaissait pas. Si sa magie était bel et bien amoureuse de son destin, lui était juste amoureux d'Arthur. Il s'autorisait rarement à y penser, sachant pertinemment qu'un lien de la sorte n'était pas envisageable entre eux. Il secoua la tête et reporta son attention sur l'objet de son affection.
Pour les yeux avertis de son serviteur, Arthur montrait quelques signes de fatigues. L'entrainement se prolongea malgré tout car plusieurs de ses chevaliers vinrent lui demander conseils ou avis.
L'observant avec attention, Merlin attendait en retrait. Sa magie lui chatouillait l'estomac, lui signifiant ainsi qu'elle était pleinement éveillée à présent.
Il restait admiratif devant la patience et le temps qu'accordait Arthur à chacun de ses chevaliers. Il écouta les conseils adressés à Sir Gwalchavad et les encouragements à Sir Lowen, le petit nouveau pas sûr de lui, souriant distraitement. La magie affluant dans son corps lui susurrait ce qu'il savait déjà: il avait sous les yeux celui qui deviendrait le plus grand roi qu'aient bercé les terres d'Albion.
« Bon, Merlin, arrête de lambiner! Ramasse mon bouclier et dépêche toi un peu. Tu es vraiment le pire servant que j'ai jamais eu! »
Le jeune serviteur leva les yeux au ciel, tentant de convaincre la magie qui ronronnait affectueusement au creux de son ventre qu'Arthur n'était qu'un abruti prétentieux et suffisant. Étrangement, elle ne sembla pas convaincue.
:o:
Alors qu'il se dirigeait vers ses appartements en compagnie de Merlin, un messager vint à leur rencontre contrariant les projets du Prince. Il annonça que le roi désirait s'entretenir avec son fils, les principales délégations arrivaient le lendemain et Uther souhaitait sans doute s'assurer que le protocole serait correctement suivi.
« Bon, Merlin, ma chambre a de toute façon besoin d'être nettoyée. Attends-moi là-bas même si tu as fini. Je ne tiens pas à aller te rechercher pendant que tu batifoles parmi les fleurs! »
Le jeune serviteur ravala la remarque un brin acerbe qui lui était venue à l'esprit, désarmé par le sourire paresseux qui trainait sur les lèvres du Prince.
Ce dernier ne se demanda pas pourquoi l'image de son serviteur concentré sur une composition florale provoquait tant de douceur en lui, mais plutôt pourquoi son serviteur semblait soudain
bouche bée. Lui qui s'était attendu à une plaisanterie douteuse!
Il oublia un instant le messager du roi et dévisagea Merlin avec un peu de tendresse résolue.
« Tu es vraiment différent depuis quelques jours. »
Il n'ajouta rien et suivit le messager, renvoyant son serviteur d'un vague geste du menton. Ce dernier le regarda s'éloigner, perplexe.
oOo
Uther n'ayant consenti à le libérer qu'à une heure tardive, Arthur ne regagna sa chambre qu'en début de soirée. L'entretien avait duré plus longtemps que prévu et il avait fini par dîner avec le roi.
Bien qu'il lui en eut donné l'ordre, Arthur ne s'attendait pas à trouver son serviteur dans sa chambre. Et pourtant ce dernier attendait patiemment assis sur le rebord de la fenêtre donnant sur la cour du château.
Le Prince avait ouvert la porte délicatement, sans bruit, et surveillait à présent ses pas afin de ne pas troubler la contemplation de Merlin. Ce fut bien entendu inutile. À peine avait-il pénétré dans la pièce que ce dernier tourna le regard dans sa direction.
Arthur avait eu l'intention de dire quelque chose; une petite réflexion ironique ou bien qui sait, peut-être des félicitations pour avoir suivi ses ordres. Qu'importe, de toutes façons les mots lui restèrent coincés dans la gorge.
Les yeux trop bleus de Merlin le clouèrent sur place, court-circuitant son esprit au passage. La silhouette de ce dernier se découpait dans un halo de lumière déclinante alors que le soleil avait déjà disparu à l'horizon. Ce moment entre chiens et loups lui conférait une aura particulière, mystique et irréelle, lui rappelant l'éclat d'un regard cuivré à la lueur d'une bougie. Il eut l'impression de revivre un instant dont il ne se souvenait pas et secoua la tête, espérant inconsciemment chasser cette sensation étrange de ne pas maîtriser ses pensées. Il se fit violence afin d'articuler malgré tout le prénom de son serviteur en guise de salut.
S'avançant dans la pièce, il délaça machinalement son pourpoint. Merlin quitta silencieusement son poste d'observation pour venir l'aider, ignorant cette sorte de malaise à la fois grisante et effrayante qui planait entre eux. Lorsque le vêtement fut ôté, il le contourna et vint se placer face à lui, le scrutant du regard.
« Vous avez l'air bizarre..., émit-il.
— Je te l'accorde, concéda Arthur. Il y a quelque chose de différent en ce moment, et je suis sûr que tu n'y es pas étranger... »
Merlin fit mine de vouloir répondre mais ne sembla pas trouver les mots, se contentant de hausser les sourcils à la manière de son précepteur.
Arthur, lui, nageait en pleine confusion. La proximité de son serviteur semblait l'éloigner plus encore de toute cohérence mentale. Il le savait, il le sentait que quelque chose clochait depuis quelques temps. Depuis quand? A peine plus de quelques jours? Pas encore quelques semaines...
Ou alors depuis bien plus longtemps, peut être depuis la seconde où Merlin était entré dans sa vie, l'appelant son ami sans savoir qu'il deviendrait le meilleur qu'ait jamais eu le Prince. Il y avait eu cette autre chose aussi. Cette autre chose sur laquelle Arthur n'arrivait pas à mettre précisément le doigt.
Cette sensation à la fois impromptue et rassurante qui l'empêchait de poser trop de questions. Cette confiance innée qu'il savait pourtant parfaitement irréfléchie et inconsciente. Cet éclat différent dans les yeux de Merlin qui brisait toute forme de résistance, qui avait cette fâcheuse tendance à endormir sa méfiance.
Alors peut-être, en effet, ses pensées n'avaient-elles plus été tout à fait les siennes dès l'instant où il avait croisé le regard de Merlin.
Cette réflexion eut l'effet d'une réalisation soudaine, comme la solution d'un problème nous apparaît parfois d'une limpidité foudroyante d'un seul coup. Il expulsa lentement tout l'air que contenait ses poumons et la tête lui tourna. Il vacilla sous le regard interloqué de son serviteur et ce dernier le soutint d'une main dans le dos, l'emmenant s'asseoir au bord du lit. Il lui passa le dos de la main sur le front et écarquilla des yeux inquiets.
« Arthur, vous êtes brûlant! Il faut tout de suite aller chercher Gaius! s'étrangla-t-il en reculant.
— Tu n'iras chercher personne! ordonna le Prince en le retenant par le poignet.
Merlin grimaça, baissant le regard sur les boursoufflures qui parcouraient la peau de son avant-bras. Arthur suivit des yeux le liseré pâle des cicatrices dont il ne connaissait pas l'origine, une douloureuse intuition le dissuadant de vouloir trop savoir.
Mais qu'y avait-il à savoir?
Il ne relâcha pas le poignet de son serviteur et releva le visage afin de plonger le regard dans les orbes bleues qui le toisaient d'en haut. Merlin semblait étrangement plus agité que lui.
« Arthur, qu'est-ce qui vous prend? Si vous avez de la fièvre il faut tout de suite avertir...
— Tais-toi! l'interrompit le Prince. Laisse-moi juste un peu de temps. »
Un peu de temps pour quoi? Il ne le savait pas lui-même, mais de toutes façons Merlin ne posa pas la question. Il se contenta de rester planté debout devant lui, le fixant d'un regard surpris, visiblement troublé.
Arthur reporta son attention sur la peau abimée entre ses doigts.
« Je n'ai jamais insisté pour savoir... » commença-t-il.
Il n'était nul besoin de préciser le sens de sa phrase, Merlin saisissait parfaitement, il en était persuadé.
Il fixa la peau pâle à la manière d'un dévot et ne fut pas sûr de pouvoir en détacher le regard. Son attention se porta d'elle-même sur des détails ignorés depuis trop longtemps. Une voix étouffée en lui cherchait à lui hurler des mots qu'il ne voulait pas entendre. Une force d'une étrangeté familière voulait lui faire ouvrir les yeux sur ces évidences qu'il refusait de voir. Et même alors dans ce moment de clarté obscure qui tenait du divin où tout semblait tellement évident, il se perdit.
Il se perdit dans cette aura qui émanait de Merlin, un peu comme dans ces moments magnétiques où ses yeux lui paraissaient pourtourés d'or; un peu comme maintenant d'ailleurs, alors que sa peau semblait chargée d'une énergie particulière.
Il se perdit dans ces bribes de souvenirs qui ne voulaient rien dire mais qui expliquaient tout, dans une sorte de flot continu de sensations et d'émotions qu'il ne pouvait distinguer clairement...
Sauf peut-être cette affection sans borne, cette volonté de le protéger, envers et contre tout. Sauf peut-être cette douceur irrationnelle qui pulsait dans ses veines, suivant son rythme cardiaque, lent et fébrile, l'empêchant de détacher le regard de la peau d'albâtre. Sa vision se troubla et il prit conscience de l'emprise de la fièvre, sans pour autant y céder. Il refusait de fermer les yeux, de laisser s'échapper l'instant, une fois de plus.
Cédant à une impulsion, il posa les lèvres sur le poignet qu'il tenait entre ses mains, laissant son souffle courir sur la peau de Merlin. Il sentit un frisson parcourir son serviteur pour venir se loger dans son ventre. Étrangement, ça n'avait rien de déplacé, cette caresse du bout des lèvres qui sonnait comme un merci. Emprisonnant la main du sorcier entre les siennes, Arthur laissa reposer son front contre son avant bras.
« Tout ça... murmura-t-il. Tout ça pour moi...
— Tout, Arthur, depuis toujours » souffla son serviteur en se dégageant de l'emprise du Prince.
Les mots de Merlin eurent l'effet d'une gifle, lui faisant relever le visage pour planter son regard dans des orbes dorées que l'obscurité n'excusait plus. Il se perdit dans les reflets cuivrés et ferma les yeux un instant. Juste un instant.
Il les rouvrit sur le vide et entendit la porte se refermer.
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Merlin ouvrit les yeux sur un jour de Beltane flamboyant. Le soleil était déjà haut dans le ciel mais il ne s'inquiéta pas de ne pas s'être présenté à ses tâches matinales. Aujourd'hui était un jour particulier. Pour l'avoir vécu l'année dernière, il savait que le château était en pleine effervescence, les domestiques courant d'un bout à l'autre afin de mettre en place les derniers arrangements de la fête qui commencerait en milieu de l'après-midi pour ne se terminer que tard dans la nuit.
Arthur aurait d'ailleurs à peine le temps de remarquer son absence, sûrement déjà occupé à accueillir les premières délégations d'invités.
Et puis surtout, il voulait retarder le plus possible le moment où il serait confronté au Prince. Les évènements de la veille l'avaient tenu éveillé une bonne partie de la nuit et, quand il avait enfin sombré dans le sommeil, ce fut à cause de la fièvre qui faisait trembler son corps lui puisant toute son énergie. Elle était venue et passée comme un raz-de-marée, balayant toute pensée cohérente, le faisant se perdre dans le voile ténu entre rêve et réalité. Il s'était senti un instant possédé par une force à la fois familière et lointaine, comme chaque nuit précédant Beltane.
Et comme à chaque fois, le matin le trouvait trop plein de ce pouvoir renouvelé, maîtrisant difficilement sa magie. Il avait l'impression qu'elle crépitait tout autour de lui à chaque mouvement. Et si l'année passée il avait réussi à éviter de participer à la fête sous d'obscurs prétextes, il avait l'intuition qu'il n'y couperait pas cette fois-ci.
Il se rassura un peu, se disant qu'aucun chevalier n'était venu le chercher pour le jeter au trou. S'il en était comme la nuit d'avant, Arthur penserait peut-être avoir à nouveau déliré sous l'effet de la fièvre. Avec un peu de chance il éviterait de poser trop de question.
Il prit néanmoins quelques instants pour fouiller de ses yeux dorés son livre de magie, se concentrant sur le plus puissant sort d'amnésie qu'il put trouver. Les mots d'oubli se gravèrent dans son esprit et il fut surpris de ce pincement dans sa poitrine à l'idée de les mémoriser. Il se résolut à ne les utiliser qu'en dernier recours.
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Il avait raison sur un point : Arthur ne posa aucune question. Il le fit simplement quérir en début d'après-midi afin d'aider les domestiques à préparer la salle du banquet.
Après avoir dressé les longues tables de napperons brodés et autre frivolités, Merlin n'y tint plus, englué dans le doute et l'appréhension. Il se saisit d'un cruchon de vin et se faufila dans la grande salle, où les invités avaient déjà commencé à festoyer. Se cachant derrière une colonne qui faisait le double de sa largeur, il pencha le visage afin d'apercevoir Arthur en pleine conversation avec un obscur vieillard échevelé.
Il ne s'attendait pas à une telle réaction de la part du Prince, qui tourna immédiatement le regard vers lui, s'interrompant dans ses paroles, si bien que son interlocuteur se retourna pour voir ce qui attirait à ce point son attention. La magie de Merlin, sagement contenue jusqu'alors, sembla entrer en ébullition, cognant avec force pour se diriger vers Arthur. Comme pour combler un vide qui n'avait pas de raison d'être. Réunissant toute la volonté dont il put faire preuve, Merlin prit littéralement la fuite, ordonnant à ses jambes de se mettre en marche vers la direction opposée.
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Comme lors de chaque banquet officiel, il se tenait derrière la place destinée à Arthur, à la table principale. Il avait réussi à éviter le Prince tout l'après-midi mais ne pouvait décemment se permettre d'être absent pour le repas du soir. Il avait pensé toute la journée à ce regard troublé et cette attirance étrange.
Morgana n'avait pas tout à fait tort, il avait sans doute empoisonné Arthur avec une partie de sa magie et Beltane en décuplait les effets. Ce qu'elle ignorait, c'était qu'Arthur avait été conçu à l'aide de l'ancienne magie et qu'il devait probablement en rester une trace en lui.
Et malgré la fièvre, il ne sentait pas la vie du Prince menacée. Peut-être était-ce juste un seuil critique à dépasser, le creux de cette nuit légendaire où les druides invoquèrent le feu sacré de Bel. Peut-être qu'aux premières lueurs du jour, Arthur se réveillerait guéri pour de bon, la magie de Merlin absorbée ou éteinte, paisiblement enfouie au fond de lui.
Pour l'heure, Merlin reporta son attention sur les premiers invités entrant dans la grande salle, Uther à leur tête. Arthur suivait le roi de près une dame d'un certain âge à son bras, les rides parcourant son visage rappelant une beauté qui datait d'un autre temps. Elle suivit le regard de son cavalier et posa ses yeux gris sur Merlin, lui souriant avec bienveillance. Dieu merci, Lady Vivian brillait par son absence.
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Durant la quasi-totalité du repas, Arthur joua son rôle de Prince couronné avec brio, semblant oublieux du serviteur qui remplissait sa coupe dès que celle-ci était vide. Concentré, il distribua le temps d'attention nécessaire à chacun de ses voisins, il rit aux plaisanteries de la vieille dame et prit l'air inspiré lorsque son voisin de droite lui compta sa dernière campagne militaire. Merlin ne put s'empêcher d'écouter distraitement la conversation et sourit en songeant que les capacités tactiques d'Arthur dépassaient de très loin celles de son interlocuteur. Il réprima une vague de douceur et intima le silence à sa magie, observant Arthur changer de position sur son siège, mal à l'aise.
Lorsque le dessert fut servi, les lumières se firent plus tamisées et les premiers troubadours commencèrent à défiler. Jongleurs et cracheurs de feu se succédèrent au centre de la salle de banquet, distillant cette magie bien à eux dans les yeux émerveillés des invités. Le vin coulait à flot et la liesse planait sur l'assemblée, si bien que les plus pressés d'entre eux entamèrent le bal juste après le dernier service. Les amuseurs firent rapidement place aux musiciens et le monde se mit à tourner au rythme des chants, les danseurs grisés se précipitant au centre de la salle.
Sous les yeux médusés de Merlin qui avait de plus en plus de mal à réfréner sa magie, Arthur ne put ignorer le regard implorant de sa voisine de table et l'invita à danser. Le sorcier appréhendait quelles pourraient être les conséquences d'un débordement, mais il était hors de question d'y céder. Il essuya son front moite d'un revers de la manche et pria vainement pour que le bal ne dure pas.
Le Prince, lui, semblait s'amuser du trouble de Merlin. Glissant en musique avec sa cavalière, il ne détacha pas les yeux de l'endroit où se tenait ce dernier, le dévisageant sans la moindre gêne. A nouveau, la dame suivit son regard et lui glissa quelques mots à l'oreille.
Le serviteur sourit en avisant Arthur rougir et se forcer à fixer ailleurs son regard.
Les bords de ses lèvres remontèrent un peu et Merlin céda brièvement à cette tendresse soudaine qu'il éprouva, autorisant sa magie à s'enrouler amoureusement autour du Prince, l'espace d'une seconde. Il se reprit très vite, épinglé par son regard surpris. Arthur semblait hésiter entre amusement et indignation, et Merlin eut la certitude qu'il lisait en lui comme dans un livre ouvert ; la certitude que ce dernier connaissait le moindre de ses ressentis. Rougissant à son tour, il entrouvrit les lèvres dans une question muette, alors que le Prince se dirigeait vers lui pour regagner sa place.
Ce dernier fit un geste de la main et Merlin se pencha pour recevoir ses ordres, se sermonnant mentalement pour avoir oublié de remplir sa coupe. Il approcha son visage et baissa le regard, comme le voulait le protocole.
« Je sais » murmura Arthur tout contre son oreille.
Le cœur de Merlin rata un battement. Sa respiration se suspendit alors que le Prince chuchota d'une voix si basse qu'il l'entendit à peine: « Je sais ce que tu es »
Le monde sembla tourner plus vite autour du jeune sorcier, un millions de questions se pressant aux portes de son esprit, balayées par une seule constatation tourbillonnant dans son cerveau comme une ritournelle: Arthur savait.
« Maintenant remplis ma coupe! » ordonna ce dernier d'une voix forte, ramenant Merlin à la réalité.
Ce dernier faillit lâcher la cruche lorsqu'Arthur effleura sa main pour l'arrêter quand il estima son gobelet assez rempli. Le Prince sembla s'amuser de la situation, alors qu'un frisson vint chatouiller l'échine du serviteur.
:o:
Au bout d'une attente interminable, Arthur se leva et se dirigea vers le roi, lui demandant de l'excuser. Il se sentait fiévreux et la nuit était déjà bien avancée. Uther lui offrit un sourire plus large qu'à l'ordinaire, probablement dû au vin, le congédiant gracieusement. Le Prince se dirigea vers la sortie de la salle de banquet, marquant une pause avant d'en franchir la porte. Merlin se dépêcha de le suivre en direction de ses appartements.
Il fut parcourut d'un tremblement, ne pouvant déterminer s'il avait froid ou bien trop chaud. Le silence entre eux s'étira jusqu'à ce que la porte de la chambre princière fut franchie. Des bougies éclairaient la pièce, projetant sur les murs leurs ombres fantomatiques .
Le cœur battant à toutes vitesses, Merlin s'admonesta fébrilement, tentant de convaincre sa magie de se tenir tranquille quelques minutes encore.
Il s'avança vers le Prince et l'aida à ôter sa veste de cérémonie. Sans oser émettre le moindre son, il continua en délaçant le haut de sa chemise, écartant légèrement les pans.
Il déglutit sous le regard inquisiteur du Prince et décida qu'il valait mieux s'occuper de ranger le pourpoint avant toute chose.
Il en profita pour se diriger vers l'autre bout de la pièce et posa délicatement la veste sur un large fauteuil trônant là. Il bondit intérieurement en sentant la chaleur d'un corps derrière lui. Il ne l'avait pas entendu se déplacer.
« Et même alors que je sais, tu n'oses pas affronter mon regard. » murmura Arthur.
Le souffle courant sur la peau de sa nuque fit naitre un frisson qui lui parcourut l'échine. Il ferma ses yeux gorgés de magie, effrayé de montrer au Prince cet éclat doré qu'il ne connaissait déjà que trop bien.
« Regarde-moi, Merlin. »
Obéissant comme toujours, il plongea le regard dans une mer d'encre.
« Arthur... » commença-t-il, sans savoir quoi ajouter. Il s'humecta les lèvres et se tut, ne trouvant pas les mots.
Il avait la conscience aiguë de ce que le Prince voulait entendre. Il voulait entendre ce qu'il savait déjà pertinemment, mais il voulait l'entendre de la bouche de Merlin, que ce dernier efface l'amère trahison et les mensonges, qu'il lui fasse assez confiance pour lui avouer son secret.
Il regarda les muscles de la mâchoire du Prince jouer sous sa peau et prit une brève inspiration. S'il avait pu détacher son regard du sien, il aurait fermé les yeux.
« Je suis un sorcier.
— Je sais. »
Le Prince se pencha à son oreille et Merlin lutta pour ne pas chercher le contact, sentant ses barrières sur le point de céder. Il murmura dans un souffle:
« Je sais tout ce que tu pourrais me dire. »
Comme pour ponctuer ses mots, il délaça à son tour le haut de la tunique de Merlin posant les lèvres au creux de son cou, juste à la naissance de l'épaule. Ne réprimant pas le frisson qui le parcourut, il souffla un « merci » inaudible.
Merlin posa les mains sur le torse du Prince, hésitant entre le repousser ou l'attirer contre lui.
Visiblement fiévreux, Arthur laissa reposer son front contre le sien; Merlin chercha à le mettre en garde.
« Cela ne nous donne aucun droit pour autant... Et pour être honnête, je ne pense pas que Beltane soit le meilleur moment pour... Et puis le vin que vous avez bu...
— Tais-toi » l'interrompit le Prince, murmurant à quelques millimètres de ses lèvres, oublieux des conséquences trop lourdes à porter.
Et alors qu'il fermait les yeux, prêt à céder au grondement sourd de l'orage entre eux, Merlin sut qu'il ne lui imposerait pas le fardeau du savoir.
Il rouvrit des orbes mordorées et cela suffit à Arthur pour combler l'espace entre eux, posant ses lèvres charnues sur les siennes avec empressement et exaltation, comme l'on s'enivre d'un breuvage trop longtemps convoité. Sa magie répondit au Prince avec une force qui le submergea, faisant naître en lui un désir dont il n'avait pas mesuré l'ampleur.
Il répondit avidement au baiser et emprisonna la lèvre inférieure du Prince entre les siennes, la caressant du bout de la langue. Le soupir en découlant fit naître une vague de plaisir au creux de son ventre, sa magie pulsait dans son sang, se déversant enfin librement sans plus aucune retenue. Elle s'envola vers le plafond où elle fit naître le ciel d'une nuit d'été. La tête lui tourna. Le Prince sourit contre ses lèvres, loin d'être rassasié.
Oublieux de toute bienséance, Merlin écarta les pans de la chemise d'Arthur, achevant de la délacer. Les yeux du Prince lui brûlaient les entrailles, à la fois noirs et incandescents à la lueur des bougies.
La pièce tourna autour d'eux sans qu'il ne sache s'il s'agissait là de l'effet de sa magie ou simplement de son imagination. Enfin libéré du silence imposé à ses pouvoirs, il fut envahit à son tour par les pensées et les sensations d'Arthur, cette attirance indécente qu'éprouvait le Prince en ce moment-même, ce lien étrange entre eux qu'Arthur ne s'expliquait pas, cet abandon incontrôlé...
« Mais pourquoi? Pourquoi maintenant?
— Parce que maintenant je sais » répondit le Prince en lui ôtant sa tunique, suivant des yeux les reflets des bougies sur la peau pâle de Merlin depuis son torse jusqu'à la lisière de son pantalon. « Parce qu'il est impossible de ne pas céder à cette attirance démentielle quand on sait qu'elle est réciproque, sourit-il. Et peu importe que ce soit à cause de Beltane ou de ta magie. » Il effleura du bout des doigts le ventre de Merlin qui se contracta, traçant le contour de son nombril. « Maintenant je sais que tu ne cèderas pas parce que je suis ton Prince. » Il l'attira à nouveau à lui et lui mordit la lèvre sans occasionner de douleur, juste un frisson qui électrisa la peau de Merlin. « Tu cèderas parce que tu en as envie, autant que moi. »
Merlin sentit son cœur s'accélérer plus encore qu'il ne le crut possible, et le feu lui monta aux joues. Il ne nia cependant pas les paroles du Prince, lui intimant le silence en l'embrassant avec fougue. Le baiser se fit plus éperdu. Plus pressant, aussi. Très vite ce ne fut plus assez. Merlin entrouvrit la bouche pour y laisser entrer la langue d'Arthur, la caressant de la sienne, s'amusant de l'effet que lui faisait un simple baiser.
Les échos des druides invoquant le feu de Bel résonnaient en lui, ravivant le souvenir d'un temps ancien à présent révolu. Il sentit un pouvoir ancestral se déverser dans son corps et se trouva plongé au cœur d'une sombre forêt. Le large fauteuil était le seul élément de la chambre à demeurer dans ce décor improvisé, dénotant étrangement. Mais ils n'étaient plus à ça près.
« C'est tout ce que tu sais faire, sorcier? sourit Arthur contre ses lèvres.
— Oh, tu es loin d'imaginer ce que je peux te faire... » répondit-il en échangeant leur position, le poussant vers le fauteuil.
Arthur tomba assis sur le coussin et attira Merlin à lui, le forçant à s'asseoir à califourchon sur ses genoux pour ne pas perdre l'équilibre. C'était fiévreux et mal assuré. Et surtout, ça n'était pas suffisant.
Pas assez de contacts.
Pas assez de frictions.
Pas assez de baisers.
Merlin se pencha, lui offrant son cou qu'Arthur s'empressa de goûter, suivant de sa langue les veines qu'il devinait sous la peau pâle. Le désir s'amplifia au creux de son corps et il plongea le regard dans les yeux assombris de son serviteur, sans pouvoir empêcher ses hanches de bouger contre lui. Le souffle de Merlin s'accéléra imperceptiblement, cela le fit sourire de manière suggestive.
Les gestes lascifs et inconscients du Prince mettant à mal toute sa retenue, Merlin se retint de fermer les yeux. Arthur soupira et se passa la langue sur les lèvres, capturées l'instant d'après par le serviteur. Le baiser avait quelque chose d'erratique, une douce violence qui les secoua tous les deux, les poussant à se serrer pour se toucher plus encore.
Arthur suçota un bout de peau, juste à la base de son cou, et posa les mains sur ses fesses pour l'amener contre lui occasionnant un frottement à la fois cruel et délicieux. L'excitation plus qu'évidente entre eux leur envoya une vague de plaisir dans le bas-ventre. Arthur caressa Merlin depuis les épaules jusqu'à la taille, ponctuant son chemin de baisers. Il ramena ses mains entre les jambes du serviteur voulant délacer son pantalon, mais ce dernier l'arrêta. « Cela ne peut pas arriver, Arthur. Ça ne peut pas peser de la sorte sur ton destin » murmura-t-il. Il sentit la frustration du Prince, l'incompréhension aussi. « Je te donnerai tout ce que tu voudras, plaisir et jouissance, mais pas comme ça. »
Le Prince se redressa et fronça les sourcils:
« C'est toi que je veux, Merlin
— Je suis déjà à toi. »
Arthur l'attira à nouveau contre lui, cédant à ses pulsions. La magie de Merlin avait quelque chose de voluptueux dans la manière dont elle se mouvait autour de lui, presque palpable, dont elle lui susurrait des chants anciens au creux de l'oreille alors que la langue de Merlin s'enroulait autour de la sienne.
C'était chaud et humide, terriblement sensuel. La magie lui parcourut le corps d'un million de caresses, la peau de Merlin brûlant contre la sienne.
Le serviteur imprima contre lui un mouvement lascif, presque incontrôlé. Arthur ferma les yeux et retint un gémissement, arquant le corps vers cette source de plaisir, étrange et indéfinissable. La magie se répandit au creux de ses jambes et s'enroula langoureusement autour de lui, lui propageant des ondes de plaisir dans le corps à mesure que les mouvements se répétaient.
Le souffle d'Arthur s'accéléra et il se sentit basculer dans un monde de sensations plus voluptueuses les unes que les autres. Les mains de Merlin lui caressaient le ventre, suivant le tracé des abdominaux qui se contractaient par intermittence. Sa bouche embrassait son cou, goûtant la peau du bout de la langue pour mieux dériver vers ses lèvres, et sa magie était partout. à la fois douce et puissante, elle l'attisait, l'ébranlait, faisant naître en lui des sensations inconnues jusqu'alors.
Sa respiration se perdit dans les flammes glacées qui lui léchaient le corps et il fut bientôt complètement submergé, gémissant à bout de souffle le nom du sorcier. Juste avant la jouissance. Avant que l'air ne se vidât de ses poumons et que toute énergie semblât le quitter, laissant son corps étrangement vide, tremblant et repus. Beltane était passée, tout comme le poison coulant dans son corps.
Il décida pourtant que Beltane n'était à mettre en cause.
Il fut surpris de se retrouver soudain non pas sur le fauteuil du bout de la pièce mais dans son lit, Merlin toujours perché sur lui, le dévisageant d'un air moqueur. Il plongea son regard dans les yeux cuivrés du serviteur et pensa un « je t'aime » qu'il ne prononça pas. L'attirant à ses côtés, il l'enlaça avant de sombrer dans un sommeil sans rêve. Tout avait déjà été rêvé.
oOo
Merlin avait lu quelque part que les plus grands trésors se découvraient à l'aube, à l'instant révélateur où l'on ouvre les yeux et où l'on se trouve inondé de lumière.
L'aurore caressant le visage d'Arthur de ses premiers rayons d'été lui évoqua un royaume à la couleur et la douceur du miel. Il dévisagea le Prince endormi un long moment. Et puis déjà, trop tôt, les mots d'oubli lui brûlèrent les lèvres et le cœur. Des mots d'oubli qui sonnaient comme une prière.
Ooo
Merci d'avoir lu!
Tout commentaire est le bienvenu ^^
