Trentième jour. Et dixième jour de la « deuxième phase d'entraînement ». Dans la nuit du neuvième au dixième jour, dormir avait été interdit. Au petit matin, on retrouvait tétanisés dans la boue les jeunes adolescents. Beaucoup étaient dans un état de santé terriblement inquiétant. C'était bien normal, après les sévices qu'ils avaient subi... Leur état était lamentable. Au sol, jonchaient ces enfants, tremblant si intensément et impulsivement... ou alors convulsaient-ils ? Leurs camarades autour étaient impuissants, et laissaient simplement faire. Eux-même n'étaient pas loin de céder face à ces tortures inhumaines et humiliantes infligées par les instructeurs, alors à quoi bon, si tout le monde allait mourir avant même d'être envoyé pour l'opération de reconquête ?
Les futurs soldats étaient tellement accablés par ce règlement insensé qu'ils ne remarquaient même pas tout ce qu'il se passait autour d'eux. Plus d'une quarantaine de soldats armés des Brigades Spéciales avaient investi les lieux, et gardaient les lieux de passage. Tout en dévisageant lourdement les recrues.
« Regarde-moi ces merdes, se moqua un soldat. Des centaines, non, des milliers de déchets affalés dans la boue. Et dire qu'on les nourrit avec nos impôts.
— Ne sois pas si médisant voyons, lui répondit l'autre. Ils vont bientôt rejoindre les gars de Stadtoten, continua-t-il sur un ton railleur.
— Hey vous, vous savez ce qu'on fait là au moins ? leur demanda un troisième collègue, plutôt blasé. »
Tout passait inaperçu auprès des oreilles des jeunes recrues. Tous étaient bien trop occupés à agoniser, leurs esprits détruits, faibles. Tout était flou, confus. Il n'y avait plus rien à comprendre, tout était mélangé, les sensations étaient imprécises. On pensait entendre vaguement la voix de l'instructeur Lehmer résonner, mais c'était comme une illusion lointaine, le fruit d'une imagination malmenée.
Plus loin dans le camp, dans leur baraquement, les trois instructeurs, Léane Währe, Harry Klein et Isaac Sabst étaient attablés... avec Freyel Amergang en bout de table. Personne ne parlait. L'ambiance était lourde. Amergang dégageait une aura pesante, et faisait se sentir très inconfortables ses hôtes. Ceux-ci avaient juste le visage baissé, n'osant faire le moindre mouvement, espérant juste que le temps passe le plus vite possible.
« Hé bien, mes chers, vous voilà dans une posture tout à fait inattendue, commenta Amergang sur son habituel ton sarcastique. Regardez-vous. Vous êtes des adultes, des soldats accomplis du Bataillon, n'est-ce pas ? Faites donc preuve de la prestance qui s'en suit, là, j'ai l'impression de me retrouver devant des recrues punies ! »
Léane afficha une tête faussement surprise, et le regarda fixement.
« C'est que... nous ne nous attendions pas à votre présence, dit-elle en se forçant à rester neutre.
— Lucas Lehmer ne vous en a pas parlé ? Bien étrange phénomène que voilà ! Vous m'en voyez désolé. Serait-ce là la preuve d'un manque de communication dans une équipe dont j'ai moi-même sélectionné les membres ? J'en serais fort désappointé !
— Non, bien sûr que non, je me suis mal exprimée ! réagit-elle, prise au dépourvue. Je voulais simplement dire que dans la précipitation de l'entraînement, nous ne nous étions pas préparés à vous recevoir, avec vos soldats !
— Madame Währe ! Voyons, pas de ces sottises entre nous, il n'y a nullement besoin de vous préparer de quelque manière que ce soit ! Je ne suis qu'un modeste fonctionnaire au service de notre cher Roi, ne voyez pas en moi une quelconque figure d'autorité. Même si c'était le cas, nous ne sommes pas dans un cadre où je pourrais l'exercer. Détendez-vous, instructeurs ! »
Directement après ces mots, la porte du bâtiment s'ouvrit. C'était Lucas, qui entrait suivi d'un autre homme, d'une carrure très imposante, vêtu de la tenue des Brigades Spéciales. Le Major Rick Adamant. Tous les deux s'assirent autour de la table.
« Bien, excusez-nous pour le retard, il a fallu que j'ordonne à mes soldats de ramasser les recrues dans la boue, pour les entasser dans leurs dortoirs, fit l'homme des Brigades Spéciales, en toute quiétude. Nous nous retrouvons donc aujourd'hui pour établir un bilan du mois qui vient de passer, ainsi que mettre à jour les informations concernant l'opération de reconquête. Lucas, pourriez-vous nous indiquer comment se déroule la formation ?
— Les recrues sont encore en phase préparatoire. Nous pensions commencer dès demain l'apprentissage de l'équipement tridimensionnel.
— Dès demain ? Je vous rappelle que nous vous avions demandé de donner une formation accélérée, pourquoi a-t-il fallu un mois entier afin de pouvoir leur fournir cette arme ?
— Les recrues de ce camp sont jeunes, entre douze et quinze ans. La plupart viennent du Mur Maria, et sont donc physiquement très faibles. Nous avons donc décidé d'utiliser pleinement le délai de quatre mois que vous nous avez accordé pour les former pleinement au combat.
— Très bien. Essayez tout de même d'accélérer, les ressources commencent à nous manquer. Une dernière question avant de laisser la parole à Freyel. Y a-t-il certaines recrues que vous souhaitez épargner, en les envoyant aux terres défrichées ?
— Non. »
Rick Adamant notait continuellement des choses sur son carnet, bien plus que ce qui se disait dans la conversation.
« Nous voilà bien dans une confortable situation ! s'exclama Freyel. Aucun désistement n'est à annoncer ? Les humains n'en seront que plus puissants ! ria-t-il ensuite. Madame Währe, Monsieur Klein, Monsieur Sabst, rejoignez-vous l'avis de l'Officier Lehmer ? »
Les interrogés répondirent par l'affirmative. Ils ne comprenaient pas vraiment ce qui était en train de se passer. Pourquoi est-ce que Lucas ne les avait pas prévenus ?
« Dans ce cas ! Venons-en au vif du sujet, poursuivit Freyel. Comme vous le savez déjà, ce matin, le Premier camp d'entraînement parallèle, celui de Stadtoten a été envoyé en-dehors du Mur, escorté par une partie du Bataillon d'exploration. Cette première expédition sera rapidement suivie, chaque mois, par les autres camps d'entraînement. Ortengel tombera en dernier. Mais vos recrues sont les plus jeunes, les plus faibles, comme vous venez de le stipuler, Officier Lehmer. Vous comprendrez donc qu'une sévère pénurie de matériel s'apprête à frapper vos protégés, nous ne pouvons pas nous permettre de gaspiller l'argent public.
— Je comprends tout à fait, répondit Lucas, cachant son inquiétude et sa surprise. Quels seront les moyens accordés à notre camp ?
— Vous avez à votre charge 2400 soldats. Cent d'entre eux auront un équipement tridimensionnel. Ceux-là même disposeront de chevaux. Eux et seulement eux. Le Gouvernement Royal, dans toute sa miséricorde a même daigné accorder à dix d'entre eux les chevaux spéciaux usuellement réservés au Bataillon d'exploration. Cela vous sied-il ? »
Les quatre instructeurs se crispèrent d'étonnement. Ils savaient bien qu'Ortengel allait être discriminé par rapport aux trois autres camps d'entraînement parallèle, mais pas à ce point-là.
« C.. cent équipements tridimensionnel ? s'étonna Lucas. Je pensais que la Cité industrielle pouvait en produire 15 000...
— Très juste ! nota Freyel. Seulement, vous semblez avoir négligé le fait que nos rangs comptent désormais plus de 41 000 volontaires. Vous imaginez bien que parmi eux, la plupart sont des adultes, bien plus compétents, à la fois physiquement et mentalement, que les enfants que vous essayez d'entraîner ici. Cela est, bien sûr, sans compter sur le fait qu'une majorité écrasante des soldats de la Garnison du Mur Maria se sont réengagés dans notre Armée. Veuillez vous faire une raison, Officier Lehmer. Vous devriez déjà vous estimer heureux que le Gouvernement Royal ait fait preuve d'une telle mansuétude. Si cela n'avait tenu qu'à moi, il y a fort à parier que ces enfants n'auraient pas même eu le droit à un fusil. Nous nous servirons d'eux comme appâts, n'oubliez pas.
— Vous y allez un peu fort, Freyel, soupira Rick. Je vous ai connu plus magnanime. En tout cas, avez-vous quelque chose à ajouter, instructeurs ?
— Non Major, se contraignit de répondre Lucas. Je garde toute objectivité concernant cette opération. Il est vrai que les recrues dont nous avons la charge ont peu de chance de s'en sortir, en-dehors des Murs. Les soldats de Stadtoten subiront probablement des pertes supérieures à 75%. Je n'ose imaginer ce qu'il en sera pour nous.
— Raisonnable assertion, Officier ! Devant ces faits, votre brillant esprit ne saurait être dupe, n'est-ce pas ? Cent équipements tridimensionnel. C'est peu. C'est sacrifiable. Mais ça sera pour vous l'occasion de faire vos preuves en tant qu'instructeur. »
Freyel se leva alors de sa chaise, et quitta la pièce, sans prévenir.
« Le Gouvernement est un peu tendu, vous savez, essaya de justifier le Major des Brigades Spéciales. Ils viennent d'envoyer des soldats de 15 à 26 ans à la mort. Ils craignent que la population se révolte.
— Ils sont tendus parce qu'ils ont peur d'une révolution ? Au moins, c'est honnête de votre part, reprit Harry tout sarcastique. C'est vrai que 17 000 jeunes qui meurent bouffés par des titans, c'est pas si grave que ça.
— Instructeur Klein, veuillez vous calmer, je reste votre supérieur hiérarchique. Bref. Je suis désolé que ça se passe ainsi pour tous ces enfants. Je reste tout de même votre référent, Lucas. Si jamais vous avez la moindre requête, faites-m'en part. Je dois rejoindre le siège maintenant. Bon courage à vous. »
Rick disposa alors à son tour. Il semblait plus compatissant que Freyel Amergang. Il l'avait toujours été, et était toujours là pour soutenir l'équipe dans l'ombre. Était-ce sincère ou était-ce une façade pour amadouer tous ces anciens soldats d'élite ? Et si c'était vraiment ça, pourquoi ferait-il ça ?
« Bon. Ca devient compliqué, là, dit Lucas, s'efforçant de paraître calme. Qu'es-ce qu'on est censés faire ? …
— On peut pas juste faire comme prévu ? s'interrogea Isaac, incertain. Qu'est-ce que ça change, concrètement ?
— C'est plus compliqué que ça. Ils pensent encore qu'ils disposeront tous de l'équipement tridimensionnel lorsqu'ils seront envoyés à l'extérieur. Comment tu crois qu'ils réagiront lorsqu'on leur dira que seuls les 100 meilleurs auront des armes dignes de ce nom ? »
Le visage de Lucas se noircit alors. Il cherchait un moyen d'annoncer la nouvelle à ses recrues. Comment pouvait-il leur annoncer que 2300 d'entre eux allaient tout simplement mourir, tués par la lâcheté du Gouvernement ?
« En fait, il y a un truc qui n'est pas clair du tout, remarqua Lucas. Chaque recrue aura bel et bien le droit à un équipement pour l'entraînement. Mais ils ont quand même l'intention d'en reprendre la majorité. Qu'est-ce qu'ils vont foutre avec tout ça ? Et est-ce que les autres camps sont aussi privés de leurs armes ?
— C'est pas impossible, se renfrogna Léane. Tout ça, ce ne sont que les premières expéditions en-dehors du Mur Rose. Il y en aura d'autres... C'est sûrement pour ça qu'ils gardent des équipements en réserve.
— Et dans ce cas, pourquoi ils s'amusent à délayer comme ça les expéditions ? réagit Harry. Alors que visiblement, ils sont très pressés de commencer l'opération de reconquête. Ça tient pas debout. Je sais qu'ils sont cons chez les Brigades, mais là, c'est bien trop flagrant... Ils nous préparent un sale coup.
— Nous y sommes habitués, de toute façon, souligna Lucas. Bon. Face à ce genre de problème, il n'y a plus qu'une solution. Puis-je vous demander un service ?
— Oui, répondirent tous les autres en chœur.
— Aujourd'hui, on va laisser les recrues se reposer, toute la journée. Mais est-ce que vous pourrez gérer l'entraînement de demain ? Ca risque d'être un peu compliqué, Rick sera absent et l'autre moitié du camp dans les montagnes sera revenue. Mais il faut absolument que j'aille au QG... Faire un rapport de situation à Erwin. »
Erwin Smith, le Major du Bataillon d'exploration était un génie dont la clairvoyance ne pouvait être trompée. Les instructeurs d'Ortengel, qui étaient tous d'ancien membres du Bataillon d'exploration, avaient une confiance totale en lui. Les trois prochains mois allaient être passés à la maîtrise de l'équipement tridimensionnel en tant que tel. Normalement, c'est cette durée qu'il fallait pour apprendre à viser et lancer son piton d'ancrage. Est-ce que les jeunes recrues de ce camp allaient réellement réussir à devenir des soldats accomplis dans ce délai ? La difficulté était tout de même de taille : fournir l'équivalent d'un entraînement de trois ans en seulement quatre mois. Était-ce seulement possible ? Y avait-il la moindre chance qu'un seul d'entre eux survive ?
Rien n'était moins sûr.
