Un panachage de Nasty... de votre serviteur... et encore de Nasty ;). Bonne lecture.
« La fornication ne m'intéresse pas » asséna Smaug.
Sebastian plissa le museau, et pour la millième fois depuis son incarcération, l'ancien dragon hésita à lui prêter un amusement dépassant les besoins primaires. Il rejeta l'idée avec agacement après un regard acéré, ne distinguant dans les pupilles brunes aucun sursaut digne de considération. L'objet de leur conflit avait cette fois la forme chamarrée d'un soi-disant partenaire, un lézard visiblement choisi avec soin pour la beauté de ses reflets et le dessin des écailles. Une onde irisée courait de ses pattes avant à la pointe de sa queue, disséminant quelques éclats de diamants sur une peau parfaitement lisse et soignée, trésors qui répondaient aux yeux rubis et ambre dans un museau régulier et symétrique. La découpe de ses pattes, aux spatules amples, annonçait des facultés de chasse difficilement égalables, renforcées par la longueur d'une queue élégante assurant son équilibre. Sebastian avait sans doute parcouru une grande partie de Mirkwood avant de trouver un aussi beau spécimen, et se retenir de l'avaler aussitôt avait dû être un crève-cœur.
« Et pourquoi un mâle ? Cette créature ne pense même pas à faire de l'élevage ! »
Radagast, accoudé à la fenêtre pour attendre le retour de ses amis sylvestres, ne lui répondit que par un haussement d'épaules lointain. Il était perdu dans l'observation des nuages éclipsant parfois les étoiles dont il ne reconnaissait plus les formations. La nuit était douce, silencieuse, mais il ne pouvait s'empêcher de lire un frémissement dans les feuilles, un souci dans la façon dont ses lapins polissaient leurs oreilles. Il attendait les nouvelles. Smaug doutait qu'il l'ait vraiment entendu et se retourna vers Sebastian.
Comment en être réduit à se disputer avec une créature qui passait sa vie à fouir la terre ?
« Tu le mangerais tout de suite, si tu n'étais pas plus stupide que ta propre pitance. Que te sert d'avoir un sang chaud, si ce n'est pour abreuver des neurones déficients de meilleures idées ? Que te sert d'avoir une telle faculté de mouvements si tu tu ne peux pas…
- Ah, Winaama!»
L'effraie avait fait vite, portée par des courants favorables. Les plumes encore soyeuses des lambeaux cotonneux des nuées, perlées de fraîches gouttes, son chant plaintif éveilla immédiatement toute la maisonnée. La tribu de Sebastian élargit son cercle pour mieux entendre, les derniers patients de Radagast se pressèrent aux bords de leurs abris pour ne rien manquer des informations. Smaug baissa la tête et clôt les paupières, signe de l'étendue de son désintérêt et de son ennui, pour mieux se concentrer sur le chant empressé.
Dans son avidité pour toute nourriture intellectuelle, il avait appris à décrypter la majorité des hululements, mais cette fois, certains lui firent violence. Il ignorait quelques-uns des assemblages de sons et ne reconnaissait que difficilement les noms propres qui ponctuaient la complainte. Cependant, le sens général se dessinait progressivement dans un univers mental jusqu'alors déserté de toute cardinalité. Il s'agissait de semi-homme, de chasse au trésor et de mercenaires ou de cambrioleurs… mais surtout d'or, d'or de l'Erebor, de cet or si cher au sang qui palpitait encore en lui d'une notion qu'il aurait raillée quelques battements de cœur auparavant, une notion qu'il aurait jetée avec toute l'énergie qui lui restait.
Une goutte d'espoir rafraîchissait des artères qui pulsaient de plus en plus faiblement. Ses pattes ankylosées par l'absence d'activités, son dos fatigué de ne pas changer d'alignement, tout son corps éveillé lui reprochait brutalement la mort lente qu'il lui avait souhaitée. Une décision affleurait à son esprit. Le projet n'était pas encore abouti, les détails méritaient d'être travaillés mais il ne doutait pas que son esprit aurait raison de celui de Radagast. Il irait. Il retrouverait son or.
Des lèvres se posèrent tout contre la bougie et d'un souffle léger firent disparaître le dernier artifice de la chambre. Seule restait la fenêtre entrebâillée pour poser une lueur opaline sur la couche de Bilbo et sur deux corps eux aussi libérés de tout artefact. Les lèvres glissèrent le long d'un flanc, rejointes de doigts déliés qui traçaient une voie toujours plus basse. La chair se tendait d'impatience, les souffles devenaient rauques, les gestes plus fébriles.
Une torche traversa l'ouverture de la fenêtre, suivie de l'alerte discordante du carillon de la tour de garde, confirmant l'attaque extérieure. Le pied du lit s'enflamma dans l'instant suivant. A l'urgence de leur propre situation répondirent les cris extérieurs, oscillant entre protestations avinées, véritables frayeurs et exigences brutales des agresseurs. Bilbo eut à peine le temps d'analyser la situation mais son attention rudement dessoûlée se concentra sur toutes les informations l'environnant alors qu'il se saisissait des quelques vêtements à sa portée. Ses automatismes de cambrioleurs lui avaient fait repérer trois issues officieuses à son installation dans sa chambre il empoigna Mélor pour le diriger vers la plus proche, une seconde fenêtre qui donnait sur une avancée du premier niveau, sécurisant la hauteur de saut pour ensuite rejoindre le sol. Il se félicita d'avoir voyagé léger et de n'avoir rien à perdre dans une fuite précipitée.
La chute fut brutale, alourdie du corps inexpérimenté du jeune homme. Bilbo se redressa à peine pour regarder autour d'eux, le temps de prendre une nouvelle décision. Les éclats de voix étaient peu nombreux et éloignés. L'embrasement de l'auberge ne devait être qu'une diversion pour sécuriser une attaque plus avantageuse, peut-être celle des coffres des rentiers de la région, ou des écuries de chevaux les plus réputés. Dans tous les cas, la menace des assaillants n'était plus immédiate.
Bilbo leva les yeux vers ce qui restait du chambranle de sa fenêtre, qui réchauffait la nuit de flammèches éclatantes. Un battement de paupière, l'image s'incrusta sur sa rétine. La petite fournaise créait des éclats d'or dans les cieux froids, léchait les pans de pierres et de bois, nettoyait les surfaces poudreuses pour réchauffer leur blancheur qui tournait au crème. La nuit semblait se concentrer autour du feu, créant des frontières déchirées de marine et de roux. Le douloureux rappel de précédents évènements se doublait d'un enthousiasme esthétique. Sa propre fascination le révoltait tout en le clouant sur place.
« Bilbo… Mes compagnons ! »
Mélor contourna l'aile nord en courant, sourd à l'appel de Bilbo, pour gagner la porte d'entrée où il fut stoppé par le flot de clients déferlant hors de l'auberge dans le plus grand affolement il y chercha fébrilement ses compères : aventuriers plus ou moins dépenaillés emportant leur frusquin à bout de bras, hobbits en bonnet de nuit, marmitons échevelés… Bilbo n'eut que le temps de le voir se précipiter à l'intérieur dès qu'il put se faufiler entre les fuyards.
Lorsqu'il pénétra dans l'auberge, Mélor avait déjà disparu. La salle commune était encore pratiquement intacte, si l'on exceptait un coin de plafond déjà noirci. Il vit Poiredebeurré débouler dans l'escalier du personnel, un garçon dans les bras, sa femme en chemise de nuit sur les talons.
« Au feu ! s'écriait-il. Tout le monde dehors ! »
Arrivé en bas, il se tourna de tous côtés, aux abois.
« C'est fini… L'auberge est perdue. »
Après un instant de désespoir, il se ressaisit et se hâta derrière le comptoir.
« … On va sauver ce qu'on peut ! Betsy, donne le coffre à Prosper ! Mon grand, je vais t'emmener dehors et tu files te cacher avec ça : papa et maman vont évacuer les réserves. »
Bilbo aurait voulu leur prêter main forte mais il se lança dans l'escalier emprunté plus tôt par les compagnons de Mélor. Il retrouva le jeune homme immobilisé avant le premier palier par des fumées charbonneuses dont les bouffées soufrées enflaient perpétuellement, et vous crachaient au visage des brûlures nauséennes prostrant la gorge et les narines. Mélor s'époumonait pourtant face à cette fournaise, appelant ses comparses à toutes forces, la voix serrée d'angoisse au dernier nom. La peur lui faisait chercher un chemin dans les profondeurs opaques de la fumée anthracite, mais Bilbo le saisit au moment où il remontait résolument sa chemise sur son nez.
« Où étaient-ils ?
- Au dortoir du troisième étage ! répondit le jeune homme.
- Ils ont dû sortir par l'extérieur, en conclut Bilbo en redescendant la volée. »
Tous deux coururent le long de l'aile sud, les yeux levés vers les toits. L'auberge s'était embrasée en trois points et le feu avalait le bois avec une voracité vertigineuse, triomphant des balcons et pavoisant les oriels de longs oriflammes qui palpitaient vers le ciel. Des malheureux s'étaient jetés par les fenêtres, et les deux compères aperçurent des corps éclopés ou inertes à terre, entourés de rescapés. Mélor se remit à hurler le nom de ses compagnons, quand un cri lui répondit dans le lointain. Il se figea. Tout en haut, des silhouettes humaines émergeaient d'un chien-assis et se découpaient une à une sur le panache jaune d'or des flammes.
« Les voilà ! s'écria Mélor.
- PAR ICI ! lança Bilbo aussi fort qu'il put. DU COTE DE LA COLLINE ! VOUS POURREZ DESCENDRE LA-BAS ! »
Les fenêtres du deuxième étage donnaient en effet de plain-pied sur le terrain plus élevé où naissait la colline près de laquelle était sis le Poney Fringant. Ce moindre dénivelé s'annonçait plus praticable.
« Guidez-les, Mélor. Je vais chercher une corde, dit le hobbit. »
Sur ses indications, les silhouettes détalèrent entre les fumerolles le long du toit de l'aile sud, quatre silhouettes l'épée à la ceinture et pour certaines la besace à l'épaule – « Sombres-têtes… » songea Mélor avec une angoisse qui ne présumait d'aucune sagesse supérieure. Soudain, la dernière disparut brutalement dans un craquement massif, gobée nette par le bâtiment, qui n'exhala en retour qu'un épais nuage noirâtre.
« PRASIN ! »
L'un de ses compagnons était passé à travers la toiture. Il eut à peine le temps de s'en alarmer que, voyant les autres retourner vers le trou, il dut dénouer sa gorge pour hurler :
« RECULEZ ! UN SEUL D'ENTRE VOUS S'APPROCHE DE LA ! »
L'un des trois comparses s'avança avec précaution, se pencha sur la béance qui ouvrait le toit puis, n'ayant barguigné qu'un instant, s'engouffra à l'intérieur. C'est alors que Bilbo rejoignit Mélor, une longue corde à l'épaule qu'il avait chipée dans l'écurie – il y avait laissé à regret les montures qui n'avaient pas été récupérées, avec l'espoir de les mettre à l'abri plus tard.
« Bilbo ! Le toit s'est dérobé sous les pieds de l'un deux, et un autre a disparu à sa suite pour lui porter secours. »
Le semi-homme leva des yeux désemparés vers l'endroit que lui indiquait Mélor. Il avait tiré les nains de bien des pétrins, mais que faire face à des flammes sans âme ? Elles réclamaient aveuglément un dû fatidique : sans foi, ni loi, ni but. Il n'y avait rien de plus absurde que de périr dans ces conditions pour des jeunes gens.
Soudain, des portes s'ouvrirent sur un balcon du troisième étage, là où le pauvre diable était tombé, et une bouffée de fumée et de cendres éclata à l'air libre avant de floconner dans le vide, laissant émerger deux hommes, l'un soutenant l'autre.
« Ils sont là ! Bon sang, il faut leur envoyer cette corde ! … L'arbre ! s'exclama Mélor en s'emparant de la corde de Bilbo pour courir jusqu'au grand orme à quelques pieds du Poney Fringant. »
Le fils de Mélété avait vu juste, mais en le voyant bondir désespérément pour atteindre les branches les plus basses, le hobbit l'arrêta vivement :
« Mélor ! Faites-moi la courte-échelle, dépêchez-vous. »
Un instant interloqué, le jeune homme s'exécuta, et fut ébahi par l'agilité avec laquelle le semi-homme atteignit la ramure. Il s'empressa de lui jeter le paquet de corde.
« Faites descendre les deux autres du côté de la colline, lui enjoignit le cambrioleur avant de grimper plus haut. »
Bilbo se hissa lestement sur une branche solide qui s'étendait vers l'auberge et s'y avança aussi loin que son poids le permettait sans risque. Il pouvait voir les deux compagnons aculés par le feu qui réduisait à présent le chambranle en menus lambeaux fauves. L'un avait perdu conscience le regard de l'autre passait anxieusement des flammèches à son petit manège, dans l'arbre. Baggins attacha la corde à la branche, peu sûr de son entreprise. Lorsqu'il fallut viser, il pesta en son for intérieur de s'être livré sans vergogne aux joies du vin des hommes. Il lança le rouleau, comme Gloin le lui avait appris… mais la corde passa à trois bons pieds de la main tendue. Il l'enroula à nouveau en hâte.
Mélor, de son côté, avait conduit les deux autres au bout de l'aile sud, et les exhortait à présent à sauter du haut de la fenêtre en encorbellement où ils s'étaient laissé glisser. Ils avaient jeté sac et épée à terre, environ un étage plus bas, et appréhendaient la hauteur de chute.
« Allons, ce n'est pas le moment de jouer les chats échaudés, la bâtisse est en flammes ! Vous n'avez pas le choix, descendez ! »
Le premier s'agrippa au rebord puis, suspendu dans le vide, se laissa tomber lourdement : il atterrit sur les pieds avant de s'affaisser, puis de se relever presque aussitôt, aidé de Mélor, mais non sans peine.
« Prasin et Pastelan ? lui demanda-t-il, essoufflé.
- Sur un balcon, pas encore tirés d'affaire, mais on leur porte secours. »
Sans plus attendre, le jeune homme se hâta vers le flanc de l'auberge malgré un certain étourdissement dans le corps, et Mélor renversa la tête en direction du dernier larron.
« Tu vois, c'est sans danger. Saute, maintenant ! Tu ne peux pas rester là !
- Je ne peux pas, Mélor ! Je n'y arriverai pas, répondit-il, le souffle court et singulièrement résolu.
- Cesse donc de sottiser, Geanir, et viens nous rejoindre ! Les autres ont peut-être besoin de nous. … Il n'y a pas plus hardi que toi quand il s'agit de se battre ou de chasser, tu ne vas pas te laisser apeurer par quelques pieds de hauteur ?
- Je sais ! tempêta-t-il, comme contre lui-même.
- … Alizar est à l'écurie, avec les quatre autres. Il faut que quelqu'un aille les tirer de là. Imagine comme il doit avoir peur, en ce moment ! »
Mélor vit son compagnon se recroqueviller davantage, puis se contraindre à avancer assis jusqu'au rebord de la saillie où il se figea à nouveau, les jambes dans le vide. Les secondes d'hésitation déchirèrent les entrailles du fils de Mélété alors qu'il observait la frayeur et l'appréhension se mêler à une résolution nouvelle sur les traits de son ami, allongeant un premier pied contre la pierre sèche avec l'espoir improbable d'atteindre le sol sans s'abandonner entièrement à la gravité. Une exhortation mal venue brûla ses lèvres lorsque la verrière de l'avancée rougeoya à son tour. L'incendie semblait sans solution ni fin, et serait sans consolation s'il ne parvenait pas à faire descendre Geanir. Retenant sa foucade, il crispa ses lèvres en un masque de soutien et tendit les bras vers l'étage. Le geste dérisoire, accompagné d'un nouvel encouragement dénué de logique, eut raison des derniers arguments de son compagnon qui se laissa glisser le long de la paroi.
Son corps atterrit rudement, accompagné d'une partie du mur qui s'effritait dangereusement. Le bois gémit et craqua au-dessus d'eux. Mélor se rua sur la dépouille recroquevillée et saisit son acolyte pour le forcer à se dégager, fixant son bras autour de ses épaules pour soulager la claudication qu'il devinait déjà. Le chemin du retour s'étira à l'infini quand la carrure pourtant étique du jeune homme s'effondra presque entièrement sur lui. Il releva les yeux, cherchant une aide. Son ardeur lui sembla s'effondrer dans sa poitrine.
L'arbre, désormais relié à l'auberge par une fragile corde, était la seule déchirure dans les ondulations de l'air surchauffé. La fournaise attaquait ses paupières et l'empêchait de scruter d'éventuelles silhouettes mais l'isolement de l'aile était évident. Les cris des villageois coordonnaient la sape à l'est et au nord, là où les veilleurs établissaient la part du feu, et la cohue fuyait vers les chemins les plus accessibles. Le feuillu séparait le mur putréfié de flammes et la colline herbeuse en un corridor trop étroit pour leur sécurité. Les premières escarbilles roulaient jusqu'au tertre irrégulier, affamées d'un combustible vert.
« BILBO ! »
Mélor ne s'entendit pas crier. Il sentit en revanche ses lèvres craquelées se déchirer et la peau indurée autour de sa bouche se tordre alors qu'il appelait à nouveau à l'aide. Aucun écho ne vint le soutenir dans son avancée laborieuse. Le souffle de Geanir se faisant de plus en plus saccadé à son oreille, il baissa les yeux sur la tâche noire qui imprégnait peu à peu l'un des guêtres de son ami.
« Laisse-moi, Mélor. Laisse. »
Le fils de Mélété ne dénia pas répondre, se contentant d'arquer la taille pour laisser le jeune homme s'affaisser encore plus sur lui. Il sentit leurs transpirations de panique et de douleur se mêler alors qu'il ne formait plus qu'une seule proie des flammes, figés au sol par leur double inexpérience.
