« Tout homme qui marche peut s'égarer. » - Johann Wolfgang von Goethe dans Faust.


Je me suis barré.

Comme un lâche, je me suis enfui. Ça fait même des années que j'ère, ça et là, sans prendre garde. Je suis élimé jusqu'à l'os, usé dans les rotules : même pas vingt ans et j'ai marché pour toute une vie. J'avance dans des rues étrangères, sans même faire attention aux gens qui passent, qui courent parfois. J'assiste, sans être assisté, au tumulte de la ville, au bourdonnement incessant de la vie qui ne s'est pas arrêtée. Autodidacte, tuteur pour moi-même, j'ai appris à comprendre le vrombissement des voitures et les lumières qui s'allument le soir pour s'éteindre au matin. Je suis parfois quelque part, sur un banc, mais la plupart du temps je n'existe pas.

Mes pieds se mettent l'un devant l'autre, articulant des pas qui ne me mènent qu'à un départ sans fin. Alors, je ne sais pas. Devrais-je m'arrêter de progresser dans ces rues si pleines, la tête pourtant vide ? Devrais-je prendre mon mal en patience, cesser de piétiner dans ma vie comme sur le bitume ?
Je n'ai plus de certitudes, alors que quelqu'un vienne m'éclairer.

Et voilà une habitude, qui surgit soudain dans mon quotidien malade. Une connaissance d'un passé révolu, qui sort toujours du même immeuble, resserrant constamment son écharpe autour d'un cou frêle. Alors j'ai commencé mes tours en répétition. Je suis toujours à l'heure, toujours présent pour témoigner de sa sortie et m'en ressourcer : le reste du temps, je ne la suis pas, je continue de m'éloigner ; je fais les passages de béton le jour et la nuit, jusqu'à l'heure fatidique où je rejoins inlassablement ce trottoir.

Elle ne me voit pas : je fais tout pour ça. J'ai instauré une habitude dont elle ignore tout et qui m'apporte satisfaction. Peut-être n'ai-je jamais pris le temps de vraiment la regarder auparavant, mais aujourd'hui que je n'ai plus d'argent ni d'amis, j'ai des minutes à revendre et des heures à tuer.

Monnayage.

Elle tourne toujours au même coin de rue et je regarde ses cheveux indomptables disparaitre : cette seconde fait éclater mon cœur chaque jour davantage. Une fois, elle balade ses jambes plus lentement, s'engage dans une conversation avec une inconnue et la prend par le bras. Une aveugle. Alors les paroles vont bon train, et même les sourires, alors que l'inconnue ne peut les voir. Elle se fatigue juste à les faire entendre. Naturellement.

Comme si c'était à moi qu'elle parlait, je souris. Sa naïveté n'a rien perdu, mais elle a gagné chez moi un charme indéniable. Mes yeux la suivent, mon cœur la perd quotidiennement pour la rattraper le lendemain.

Et machinalement, peut-être, je commence à l'aimer. Sa silhouette fragile m'inspire des instincts disparus, des envies interdites. Je ne saurais plus m'y prendre pour lui faire du mal, car j'ai perdu toute envie de m'y appliquer : c'était probablement la seule chose que je savais faire avec talent, et je suis maintenant laissé sans rien. Seuls mes iris pour la condamner quelques secondes entre les barreaux de mes paupières : quelques cernes en bagages pesants. Rien.

Un jour, elle n'est pas seule : il vient la chercher, l'embrasse comme par réflexe alors que je sais que sous ce flegme perce des années d'amour tu. Je ne sais pas s'il la mérite encore, mais il l'a méritée à un instant. J'en suis sûr.

Je pense que je n'ai pas eu de chance, ni eu le talent d'aller la réclamer à la porte du destin. Le spectacle me déchire de l'intérieur, en frissons froids et détestables. Tout ce que j'ai essayé de lui dérober avec mes prunelles s'égare dans un frottement indigent, et bientôt je me sens partir. Alors, sans même l'attendre cette fois, je m'en vais pour ne plus revenir. Elle n'en saura jamais rien.

Si seulement je m'étais retourné, j'aurais pu voir qu'elle m'avait toujours vu. Et qu'à présent, elle me regardait partir une nouvelle fois. Cette fois, peut-être encore par lâcheté, mais plus encore par résignation.
Je n'ai pas vu ses billes brunes se poser sur mon dos, ni n'ai même senti la tendresse perler dans son regard.

Comme d'habitude, je me suis enfui.
Comme d'habitude, j'ai raté quelque chose.
Et sans ses yeux pour me voir, maintenant que je suis loin, je ne suis plus non plus.