Dimanche 1er Janvier 2012
Chère Marina,
Il m'a embrassée.
Logan.
Je l'ai embrassé.
*
*
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Lundi 2 janvier 2012
Chère Marina,
Je n'arrive pas à y croire. Tout ça est tellement… J'en perds mes mots. Je vais tout te raconter, ce sera plus simple.
Vendredi, Lola était excitée comme une puce : elle voulait organiser la Saint Sylvestre à la maison pour remercier Wallace et Jackie de leur accueil à Noël. Bien entendu, Logan y serait invité.
Personnellement je n'étais pas… Comment dire ? Pas très bien.
Depuis jeudi, tout me mettait en rage, et lorsqu'elle m'a soumis son projet, j'ai tout d'abord refusé. Mon objectif était de passer le moins de jours possibles avec Lola et Logan d'ici mon départ. Et la perspective de partager une nuit entière avec eux ne me réjouissait guère.
Bref : dispute, cloisonnement dans nos chambres, grattement à la porte, petit sourire en coin.
« Ok t'as gagné… »
Dimanche soir. Lola rentre du travail à 18 heures, l'appartement est métamorphosé. Un immense sapin au milieu du salon, orné de guirlandes multicolores. Sur le vieux canapé, une tenture rouge brodée de fils dorés. Des assiettes de toasts sur la table basse. Partout, des bougies qui embaument la pièce.
C'est mon cadeau d'adieu Lola.
On se prépare, un verre de punch à portée de main. Lola revêt une robe argentée au décolleté plongeant. Elle m'oblige à troquer mon pull-over pour un bustier noir à paillettes.
C'est mon cadeau d'adieu Lola.
20 heures, le clan Fennel débarque.
Un verre de punch.
Jackie raconte ses déboires : le traiteur vient d'augmenter inopinément ses prix, la couturière a trop raccourci la robe…
Wallace reste silencieux, une étincelle au fond des yeux tandis qu'il écoute sa douce.
Un autre verre de punch ?
20 heures 30, on sonne à la porte. Lola part lui ouvrir tandis que je reste prostrée sur le canapé. Logan fait son entrée, une bouteille de vin français à la main. Il a revêtu un smoking gris clair et une chemise noire déboutonnée au col. Très élégant. Il a soigné sa tenue.
Il l'aime…
Un verre de punch ?
22h, nous passons à table. Lola s'enthousiasme devant les cailles que j'ai préparées :
« Un véritable cordon bleu la petite Vera, son mari sera gâté ! »
Un autre verre de vin s'il vous plaît…
23h55, Lola allume la télévision pour le traditionnel compte à rebours.
« Vera, tu veux bien aller chercher les confettis ? Je les ai mis dans le placard au fond du couloir… »
Bien sûr Lola !
Ouh ça tourne…
Ouvrir le placard.
Check.
Trouver les confettis.
Check.
Refermer le placard.
Check.
Faire demi-tour, de préférence sans tomber.
Check.
Remonter le couloir.
Check.
Tourner à droite pour entrer dans le salon.
23h58. Logan me percute de plein fouet.
« Je te cherchais… »
Le monde vacille sous mes pieds. L'univers tourbillonne autour de moi, m'aspire dans un trou noir dont je ne discerne pas la fin. Je ne contrôle plus rien, je me laisse bercer par la musique qui parvient du salon. Je chancelle. Un pas en avant, un pas en arrière.
Il m'agrippe.
« Tu as trop bu. »
Il m'entraîne. Où ? Dans ma chambre.
« Non ! »
Pas ma chambre. Fuir. Vite. Très vite. Très loin.
Je retourne au salon, il m'arrête avant que je ne tourne.
23h59.
« Laisse-moi…
- Non. Je ne te laisserai plus. »
Par pitié Logan… Mon cœur est déjà brisé, broyé, déchiqueté. Chaque battement est une lutte contre le passé, le présent et l'avenir. Encore un mot et il s'arrêtera.
« Eh ! Dépêchez-vous ! Plus que trente secondes ! »
C'est Jackie. Il faut les rejoindre. Vite.
Il soupire, lève les yeux au ciel, bascule la tête en arrière.
Sa pomme d'Adam.
Il s'arrête dans cette posture, sourit. Je lève les yeux.
Non…
« La Salle sur demande ne ferait pas mieux… »
Il baisse la tête, plonge son regard dans le mien. Je m'y noie. Tout mon être est tendu. Tendu vers lui.
Minuit, on pousse des cris de joie. Qui est dans le salon ?
Il se penche vers moi. Il m'embrasse.
Toute la frustration, tout le chagrin, toute la colère s'évanouissent en une seconde.
Ses lèvres…
Je fais un pas en avant, passe les mains derrière son cou. Je ressers l'étreinte. Il place ses mains autour de mes hanches, colle mon bassin au sien.
Le rideau se lève. Je n'ai plus mal. Mon cœur bat à cent à l'heure.
Ne me laisse pas. Ne me laisse plus.
Je m'attache à ses lèvres comme je m'attache à la vie.
La vie…
Mourir.
Je le repousse. Loin. Loin de la guirlande de gui.
« Lola… »
Qu'est-ce que j'ai fait ?
« Lola ? »
Il me regarde, les sourcils froncés.
« Oui Lola ! On ne peut pas… On ne peut pas lui faire ça. »
Mais bien sûr que non on ne peut pas ! J'avais tout planifié, tout préparé.
Je partais, ils vivaient. Heureux.
A quoi joue-t-il d'ailleurs ? La colère s'empare à nouveau de moi, elle m'enveloppe. Je la sens. Mais différemment.
« Comment oses-tu m'embrasser alors que tu es avec elle ? »
Il me regarde, hébété. Il finit par éclater de rire.
« Lola et moi sommes amis ! Il n'a jamais été question d'autre chose entre nous ! »
Les souvenirs défilent : les regards, les coups de fil, les palabres de Lola à la Bitches'night, les bruits.
Les bruits…
Oh mon Dieu…
« Lola ! »
J'ai hurlé. J'ai hurlé comme je n'avais encore jamais hurlé sur personne.
Je me précipite dans le salon, je fonds sur elle comme l'éclair.
Je la gifle.
Je la gifle, avec toute la force que j'ai recouverte depuis minuit.
« Comment as-tu osé ? »
Lola ne bouge pas, elle ne pose même pas la main sur sa joue. Ses yeux sont tristes. Elle est en train de lire en moi, je le sais.
Un sourire illumine soudain son visage. Elle tourne la tête vers Logan, immobile à côté de la porte, éperdu.
« Tu t'es enfin décidé ? J'ai bien cru que tu n'oserais jamais… »
Tom dort toujours dans son fauteuil. Jackie et Wallace observent le spectacle. Aucun bruit dans la salle, les yeux sont rivés sur la scène.
Logan brise le silence :
« Est-ce que vous pourriez m'expliquer ? »
Je lui réponds sans le regarder. Mes yeux transpercent Lola, ils l'assassinent, ils la déciment.
« Je ne peux pas tout t'expliquer. Ce que je sais, c'est que Lola me fait croire depuis le début que vous êtes ensemble, alors que ce n'est visiblement pas le cas. Comment, pourquoi ? Elle va nous l'expliquer. Maintenant. »
Le visage de Lola affiche toujours un sourire serein. Je crois qu'elle se retient pour ne pas éclater de rire.
« Et arrête de sourire veux-tu ! Maintenant tu t'expliques. Tout de suite ! »
Elle jette un œil autour d'elle.
« Je t'expliquerai. Mais seulement en privé. »
Je ne bouge pas. Wallace et Jackie se lèvent, vont chercher leur manteau. Wallace prend Tom dans ses bras. Ils sortent sur la pointe des pieds.
Logan reste immobile. Je ne le regarde toujours pas.
Rester concentrée sur la cible.
« Va-t-en s'il te plaît. Je te téléphone. »
Il ne bouge pas.
« Je te le promets. »
Le bruit de la porte d'entrée qui se referme doucement.
* * *
Silence. Nous nous toisons du regard. Lola finit par pousser un soupir et fait volte-face. Elle saisit son paquet de cigarettes sur la table et s'en allume une.
« J'ai fait ça pour toi Vera. »
Je me tais. Si je parle je vais rugir.
Elle se dirige vers la fenêtre, l'ouvre et s'assied sur le rebord. Elle parle en contemplant le bouquet final du feu d'artifice dehors. Elle parle négligemment, ponctuant chaque phrase par une bouffée de cigarette.
« Tu te souviens du jour où nous avons aidé Wallace et Jackie à emménager dans leur nouvel appartement ? A un moment, j'ai fait tomber un carton plein d'albums photos. C'est tout moi ça, la maladresse incarnée… Bref, il s'est ouvert à une page où tu étais représentée. Mais tu n'étais pas seule sur le cliché. J'ai demandé à Jackie qui était le beau brun ténébreux qui t'enlaçait sur la photo. Elle m'a dit que c'était ton grand amour. Logan Echolls, le fils de l'acteur Aaron Echolls. »
Elle tourne la tête vers moi.
« Je ne t'avais jamais vu aussi heureuse. Cette photo, elle m'a bouleversée. J'y ai vu la Veronica d'avant, celle que je n'ai jamais connue. »
Son regard se fixe à nouveau vers l'extérieur.
« Il y a deux semaines, j'ai été en boîte de nuit. Et puis je l'ai vu. Logan Echolls. Je n'avais pas oublié son visage, parce que c'était celui qui t'accompagnait sur la photo. »
Elle sourit.
« J'ai donc été lui parler, en tant que parfaite inconnue. Je ne lui ai pas dit que je te connaissais. En fait, au début, c'était plutôt par curiosité, pour savoir à quoi pouvait ressembler le grand amour de ma Vera. Et puis la nuit a passé et je me suis rendue compte combien c'était un homme bien. Lorsque je suis rentrée vers midi, j'avais une certitude : Logan Echolls était l'homme qu'il te fallait. Celui dont tu avais besoin pour retrouver le regard de la photo. »
Son sourire s'évanouit.
« Mais je te connais Vera. Je te connais plus que tu ne le penses… Je savais que si je me contentais de te remettre en contact avec lui, tu te défilerais. Nous savons toutes les deux pourquoi… »
Elle se pince les lèvres.
« C'est difficile de tourner la page, hein Vera ? D'accepter que la vie continue et que, malgré tout ce qui s'est passé, nous méritons d'être heureuses ? »
Oui. Mais inutile de répondre, la question est rhétorique. Lola sait, tout comme moi.
« Alors voilà, j'ai décidé de me transformer en et de jouer les marieuses… Mais pour cela, il fallait que je te déstabilise Vera. Il fallait que je provoque un manque, un gouffre, en toi. Il fallait que je m'éloigne, pour laisser un espace disponible. Et il fallait également que je provoque une réaction en toi, au moment où tu le verrais. Un choc qui ébranlerait suffisamment ma Vera pour briser les tours qui la protègent du monde extérieur depuis un an. »
Elle écrase sa cigarette et se tourne vers moi.
« J'ai donc décidé de te faire croire que je sortais avec Logan, pour attiser ta jalousie. Pour que tu te rendes compte que tu l'aimais toujours. »
Elle ferme la fenêtre, s'installe sur le canapé.
« J'ai revu plusieurs fois Logan cette semaine-là. Je me suis liée d'amitié avec lui et il a donc tout naturellement accepté l'invitation lorsque je lui ai proposé de passer Noël ensemble. »
Elle croise les jambes.
« Lorsqu'il est entré, je vous ai observés tous les deux. Et là j'ai compris. Ton visage s'est décomposé ; le sien s'est illuminé. Points de vue différents tu comprends… J'ai remarqué le regard qu'il portait sur toi pendant le déjeuner. »
D'une voix étranglée, elle poursuit :
« Le même regard qu'Oliver portait sur moi. »
La première fois. La première fois qu'elle dit son nom depuis que nous vivons ensemble.
Des flashs me reviennent : ce jour-là, au déjeuner… S'il n'avait pas eu de gestes tendres, ce n'était pas pour me protéger.
« Ensuite, ça a été facile. Je t'ai parlé de lui comme si je l'aimais, comme s'il m'aimait. »
La Bitches'night…
« Les coups de fil ? »
Les mots sont sortis tout seuls. Elle penche la tête, sourit.
« J'ai parlé dans le vide pendant de nombreuses heures à cause de toi. Heureusement que c'est fini car j'aurais peut-être fini brûlée sur un bûcher ! »
Je n'ai pas envie de rire.
« Les bruits ? »
Lola éclate de rire, tape dans les mains.
« Ca, c'est mon meilleur coup ! »
Elle se lève précipitamment et se dirige vers sa chambre. Elle revient quelques secondes plus tard et me tend un DVD.
Je lis : « Ejacula La Vampira. Un film avec Rocco Siffredi. »
Je relève la tête. Lola ne sourit plus, elle semble seulement soucieuse.
« Tu as vu ce que je voulais que tu vois. Tu as vu ce que tu voulais voir aussi. Parce que tu avais envie de te détruire Vera, depuis longtemps. Je le savais. Et je voulais que ça s'arrête. »
J'avale ma salive. Je n'arrive pas à y croire.
« Tu sais tout maintenant. Mais avant de prononcer la sentence, n'oublie pas que tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour toi. Par amour. »
Je la regarde.
Ce n'est plus Lola.
« Tu n'avais pas le droit… »
Je fais un pas en arrière.
« Tu n'avais pas le droit Lola. Que ma vie te plaise ou non, c'est ma vie. C'est à moi de décider ce que j'en fais. Pas à toi. Je… »
Elle a l'air si abattu…
« Je ne pourrai jamais te pardonner. »
Je tourne les talons. Je ne veux plus la voir. Je veux seulement être seule.
« Laisse-moi juste te poser une question Vera. Lorsqu'il t'a embrassée, comment t'es-tu sentie ? »
Je m'immobilise ; je ferme les yeux.
Ses lèvres…
Ses mains...
« Vivante… »
« Alors je ne regrette rien. »
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J'ai rendez-vous avec Logan ce soir.
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De : richardcasablancas . d-lo . com
A : loganecholls . d-lo . com
Envoyé le 02.01.2012 à 19h06
Dis donc, faudrait peut-être que tu revoies tes fantasmes capitaine : attacher une baleine à une chaise, j'ai connu mieux !
Par contre, une qui n'a pas connu mieux, c'est Coco. Dix-huitième ciel, pfff… Facile ! Pour qui tu me prends ? Je l'ai fait grimper au sommet de l'Empire State Building oui ! Je te donnerai des conseils un de ces quatre…
Et en fait, qu'est-ce que tu dois clarifier avant de quitter New York ? C'est avec Lola ? Tu m'avais pas dit au téléphone que c'était en tout bien tout honneur entre vous, qu'elle te rappelait seulement Lilly ? Tu me racontes ça demain à L.A., ok ? Ramène des photos aussi, histoire que je vérifie pour le bonnet… A moins que je ne me laisse tenter par un aller-retour Los Angeles / New York, histoire de pouvoir savourer le spectacle moi aussi…
Bonne année !!!
Le grand Dick
NB : ah, Coco a signé en fait !
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De : loganecholls . d-lo . com
A : vmars . aol . com
Envoyé le 03.01.2012 à 11h34
Veronica,
Je suis dans l'avion qui me ramène à Los Angeles. Jusqu'à la dernière seconde j'ai espéré voir ta silhouette émerger de la foule des passagers. Tu m'avais prévenu que tu ne viendrais pas. J'espérais quand même.
Je voulais juste te répéter que je suis désolé pour tout ce qui s'est passé. A propos de Lola, de ses manigances… Je ne la juge pas. Je te laisse jauger la situation, tu la connais mieux que moi. Mais je crois que tu devrais réfléchir. Lola t'adore.
Ce que je ne regrette pas, c'est notre baiser. J'y ai pensé à la seconde même où je t'ai revue. Et ce n'est pas une question de pitié.
Je sais que je t'ai déjà dit tout ça hier soir -une excellente soirée par ailleurs-, lorsque je t'ai proposé de m'accompagner à Los Angeles. Je voulais seulement te le rappeler. Peut-être parce que t'écrire me donne l'impression que tu es là, à côté de moi, dans l'avion. Tu t'es endormie, la tête contre le hublot et je te regarde dormir.
Ecris-moi.
L.
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Mardi 3 Décembre 2012
Chère Marina,
J'ai le mal de mer.
Je vogue entre deux terres. Je suis perdue au beau milieu de l'océan et je ne distingue aucun horizon.
Où suis-je ? Où vais-je ?
A l'ouest ? A l'est ?
Vers la vie ? Vers la mort ?
Je ne sais plus.
Je crois que je suis l'homme malade de la Nef des fous. Ma conscience navigue entre la limpidité du cristal et la bourbe vaseuse.
Je me sens tiraillée par le choix qui s'impose à moi : laquelle de ces destinations choisir ? Je ne sais pas ce que je veux.
Mais déjà, je veux.
C'est assez nouveau. Prendre des décisions. Pour moi. Pour mon avenir. Mon avenir à moi, Veronica Mars.
On m'a ouvert une porte, la question est : est-ce que je veux la franchir ? Je suis sur le seuil, j'hésite. Je n'arrive pas à me décider. Ca fait mal.
Il fut une époque où je ne doutais de rien. Une époque rude, mais où je ne doutais pas.
Là…
Logan m'a invitée au restaurant hier soir. Il a eu la délicatesse de ne pas m'emmener dans un endroit chic où je n'aurais pas été à l'aise. Il avait réservé dans un petit restaurant à Little Italy. Une bougie rouge sur la table. Un musicien avec sa mandoline. C'était juste … paisible.
Il n'a pas été pressant. Le dîner s'est déroulé au rythme des douces balivernes qui nous venaient à l'esprit.
Il m'a fait rire. J'ai l'impression que je n'avais pas ri depuis des mois.
Mais malgré tout, son regard… Je me sentais belle dans ses yeux.
Et puis, au dessert, il m'a demandé de l'accompagner à Los Angeles. J'ai cru m'étouffer sur le coup, il a ri. Il m'a expliqué qu'il ne fallait pas prendre cette invitation comme le signe d'un quelconque engagement. Qu'il avait juste envie de voir. De me voir.
Et puis, cette phrase…
« Je suis aussi perdu que toi Veronica. Je n'aurais jamais cru que, quatre ans plus tard, il resterait … « quelque chose ». »
Sa pudeur.
Je ne suis pas allée à l'aéroport.
Je suis perdue en haute mer. Mais il va bien falloir choisir, je ne pourrai pas rester là indéfiniment.
A l'ouest, Logan.
A l'est, Lola.
Lola…
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Mercredi 4 Janvier 2012
Jour 365
Un an.
Je n'ai pas été travailler aujourd'hui. Je suis restée dans ma chambre, les rideaux clos, à écouter notre chanson.
Je suis seule. Complètement seule. Vera n'est pas venue me voir, pourtant elle est là, je l'entends derrière la porte. Elle m'en veut. Après ce que je lui ai dit, ça se comprend. Je lui pardonne.
Sait-elle quel jour nous sommes ?
Question stupide, comment pourrait-elle l'oublier…
Oliver...
C'est dur. J'essaie de lutter. Je dois tourner la page, cesser de vivre dans le passé. Je le sais. Je pousse Vera à le faire. Mais aujourd'hui j'en suis incapable, c'est trop dur. J'ai mal. Je voudrais vomir mon chagrin, mon dégoût. Je voudrais que le monde s'arrête de tourner. De toute façon, à quoi rime-t-il sans ses notes de musique ?
J'aimerais pouvoir lui parler une minute, juste une minute. Le temps de lui demander pardon.
S'il ne m'avait pas rencontrée, il serait vivant.
Pardonne-moi Oliver… Pardonne-moi de t'avoir tué.
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Mercredi 4 janvier
Chère Marina,
Lola s'est enfin endormie. Les larmes ont eu raison de ses dernières forces. Je suis sur la chaise à bascule, à côté de son lit. Je la veillerai cette nuit. Je serai là lorsque les cauchemars apparaîtront. Je sais qu'ils viendront.
Vers neuf heures, on a frappé à la porte de ma chambre. J'ai ouvert. C'était elle. Ses yeux étaient embués de larmes.
« J'ai besoin de toi… »
J'ai pris une grande inspiration. Je savais pourquoi elle était là. Je n'avais pas pu me résoudre à aller la voir. C'était trop dur.
Je lui ai fait signe d'entrer et elle s'est mise à pleurer.
Je ne l'ai pas prise dans mes bras.
Je n'ai rien oublié. Rien pardonné.
Je suis seulement allée m'asseoir sur le lit, et j'ai attendu. Attendu qu'elle se calme. Attendu qu'elle me rejoigne.
Ca a pris un peu de temps.
Elle s'est finalement assise à côté de moi, un coussin entre son ventre et ses genoux repliés. Le silence a repris ses droits. Et puis…
« J'ai rencontré Oliver le 30 Novembre 2007. Tu le savais ? »
J'ai opiné de la tête.
« Tu sais où ? »
Je me suis revue feuilleter le dossier du FBI.
« A Londres. C'est tout ce que je sais. »
Elle a souri.
« En juillet 2007, je me suis installée dans un loft à Camden Town, le quartier underground de la ville. J'ai changé de look, commencé à fumer, à squatter les pubs... Heureusement, j'arrivais encore à me lever pour mes cours de dessin. A l'automne, j'ai commencé à prendre des cours de nus. Je voulais parfaire la physionomie de mes personnages. Les perspectives n'ont jamais été mon fort… Je peux fumer ? »
Je lui ai montré la fenêtre. Elle s'est levée et a repris la même position que deux jours plus tôt, lorsqu'elle m'avait révélé la vérité à propos de Logan : assise sur le rebord de la fenêtre, le regard tourné vers la nuit.
« Le 30 novembre 2007, un nouveau modèle est arrivé à l'atelier. C'était Oliver. J'osais à peine le regarder tant j'étais impressionnée. »
Elle s'est tournée vers moi en fronçant les sourcils.
« Je ne parle pas de ce que tu crois ! Je parlais de son corps en général, tout simplement ! »
J'ai souri. Elle aussi.
« Je suis tombée sous le charme dès le premier coup d'œil. Incapable de dessiner la Lola ! J'ai repris ma toile et je suis rentré chez moi. C'est seulement après quatre gins que je suis arrivée à me ressaisir. L'inspiration m'est venue tout à coup. En quelques minutes, j'avais terminé. »
Elle a marqué une pause.
« Je savais ce qu'il me restait à faire, je le sentais. En moi. L'instinct… J'ai saisi le tableau et j'ai couru jusqu'à l'atelier où la séance s'achevait. Je me suis approchée d'Oliver et je lui ai tendu la toile. »
Elle a tourné la tête vers moi et m'a dévisagée, longtemps. Elle a écrasé sa cigarette, refermé la fenêtre. Elle s'est approchée et m'a tendu la main.
« Viens… »
Je me suis levée, mais je n'ai pas saisi sa main. Elle m'a regardée tristement une fraction de seconde avant de sortir. Direction sa chambre.
Elle a ouvert un placard et sorti un panneau enveloppé dans du papier kraft. J'étais derrière elle. Elle l'a regardé longtemps. Enfin, elle a défait le papier qui le protégeait et l'a posé sur le lit.
« C'est la seule toile que je n'ai pas brûlée après sa mort. »
Je me suis approchée.
Le tableau les représentait nus, elle et lui, faisant l'amour sur une table en inox.
Mon cœur s'est brisé.
Lola a commencé à pleurer. Silencieusement. Ses larmes coulaient de ses yeux comme si elles étaient leur raison d'être.
« Oliver a souri quand il l'a vu. Il m'a demandé où se situait cette table. Je lui ai répondu qu'elle se trouvait chez moi. »
Elle s'est tournée vers moi et a tenté de sourire :
« Pas la peine de te faire un dessin sur ce qui s'est ensuivi. »
Ce sourire raté… C'est lui qui m'a décidée.
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De : vmars . aol . com
A : loganecholls . d-lo . com
Envoyé le 05.01.2012, 01h43
Logan,
Je tiens avant toute autre chose à te remercier. Pour le restaurant, pour ton invitation, pour ton e-mail. Pour tout. Ca m'a touchée. Enormément.
Je crois que je te dois des excuses. A propos de la Saint Sylvestre. C'était… Un coup de folie. Je ne sais pas, une résurgence incontrôlable du passé. Mais ce n'était pas un signe d'affection particulier. J'avais trop bu et… Bref, je suis désolée.
Tu restes un des plus beaux souvenirs qu'il me reste. Mais ma vie est ailleurs, j'ai changé de cap.
Ma vie est ici, à New York. Avec Lola.
Je ne lui pardonne pas ce qu'elle a fait. Mais elle a besoin de moi. Nous sommes parvenues à trouver une certaine forme d'équilibre. Et je ne peux pas la laisser.
Mais, même sans Lola, notre Nous est du passé. Il n'y a plus de sentiment.
Je te souhaite une belle vie Logan. Tu la mérites.
Au revoir.
V.
