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Jun à Hao
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Félicitations Vicomte, pour votre éclatante victoire. La chose est-elle rendue publique, ou me faudra-t-il garder le secret jusqu'à ce que vous ayez fixé la date de l'exécution ? Il me tarde de faire la connaissance de votre bijou, surtout si ses charmes sont ceux que vous décrivez. Sur ce point, je me fie à votre œil docte et à votre expérience. Il vous faudra donc organiser une rencontre entre nous deux, afin que je juge de l'état dans lequel vous me la remettrez, et naturellement, si elle est à mon goût, quoique vous m'ayez rarement déçu par le passé.
J'avais justement une anecdote fort réjouissante à vous révéler. Comme vous l'avez deviné, avec la grande perspicacité qui vous caractérise, je ne suis pas restée cinq mois durant dans ma campagne pour le plaisir d'entendre les oiseaux chanter. Je me trouvais encore fort occupée lorsque je reçus votre lettre. Vous désirez sans doute savoir par qui, naturellement, mais le nom ne vous dira rien.
Figurez-vous une ennuyeuse promenade par temps triste et gris, de la boue jusqu'aux mollets, et un chemin qui n'en finissait pas. C'est alors que mes regards se posèrent sur deux yeux immenses, et clairs comme on n'en saurait voir en cette contrée.
L'enfant était recouverte de fange de la tête aux pieds, mais je ne la fis pas moins ramener au château : les yeux et la taille me paraissaient assez bien tournés, quoique embourbés, pour me laisser entrevoir de plus grandes espérances quant au reste de sa personne.
Cela se passait il y a plus d'un mois. En fait d'une enfant, c'est une ravissante demoiselle de quinze à seize ans, douce, réservée et faite à ravir. Il ne lui a pas fallu une semaine pour aimer sa bienfaitrice, et ne plus pouvoir se passer de ma présence. En faire ma confidente fut alors des plus faciles. Nous ne nous quittâmes plus, et Mary, voilà le fameux nom, ne cessa de faire des progrès dans mon estime. Ses yeux me suivaient où que j'aille, et j'y décelais à la fois la chaude douceur et l'éclat langoureux de la plus tendre amitié, avec parfois une légère rougeur sur les joues, qui annonçait déjà une tendresse plus grande encore, et me promettait bien des délices.
J'en vins à bout il y a vingt jours à peine, le plus aisément du monde. La belle enfant et moi causions sur un canapé, lorsqu'on apporta le thé. Elle tint alors à m'en verser une tasse, en risquant une œillade aussi timide que maladroite, et par-là, d'autant plus charmante. Je souris avec grâce en faisant par inadvertance glisser un pli de ma robe, et je pus juger par le feu de ses yeux que le beau fruit était mûr pour tomber de son arbre. En prenant ma tasse, je pris soin de frôler sa main, pour attiser ses feux naissants et, gardant le silence pendant un temps, je lui adressai de ces regards confus et tendres, audacieux et farouches à la fois, qui font toujours mouche au bon moment.
Quel bonheur lorsque j'approchai mon visage du sien, quelle volupté lorsque ma main caressa ce front brûlant et qu'enfin je serrai la chère enfant contre mon cœur ! Elle se rendit à moi avec une avidité surprenante et une maladresse qui me firent deviner qu'elle n'avait pas grande expérience en la matière. C'est là une rareté, dans ces campagnes où l'on jette sa vertu par-dessus les moulins dès le plus jeune âge et vous imaginez quel prix j'attachais à ravir la sienne à ma belle Mary.
Cette petite m'a tenue en haleine pendant les jours qui ont suivi, mais à présent que je m'apprête à la quitter, c'est sans regret que je lui jure une fidèle et éternelle amitié, tout en versant de fausses larmes et en baisant ses beaux cheveux blonds. Sans doute le charme qu'elle opérait sur moi reviendra-t-il lorsque je la retrouverai l'année suivante, grandie et embellie, la distance aidant…
Pour l'heure, j'attends beaucoup de la petite Seyrarm, la pupille de la duchesse de K***. Je la considérai pour la première fois avant qu'on ne l'envoie au temple et je suis certaine que ces mois l'auront fleurie comme il se doit. Nous le saurons bientôt car la duchesse a l'extrême obligeance de nous l'amener en ville pour y passer la saison. Il est probable que ce charmant objet m'occupe quelques temps, mais je ne refuserai pas de vous rendre service me chargeant de votre prude, ni que vous me livriez une victime plus sanguinolente, plus ardue, en un mot, plus mâle, cher Vicomte. Vous m'obligeriez en me présentant vos amis.
Plaisanterie à part, songez-y, car croyez-moi, on se lasse parfois des femmes et des plaisirs qu'elles procurent.
Je vous embrasse furieusement, avant d'aller me jeter une dernière fois dans les bras de ma belle orpheline.
Votre bien dévouée Marquise.
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Du château de T***, ce 10 Mai 17**
