Quelques mois plus tard

Une région perdue à l'est du royaume de Fiore...

Jellal cheminait, seul comme à son habitude, sur une route peu empruntée traversant une vaste étendue boisée. Il suivait des rumeurs qui l'avaient conduit dans la partie la plus orientale du royaume, où se dissimulerait un puissant mage noir...

Enveloppé dans sa pèlerine bleue nuit de voyage, la capuche rabattue sur les yeux, Jellal avançait d'un pas tranquille pour profiter du silence de la forêt. Ce calme ambiant apaisait son esprit plein de crainte et de doute. L'automne était en chemin et les arbres déployaient leurs dorures neuves sans se soucier d'être dérangés par le vent, si bien que Jellal avait la sensation de progresser à l'intérieur d'un tableau, seul élément mouvant d'un décor immobile.

En fin d'après-midi, il sentit une présence non loin devant lui. C'était un mage, aucun doute là-dessus. Une énergie magique formidable distendait l'atmosphère avec davantage de force à mesure qu'il approchait. Avait-il trouvé le mage des rumeurs ? Si c'était bien le cas, alors il avait affaire à une personne extrêmement puissante.

Le mage dont Jellal avait senti la présence émergea soudain de la forêt et s'apprêtait à traverser la route quand il le remarqua et se tourna vers lui.

Le chasseur de mages noirs se figea de surprise : l'homme qui lui faisait face était extrêmement jeune, peut-être dix-sept ou dix-huit ans. De petite taille, il portait des habits noirs et une sorte de toge blanche drapée sur son épaule. Il avait de grands yeux noirs qui dominaient un visage aux traits fins et discrets, captivant toute l'attention. Curieusement magnétiques, ils semblaient attirer et absorber la lumière environnante. Cet homme est très beau... pensa bêtement Jellal, qui oublia un instant pourquoi il était à la recherche de ce mage.

L'inconnu l'observa, puis avança sans hésiter dans sa direction. Il s'arrêta à quelques pas et demanda d'une voix douce : « Qui es-tu ? »

Jellal ne répondit rien. Il avait un très, très mauvais pressentiment.

« Je ne te ferai pas de mal, continua l'autre. Je ne veux plus prendre de vies. » Il leva le regard vers le ciel et poussa un gros soupir. « Sinon la mienne... ajouta-t-il en baissant les yeux.

— Alors vous êtes bien un mage noir ? demanda Jellal. N'est-ce pas ? Je sens du regret dans votre voix, le genre de regret qu'on ne ressent que lorsqu'on a commis l'irréparable.

— Je suis au-delà du regret, expliqua l'inconnu d'une voix mélancolique. J'ai vécu bien trop longtemps pour connaître encore le véritable sens de ce mot. »

Jellal eut un mouvement de recul. Trop longtemps ? Mais... Non, c'était impossible. Il ne pouvait pas avoir croisé le chemin du mage le plus puissant de tous les temps, il ne pouvait pas avoir rencontré par hasard...

« Je m'appelle Zelef, dit le mage noir, confirmant son intuition. Veux-tu bien répondre à ma question, maintenant ? Qui es-tu ? »

Le cœur de Jellal s'emballa. Il avait devant lui l'homme qu'il avait passé sa jeunesse à invoquer, pour qui il avait menti, trompé, emprisonné, tué...

« Tu connais mon nom... dit le mage noir en remarquant son trouble. Es-tu de ceux qui se prétendent mes disciples ?

— Je... je l'étais, balbutia Jellal. Dans une autre vie. Je m'appelle Jellal. Et je ne peux pas... Je ne peux pas vous laisser partir en vie. »

Le jeune homme eut un sourire d'une tristesse désarmante.

« Si seulement tu étais capable de me tuer, j'accueillerais ta lame à bras ouverts. Mais tu ne peux pas, Jellal. Peut-être que personne n'en sera jamais capable. Crois-moi, j'ai essayé...

— Vous avez essayé de mourir ?

— J'ai inventé les pires fléaux du monde dans ce seul but. Tous ont échoué. Je suis voué à une vie d'errance et de solitude... Un peu comme toi, semble-t-il. »

Il se tut et regarda longuement Jellal. Comme toi... Les mots de Zelef créèrent un écho dans son esprit, et à mesure qu'ils résonnaient, il éprouvait leur authenticité. Il sentait de façon instinctive que lui et Zelef se ressemblaient à bien des égards, et que cela lui plaise ou non, le sentiment de familiarité était indéniable.

« Jellal... murmura Zelef en l'observant d'un air pensif. J'ai entendu parler de toi. Tu as construit la Tour du Paradis... Pourquoi me cherchais-tu ? »

Jellal ne sut s'il voulait dire autrefois ou maintenant, mais la réponse, comprit-il, était la même. Pour ne plus souffrir... Autrefois pour se soustraire à un monde qu'il avait lui-même contribué à rendre impitoyable, aujourd'hui pour échapper aux griffes du remords et du chagrin.

Il ne disait rien, mais Zelef ne semblait pas s'offusquer de son silence. Plus surprenant encore... Il lui sourit.

« Je comprends, dit le mage noir. Parfois, les mots ne font que refléter notre propre impuissance. Nous parlons, mais nous ne disons rien. Sache ceci, Jellal : je ne cherche pas à te défier ou à te tromper. Tu ne peux pas me tuer, et c'est la simple vérité. »

Jellal hésita. Il sentait que Zelef avait raison, et pourtant, il se devait d'essayer. Mais... Il n'en avait même pas envie. L'homme qu'il avait en face de lui était un mage noir d'une puissance terrifiante, mais aussi un homme las et brisé. Un homme comme lui.

« Que fait-on, alors ? demanda-t-il à voix basse.

— Maintenant, nos routes se séparent. Adieu, Jellal. »

Zelef commença à s'en aller, mais avant que Jellal ne se rende compte de ce qu'il faisait, il l'attrapa par le poignet pour le retenir.

« Attendez... dit-il d'une voix étranglée. Vous ne pouvez pas me laisser comme ça. J'ai passé mon enfance et mon adolescence à votre recherche. Je vous ai dévoué ma vie... Et désormais, j'ai consacré mon existence à poursuivre et éliminer des gens comme vous. Vous ne pouvez pas simplement tourner les talons. »

Zelef tourna vers lui ses grands yeux noirs. Au bout d'un long silence, il répondit :

« Je ne peux pas t'offrir ce que tu veux, ni te rendre ce que tu as perdu. Mais je comprends tes sentiments. Si cela peut te donner un peu de repos, tu n'as qu'à marcher un peu avec moi.

— Où allez-vous ?

— Quelle importance ? Viens avec moi, Jellal. Tu pourras toujours décider d'essayer de me tuer plus tard. D'ici là, peut-être peux-tu apprendre quelque chose de moi. »

Jellal ne sut jamais vraiment pourquoi il le fit, mais cette après-midi-là, il suivit Zelef dans la forêt, dans ce tableau automnal où leurs solitudes respectives s'adoucirent peu à peu au contact de l'autre.

Le soir, ils s'arrêtèrent près d'un étang et s'assirent sur la rive pour contempler les eaux bleues immobiles. Tout autour, les branches frêles des saules pleureurs frôlaient la surface sereine où tremblotaient quelques lucioles solitaires.

Sans qu'il y soit invité, Jellal se mit spontanément à parler. Il raconta l'histoire de sa vie, parla longuement d'Erza et de la façon dont elle avait décidé de lui donner une seconde chance. Il expliqua à quel point il se sentait indigne d'elle, et comme il se sentait loin d'elle, même quand il la serrait dans ses bras.

Zelef ne l'interrompit pas une seule fois, et quand il eut terminé son récit, il dit avec douceur :

« Tu sembles avoir beaucoup d'admiration pour cette femme.

— Si elle était ici, elle ne perdrait pas de temps à vous parler comme je le fais. Elle serait résolue à vous tuer, peu importe le nombre de fois où vous lui auriez assuré que c'était impossible.

— Et toi, pourquoi n'essaies-tu pas ? Qu'est-ce qui te retient ?

— Je... » Jellal hésita. « Je ne suis pas sûr. Quelque chose en moi répond à votre présence. Je trouve en vous comme un écho à ma propre solitude. »

Zelef sourit sans rien dire, le regard perdu sur l'étang où les étoiles se reflétaient comme sur un miroir dont la perfection se troublait parfois avec la chute discrète d'une feuille dorée. Puis, il fit une chose à laquelle Jellal ne s'attendait pas : il prit sa main dans la sienne et la serra doucement. Les muscles de Jellal se raidirent et il faillit retirer sa main, mais il n'en fit rien. Le silence se prolongea, aussi lisse et limpide que les eaux devant eux, si bien que ni l'un ni l'autre ne souhaitait le troubler.

« Nous avons tous cherché la liberté et le bonheur », reprit Zelef au bout d'un moment, d'une voix si lourde de désespoir qu'elle résonnait dans la terre et dans les arbres, et aussi dans les entrailles de Jellal qui l'écoutait.

« Nous avons tous échoué, ajouta le mage noir. Moi le premier. Toi et tous les gens comme toi, mes 'disciples', vous l'ignoriez... J'ai moi aussi beaucoup à me faire pardonner, semble-t-il. »

Il modifia sa position, glissant un pied sous sa cuisse, et leva la tête pour regarder les étoiles. Il serrait toujours la main de Jellal dans la sienne.

« Je te comprends, Jellal, ajouta-t-il d'une voix presque inaudible. Erza en est incapable. Elle attend de voir en toi cette lumière qui ne brillera peut-être plus jamais... Moi, les seules personnes qui m'attendent sont des démons rendus fous par mes propres sortilèges. Ils n'aspirent qu'à ma venue, ils n'aspirent qu'à la mort. Moi-même, je ne suis plus très certain d'être vivant... »

Le silence retomba. Jellal ferma les yeux et sentit l'aura de Zelef l'envelopper. Sa magie vibrait en lui, parlait à ses entrailles. La douceur des traits et de la voix de Zelef dissimulaient un être dur et froid, et sa douleur était semblable à une carapace dont chacun des pointes acérées s'enfonçaient dans son âme.

Jellal rouvrit les yeux, les pupilles dilatées, les mains tremblantes sous le choc. Il ignorait pour quelle raison, mais il avait envie de s'imprégner toute cette noirceur, de la boire, de la faire sienne. Il en avait besoin. Dépassé par ses propres émotions, il se leva brusquement.

Zelef se leva à son tour, et bien que Jellal le domine d'une tête, il se sentit minuscule dans les yeux noirs du mage. Une part de lui-même lui hurla de s'enfuir le plus vite possible. L'autre, la plus puissante, l'enjoignit d'attendre la suite avec tout le fatalisme qu'il méritait.

Zelef reprit la parole d'une voix très douce : « Je te l'ai dit, je n'ai rien à t'offrir. Mais... » Il s'interrompit, examina encore Jellal avec ses grands yeux noirs silencieux, puis il s'éloigna de quelques pas et déclara sans le regarder :

« Si tu restes cette nuit, je me donnerai à toi sans la moindre retenue, et sans rien attendre en retour. Si tu choisis de partir, je ne te poursuivrai pas. Cependant, si tu décides de rester... Tu pourrais bien ne plus jamais aimer cette femme. »

Jellal observa le mage noir, observa ce mage noir, celui dont le nom avait si longtemps été synonyme d'espoir et de libération... Et au nom duquel il avait gâché sa vie et blessé ses proches au-delà de toute rédemption. Erza lui avait dit qu'il devait apprendre à vivre sans le pardon. Mais il ne voulait pas. Il ne pouvait pas. Car à chaque fois qu'il croisait son regard, il contemplait ses propres crimes. Il était si fatigué... Les yeux de Zelef ne reflétaient rien, rien d'autre que sa propre solitude. C'était si... C'était tellement apaisant. Une deuxième fois, il accepta l'impensable. Il s'approcha du mage noir et ses doigts se refermèrent sur sa nuque.

« Je choisis de rester... » murmura-t-il d'une voix rauque.

Il posa ses lèvres sur celles de Zelef et l'embrassa. Le mage noir lui rendit son baiser.

Un peu étourdi, Jellal se recula. Qu'est-ce qu'il était en train de faire ? Même si on mettait de côté le fait qu'il s'apprêtait à coucher avec le mage noir le plus puissant de l'histoire, il y avait aussi le fait qu'il était vierge et qu'il avait l'intention de faire l'amour à un immortel... Il se mordit la lèvre en rougissant. Quel idiot il faisait !

Mais Zelef sembla lire dans ses pensées, et sourit.

« Ne crains rien, je ne me rappelle plus vraiment ce qu'on est censé ressentir. »

Tout en parlant, il avait commencé à dévêtir Jellal. Il étala sa pèlerine bleu nuit sur l'herbe, puis entreprit d'ôter ses propres vêtements. Le chasseur de mages regarda, un peu stupéfié, son corps svelte et blanc se révéler dans la lueur de la lune. Zelef s'allongea sur sur son manteau et lui fit signe de le rejoindre.

« Et n'ai pas peur de me faire mal, ajouta-t-il. Mon corps n'éprouve presque plus la douleur depuis bien longtemps déjà. »

Jellal acquiesça et s'allongea entre les cuisses de Zelef, frissonnant en éprouvant le contact de sa peau nue sur la sienne, lui qui n'avait jamais connu une telle proximité physique. Il posa les lèvres sur sa gorge, puis suivit la ligne de la clavicule. Un léger frémissement agita le mage noir. Il descendit ensuite le long du sternum, une main posée sur l'os saillant de la hanche. Zelef souleva le bassin, caressant le creux de son ventre de son sexe en érection. Jellal se redressa et lui mordilla l'oreille, puis l'embrassa à nouveau, plus fiévreusement, étonné par l'intensité de son désir.

Zelef poussa un soupir – Jellal espéra que ce n'était pas d'ennui – et glissa une main entre leurs deux corps pour empoigner sa verge. Jellal se figea, désarmé par la sensation. Puis, Zelef le guida et s'empala sur lui d'un coup de rein. Le chasseur de mages resta encore quelques secondes immobile, puis il laissa le désir diriger ses gestes. Son cœur cognait dans sa poitrine, affolé par le plaisir et l'angoisse mêlés. Il avait peur de jouir trop vite, tant il prenait du plaisir, d'autant que son partenaire ne semblait pas aussi emballé... La partie lucide de l'esprit de Jellal commençait à se dire que tout ceci n'était qu'une monumentale erreur quand soudain, un gémissement extatique doucha ses angoisses. Tandis qu'il accélérait le mouvement, Zelef se cambrait en dessous de lui, la tête renversée en arrière. Jellal s'interrompit. Il se retira, s'agenouilla, et souleva les jambes de son amant en les attrapant sous le genoux, puis il le pénétra de nouveau. Il vit Zelef se mordre la lèvre inférieure, un geste anodin mais chargé d'érotisme qui l'excita encore davantage. Il cala les jambes de Zelef sur ses épaules et se pencha en avant pour le pénétrer plus profondément. Un cri étouffé lui répondit. Il essuya sans y penser une goutte de sueur accrochée à ces cils et donna une série de coups de rein qui se termina par un orgasme étourdissant.

Après quoi, il s'effondra aux côtés de son amant, la poitrine soulevée par une respiration rapide. Il avait le vertige et la nuit picotait sa peau nue, mais rien n'avait d'importance. Il ferma les yeux, espéra qu'il n'avait pas été trop maladroit.

« Je ne m'étais pas senti aussi vivant depuis si longtemps que je ne me souviens pas de la dernière fois », murmura Zelef.

Surpris, Jellal tourna la tête pour le regarder.

« J'avais oublié ce que cela faisait... continua-t-il. Et toi, tu viens de le découvrir. Je suppose que c'est à peu près la même chose...

— Comment vous... tu... Comment tu le savais ? »

Zelef eut un rire bas, soyeux comme du satin.

« Il n'est pas très difficile de lire en toi, Jellal, sans vouloir te vexer.

— Je ne suis pas... Ça n'a pas d'importance. »

Zelef le regarda d'un œil critique.

« Peut-être bien... que tu pourrais me donner un orgasme avant la fin de la nuit. »

Jellal sentit son visage s'empourprer.

« Je... J'essaierai. »

Zelef roula sur le côté et attrapa son menton entre ses doigts, puis le gratifia d'un baiser langoureux.

« Non, en fait, murmura-t-il quand leurs lèvres se séparèrent, tu en seras capable, j'en suis sûr. L'obscurité nous accompagnera encore plusieurs heures... Et j'ai encore terriblement envie de toi.

— M-moi aussi », balbutia Jellal.

L'aurore les trouva dans les bras l'un de l'autre. Tandis que les rayons dorés caressaient leurs corps nus, ils émergèrent doucement de leur torpeur. En ouvrant les yeux, Jellal réalisa qu'il venait de bénéficier des premières heures de sommeil reposantes qu'il ait jamais connues. Il effleura du bout des doigts la joue de Zelef. Ses paupières se soulevèrent, et son regard noir captiva aussitôt le sien. Jellal commença à comprendre l'étendue de sa faute, envers Erza et envers lui-même, et en dépit du sentiment glaçant qui s'installait dans sa poitrine, pour la première fois de sa vie, il n'éprouva pas de regrets. Ce n'était qu'une nuit, et pourtant, il n'avait qu'une phrase sur les lèvres, quelques mots qu'il ne voulait pas prononcer, et qu'il s'abstiendrait probablement de dire jamais : Je veux rester avec toi.

Comme en écho à ses pensées, Zelef lui sourit. Il se leva. Son corps, si jeune en apparence, brilla dans le jour naissant. Jellal se leva à son tour et regarda les eaux si paisibles. Il descendit la rive et s'immergea dans l'étang, savourant la froideur acérée de l'eau qui se refermait sur lui. Il se sentit purifié, comme neuf, ou presque. Le soleil du matin, l'eau pure, la présence de Zelef près de lui, tout concourait à un bien-être auquel il avait cru ne jamais avoir droit. Et il ne le méritait sans doute pas, mais en cet instant, il était prêt à se damner pour être heureux encore un peu.


Pendant ce temps, à Magnolia.

Comme tous les jours ou presque, Grey pensait à Oul. Assis en tailleur sur le rebord de pierre, il laissa son regard dériver sur les crêtes des vagues. Il faisait gris et la mer grondait, à la fois lasse et furieuse dans son éternel combat pour saper le littoral.

Grey avait le cafard. Il n'avait pas l'impression d'avancer dans sa vie, et il se demandait souvent quel sens donner au monde, quel genre d'homme devenir. Il n'avait que dix-neuf ans. Vue de l'extérieur, on aurait sans doute qualifié sa vie de mouvementée, et elle l'avait été. Mais si ça n'était que le début, en quoi tout le reste pourrait bien consister ? D'autres combats, des gens à sauver ? Il devait y avoir plus, non ?

« Je te trouve très habillé », fit une voix moqueuse dans son dos.

Piqué, Grey sourit malgré lui. Il haussa les épaules sans se retourner. Natsu grimpa sur le rebord et s'assit à côté de lui, les jambes balançant dans le vide.

« Qu'est-ce que tu fais là ? demanda le mage de glace.

— Happy m'a dit que tu avais ta tête des mauvais jours, alors je suis venu voir comment ça allait.

— Ça va. »

Natsu l'examina attentivement.

« Mmh, Happy avait raison », se contenta-t-il d'observer. Puis, après un silence : « Lucy veut partir en mission. Elle passe son temps à râler qu'on fout rien et qu'elle va encore galérer pour son loyer. »

Là encore, Grey ne put s'empêcher de sourire. C'était la rengaine habituelle. En dépit du fait qu'elle soit en couple avec Kanna, Lucy privilégiait les missions avec eux et Erza, et cela lui faisait plaisir de savoir que leur équipe était toujours aussi soudée.

« À l'entendre, c'est la seule personne du monde à payer un loyer, soupira-t-il.

— Hum... Évite de lui parler de ça, d'accord ? Tu vas encore la faire pleurer.

— Comment ça, 'encore' ? C'est vrai que ça m'arrive de faire pleurer les filles sans le vouloir, mais Lucy n'est pas du genre à se laisser démonter par des propos trop directs...

— Oui, mais tu peux être... Comment dire... glaçant.

— Ha-ha. Tu es fier de ton jeu de mot ?

— Oui. Ta présence est une telle source d'inspiration, j'en ai la chair de poule.

— Natsu...

— Et en plus, poursuivit le chasseur de dragons sans pitié, te voir comme ça tout habillé, avec ton manteau et tout, ça me fait froid dans le dos ! Alors d'accord, ça caille à ne pas mettre un mage de glace dehors, mais quand même...

— Natsu !

— Quoi ? Mon humour t'a refroidi ? Tiens, voilà de quoi briser la glace. »

Natsu déposa un papier froissé dans la main de son compagnon. Grey fronça les sourcils et déplia la feuille. C'était une vieille carte approximative, avec des montagnes et des forêts schématisées, et une grosse croix rouge en bas en à droite à côté de laquelle on avait noté : « Ahoy ! »

« Leon est passé en coup de vent et m'a dit de te donner ça, expliqua Natsu. Il a dit 'qu'il l'avait trouvé'. Bien que je n'aie aucune idée de quoi il parlait. »

Grey fixa la carte, incrédule.

« Il est passé quand ? demanda-t-il.

— Ce matin. Il avait l'air sacrément pressé.

— Le con... Il s'imagine qu'il va le trouver avant moi ! » Le mage de glace secoua la tête. « J'arrive pas à y croire, dit-il en rigolant.

— C'est quoi ? Une carte au trésor ?

— Précisément. Ça fait presque dix ans qu'on le cherche. C'est une vieille histoire que nous racontait Oul. Le butin de guerre d'un corsaire magicien, Vikken. Il paraît que c'était un mage de glace. Si Leon m'a transmis cette carte, c'est qu'il est sûr de lui. Et si ce trésor existe, Lucy n'aura plus de problèmes de loyer pendant un bon bout de temps. »

Natsu sourit en le voyant si enthousiaste.

« Super ! Allons la voir, alors. Je crois qu'elle est chez elle. »

Sur le chemin, ils croisèrent Happy, qui les transporta l'un après l'autre jusqu'au rebord de la fenêtre de Lucy : il était devenu de tradition de ne jamais rentrer chez elle par la porte, d'autant plus que les visites impromptues des deux mages la rendaient folle de rage et qu'ils trouvaient ça drôle. Natsu et Grey se débattirent avec la fenêtre et tombèrent dans le salon, manquant de renverser la table basse et le service à thé qui s'y trouvait. Ils se relevèrent pour faire face à une Lucy et une Kanna rouges de colère.

« Salut les filles, dit Natsu avec son ingénuité habituelle.

— C'était pas mon idée, ajouta Grey avec une parfaite hypocrisie.

— La mienne non plus, crut bon de préciser Happy.

— Enfoirés, vous allez apprendre à passer par la porte comme des gens civilisés, oui ou non ? » s'énerva Kanna en brandissant le poing dans leur direction.

Natsu l'ignora superbement, s'assit en tailleur devant la table basse et commença à dévorer les pâtisseries qui accompagnaient le thé. Quant à Grey, il se contenta de tendre la carte froissée à Lucy.

« Ton passeport pour la tranquillité budgétaire pendant plusieurs mois », annonça-t-il.

La constellationniste regarda le bout de papier avec une moue de perplexité.

« Une carte au trésor ?

— Ouaip. Celui de Vikken, le corsaire magicien.

— Vikken ? J'ai entendu parler de lui. On raconte qu'il a dérobé des artéfacts magiques particulièrement puissants aux quatre coins du royaume... Il s'en servait pour régner sur les mers sans partage, même le roi avait peur de lui.

— C'est ça, tu es bien renseignée. C'est une histoire qu'Oul nous racontait, à Leon et moi. On s'était juré de trouver ce trésor. S'il a mis la main sur une carte, c'est qu'on est tout proches !

— Bon, ce n'est pas une mission officielle, mais j'avoue que ça pique ma curiosité... Je suis de la partie ! Kanna, tu veux venir ?

— Une chasse au trésor ? Pff... Non merci. Je préfère les vrais boulots.

— Tant pis... Vous avez demandé à Erza ?

— Pas encore.

— Alors allons-y !

Erza, qui s'ennuyait sans vouloir se l'avouer, et qui surtout se languissait de Jellal – ce que personne, bien sûr, ne devait savoir – accepta avec plaisir. Le soir même, ils étaient sur les routes. Heureuse de prendre l'air, la reine des fées céda même à Natsu et accepta de faire le chemin à pied.


Quelques jours plus tard

Dans la soirée, Grey s'éclipsa. Natsu le remarqua mais ne chercha pas à le rattraper. Il savait que le mage de glace avait besoin d'un peu de temps pour lui-même.

Grey déambula dans les rues désertées, éclairées par quelques globes magiques qui renvoyaient une vague luminescence blanche un rien sinistre. Son visage paraissait blême et tiré et il marchait légèrement voûté, les mains profondément enfoncées dans ses poches, plongé dans ses pensées.

Sur l'île de Tenro, il avait échoué. Ce n'était pas une simple question d'orgueil : depuis presque un an, il s'était lié à une personne qui le dépassait en tous points et qu'il ne pourrait jamais égaler. Le problème ne venait pas seulement de la magie... Ou peut-être que si. Tout était question de magie. Le pouvoir se nourrissait de la force d'âme et de conviction, et Grey se sentait faible. Les ténèbres le rattrapaient si vite qu'il doutait de pouvoir courir assez vite pour retrouver un jour la lumière. Il n'avait pas envie de se laisser dévorer par le doute, la culpabilité, la honte, mais il avait presque la sensation que cela ne dépendait pas de lui, comme si tout cela avait été écrit d'avance. Dans une histoire, il faut toujours un fort et un faible, non ?

Il tourna à un angle de la rue et se retrouva nez à nez avec la seule vue qui pouvait le réconforter ce soir-là : une taverne. Il entra et s'assit au comptoir. Il commanda une bouteille et commença méthodiquement à se soûler.

Tout en buvant, il poursuivit sa réflexion, et comprit ce qui lui faisait vraiment mal : il savait comment il pouvait, comment il aurait dû trouver la force. Natsu avait raison depuis le début. Sur l'île de Tenro, il lui avait dit : « Tu n'as pas d'autre choix que de compter sur moi et de croire en moi. » Mais Grey avait toujours été un solitaire. Il avait besoin de se reposer sur lui-même avant toute chose. Et pourtant, c'était cette contrainte même qui l'empêchait d'avancer. Ironique, idiot, il ne savait même plus quel qualificatif employer. Avec Leon, ça avait été pareil : bloqué dans une relation de perpétuelle rivalité, il avait toujours vu son condisciple comme un défi à relever, pas comme un réel compagnon. Grey ne supportait pas de remettre sa vie entre les mains d'autrui. Il en était incapable. Il ne pouvait pas ne serait-ce qu'envisager de revivre un jour la sensation d'impuissance avec laquelle il avait regardé ses parents et ses amis mourir, puis Oul.

Il empoigna la bouteille et but à même le goulot dans une tentative pour effacer les pensées bruyantes qui vrombissaient comme un essaim en colère dans sa tête. Le temps qu'il aperçoive le fond de la bouteille, il avait presque réussi.

Il laissa de l'argent sur le comptoir et sortit en titubant entre les tables.

Pendant ce temps, Natsu, Happy, Erza et Lucy visitaient la ville, qui, bien que petite, possédait de charmants jardins et un patrimoine architectural digne d'intérêt. Ils venaient de faire une longue pause auprès d'une gigantesque fontaine quand Natsu releva la tête et huma l'air, sourcils froncés. Erza le regarda avec curiosité.

« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu sens quelque chose ?

— Grey a des ennuis, répondit laconiquement le chasseur de dragons.

— Hein ? Vous faites de la télépathie, maintenant ? » demanda Lucy, mais Natsu était déjà parti en courant.

— C'est son odeur, expliqua patiemment Happy. Natsu peut sentir quand il a peur.

— Oh... Je vois. »

Erza et Lucy échangèrent un regard inquiet, puis se lancèrent à la poursuite du chasseur de dragons.


Quelques minutes plus tôt

« C'est toi, Grey Fullbuster ?

— Ouais. Pourquoi ? »

Grey plissa les yeux dans la lumière rare des réverbères pour essayer de savoir à qui il avait affaire. Il vit un groupe d'une demi-douzaine de types armés jusqu'aux dents. Enfin, à première vue. Grey était complètement ivre et ne faisait guère confiance à ces perceptions.

« La guilde de voleurs Thanatos, ça te dit quelque chose ? » dit un grand mec dont la chevelure rebelle disparaissait sous un bandana.

« Ouais, répondit Grey d'une voix traînante. Un bon contrat. Trois mille joyaux, si je me rappelle bien.

— Surprise : la guilde avait d'autres branches ailleurs dans le royaume. On est l'une de ces branches.

— Et alors ? C'est supposé me faire peur ? Si vous cherchez la bagarre, c'est pas un problème. »

Il recula d'un pas mal assuré et marmonna : « Aisu Meiku : Ransu ! »

Les lances de glace jaillirent comme à l'ordinaire, mais se dissipèrent lamentablement avant même d'avoir atteint leurs adversaires. Des rires sarcastiques vrillèrent ses oreilles fatiguées et il se remit en position, frappant son poing dans sa paume : « Aisu Meiku : Nakkuru. »

Les poings de glace jaillirent du sol comme prévu, mais ratèrent leur cible d'une bonne demi-douzaine de mètres.

« Putain... » grogna-t-il entre ses dents.

Les bandits l'observèrent en rigolant. Divertis par cette démonstration de magie inutile, ils préféraient apparemment savourer un peu le spectacle avant de passer à l'attaque. Grey recula encore d'un pas et se secoua pour tenter d'évacuer la sensation d'ivresse de son corps. Je peux le faire. La magie, c'est pas si compliqué.

Il arracha ses vêtements avec l'habileté conférée par la seule longue habitude : dans son état, aucune personne normale n'aurait pu se déshabiller aussi vite. Puis, il se redressa et se tendit en prenant appui sur ses jambes. « Aisu Meiku... Fura. »

Le verglas colonisa les pavés, fauchant ses adversaires d'un seul coup. Il eut une demi-seconde pour rire de sa victoire, juste avant de s'apercevoir qu'il avait lancé le sort trop près et de sentir ses pieds partir en avant. Il grimaça quand ses fesses rencontrèrent brutalement la glace et resta un instant immobile, le souffle coupé par le choc.

« Et merde ! » cria-t-il, exaspéré.

Il n'essaya pas de se relever mais rassembla ses forces et joignit les poings. « Cette fois, ça va vraiment mal se passer pour vous », annonça-t-il d'une voix beaucoup moins convaincante qu'elle n'en avait eu l'air quand il avait prononcé cette phrase dans sa tête.

« Aisu Meiku... Aisu... Gai... Gaiza... » balbutia-t-il, la fluidité de l'invocation coupée par un hoquet.

La tour de glace prévue s'avéra une pitoyable écharde qui parvint tout juste à piquer les fesses de l'un de ses adversaires, alors même que les bandits luttaient pour reprendre leurs appuis sur le sol glissant. Dépité, Grey poussa un gros soupir. Fallait-il encore essayer ? Après tout, il n'avait guère le choix, si ? Il se réprimanda intérieurement : évidemment qu'il n'avait pas le choix ! Ces types étaient prêts à le mettre en pièces ! Il fouilla son esprit à la recherche de cette puissance pure qu'il parvenait à extirper de lui quand il était en danger, mais rien n'y faisait : il flottait dans un état d'esprit où l'amusement et l'agacement disputaient à la peur vague qui commençait à croître dans son ventre. Voyant que ses adversaires se rapprochaient, il se remit debout maladroitement et prit une grande inspiration avant de murmurer : « Aisu Goken... »

Le claymore de glace se matérialisa dans ses mains... et le poids de l'arme l'entraîna en avant. Il s'écroula une nouvelle fois sur son propre verglas, tête la première. Son menton heurta violemment la plaque de glace et il se mordit la langue. Sa bouche se remplit de sang.

Sonné, il faillit tourner de l'œil. Il vit la silhouette du chef de bande se pencher sur lui, capta l'éclat mauvais dans ses yeux. Il lui attrapa le poignet de toutes ses forces. Il laissa la magie se répandre tout autour de lui, renonçant à la moindre forme de construction. Il ignorait comment ses enchantements allaient se comporter s'il n'essayait pas de les façonner, mais il n'avait plus d'autre recours.

Un petit sourire aux lèvres, il vit le glace se propager autour de son corps, agrippant ses antagonistes les uns après les autres dans une étreinte paralysante.

Puis, tout explosa. D'abord, Grey crut qu'il venait de découvrir un nouveau pouvoir, apparu dans une situation désespérée. Puis, il aperçut la silhouette de Natsu dans la nuit, entourée de flammes aveuglantes.

« Si tu le touches encore une fois, je te bute. »

Le chef de bande se retourna et vit un petit mec aux cheveux rose et aux poings en feu. Les yeux noircis par la rage, le mage s'approcha de lui en ignorant complètement ses autres compagnons. Le voleur se rengorgea :

« Bon ! Après le chétif bourré, le nabot. Quelle soirée ! »

Natsu ne répondit pas. Il bondit sur le type au bandana, et quand un gars de la bande essaya de le frapper par derrière, il pivota sur lui-même et rafla ses deux adversaires en même temps avec les crocs du dragon de feu. Les deux types s'effondrèrent, mais les autres se rapprochaient déjà.

« Je m'enflamme... » murmura Natsu en souriant tandis que les combattants continuaient d'avancer. Leur hésitation face à son apparition impromptue les rendit lents et leurs attaques timides. Natsu les envoya tous au tapis en quelques secondes, y compris le mage.

« Ok, ok, tu es impressionnant », dit une voix derrière lui. Le type au bandana avait attrapé Grey, qui parvenait à peine à rester conscient, et appuyait une lame sur sa trachée. « C'est toi, le fameux Salamander ? Tu devrais calmer tes ardeurs, sinon ton mec va y passer.

— Vous lui voulez quoi, au juste ? demanda Natsu.

— Il a attaqué notre guilde. Ceci, c'est ce qu'on appelle la rétribution.

— Mon cul ! Vous mettre à six sur un type bourré, ça vous gêne pas un peu ? Enfoirés ! De toute façon, je me fous bien de tes raisons. Je t'avais prévenu : tu le touches, je te tue.

— Natsu... marmonna Grey. T'enflamme pas.

— Et puis quoi, encore ? J'ai pas de conseils à recevoir d'un type bourré ! »

— T'as... T'as pas tort », articula-t-il. Il déglutit, et la lame sur sa gorge fit perler du sang.

La demi-douzaine de bandits n'était que l'avant-garde. En fait, ils espéraient tomber sur Salamander : Fairy Tail était une véritable épine dans le pied pour leur organisation. S'ils parvenaient à descendre deux des leurs, ça les ferait peut-être réfléchir à deux fois.

Natsu rigola en voyant les renforts se pointer.

« Vous croyez vraiment pouvoir m'avoir avec vos armes minables ? Vous pouvez être dix, cent, mille, ça fait aucune différence pour moi. Je vais vous éclater un par un. »

Comme pour souligner ses paroles, une aura de flammes enveloppa son corps.

Pendant ce temps, profitant de la distraction de son agresseur, Grey leva sa main droite et attrapa le poignet du bandit. Celui-ci sursauta et lâcha son arme : son avant-bras était paralysé par une gangue de glace. Grey se releva péniblement et lança un sort, qui alla heurter le mur à un bon mètre de sa cible.

« Et une maison gelée, une ! » commenta-t-il en rigolant. Son hilarité lui fit perdre l'équilibre et il s'écroula sur le pavé.

Le chef de bande se débarrassa de la glace qui emprisonnait son bras et le regarda d'un air mauvais.

« C'est entre toi et moi, maintenant. On dirait que t'as du mal à te défendre.

— Vaut mieux pour toi. T'y arriverais pas en temps normal. Et tu vas avoir du mal maintenant.

— Regarde-toi, abruti. T'es plein comme une outre.

— Ouais. Allez, approche. »

Grey se remit sur ses pieds et essuya le sang qui coulait dans ses yeux.

« J'me suis mis dans un sale état, marmonna-t-il pour lui-même. Aisu Inpakuto... »

Le marteau se matérialisa au-dessus de la tête du bandit et s'y abattit... Pour se briser en mille morceaux sans blesser son adversaire. Grey ne put s'empêcher de rire à nouveau. « Bon sang... Je suis vraiment nul quand j'ai bu...

— Grey, tire-toi d'ici, lança Natsu, qui venait de rafler un premier rang d'agresseurs avec une boule de feu.

— J'suis un peu occupé, là », grogna le mage de glace en esquivant une attaque en roulant sur le côté.

Natsu bondit dans les airs et fondit sur ses adversaires avec un hurlement guerrier. Immédiatement après, il tourna les talons et avança vers le chef de bande dans un nuage de feu et de fumée.

« Hé, toi, enfoiré. Viens affronter un gars en état de se battre. »

Il n'attendit pas la réponse et envoya son poing dans la figure du bandit, qui tomba au sol. Natsu fondit sur lui et recommença à le frapper. Sans s'arrêter. Les autres derrière se figèrent : plus personne n'osait approcher le chasseur de dragons, qui se montrait bien plus coriace qu'ils ne l'auraient cru. Il y avait déjà des dizaines de blessés graves, et le cinglé avait visiblement décidé de cogner le chef jusqu'à ce qu'il en crève.

Ce fut alors que l'atmosphère s'appesantit, chargé d'une puissance magique crépitante qui détourna l'attention de tous les protagonistes, exceptée celle de Natsu, qui continuait à frapper.

« Natsu, arrête ! » cria une voix autoritaire.

Le chasseur de dragons avait reconnu Erza, mais il l'ignora. Il jeta son adversaire devenu inutile sur le côté et se tourna vers les autres qui s'apprêtaient à déguerpir.

« Inutile de fuir, les gars. Je vous rattraperai l'un après l'autre. Un conseil : battez-vous, parce que c'est devenu une question de vie ou de mort.

— Natsu... murmura Grey. Laisse tom... »

Il s'interrompit, les mots fauchés sur ses lèvres par le choc. Le mec au bandana s'était traîné derrière lui et venait de lui planter une lame dans le dos.

Sa vue se brouilla. Il discerna Natsu qui courait dans sa direction, et une silhouette derrière lui... Le mage de tout à l'heure, qui avait repris connaissance. Ses mains se mirent à briller et un trait de lumière jaillit, dirigée sur Natsu. Quelque chose se rompit dans l'esprit de Grey. Tout à coup, il ne sentit plus son corps, et se demanda vaguement s'il venait de mourir. Il ne s'attarda pas sur la pensée et se leva.

Natsu s'arrêta net. Erza et Lucy s'immobilisèrent aussi, tandis qu'Happy se dépêchait d'arracher le chasseur de dragons à la mêlée. Tous les quatre regardèrent le blizzard qui se formaient autour de Grey. Le sang qui lui coulait sur la poitrine avait gelé, et le vent se levait, charriant dans ses bourrasques d'innombrables aiguillons de glace. Sa magie n'avait plus de forme ni de contour, elle était pure énergie rayonnante, implacable. Le mage de glace s'avança, porté par sa propre magie. Même sa peau brillait d'un blanc éclatant.

« Ça aussi, tu peux le maîtriser, Grey, murmura Natsu. Tu peux le façonner. Attends de voir, Happy. »

Le chat n'était pas le moins du monde convaincu et transporta le chasseur de dragon dans une relative sécurité, derrière Erza qui se tenait prête à déchaîner toute la fureur de son pouvoir.

Grey fit une pause, tendit les mains, et dit à voix intelligible :

« Aisu Meiku... Tornado. »

La glace en suspension se rassembla dans une spirale tourbillonnant à une vitesse surnaturelle. Grey prit appui sur ses deux jambes et tendit les paumes en avant pour pousser son sortilège. La tornade se mit en chasse. Dirigée par la volonté de Grey, elle alla trouver chacun de ses adversaires et les projeta à des dizaines de mètres, partout dans la rue, sur les toits, à travers les fenêtres.

Quand il ne resta plus personne, le vent de glace se dissipa aussi subitement qu'il était apparu, et Grey s'effondra. Il chercha de l'air et en eut assez pour murmurer :

« Eh bah voilà, ça y est. Moi aussi, j'ai détruit une ville. Erza... T'enverras la facture à Natsu, d'accord ? »

Ses paupières papillonnèrent. Il lutta pour garder les yeux ouverts. Il ne voyait que le ciel, rempli de particules de glace qui se confondaient aux étoiles. Il ne sentait plus la blessure dans son dos, mais en fait, il ne sentait plus grand-chose tout court. Il n'était pas mort tout à l'heure... Maintenant, cela n'allait sûrement plus tarder. Il se perdit en pensées vagues, regrets et chagrin mêlés, et dérivait ainsi de façon presque confortable lorsqu'une énorme gifle le tira de la léthargie. Il ressentit même la douleur du coup.

« T'avises pas de mourir ici... Si jamais tu me fais ça, je jure d'aller te botter le cul jusque dans l'au-delà.

— Je vais... j'vais essayer, Natsu. »

Quelque chose d'humide tomba sur sa joue. Il ouvrit les yeux et vit Natsu qui pleurait. Il ne l'avait jamais vu verser des larmes auparavant. Jamais. Ça valait peut-être la peine de rester en vie ? Évidemment, que ça en valait la peine. Mais c'était de plus en plus difficile de lutter contre les ténèbres qui envahissaient son champ de vision...

« Grey, écoute-moi. Lucy est partie chercher de l'aide avec Happy. Erza et moi, on va tenter d'arrêter l'hémorragie. Si tu t'évanouis, tu vas te prendre un poing dans la gueule. »

Grey acquiesça, mais sombra aussitôt dans l'inconscience.

Il rouvrit les yeux le lendemain matin avec une douleur lancinante dans le dos et une gueule de bois carabinée. Le médecin expliqua qu'il avait eu beaucoup de chance : la lame avait manqué le poumon de peu. Natsu, Happy, Erza et Lucy avaient tous dormi dans sa chambre, et ils se retinrent de lui bondir dessus quand il ouvrit les yeux.

« Les gars... C'est bon de vous voir, articula-t-il d'une voix cassée.

— C'est quand même incroyable, ça ! dit aussitôt Lucy. Tu as survécu à tout un tas de mages et de monstres, et tu as manqué te faire tuer par un bandit !

— C'était la première fois que j'essayais de me battre avec autant de whisky dans le sang... Faudra que je demande des astuces à Bacchus...

— Peut-être qu'à l'avenir, tu seras plus prudent, commenta laconiquement Erza.

— Ouais... C'est comme espérer que le soleil ne se lèvera pas trop tôt, marmonna-t-il.

— Mais qu'est-ce que tu as fait, au juste ? voulut savoir Lucy. Ce sort que tu as utilisé... On t'avait jamais vu faire ça.

— Je sais pas... C'est sorti tout seul. »

Grey regarda Natsu, qui fronçait les sourcils sans rien dire.

« Merci... tu m'as sauvé la mise, encore une fois.

— Non, répondit le chasseur de dragons d'un ton ferme. Je l'ai senti, ce mage dans mon dos... Je l'ai juste ignoré. Le pouvoir, celui dont tu crois manquer... Il était là, hier soir. C'était incroyable.

— C'était génial ! renchérit Happy. Et super beau à voir, en plus. Tu crois que tu peux le refaire ?

— Euh... J'en sais rien.

— Évidemment, que tu peux, dit Natsu en souriant. Les filles, Happy, vous voulez bien nous laisser un moment ? »

Les autres acquiescèrent et quittèrent la pièce. Natsu garda le silence un instant, puis dit sans regarder Grey :

« Pendant les Jeux Magiques, quand tu combattais Bacchus, j'ai dit un truc aux autres... Je leur ai dit que tu serais sans doute le prochain de la guilde à passer au rang S. Et j'étais sincère, Grey.

— Je te crois pas. Tu as pas pu leur dire un truc pareil. »

Natsu rigola en se grattant l'arrière du crâne d'un air embarrassé :

« Ben... Disons que j'ai ajouté : 'après moi' pour faire bonne figure. »

Grey éclata de rire, réveillant la douleur dans son dos.

« Enfoiré... murmura-t-il avec tendresse. Mais tu avais tort, sur ce coup-là. Je sais que hier soir, j'ai franchi une limite, j'ai effleuré un pouvoir que je ne me connaissais pas. Mais ça ne suffit pas, Natsu... Ça ne suffira jamais.

— Suffire à quoi ?

— À être certain de ne plus jamais revivre ce que j'ai déjà vécu.

— Les certitudes, c'est l'apanage des faibles, Grey. Regarde tous les mages noirs qu'on a affrontés. Ils ne doutent jamais.

— Et toi si, peut-être ?

— Évidemment. Ce qu'il faut que tu comprennes, c'est que lorsqu'il s'agit de combat, j'ai tout simplement appris à verrouiller le doute. À vivre dans le pur instant, sans limite, sans me projeter, sans penser au passé ou aux conséquences. Je deviens la magie que j'utilise. C'est tout.

— C'est 'tout' ? »

Natsu haussa les épaules.

« C'est pas si difficile, Grey. Hier, tu en as eu un avant-goût, et ça, ça veut dire que tu es sur la bonne voie. »

Grey regarda son compagnon avec curiosité. Il y a quelques mois, une telle situation aurait signifié une crise de rage qui se serait réglée tôt ou tard par quelques coups de poings. Et maintenant, il lui parlait, il lui expliquait... Une nouvelle anxiété fit jour dans son cœur, mais elle n'était pas aussi désagréable qu'il l'avait craint : Natsu et lui, c'était plus que de la simple passion. C'était de l'amour. Ça, c'était une certitude. Il sourit bêtement, provoquant un interrogatoire agacé de la part de Natsu. Il ne répondit pas à ses questions mais lui serra la main et l'attira vers lui pour l'embrasser. Le chasseur de dragons se tut et Grey se perdit dans la chaleur de ses lèvres.

Quelques minutes plus tard, Erza et Lucy toquèrent à la porte et passèrent la tête par l'entrebâillement. Voyant les deux mages profondément endormis, elles sourirent et partirent, non sans avoir laissé passer Happy, qui alla se rouler en boule sur l'oreiller.