Résumé : La dernière fois, nous avions fait la connaissance de l'inspecteur Abberline, de Scotland Yard, chargé de l'enquête sur le mystérieux assassin de l'East End (personnage réel de l'histoire de Jack l'éventreur)… Mais la menace gronde dans Whitechapel… J'espère que vous aimerez ce nouveau chapitre et je compte sur vous, chers lecteurs, pour me laisser un message… Bonne lecture… A très bientôt lilywen.

Littérature du dix-neuvième siècle

Chapitre 9 : Rencontre au Ten Bells

« Inspecteur… Inspecteur… »

L'homme d'une quarantaine d'années, aux tempes légèrement grisonnantes, s'avança d'un pas lourd et pesant vers le jeune policier qui l'avait interpelé. Il écarta les quelques badauds gênant sa progression et s'agenouilla, fixant avec horreur le corps mutilé atrocement. Dans cette cour intérieure du 29 Hanbury Street, Abberline pensa que jamais il n'avait vu un tel acharnement et pourtant, il avait déjà enquêté sur de nombreuses affaires qui avaient défrayé la chronique londonienne par le passé mais rien d'aussi abject, d'aussi innommable.

La femme qui paraissait avoir entre quarante et cinquante ans, avait la gorge tranchée, sa tête pendait dans un angle improbable et ne tenait encore au reste de son corps que par quelques hasards miraculeux. Qui que soit l'assassin de cette prostituée, il s'était acharné, cruellement, sadiquement. Son ventre était ouvert de part en part et dans une mise en scène macabre, il avait ôté les intestins de cette femme et les avait déposés comme une étrange décoration sur son épaule droite. L'inspecteur posa machinalement son mouchoir sur sa bouche pour couvrir les odeurs rances du sang et de détritus qui traînaient ça et là dans la cour, il se sentait nauséeux et son malaise s'accentua encore quand il constata, en repoussant légèrement la couverture qui couvrait le bas du corps que toute la partie inférieure avait été prélevée presque intégralement : son vagin, son utérus… Peut-être une perfide façon pour ce meurtrier d'expliquer sa punition quasi divine, pourquoi il avait irrémédiablement condamné cette pauvre femme et son activité illicite dans Whitechapel semblait être là le seul mobile à cet acharnement sordide. Eparpillées autour du corps, il y avait quelques malheureuses pièces de monnaie, sans doute la rétribution promise par le dernier client de cette femme, probablement s'agissait-il de l'assassin.

L'autre policier avait fait reculer légèrement les quelques curieux qui s'approchaient de la sinistre découverte. Abberline se releva difficilement pour la première fois de son existence, il se sentait vieux, usé, fatigué par les ans. Cette affaire n'était pas comme les autres, cette affaire lui pesait car il ne lui faisait désormais plus aucun doute que les meurtres qui se succédaient dans ce quartier miséreux étaient le fait d'un même homme. Martha Tabram, Marie Ann Nichols. Le même acharnement à détruire, à souiller… C'était bien trop pour son esprit cartésien et scientifique que d'accepter l'idée d'une coïncidence malheureuse… Il allait en cela à l'encontre de beaucoup de ces confrères, peu d'entre eux accordant crédit à ses idées avant-gardistes sur les méthodes d'investigation et nul doute que sa théorie d'un même homme tuant de façon rituelle et répétitive n'allait pas obtenir leur adhésion mais cela ne lui importait guère.

Il y avait eu aussi cette visite surprenante au manoir de ce riche Lord où il avait été accueilli par un homme qui lui avait paru d'embler être une personne bien, se souciant de son prochain, il avait lu une bienveillance compatissante envers les habitants de ce quartier laissé à l'abandon et à la loi de l'injustice. Oui, Remus Lupin lui avait forte impression et leur conversation lui revenait sans cesse à l'esprit alors qu'il fixait le corps de l'inconnu. Le policier se rapprocha à nouveau de lui et demanda avec prudence :

« Inspecteur… Inspecteur… Est-ce que tout va bien ? »

Il regarda le jeune homme avec une pointe de commisération et dodelina légèrement de la tête :

« Croyez-vous sincèrement que quiconque puisse aller bien devant un tel spectacle ? »

L'autre eut l'air penaud et ses joues s'enflammèrent. Frederick Abberline regretta aussitôt son emportement contre le novice qui voulait seulement s'acquitter au mieux de sa tache. L'inspecteur poursuivit, en demandant d'une voix qu'il espérait plus calme :

« Avez-vous eu des témoignages quelconques ?

- Oui… En fait, un homme s'est présenté à nous presque aussitôt.

- Et, c'était pourquoi ?

- Il prétend avoir entendu des cris cette nuit.

- Où était-il à ce moment là ?

- Chez lui, dans cet immeuble… »

L'agent avait machinalement désigné le bâtiment aux façades grises et sales qui jouxtaient la cour du 29 Hanbury Street. L'inspecteur regarda fixement l'endroit et répliqua sèchement :

« Il a entendu crier… Pourquoi n'est-il donc pas intervenu ?

- Il dit qu'il n'a pas eu le courage de regarder par la fenêtre… »

C'était difficile d'ajouter un commentaire à cela, une femme avait été assassinée de la pire des façons, une véritable abjection de l'humanité mais les habitants de ce quartier n'avait simplement pas prêté attention à ses appels aux secours, trop habitués et éreintés pour s'émouvoir d'une telle violence. Le monde dans lequel vivait cette femme était sans pitié, sans considération pour ceux qui avaient déjà perdu, jusqu'à leur dignité. Abberline se contenta d'un bref hochement de tête, signe de sa résignation et il demanda au jeune policier :

« Y a-t-il autre chose ?

- Juste un peu avant votre arrivée, une gamine complètement paniquée, est venue vers ici en courant. Elle nous a signalé une trace suspecte au pied de son immeuble, c'est à l'angle de la rue en direction de Dorset Street. Le sergent Smith a été vérifié immédiatement, il pense que c'est…

- Quoi ?

- Du sang… Probablement laissé par l'assassin alors qu'il s'enfuyait avec les organes de la victime.

- J'irai voir également, on ne sait jamais s'il y avait quelques indices, même si j'en doute vraiment. A-t-on une idée de l'identité de la victime ?

- Bien, d'après quelques habitués du quartier, c'est une des filles du Britannia…

- Une idée de son nom ?

- D'après l'un d'eux, il s'agirait d'Annie Chapman, il l'appelle « Dark Annie » (1) dans le coin.

- Les filles de ce pub pourraient peut-être nous en dire un peu plus sur elle. Conduisez-moi jusque là. J'aimerais les interroger.

- Bien sûr, Inspecteur.

- Il faut également évacuer son corps immédiatement.»

L'inspecteur s'agenouilla et recouvrit complètement le corps abîmé et meurtri à l'aide du drap blanc, tâché du sang de la victime. Il se releva doucement, passant une main lasse sur son visage fatigué. Après un bref signe de tête à destination du jeune policier pour qu'il l'attende encore quelques instants, Frederick se rapprocha de son subordonné, resté légèrement en retrait, près de la calèche qui les avait conduits de Scotland Yard à Whitechapel. Abberline lui expliqua succinctement ce qu'il attendait de lui le temps de son absence, le grand roux acquiesça simplement à son supérieur. Frederick se retourna ensuite vers le jeune policier novice et le suivit sans prêter attention à la foule grandissante de badauds et curieux. Ils remontèrent rapidement Hanbury Street et lorsqu'ils arrivèrent au carrefour entre Dorset Street et Crispin Street, Abberline scruta avec attention le pub Britannia dont il avait longuement parlé avec Remus Lupin.

Ils traversèrent rapidement la rue, évitant de justesse une calèche lancée à vive allure. L'inspecteur s'arrêta à l'entrée du lieu très fréquenté en ce milieu de matinée, il allait pousser la porte bringuebalante du pub lorsque deux femmes, âgées d'une quarantaine d'années, en sortirent. Au vu de leur habit qui dévoilait leur poitrine généreuse de femmes du peuple, si peu conforme à la prude morale de l'Angleterre victorienne, l'inspecteur comprit qu'il s'agissait là de deux prostituées du quartier. Sur leur visage, dans leurs yeux, on lisait clairement une peur réelle due aux événements qui endeuillaient cruellement leur quartier. Frederick ne doutait pas que la nouvelle de la mort atroce d'Annie faisait déjà les gorges chaudes du East End. Il les stoppa d'un raclement de gorge :

« Mesdames… »

La marque de politesse pour le moins inhabituel sembla surprendre grandement les deux femmes qui s'arrêtèrent. La tenue de policier porté par le garçon blond d'à peine vingt ans qui accompagnait Abberline, leur fit réaliser presque aussitôt qui était cet homme qui les interpelait avec tant de déférence. Certainement pas un de ces soulards qui les prenaient à la va-vite, dans une ruelle à peine éclairée, contre un mur, histoire de se vider mais rien qui ne les rassure cependant. Si jamais leur entrevue avec une personne de la police venait à se savoir dans Whitechapel, que ce soit auprès des mangemorts des Old Nichols ou de leurs habitués, c'était leur gagne-pain qui s'envolait au moins pour plusieurs jours. Ce fut Catherine qui prit donc l'initiative de répondre avec un brin de morgue et de sarcasme :

« Ouais… C'est pourquoi, M'sieur ?

- Inspecteur Abberline, de Scotland Yard.

- Voyez-vous ça ! Scotland Yard ! Ce serait qu'la haute s'inquiète pour nous maintenant… Qu'on nous donne du Madame… ce s'rait bien une première !

- J'aurais souhaité m'entretenir avec l'une d'entre vous, au sujet d'Annie… Annie Chapman. Vous la connaissez, je présume ?

- Pour sûr qu'on la connaissait, Dark Annie… », S'exclama l'autre prostituée avec cette gouaille caractéristique de Whitechapel.

Catherine et Elizabeth se regardèrent un bref instant, un éclat douloureux visible dans leur regard vide d'avoir connu trop d'horreurs. Frederick reprit la parole aussitôt :

« Cette nuit, elle a été sauvagement assassinée. On a retrouvé son corps sur Hanbury Street mais vous le saviez déjà, n'est-ce pas ?

- Ging'… Enfin, Marie Jane, elle est passée y a pas dix minutes au Brit' et qu'elle nous a prévenues. C'est tout ce qu'on sait d'l' histoire, nous.

- Marie Jane… Est-elle à l'intérieur ?

- Pas là, non, elle est partie au Ten Bells… »

Elizabeth désigna de la main le pub aux façades tristes et abîmées à quelques pas du Britannia, au carrefour entre Commercial Street et Fournier Street. Abberline la remercia simplement. Après un bref salut respectueux et courtois aux deux femmes qui étaient absolument ravies d'écourter cet entretien au beau milieu de la rue, il reprit sa marche, beaucoup plus rapidement cependant, il savait que le novice le suivrait sans poser de question. Marie Jane. Il connaissait déjà la jeune femme de nom. Remus Lupin lui avait expliqué que cette personne était une femme bonne et douce, qu'elle veillait sur Harry Potter, lui ayant déjà évité à plusieurs reprises quelques mauvaises rencontres avec les Old Nichols, en particulier leur chefaillon, une espèce de brute sanguinaire, sans foi ni loi, un dénommé Greyback. Visiblement, le lord avait confiance en cette prostituée et Frederick vit là un moyen d'obtenir des informations sur ce quartier qu'il connaissait encore peu. Peut-être quelques pistes à suivre qui lui permettraient d'en savoir un peu plus sur le meurtrier sadique qui terrorisait le quartier et qui faisaient maintenant les gorges chaudes en haut lieu.

Il poussa la porte aux carreaux salis par le temps qui grinça légèrement sur ses gonds. Ce qui le marqua aux premiers abords, c'était la femme qui se retrouvait derrière le comptoir. Une femme qui portait des châles autour de ses frêles épaules, elle l'accosta aussitôt :

« Ce sera quoi pour ces deux Messieurs ? »

Son regard allait avec frénésie d'Abberline au jeune blond qui l'accompagnait. Frederick s'approcha et s'installa sur un des hauts tabourets encore libres à cette heure de la journée. Le novice s'excusa presque de le rejoindre et de s'asseoir à ses côtés. Son air empoté et maladroit l'exaspérait autant qu'il l'attendrissait, mais, il reporta son attention sur la dame âgée, tenancière de ce pub dont lui avait parlé Lupin.

« Un thé pour moi – Earl Grey, si vous avez… »

Son regard se tourna vers le jeune homme qui hocha stupidement de la tête avant d'énoncer à peine dans un murmure :

« Moi de même. »

La vieille Figg ne répondit même pas, claudiquant, elle se dépêcha d'accomplir sa tâche, saisissant au passage deux tasses ébréchées. Elle versa l'eau fumante et apporta aux deux hommes leur commande. Frederick en profita pour l'interroger :

« Inspecteur Abberline, j'aurais voulu quelques renseignements, Madame.

- Et qu'est-ce qu'une vieille dame comme moi peut faire pour vous aider, M'sieur l'Inspecteur ?

- Vous êtes au courant, je suppose de ce qui vient de se produire…

- Pour sûr, pauvre bougresse ! Ginger m'a prévenue, pas plus tard qu'y a cinq minutes.

- Vous avez parlé à Marie Jane. Où est-elle maintenant ?

- Là-bas. »

La vieille femme désigna du doigt une table à l'écart, près de la porte qui menait aux cuisines de l'établissement. Une jolie rousse, assez jeune, parlait avec un garçon brun, absolument magnifique malgré les frusques horribles qu'il portait. Ses yeux verts semblaient capables d'illuminer l'univers entier. Abberline comprit aussitôt quelle fascination ce gamin pouvait exercer sur ceux qui l'entouraient car il ne douta pas une seule seconde de son identité.

Frederick soupira et se leva, remerciant Miss Figg pour sa réponse. Alors que le jeune policier se relevait à son tour pour l'accompagner, il le pria de rester là, tandis qu'il se dirigeait vers la table occupée. Lorsqu'il s'arrêta à un pas du brun, ce dernier cessa brusquement de parler et le fixait de ses yeux émeraude si intenses. Rompant le silence, Frederick énonça calmement :

« Inspecteur Abberline. »

La rouquine releva la tête, surprise de la présence de cet homme. Il n'était pas du même monde, certainement pas destiné à se croiser, encore moins à se parler, à se respecter, pourtant aux premiers regards, les tempes légèrement grisonnantes, les yeux si expressifs la convainquirent de lui faire confiance, elle désigna la place à côté d'Harry, sur le banc et l'inspecteur d'une quarantaine s'y installa aussitôt, en la remerciant d'un hochement de tête.

« Qu'est-ce qu'on peut faire pour vous, M'sieur Abberline ?

- Je voulais parler un moment avec vous de la victime. Annie Chapman.

- J'm en doutais bien, mais, sans vouloir vous manquer de respect, M'sieur, j'suis pas sûr de pouvoir vous aider.

- Vous la connaissiez tous les deux ? »

Pour la première fois depuis qu'il avait pris place à leur table, l'inspecteur fixa également le garçon à ses côtés qui n'avait pas encore parlé, Ginger répondit d'un oui franc et gouailleur tandis qu'Harry se contentait d'un vague hochement de tête. Abberline préféra ne pas braquer davantage l'adolescent et se concentra à nouveau sur la jeune femme :

« Quand l'avez-vous pour la dernière fois ?

- Je l'ai croisé c'te nuit, elle sortait du Britannia.

- Où devait-elle aller ? Savez-vous si elle devait rejoindre une personne de votre connaissance ? »

Le rire ironique qui s'échappa de la belle rouquine fit frissonner d'effroi Harry et l'inspecteur reprit, essayant d'oublier l'air malheureux et maladif du gosse à ses côtés :

« Expliquez-vous, Marie-Jane.

- Elle commençait sa nuit, M'sieur l'Inspecteur. Alors qui elle allait rejoindre ? Franchement, j'en ai pas la moindre idée ! Y'a bien une chose, mais, j'suis pas sûre que c'est à voir avec ce qui est arrivé à Annie…

- Dites toujours.

- Et bien… J'sais qu'y avait une calèche d'un gars de la Haute, p't'être un de Westminster. Elle est passée en début de soirée, plusieurs fois. J'l'avais pas vu avant, mais bon, vous savez ce que c'est… ça va, ça vient. J'avais à faire, moi !

- Oui, je me doute… Et cette calèche, où l'avez-vous croisée ? A Hanbury ?

- Non, elle tournait autour de l'auberge des Dursley… Tu l'aurais pas vu, toi, le p'tiot ? »

Harry sembla se recroqueviller sur lui-même, sentant l'attention des deux adultes se reporter sur lui. Il fixa après quelques secondes ses yeux émeraude vers la jeune femme qui lui souriait de façon quasi-énigmatique. Elle le regarda, l'exhortant à parler mais il avait l'impression que sa langue était pâteuse, que jamais un son intelligible ne pourrait sortir de sa bouche en cet instant. Finalement, Marie-Jane se releva et prononça avec sa voix si particulière :

« Ecoute P'tiot… Faut qu'tu parles si t'as vu que'que chose. De toute façon, j'ai besoin de parler avec Miss Figgs au sujet du logement que les Nichols veulent qu'on laisse… Comme si avec les filles, qu'on avait les moyens de se trouver un autre endroit pour crécher… P't'être que Miss Figgs pourra que'que chose pour nous.

- Marie-Jane…

- Vous en faites pas, M'sieur l'Inspecteur. Dès que j'ai fini, je reviens et lâchez pas Harry… J'suis sûre qu'il sait des choses avec cet abruti de Greyback qui essaye de le coincer à chaque coin de rue… »

Le brun sembla rougir furieusement à la mention des attaques perpétuelles du chef des Old Nichols à son encontre. Au moins, les récents événements qui avaient endeuillé le quartier, l'avaient quelque peu éloigné de l'homme vicieux et malsain. Greyback était trop occupé à diriger ses troupes pour 'reconquérir' Whitechapel, comme il s'en était enorgueilli la veille dans la grande salle de l'auberge des Dursley. Si la situation n'était pas aussi dangereuse pour les filles de l'East End, Harry en aurait remercié Dieu chaque jour. Avec douleur et résignation, il regarda Marie-Jane se diriger vers le comptoir et s'accouder pour parlementer sérieusement avec la vieille tenancière.

Un silence calme s'installa entre les deux hommes. Frederick ne parla pas, laissant au jeune garçon le temps de reprendre ses esprits. Ce fut au bout de longues minutes que le brun se dandina légèrement sur le banc inconfortable et qu'il se décida enfin à prendre la parole :

« Que… Que voulez-vous savoir, Monsieur ? »

Le ton doux tranchait avec le langage imaginé et fleuri de Whitechapel et s'il n'avait pas parlé avec Remus Lupin de ce jeune homme, il aurait immédiatement compris qu'il n'était pas de ce monde, qu'il s'y trouvait par quelques aléas cruels du destin.

« Avez-vous vu cette fameuse calèche mystérieuse ?

- Non… Enfin, pas directement.

- C'est-à-dire ?

- Il est revenu cette nuit.

- Qui est revenu, Harry ?

- Ce Lord, sans nom. Je ne sais rien de lui, je doute que mon oncle en sache plus, même si je l'ai cru au début.

- Pourquoi vient-il à l'auberge de votre parenté ?

- A votre avis… »

Le garçon s'arrêta et son regard lourd en disait plus long que tous les discours qu'il aurait pu prononcer. Abberline dut se retenir de poser sa main sur l'épaule du brun dans une vaine tentative de réconfort. Comment pouvait-on infliger de telles horreurs à un jeune adolescent si délicat, si fragile ? Il comprenait beaucoup mieux désormais l'intérêt de Remus Lupin à son égard, pourquoi il se préoccupait autant du devenir de Potter. Il fut interrompu dans ses pensées par la voix douce, à peine plus qu'un murmure.

« Il… Il est déjà venu plusieurs fois.

- Prenez votre temps.

- La toute première fois, c'était début juillet… mais ce qui est étrange, c'est…

- Oui ?

- Vous allez penser que c'est stupide mais je l'ai réalisé seulement ce matin quand j'ai appris la mort d'Annie… »

Frederick ne le pressa pas d'une nouvelle question, c'était inutile. Harry avait passé outre sa timidité, sa peur, en commençant ses confidences. L'inspecteur savait qu'il devait le laisser venir à son rythme, ne pas le braquer.

« Si l'on excepte la première visite de ce Lord, il est venu chaque fois qu'il y a eu un drame. A la mort de Martha, de Polly et cette nuit, c'est Annie. »

L'air pour le moins stupéfait qu'il put lire sur le visage de l'inspecteur lui fit aussitôt regretter ses paroles. Comment pouvait-il espérer que les confidences d'une putain de Whitechapel auraient quelques importances lorsqu'il s'agissait d'un Lord ? Harry s'apprêtait à se relever pour le laisser là mais la main ferme de l'homme l'en empêcha brutalement, en tenant fermement son fin poignet.

« Ne partez pas. Vous êtes sans doute la première piste réelle que nous avons dans cette affaire.

- Vous… Vous me croyez ?

- Oui, déjà parce que contrairement à mes confrères, je suis persuadé depuis le début que le meurtre de Martha Tabram est lié aux autres et vous venez de m'apporter une preuve de plus. Que savez-vous sur cet homme ? Le moindre détail, même si vous le pensez sans importance, pourrait nous aider grandement.

- Eh bien… »

Harry triturait ses doigts, trahissant clairement sa peur. Il soupira fortement.

« Il… Il procède toujours de la même façon : il arrive tard dans la nuit, il me demande et il paye mon oncle comme un prince apparemment.

- A quoi ressemble-t-il ?

- A chaque fois, il portait une large cape noire, un chapeau haut-de-forme. Il est plutôt grand, brun aux yeux sombres… »

Harry s'était à nouveau interrompu comme si chaque mot énonçait lui arracher les dernières miettes de sa volonté, de son courage, le replongeant irrémédiablement dans ses souvenirs. L'inspecteur se maudissait pour ce qu'il lui faisait endurer mais il n'avait pas d'autres choix.

« Harry, j'ai besoin que vous me décriviez son comportement, avec vous… Cela pourrait me permettre de comprendre… »

Le gamin frissonna littéralement et Frederick le remarqua évidemment. Harry baissa à nouveau son regard brillant et si l'inspecteur n'avait pas été totalement concentré sur lui, il n'aurait jamais perçu le son fugace, si faible de la voix du brun :

« Il… Il est ignoble. Je veux dire… Ecoutez, je ne suis pas du genre à m'émouvoir facilement… J'ai vu tant de choses depuis que mes parents m'ont laissé aux Dursley. J'ai été d'abord leur souffre douleur, puis leur bonne et quand… Quand mon oncle a vu le regard plus qu'intéressé de certains clients, il m'a vendu à eux… Au plus offrant. Souvent des bourgeois de Baker Street et puis, il y a eu aussi des lords des beaux quartiers qui venaient se défouler dans Whitechapel pendant que leur femme se reposait gentiment dans leur riche villa de campagne… J'en ai vu défiler, Monsieur… Beaucoup. »

Le brun s'arrêta comme pour chercher la force en lui de poursuivre. L'inspecteur avait retenu sa respiration quelques instants, écœuré de la vie de ce petit bonhomme. Il réalisait parfaitement tout ce que lui avait narré Lupin lors de leur rencontre.

« Mais lui. Il est différent. Il est ignoble, il est violent et cruel. Il me fait tellement mal quand il me touche. Je… Je ne suis pas spécialement habitué à ce que les clients cherchent à me soulager pendant qu'ils se contentent et qu'ils se vident, non… loin de là, même… Mais, la plupart font en sorte de me préparer, pour que ce soit plus agréable… Pour eux, tout du moins. Lui, jamais. Il s'enfonce, me besogne sauvagement. Je ne suis… Je ne suis même pas sûr qu'il y prenne un quelconque plaisir véritable. Il me pénètre, me baise violemment et part, sans un mot. Je suis toujours si sale quand… »

La voix étouffée de sanglots difficilement contenus stoppa. Le brun n'était pas encore prêt à admettre les mots qui auraient suivi inexorablement. L'inspecteur attendit que le garçon retrouve un peu de sérénité avant de reprendre :

« Harry, cet homme viendrait de Westminster, d'après ce que Marie-Jane a dit tout à l'heure… Est-ce que c'est exact ?

- Je ne peux pas vous l'affirmer, Monsieur… Cependant…

- Cependant quoi, Harry ?

- La première fois qu'il a requis ma présence auprès de mon oncle, il a prétendu qu'il connaissait très bien un de mes réguliers qui se trouve être un lord de Westminster.

- Quel est le nom de ce client ?

- Je…

- Cela pourrait grandement aider notre enquête, Harry. Si effectivement, votre client est une de ses relations, je pourrais découvrir plus vite l'identité de l'éventreur de Martha, Polly et Annie.

- Je… Si mon oncle apprend que je vous ai dit quel lord vient fréquemment prendre son plaisir avec moi, je risque de le payer très chèrement, vous savez…

- J'en ai bien conscience, Harry et je peux vous promettre sur l'honneur que je ne mentionnerai jamais votre rôle dans mon enquête, ni cette conversation. Je veux seulement découvrir ce meurtrier et je ne veux certainement pas vous nuire, en aucune façon… »

Le brun expira bruyamment, comme s'il s'apprêtait à plonger la tête la première dans une eau glacée et finalement, il lâcha d'une traite :

« Lord Malefoy.

- Pardon ?

- Lord Lucius Malefoy… Vous ne connaissez pas ?

- Je… Si, bien sûr que si, au moins de réputation. Cet homme est un des hommes les plus influents de notre monarchie tant par sa puissance financière que par son rôle dans la chambre politique. Il est absolument sans pitié pour ses ennemis, du moins, c'est la rumeur qui circule à son propos dans le milieu des affaires et d'après les ladies de Westminster, il est également un modèle de vertu victorienne.

- Moi, je sais juste qu'il vient régulièrement et qu'il n'est certainement pas ce qu'il prétend être, mais vous ne me croyez pas, n'est-ce pas ? Pourquoi faire confiance à une vulgaire putain ?

- Ce n'est absolument pas ce que je viens de dire, Harry. Bien au contraire et je vous crois. »

Harry le fixait de ses yeux émeraude si brillants. Il semblait stupéfait que l'inspecteur puisse donner crédit à la parole d'un gamin de Whitechapel. Cela eut, au moins, le mérite de faire sourire Frederick et de légèrement faire retomber la pression qui régnait depuis le début de leur entretien.

« Alors, Harry, qui ne croit pas l'autre, maintenant ? »

Le brun haussa les épaules, faussement détaché. L'inspecteur en profita pour relancer leur discussion, il était quelque part satisfait d'avoir suivi son intuition car il avait plus appris en quelques minutes qu'en plusieurs semaines, auprès des policiers du quartier.

« Que pouvez-vous me dire d'autres sur Lucius Malefoy ?

- Pas grand-chose, en fait…

- Même un détail, Harry…

- Dès que sa femme s'absente de Londres, il vient trouver son plaisir ici. Enfin, c'est ce qu'il m'a confié une fois où il était particulièrement satisfait de ma prestation.

- Vous avez en main les armes pour faire tomber une des plus vieilles et estimées familles anglaises.

- Qui me croirait… à part vous…

- Je ne suis pas d'accord, mais passons… Si nous partons du postulat que celui que nous suspectons d'être l'éventreur de Whitechapel est un de ses proches, peut-être est-il déjà venu avec lui ? Peut-être les avez-vous vus ensemble ? Lucius Malefoy a-t-il déjà été accompagné lors d'une de vos rencontres ?

- Depuis fin juillet, il est venu deux fois avec un de ses amis… Une pourriture, un certain Mac Nair…

- Dieu ! Mac Nair, c'est un des Lords écossais les plus en vue à la cour de la grande Reine Victoria. Il possède une fortune colossale et un domaine gigantesque près d'Edimbourg, à Hogwarts, il me semble. Quel lien le lie à Malefoy ?

- J'ai cru comprendre que Malefoy et lui travaillent ensemble, pour une compagnie commerciale qui s'est implantée aux Indes, Les établissements de Salazar.

- Harry, est-ce qu'il pourrait s'agir de lui ?

- Non… La première fois que celui que vous soupçonnez d'être l'éventreur m'a fait quérir, remonte au début du mois de juillet, j'ai rencontré Mac Nair plus tard et je peux vous affirmer que malgré sa violence et ses goûts douteux, il est bien loin de la perversion de votre homme. »

Quelque peu déçu, Abberline hocha cependant de la tête. Il était certain que cet enfant malheureux et utilisé d'une ignoble façon par sa parenté, détenait sans le savoir la clé de toute cette histoire. Il ne pouvait s'attarder davantage sans attirer les soupçons du novice sur Harry et c'était là la dernière chose qu'il souhaitait. Doucement, il se releva, ne prêtant pas attention au regard émeraude interrogateur. Il s'en retournait vers le comptoir pour rejoindre Marie-Jane. Il se retourna pourtant, posant une main sur l'épaule gracile et se penchant vers le brun, Volontairement, il le tutoya et murmura :

« Je reviendrai. Prends garde à toi, Harry, Remus s'inquiète déjà suffisamment. »

A suivre…

Note de l'auteur (1) : Dark Annie, Annie Chapman.

Née Eliza Ann Smith en septembre 1841 à Londres, mariée à John Chapman en 1869 et mère de deux filles, elle fut tuée le samedi 8 septembre 1888 au matin, dans une cour intérieure de numéro 29 de Hanbury Street. Elle fut incinérée le 14 septembre 1888 à Manor Park.

Son corps fut retrouvé gisant à terre, la gorge tranchée et la tête presque séparée du corps. Le ventre était ouvert et les intestins déposés sur l'épaule droite de la victime, tandis que le vagin, l'utérus et les deux tiers de la vessie avaient été prélevés. À ses pieds, on découvrit quelques pièces de monnaie.

Un témoin, habitant de l'immeuble, affirma avoir entendu une femme crier « non » mais avoua ne pas avoir eu le courage de regarder par la fenêtre. Le lendemain, une petite fille informa la police qu'elle avait vu, quelques maisons plus loin, une flaque de sang : les policiers déclarèrent qu'il s'agissait probablement d'une trace laissée par le tueur alors qu'il emportait les organes prélevés sur la victime.