Ω

« Je ne peux pas m'en aller plus de cinq minutes sans que vous fassiez n'importe quoi. »

Jônouchi avait quitté les docks depuis quelques minutes déjà lorsque l'écho d'un pas rapide résonna entre les entrepôts désertés et les bateaux amarrés aux quais.

Un lampadaire accrocha l'éclat doré de bracelets et de pendants avant que la silhouette ne disparaisse à nouveau dans les ombres, sans plus de tangibilité qu'un fantôme. Arrivée au bord de la jetée, elle stoppa, la tête inclinée vers l'eau clapotante.

Les vagues se figèrent pendant quelques secondes, comme si elles avaient été gelées sur place par le vent. Puis elles reprirent leur mouvement, imperturbables, léchant le béton dans l'espoir de l'éroder.

— On dirait bien que je ne peux pas m'en aller plus de cinq minutes sans que vous fassiez n'importe quoi, murmura le jeune homme avec un sourire plus attendri qu'agacé.

Il essuya la boîte avec sa paume, sûr et certain que Jônouchi regretterait son geste irréfléchi d'ici quelques heures, quand il aurait dessaoulé. Il ne serait pas bien difficile de lui retourner discrètement son deck et de lui laisser croire à un simple cauchemar, sans compter que les cartes n'avaient pas été endommagées par leur court séjour dans la mer.

Un sourire étira ses lèvres à la pensée de la perplexité de son ami, lorsqu'il retrouverait la boîte, posée bien en évidence dans sa chambre. Cependant, la mélancolie ne tarda pas à le gagner à nouveau, et il poussa un soupir, les épaules basses.

Il n'aurait jamais dû renaître, il en avait bien conscience. Ce monde n'était plus le sien ni en tant qu'esprit ni en tant qu'être de chair et de sang. Aider Yûgi face à Aigami aurait dû être sa dernière intervention dans la vie de ses amis. Même si un akh possédait encore des responsabilités dans le monde des mortels, il n'était pas censé quitter Aaru pour retourner à son djet, son corps, et connaître une seconde existence.

Il aurait dû dissuader Kaiba, d'une façon ou d'une autre, au lieu de le laisser persister dans son entreprise. Il aurait dû deviner que la folie de son rival mènerait à un désastre – sa mort prématurée ou un bouleversement d'ordre cosmique. Après tout, Kaiba n'avait jamais fait dans la demi-mesure.

Non, il se méprenait. Kaiba avait certes traversé les dimensions pour le retrouver, mais il ne pouvait le blâmer entièrement, parce qu'il avait sa propre part de responsabilité. Six mois plus tôt, il aurait dû songer aux conséquences qu'engendrerait son départ abrupt, non pas seulement pour Yûgi et ses amis les plus proches, mais aussi pour Kaiba. Après trois mille ans, que lui aurait importé de s'attarder, au moins pour s'assurer d'avoir résolu tout ce qui devait l'être ?

Il aurait dû laisser à Kaiba l'occasion de prendre sa revanche, de prouver sa valeur et de payer sa dette. Seth n'avait jamais accepté son sacrifice pour sceller Zorc, et il aurait dû comprendre qu'il n'en serait pas autrement pour Kaiba. Leur duel durant le tournoi de Battle City n'aurait jamais dû être le dernier. En tout cas, il ne s'agissait pas du dernier, dans l'esprit de son rival.

Il ignorait comment agir, désormais. Retrouver Yûgi semblait presque évident, mais… Que se passerait-il si sa résurrection n'était que temporaire et qu'il offrait de faux espoirs à ses amis ? Pire, à Kaiba ?

Soudain, une sensation désagréable remonta le long de la colonne vertébrale. Il agrippa la chaîne du puzzle millénaire d'une main. L'œil au centre de l'artefact s'illumina, comme pour le prévenir, avec un temps de retard, du danger qui rampait vers lui depuis l'obscurité.

L'éclairage public grésilla et clignota avec de plus en plus de violence au fil des secondes, presque en rythme avec les battements de son cœur qui s'étaient accélérés. Il plissa les paupières, observant l'ombre grandissante des entrepôts et la montée d'un brouillard épais et sinueux qui n'avait rien de naturel.

L'espace d'un instant, il se sentit entraîné de force dans une autre dimension. Un froid intense transforma son souffle en un nuage de condensation et le transperça jusqu'aux os, au point qu'il dut serrer la mâchoire pour ne pas claquer des dents. Les contours de son environnement s'effacèrent dans la brume de plus en plus opaque et visqueuse, et il se sentit flotter, chuter.

Le puzzle brûla contre sa poitrine, comme si l'artefact se révoltait contre le maléfice qui tentait de l'emporter loin du monde des mortels. Il se concentra sur le halo de chaleur qui pulsait contre sa peau à travers le tissu de sa tunique. Le sol retrouva sa fermeté sous ses pieds, et il s'arracha à l'emprise de son mystérieux adversaire, revenant sur les quais avant d'être définitivement piégé dans l'étrange puits de ténèbres où il avait voulu le précipiter.

La brise porta un murmure désincarné jusqu'à ses oreilles, le murmure de celui qui souhaitait imposer sa volonté à la sienne.

— Atem…

Le pharaon vit la forme de son adversaire se dessiner dans la brume. Grande, élancée, impressionnante, dotée d'une couronne imposante ou de cornes, il n'aurait su dire. À ses côtés, une créature reptilienne fit crisser ses griffes sur le macadam et claquer sa queue comme un fouet, des filets de baves pendant de sa mâchoire bardée de crocs brillants comme l'acier. Atem plissa les paupières, reconnaissant là un monstre ka de la pire espèce, auquel seul un esprit profondément malfaisant avait pu donner naissance. Pour autant, il n'éprouva pas de peur, encore moins d'admiration pour celui qui avait su invoquer pareille créature alors même que les Hommes avaient tout oublié de celles-ci.

— C'est ça que tu veux ou bien moi ? demanda Atem, volontairement prétentieux et provocateur, en élevant la pyramide dorée.

— Peut-être les deux, répondit la mystérieuse silhouette.

— Viens nous chercher, si tu l'oses.

Son adversaire ne bougea pas, mais le monstre ka s'élança dans sa direction. Atem esquissa un sourire presque narquois. Une vague d'énergie vaporisa la bête écailleuse avant même qu'elle ait eu le temps de poser ses serres démesurées sur lui.

— Merci, Mahad.

Le sorcier inclina la tête en signe de déférence, puis se campa face à leur assaillant, son bâton planté à ses côtés, des étincelles crépitant encore sur son armure noire et argentée.

Atem cilla, préoccupé de voir l'inconnu aussi stoïque après la perte du monstre. Son ba aurait au moins dû être drainé par la puissance de l'attaque pour le laisser affaibli, voire inconscient. Pour peu que ce ka reptilien soit le sien, il aurait même pu en mourir.

— Qui es-tu ? demanda Atem d'une voix impérieuse.

— Quelqu'un que tu ne peux pas vaincre.

Atem appuya une main sur sa hanche.

— C'est pourtant ce que je viens de faire, fit-il avec une arrogance calculée.

Il voulait pousser son adversaire à l'attaquer une seconde fois, ce qui l'obligerait à lui révéler plus clairement son jeu. Cependant, seul le silence lui répondit. Lentement, la silhouette recula, disparaissant entre les lames du brouillard.

Le sorcier baissa son visage d'un air interrogatif, prêt à engager la poursuite, mais Atem secoua la tête. Les ombres et la brume refluaient déjà, signalant que leur étrange agresseur s'en était allé sans l'éclairer sur ses intentions. Rencontrer un ennemi aussi peu loquace était déroutant. Il n'arrivait pas à déterminer s'il lui avait fait peur, en lui résistant par deux fois, ou s'il s'était retiré dans l'attente d'une occasion plus favorable.

À nouveau seul, Atem baissa les yeux sur le puzzle millénaire, comme si celui-ci aurait pu répondre aux questions qui l'assaillaient depuis son réveil sur le toit d'un immeuble, juste à côté du Kame Game. Bien sûr, il n'en obtint aucune.

S'il considérait l'intérêt que lui portait ce nouveau joueur, et ses intentions manifestement hostiles, mieux valait pour lui rester à distance de ses amis et les maintenir dans l'ignorance de son retour, afin de ne pas les mettre inutilement en danger. Il avait déjà risqué leur vie tant de fois au cours de leurs aventures… Il ne voulait pas qu'ils soient blessés par sa faute.

Ou… pire.