A la sortie de l'interrogatoire la brune pouvait sentir son esprit se débattre. A "Coupable ou non?" s'ajoutait "Bien ou Mal?" ou encore "Vrai ou faux?". Des questions bien distinctes en théorie, si souvent confondues en pratique. Et les fois où de tels dilemmes moraux s'étaient confrontés ...elle n'avait pas bien gérer la situation.

Paddy Doyle/ parrain de la mafia irlandaise/ père de sa meilleure amie/ protecteur inconditionnel de sa fille/ assassin de la famille de Sean Cavanaugh/ en était un des meilleurs exemples.

Elle y repensa comme si ces événements dataient d'une autre vie, et pourtant. Maura l'avait haï, se rappela-t-elle preque amusée, au souvenir de leurs conflits explosifs. Mais avec un peu d'honnêteté, elle devait admettre que l'expérience n'avait pas été drôle du tout.

Avait-elle été pire que ce qu'elle vivait maintenant?

Elle avait été plus spectaculaire certainement, plus riche en cris, en mélodrames. Mais Jane pouvait jurer que cette distance froide sur le visage de Maura n'avait rien à envier à son expression de harpie, lorsqu'elle était en colère.

Ce feu là avait fait mal... mais la glace qu'elle avait vue dernièrement lui givrait littéralement l'âme.

Les yeux émeraudes avaient été presque intacts à chaque fois qu'elle les avaient croisé. Intacts de leur dispute, intacts de l'absence. Et ça, Jane pouvait le sentir dans sa poitrine. Mieux encore que les balles qu'elle avait encaissées.

Elle les choisirait à la place sans y réfléchir une seconde.

En marchant vers son bureau, ses idées en désordre, elle capta l'image fugitive qui vibra dans son être. D'une manière différente, mais avec cette profondeur indescriptible.

Sa mère...qui détourna les yeux au contact des siens.

Jane s'arrêta net et ne commanda même pas ses membres quand ils changèrent de trajectoires.

Arrivée au comptoire, Angela lui offrit un sourire fébrile, hésitant.

Jane n'aima pas ça.

"Ma..." dit-elle soucieuse.

Sa mère, baissa les yeux, presqu'au bord des larmes.

"Ma!" dit-elle, inquiète, en cherchant un passage pour la rejoindre, mais la matriarche l'arrêta d'un geste de la main.

"Il m'a demandé de ne rien dire Jane" expliqua-t-elle pourtant.

Et le Détective regarda sa mère avec indulgence.

"Ma... tu n'as rien à voir avec cette histoire, tu n'avais pas à t'en mêler"

La Rizzoli plus âgée, résista à l'argument au fond de ses yeux.

"Ce qu'il a fait n'est pas correct Jane... Korsak méritait cette place!"

Jane sourit.

Sa mère avait une empathie que le Système policier n'envisageait même pas une seconde.

"Il doit m'en vouloir affirma Angela, triste.

-Parle lui... Parle à Vince... ça ira tu verras.

-Comment ça se fait que toi tu ne m'en veux pas?" interrogea la mère, sceptique.

La brune reçu la question comme une gifle.

"C'est une vraie question?" s'indigna-t-elle, les sourcils froncés. Sa voix rauque pleine d'outrage.

"J'essaye d'être un peu plus mâture que d'habitude et c'est cette réaction là que je récolte?"

Angela resta dubitative une seconde, puis sourit.

Sa fille, sans pouvoir s'en empêcher sourit aussi, un peu exaspéré. Attachée à cette femme au delà des mots.

"Ma... j'ai passé la phase de la révolte quand je t'ai vu embrassé mon supérieur hiérarchique et que j'ai pris la décision insensée de faire avec. Ca n'a pas été facile, j'ai peut être même souffert d'un syndrôme post-traumatique pendant un moment... mais j'ai surpassé ça. Je crois... hésita-t-elle. Bref, oui cette situation risquait d'être compliquée. Et elle a finit par l'être et la solution est toujours la même: accepter ce qu'il se passe et avancer."

Angela vulnérable regarda sa fille.

"Ca ira Ma" rassura cette dernière, la force qui émanait d'elle s'adoucit en tendresse. Sa voix écorchée pleine de certitude.

"Pouruoi tu as disparue ces derniers temps?"

Angéla Rizzoli, de retour. Jane se crispa et eut un mouvement de recul.

"Si tu as quelqu'un dans ta vie et que je ne suis pas au courant, je t'assure Jane moi et ma ménaupose n'allons pas aimer l'apprendre par quelqu'un d'autre!" menaça l'italienne.

Jane fronça les yeux et leva les deux mains en l'air.

"Qu'est-ce que tu racontes?" se défendit-elle.

Angela appuya encore davantage son regard.

Alors qu'elle s'apprêtait à répondre, Jane sentit son téléphone vibrer. Bouche bée, elle regarda l'expéditeur du message.

Maura Isles.

Elle déglutit, son esprit comme s'il venait de recevoir une douche froide. Elle ouvrit;

"Ally est dans mon bureau. Passe si tu veux"

Wow! c'est du rapide... pensa Jane en se rappelant de sa requête, faite tout juste la veille. Une sorte d'angoisse lui envahit la poitrine. Par réflexe, elle s'ordonna de rester calme. Elle inspira.

Son coeur en avait vu d'autres pas vrai?

"Ma chérie... tu as vraiment mauvaise mine..."

Jane se tourna vers sa mère, vexée.

"Merci Ma C'est tout à fait ce que j'ai envie d'entendre...

-Est-ce que tu dors? Est-ce que tu manges correctement?"

Le détective soupira. Ce n'était pas le bon moment pour gérer ça.

"J'ai quelque chose à faire" dit-elle presqu'absente.

Sans attendre de réponse elle s'éloigna du café vers les ascenseurs.

"Et comment ça se fait que ce Cohle te prend dans ses bras? Hein?" entendit-elle dans son dos.

Jane leva les yeux aux ciel dans un geste excédé. Mais ne se retourna pas.

Quand elle arriva à l'étage en dessous, Jane ajusta le col ouvert de sa chemise. Passa une main dans ses boucles noires. Puis elle entra dans le bureau.

Comme à chaque fois, c'est Maura qu'elle remarqua en premier, glorieuse. La blonde, se leva instantanément, tendue derrière son bureau. Ses cheveux blonds parfaitement ondulés, s'écoulant sur un côté de son visage irisé...sa silhouette soulignée par une robe blanche et noire qui rendait son corps impossible.

"Bonjour..." murmura Jane, le souffle aspiré. Les idées dispersées.

Une expression d'incohérence scientifique s'afficha sur le visage du médecin.

"On s'est déjà vue ce matin Jane...

-Oh?"

La brune avait l'esprit vide. Elle contracta ses pensées. Matin- Arrivée- Cohle- COHLE? la suite dans ces souvenirs était un peu floue Elle força: Korsak-Maura, Frankie- interrogatoire...

"Oui c'est vrai..."recconut-elle embarassée. avec un sourire. Une main dans sa chevelure libre.

Son regard glissa vers la droite. Vers une jeune fille, brune, droite, les yeux fixé vers elle, tendue d'impatience. Jane ne put s'empêcher de sourire encore.

"Mais je suis sûre de n'avoir jamais rencontré cette demoiselle auparavant..." dit-elle d'une voix rauque et tendre, en avançant d'un pas.

Maura sentit son coeur râter un battement, ou serrer très fort, elle ne savait pas très bien. Cette expression sur le visage du détective était l'une des plus intenses qu'elle ait jamais pu voir. Parfois il lui arrivait encore de détourner les yeux, submergée l'espace d'une seconde, par cette humanité, primordiale, aveuglante... magnifique qui pouvait surgir du regard de Jane Rizzoli. Comme une eau de neige, fondant sur ses traits.

"Bonjour, je m'appelle Amy Armstong j'ai 13 ans et suis élève au Collège St Peter c'est un incommensurable honneur de vous rencontrer Madame Détective Jane Rizzoli"

Jane regarda la main tendue vers elle, surprise, gênée aussi. Elle éclata de rire.

"Madame Détective?... Wow... hum... Jane, simplement Jane ira très bien. Et le vouvoiement n'est pas nécessaire non plus" rassura-t-elle en serrant la main entre la sienne.

Le jeune visage se fronça:

"Mais le vouvoiement est une convention sociale exprimant le cas échéant le respect éminent qu'une personne éprouve pour une autre..."

Jane écouta, stupéfaite, et rit un peu. Ally aurait pu être la fille biologique de Maura.

"Il peut aussi mettre de la distance entre les gens..." expliqua-t-elle doucement.

Un sourire indulgent sur les lèvres, le détective avança et s'installa sur une des chaises près du bureau, attentive au visage déconcerté de l'adolescente.

"Viens, assied-toi" invita-t-elle, la douceur brillant dans son sourire.

Ally, hésitante, accepta.

Et Maura soupira en silence. Jane Rizzoli avait encore réussit avec cette facilité incompréhensible.

Les remparts d'Ally venaient de se disloquer, instantanément. Comme les siens, 5 ans auparavant, sans qu'elle puisse rien y faire. Et de nouveau, la brune avait imprégné chaque once d'air;

Elle s'empêcha d'inspirer, comme si cette présence avait été toxique. Elle fut heureuse de pouvoir trouver une bonne raison pour s'en échapper.

"Les résultats des analyses complémentaires que j'ai commandé pour le Détective Shepperd sont arrivés, je vais juste les récupérer auprès de Susie" indiqua-t-elle.

Deux visages se levèrent vers elle et aquiescèrent. Un sourire trouble sur les lèvres, elle déplaça sa silhouette magistrale et sortit.

Avant d'être affectée par son départ, Jane brisa le silence.

"Alors... Maura m'a dit que tu avais quelques questions à me poser..." encouragea-t-elle.

Ally hocha la tête.

"Je t'écoute...

- Est-ce que vous avez une piste au sujet de la famille assassinée à Dorchester?"

Jane se crispa un peu.

"Pas encore... cette affaire est encore confuse... répondit-elle avec toute l'honnêteté qu'elle pouvait se permettre.

-Est... est-ce que ce n'est pas difficile à vivre?"

Jane regarda la curiosité ingénue dans le regard brun.

"Si... un peu. Parfois on voudrait pouvoir tout savoir. Tout comprendre. Tout découvrir, vite. Mais ça n'est pas toujours possible. On ne peut que faire de notre mieux, et faire avec même lorsque ce n'est pas grand chose." admit-elle, un sourire fuyant sur ses lèvres.

Naturellement Ally baissa les yeux sur les mains du Détective.

"Elles ne se voient presque pas..." commenta la jeune fille.

Jane déglutit. Combien de choses l'adolescente savait à son sujet, au juste? La brune sentit le spasme familier dans son ventre, mais cette fois elle décida de ne pas se laisser emporter par lui.

"Elle ne me font presque plus mal non plus" rassura-t-elle en levant ses mains pour les montrer.

C'est à ce moment que Maura arriva, immédiatement immobile devant la scène. Jane exposant ses cicatrices au regard d'une enfant... L'orage dans ses yeux, palpable. Souriante pourtant.

Elle s'empêcha d'entrer et recula, pour rester, troublée, contre le mur.

"Est-ce que tu as eu peur?" entendit-elle, de l'autre côté.

-J'étais terrifiée"

-Et tu n'as jamais eu envie de quitter ce travail?"

Jane rit un peu.

"Si. Mais si j'arrêtais d'être détective... je crois que j'arrêterais d'être moi-même tu comprends?

-Même si tu risques ta vie?

-Oui, même si je risque ma vie.

-Même si ça fait souffrir les gens qui t'aiment?"

Jane reçut les mots en plein coeur. Maura, derrière le mur, serra les poings et sentit les larmes, déjà dans ses yeux, menacer de couler.

"Hum... commença la brune la gorge serrée, il m'arrive de leur faire du mal...d'agir de manière égoïste".

Le détective eut un mauvais rire intérieur. Il aura fallu une enfant de 13 ans pour lui faire dire ses mots.

"Et c'est difficile... pour mon entourage, arriva-t-elle à poursuivre. Et j'ai beaucoup de chance de les avoir, même si je ne le mérite pas toujours.

-Ils ne se fâchent jamais?"

Jane pensa à sa mère qui avait souvent éclaté à ce sujet. Et Maura... qui même énervée, ne lui avait fait aucun reproche.

"Est-ce que tu as pensé à un seul d'entre nous?" lui avait-elle seulement demandé, une fois. Un jour.

Même après la fausse couche, Maura s'était simplement tenu à son chevet et n'avait rien fait d'autre que la soutenir. Alors que son corps, lui, lui faisait payer le prix de son imprudence.

"Jane, il faut commencer à réfléchir à un plan épargne pour le bébé

-Quoi? Maura, il n'est même pas encore né!

-Il n'est jamais trop tôt Jane, tu n'auras pas le courage de t'occuper de la procédure administrative après la naissance... je te connais"

Jane pouvait se souvenir. Maura avait dû être profondément atteinte par ses choix.

"Ally pourquoi est-ce que tu me poses toutes ces questions?" demanda-t-elle doucement.

L'adolescente parût nerveuse.

"Peut être... que...j'aimerais moi aussi devenir un héros...comme toi.. mais j'ai peur... j'ai peur de faire du mal à ma famille. Ma mère deviendrait sûrement hystérique... et mon père voudrait que je fasse des grandes études..."

Jane se rassembla pour comprendre. Puis sourit.

"Lorsque j'avais ton âge, mon héros... c'était mon père..."

Maura tendit l'oreille, un sourire presque déjà formé sur ses lèvres. Elle n'avait jamais entendu cette histoire là.

"Il était plombier continua Jane. J'adorais partir avec lui pendant ses tournées... je le regardais arriver dans les familles et leur dire: C'est bon, je vais régler le problème imita-t-elle. Et il le faisait toujours, il réglait toujours leur problème...Je rêvais de devenir comme lui. D'aider les gens et de conduire son camion bleu" finit-elle en riant.

La nostalgie entra un peu dans le coeur de Jane. Elle ne parlais quasiment plus à Frank.

"Mais peu importe l'admiration que j'avais pour lui... quand j'ai dû trouver ma propre place je me suis aperçue finalement qu'elle était différente..."

Ally écouta soucieuse.

"Je l'ai su avec certitude Ally, et alors personne ne pouvait m'en empêcher. Personne n'avait le droit de m'en empêcher."

Elle attendit une seconde.

"Est-ce que tu es sûre de ce que tu veux?"

La jeune fille réfléchit puis hocha négativement la tête.

"Un jour tu le seras et qu'importe où tu sentiras ta place... ce jour là, la certitude t'aidera. Elle t'aidera à convaincre ceux qui doutent, à te convaincre toi même quand ce sera difficile. Elle t'aidera à devenir toi aussi un héros, à ta manière qu'importe ce que tu choisis."

Jane posa calmement une main sur l'épaule de l'adolescente.

Ally ne put s'empêcher de la serrer dans ses bras, compulsivement. Jane la serra elle aussi.

Maura entra, un sourire sur le visage, et dans sa poitrine, tous les efforts du monde pour faire bonne figure.

Jane se crispa et mit doucement fin à l'étreinte d'Ally. Elle se leva, effleura le visage ingénu.

"Ca ira" rassura-t-elle, pour la deuxième fois de la journée. Elle regarda à peine la blonde lorsqu'elle sentit son téléphone vibrer. Un message de Korsak.

"Femme du Dr Fieldman arrivée, salle d'interrogatoire n°2"

La réalité frappa avec rage.

"Il faut que j'y aille" s'excusa-t-elle. Elle caressa affectueusement la tête d'Ally, sourit rapidement à Maura et sortit.

Le bureau resta immobile quelques secondes. La jeune fille encore captivée, relâcha son souffle.

"Tu as eu les réponses que tu voulais? demanda calmement Maura, magistrale derrière son bureau.

-En quelque sorte..." répondit l'adolescente pensive.

"Elle est... plutôt spéciale" dit-elle encore, admirative.

Le médecin légiste sourit fébrilement.

"Oui, confirma-t-elle, elle l'est"