IX

Je crus d'abord que la chance me souriait quand les bruits de sabots disparurent derrière moi. Je ne compris mon erreur que lorsque la nature qui m'entourait se mit à s'agiter. Les champignons géants relâchèrent des quantités impressionnantes de spores. Les racines et les tiges se convulsèrent, comme soudainement gorgées d'un quelconque liquide. Et les cristaux qui frémissaient quelques temps auparavant vibrèrent d'une force telle qu'on eût pu croire à un séisme. Puis un son de flûte se fit entendre. Le son était toutefois différent de celui que l'instrument du satyre avait produit. Comme le son d'un appeau est légèrement différent de celui d'un vrai cri d'animal. Le son se rapprocha à une vitesse alarmante, tandis que la végétation environnante paraissait être proche de l'explosion. Je stoppai ma course et songeai à tenter ma chance avec mes poursuivants.

Trop tard. La Bête apparut devant moi, me fixant comme un enfant regarderait une fourmi avant de l'écraser. Lorsque je croisai son regard, j'eus l'impression de me faire aspirer mon âme. Je me figeai, tétanisé par la peur. Tous mes organes se compressèrent, comme serrés par un étau. Je serais incapable de décrire fidèlement l'abomination qui me faisait face. Poser les yeux sur cette monstruosité brisa quelque chose en moi. Mes souvenirs à partir de cet instant sont flous, voire opaques, comme s'ils avaient été recouverts d'un voile. La silhouette de la Bête était incertaine, ou changeante. Il m'était impossible de concentrer mon regard sur un point précis de son anatomie, comme si sa tangibilité disparaissait et réapparaissait sans cesse. Je crois me souvenir qu'elle avait des sabots. À moins qu'il ne s'agît de ventouses recouverts de chitine. Ses pattes, qui me faisaient penser à celles d'une sauterelle, étaient agencées dans des angles anormaux. Elle devait avoir des tentacules, ou des appendices similaires, car je ne peux expliquer autrement comment le Professeur, que je portais sur mon dos, fut soulevé puis projeté à plusieurs mètres de moi dans un craquement sinistre. Elle avait deux yeux, peut-être plus, d'une couleur indescriptible. Je suis presque certain qu'elle avait au moins deux cornes, desquelles s'échappaient des volutes d'émanations spectrales.

Je restai immobile, incapable de bouger le moindre muscle, tandis que la chose bondit sur moi et me plaqua au sol en hululant. La Bête m'écrasait de tout son poids. La sensation de son corps aberrant contre le mien manqua de me faire perdre connaissance. Une vive douleur me transperça le cou et les cuisses en divers endroits. Puis, dans un bruit de succion atroce, la douleur fut instantanément remplacée par un engourdissement plus inquiétant encore. L'abomination inclina sa tête, de sorte que ses cornes fussent au niveau de mon visage. Les fumerolles qui s'en échappaient envahirent mes narines. L'odeur était à la fois insoutenable et enivrante. Je me mis à saliver abondamment malgré moi. Mes yeux s'embuèrent de larmes, agressés par les vapeurs. Espérant échapper à cet immonde parfum, j'ouvris la bouche pour respirer, ignorant que c'était exactement ce que la créature attendait de moi.

Ses cornes plongèrent dans ma bouche baveuse. La panique s'empara de moi face à cette intrusion inopinée. Je retrouvai brièvement l'usage de mes membres et me débattis comme un forcené pour faire cesser cette irruption. Mais l'emprise de la Bête était implacable. Ma bouche et mon nez furent bientôt imprégnés de ses exhalaisons. Aujourd'hui encore, je ne peux complètement me débarrasser de cet arrière-goût ignoble. Ses cornes se mirent à bouger telles des antennes d'insecte, et à s'étendre jusqu'au fond de ma gorge. Je dus déglutir pour ne pas me noyer dans le mélange doux-amer des sécrétions, ingurgitant involontairement cette mixture infâme. Ma conscience vacilla. Les effluves de ses cornes contenaient probablement un anesthésiant puissant.

Je luttai pour rester éveillé, conscient que le sommeil me serait fatal. Dans un éclair de lucidité, je me souvins que je tenais encore mon revolver. Je dus mobiliser toute ma volonté pour armer le chien puis presser la détente. La détonation me fit temporairement perdre l'ouïe du côté droit. J'ignore si le coup toucha la monstruosité ou si le bruit l'effraya, mais elle bondit en arrière avant de disparaître aussi soudainement qu'elle était apparue. L'écho de son cri atypique fut bientôt la seule trace restante de son passage.

Je me redressai en toussant et en crachant pour faire disparaître le goût abject de ma bouche, en vain. Je crus entendre un bruit au loin. Mon ventre se noua aussitôt. La Bête était peut-être tapie quelque part, attendant son heure pour frapper au moment où je m'y attendrais le moins. Tous mes sens en alerte, je jetai des regards apeurés dans mes angles morts. Des bruits de sabots résonnèrent à quelques dizaines de mètres derrière moi. Je détalai dans la direction opposée sans regarder en arrière, trop épouvanté pour penser à autre chose que ma propre survie.

Je ne sais combien de temps dura ma fuite dans ce labyrinthe souterrain hanté par les sons de flûte et les bruits de sabots. Je ne m'arrêtais jamais longtemps. À chaque croisement, je prenais un tunnel au hasard. Par chance, je finis par trouver une ouverture vers la surface. Je ne cessai pas de courir pour autant, souhaitant mettre le plus de distance possible entre cet endroit maudit et moi. Une caravane me trouva dans les sables du désert, inconscient, épuisé et déshydraté. On me soigna, me nourrit et me fit boire de l'eau.

Je ne garde presque aucun souvenir de mon retour en France. J'étais fiévreux, faible et désorienté. Je passai la majeure partie du voyage dans ma cabine, poursuivi jusque dans mes rêves par des monstres peuplant des paysages surréels. Lorsque j'atteignis bon port, je me coupai du monde, refusant de parler à qui que ce soit, pas même à ma famille. On me pressa de questions inquiètes auxquelles je ne répondis jamais. Mon état empirait. Je toussais de plus en plus. Parfois, je retrouvai quelques spores dans mon mouchoir. Ma peau se mit à me démanger horriblement. Certaines nuits, je me réveillai dans la rue, au beau milieu d'une allée sombre, sans savoir comment je m'étais retrouvé là.

La maréchaussée finit par m'arrêter pendant l'une de mes crises de somnambulisme. Ma présence à une heure incongrue dans un quartier mal famé, théâtre de plusieurs disparitions, me valut un interrogatoire musclé. On m'accusa de crimes atroces, d'avoir agressé plusieurs hommes et de leur avoir fait subir des sévices innommables. Je correspondais apparemment à la description du criminel recherché pour ces actes barbares. Face à la violence de leurs questions inquisitrices, je commis l'erreur de raconter mon histoire telle que je m'en souviens. La confusion dont j'étais atteint en raison de la fièvre et de mon manque de sommeil ajouta à mon récit invraisemblable une allure de délire issu d'un esprit malade. C'est ainsi que je me retrouvai interné à l'Asile départemental d'aliénés de Bron.