Voilà le dernier chapitre remanié. Bonne lecture !
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Chapitre 9.
Forcer le destin.
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Aline se réveilla en sursaut. Des perles de sueur gouttaient sur son front pâle, la rendant comme fiévreuse. Sa respiration était saccadée, son souffle erratique, son cœur semblait vouloir sortir de sa poitrine tellement il battait fort. Ses yeux cherchaient un repère quelconque dans l'ombre de sa chambre. Rien. Rien ne lui semblait familier. Tout était si impersonnel qu'elle se sentait vraiment mal à l'aise.
Sans réfléchir davantage, elle sortit en trombe de son lit, attrapa des vêtements au hasard et sortit de la pièce. Les volets des fenêtres de la pièce principale étaient restés ouvert, baignant la pièce de la seule lumière apportée par les étoiles. Il faisait sombre, malgré la clarté du ciel, et il sembla à Aline qu'il ne devait pas être plus de quatre heures du matin.
Toujours aussi vite, elle se dirigea vers la salle d'eau. Avec des gestes précis, elle enleva son débardeur, et ôta ses sous-vêtements. Elle retira ensuite sa bague, les deux colliers de bois qu'elle s'était fait dans l'après-midi, avec l'aide de son frère, et passa sous le pommeau. Elle fut heureuse que le soleil n'eût pas encore chauffé l'eau, et de ce fait, elle put prendre une douche froide. Elle avait besoin de sortir ce rêve, ce cauchemar de sa tête, faire le vide… Oublier momentanément ce véritable supplice pour son esprit.
Pourtant, rien n'avait présagé dans l'après-midi qu'un cauchemar se serait emparé d'elle à la nuit tombée. En rentrant dans son talan, laissant Haldir seul au dehors, elle était restée immobile quelques minutes avant de bouger. Aucun bruit à l'extérieur n'aurait pu l'informer du départ de l'elfe. Pourtant, elle ressentait comme un creux dans sa poitrine, un manque. Et ce vide lui démontrait d'une façon plus que déplaisante qu'elle était seule.
Aline s'était contentée de manger un fruit, posé en évidence sur la table, comme s'il attendait qu'elle croque dedans. Elle s'était à peine assise sur une chaise, un genou replié sous elle, que quelqu'un avait frappé à sa porte. En ouvrant, un sourire sincère avait détendu ses traits, et c'est avec les yeux brillants qu'elle s'était jetée dans les bras accueillants de son frère. Ils étaient restés longtemps enlacés, sur le seuil, mais aucun n'avait bougé.
Le ventre d'Aline avait grogné, et après une comparaison avec celui de Mallon, ils étaient rentrés, partageant le reste des fruits du saladier en bois. Ils n'avaient pas beaucoup parlé, Aline profitant simplement de la présence de son frère, et Yoann, craignant d'en dire trop. Plus tôt dans la matinée, Yoann avait taillé des petites perles de bois, et suivant ses dires, 'esquinter son propre pantalon pour avoir un fil convenable'. Aline avait ri, s'était emparée d'un des trois fils, et avait commencé à enfiler les perles.
Yoann avait toujours été habile de ses mains, quoi qu'il fasse. Guitare, sculpture, dessin, Yoann était un manuel, et tout ce qu'il créait, c'était pour une seule personne, sa moitié, Aline. Lui aussi avait commencé à enfiler quelques perles, scrutant le visage de sa sœur. Rapidement, ils finirent leur ouvrage, et Yoann se décida à terminer le troisième collier. Aline lui passa autour du coup celui qu'elle avait fait, et Yoann fit de même. Etrangement, ce travail anodin leur avait permis de se retrouver quelque peu, de retrouver cette complicité qui avait toujours étonné les gens.
Puis, Yoann avait embarqué Aline chez lui, avec comme excuse qu'elle n'avait toujours pas visité son talan. Elle le suivit, amusée, et de fil en aiguille, avait fini par dîner avec lui. Le temps était passé à une vitesse folle, et elle qui pensait ruminer ses pensées pendant l'absence d'Haldir, elle s'était trompée. Elle avait juste passé un temps précieux avec son frère, elle se sentait calmée, apaisée, et c'était avec regrets qu'elle s'était éclipsée, retournant vers son talan.
Elle était vite rentrée, s'était douchée, changée, et, à peine allongée, elle s'était endormie. Et pendant la première moitié de la nuit, des images, des sensations l'avaient envahie. Et pas de la meilleure manière que ce soit.
Le rêve avait commencé d'une étrange façon. Elle se trouvait dans une clairière, devant elle-même, son visage ne reflétant que haine et souffrance. Elle tenait une longue épée dans la main, et la bougeait rapidement, avec rage, et avec une aisance incroyable. Mais sa mâchoire crispée, l'armure souple qu'elle portait lui disait que ce n'était pas un simple entraînement. Les gestes qu'elle effectuait, les cris qu'elle poussait, le sang sec ou pas, qui coulait le long de sa joue, de ses mains, de son armure, n'avaient rien d'un exercice. Et Aline s'était figée.
Le décor avait bougé, tournoyé, alors que son double continuait son lugubre manège, impassible aux changements. Il faisait sombre, mais la lumière de la lune éclairait tout le champ de bataille. Des elfes, humains, horribles bêtes semblaient danser sur des sons macabres, une mélodie de massacre, un chant funeste. Elle semblait invisible. Chaque être passait près d'elle sans la voir réellement, la frôlait, mais aucun semblait se rendre compte de sa présence. Les armes tournoyaient, coupant tout ce qu'elles pouvaient atteindre, tranchant des gorges, des bras, des jambes, toujours de la même façon : rapide, sanglante, et sans état d'âme. Et Aline n'y coupait pas. Elle faisait bouger son arme, faisait scintiller la lame quand celle-ci rencontrait l'éclat de la lune, elle lui donnait une âme. Une âme de tueuse.
La scène avait duré plusieurs minutes, toujours avec cette même haine présente dans les yeux. Aline n'était pas parvenue à détacher son regard de son double. Ce n'était pas elle. Jamais elle ne pourrait tuer de la sorte. Pourtant, au même moment, une petite voix lui avait soufflé qu'elle avait agi de la même façon avec les gobelins le jour de leur arrivée sur Arda. Cette réalisation la fit tourner la tête de dégoût mais ce ne fut rien en comparaison à ce que son regard rencontra.
Des corps, par dizaines, par centaines, étaient étendus à même le sol, morts, agonisants, hommes, monstres et elfes. Elle eut un hoquet quand elle reconnu l'un d'entre eux. L'elfe avait été présent le jour de l'entraînement des Galadhrims auquel Aline avait assisté. Elle ne connaissait pas son nom, ne le connaissait pas lui-même, mais voir son visage, les yeux fermés, ses traits gravés dans un masque de complète sérénité lui donnèrent le courage de retourner son visage sur son double.
Ce qu'elle vit l'avait figée. Son double se tenait aux côtés d'un elfe. Un elfe qui l'avait accueillie, qu'elle ne connaissait pas aussi bien qu'elle le voulait. Il avait la même expression qu'elle. La haine à l'état pur était présente dans chacun de leurs traits, leur donnant un masque effroyable. Non, jamais elle ne s'était imaginé qu'une telle aversion pour quelque chose emplirait son visage d'une façon si dure. Et pourtant, ce masque n'enlevait rien à la beauté d'Orophin. Il était toujours l'incarnation de la grâce, de l'aisance.
Aline avait senti une boule se former dans tout son corps, l'empêchant tout mouvement. Quelque chose allait se passer. Quelque chose qui allait la changer. La faire souffrir. La faire mourir… Orophin se figea, une réelle douleur se propageant sur ses traits si purs. Et il hurla sa souffrance. Un cri qui donna envie de vomir à Aline, quelle qu'en fût la raison. Orophin avait semblé arrêté le temps, les bêtes autour d'eux les évitaient, comme tétanisés par ce hurlement d'agonie. Aux côtés de l'elfe, la Aline du rêve regarda par-dessus l'épaule de son double, et comme au ralentit, ses yeux s'agrandirent, l'incompréhension se peignit sur son visage, et les larmes affluèrent sur son visage. Et comme si elle reprenait ses esprits, elle lâcha son arme, et poussa un cri. Un hurlement de douleur à l'état pur. Le mal s'était propagé dans le corps et le cœur des deux Aline, leur donnant l'envie de mourir tellement ce que l'une voyait semblait insupportable.
Aline s'était finalement retournée et avait cherché du regard ce qui affligeait tant son double. Elle eut envie de hurler. Sur une muraille, quelqu'un, une personne dont le visage était caché était maintenu par une énorme bête, rien à voir avec les petits gobelins qu'elle avait du affronter aux côtés de son frère. Comme au ralentit, il retira lentement l'arme du corps de la personne, retira lentement l'arme de son cœur. Aline avait cru mourir. Elle connaissait cette personne. Même très bien. Elle l'aimait au-delà du possible, et la voir mourir sous ses yeux, lui donna envie de mourir avec elle.
Doucement, la personne tourna la tête vers elle, et derrière elle, elle entendit les pleurs d'Aline, entrecoupés de hurlements, et les plaintes d'Orophin. Elle ne voulut pas se retourner, elle voulait connaître l'identité de cette personne. Les rayons de la lune ne semblaient éclairer que ça, et au moment où la tête pivota dans sa direction, le corps s'affaissa, laissant juste à Aline le temps de voir toute la douleur, le chagrin, mais aussi l'amour qui peignaient les traits de son visage.
Aline passa la main sur son visage. Ses yeux lui faisaient mal. Les gouttes froides qui s'échappaient du pommeau contrastaient parfaitement avec les larmes brûlantes qui coulaient le long de ses joues. Elle suffoquait. Qui était cette personne ? Qui s'était fait tué ? Elle l'ignorait. Mais ce dont elle était persuadée, c'était qu'elle connaissait cette personne, mieux que quiconque, et qu'elle l'aimait, plus que tout. Elle savait aussi qu'au moment de cette… bataille, elle venait de retrouver cette personne, et que le destin avait cruellement choisi de la séparer d'elle. Mais elle ne savait pas quel visage mettre sur ce corps. Il était semblable à celui d'un elfe, souple, grand, fin, malgré l'armure qu'il portait.
Son cœur se serra douloureusement quand elle songea que cet elfe aurait pu être Haldir. Ou Rúmil. Jamais elle ne permettrait quelque chose comme ça. C'était impossible. Elle les aimait de manières différentes, et d'aucune façon elle ne pouvait envisager de les perdre.
Epuisée, elle sortit de la douche, s'habilla rapidement, repassa ses colliers, sa bague, noua ses cheveux en une longue queue de cheval lâche, et sortit. L'eau l'avait détendue autant qu'un bout de caoutchouc qu'on étire. Il se détend, jusqu'à ce qu'on relâche la pression qu'on lui exerçait. En effet, ses muscles se contractaient à nouveau, la rendant crispée.
Rageusement, elle sortit de son talan, ralentit devant celui d'Haldir jusqu'à s'y arrêter complètement. Elle blanchit à la seule pensée que l'âme qui y habitait était partie, rendant l'habitat vide. Etrangement, le vide qu'elle éprouvait au départ d'Haldir s'accentua, et elle aurait par-dessus tout souhaité qu'il soit là à la réconforter, ou qu'il soit juste présent.
Ses yeux la brûlèrent, et elle se décida à bouger. Elle suivit le petit sentier, qui la dirigerait à l'opposé du cœur de la cité. Elle n'avait aucune envie de rencontrer un elfe, ou même son propre frère. Elle savait que cet endroit était vivant, que ce soit le jour comme la nuit, et que ses habitants l'étaient aussi. Elle savait que quelques âmes vagabondaient à travers des mallornes, cherchant l'inspiration, la paix, à la lueur de la lune.
Aline leva la tête. L'astre céleste était presque plein. Le lendemain, peut-être. Elle accéléra. En aucun cas, elle ne voulait penser au lendemain, en aucun cas, elle ne voulait penser à Haldir. Penser à lui ne faisait qu'accentuer le vide qu'elle avait. Elle grimpa une petite colline, et se campa au sommet, se jugeant assez éloigné de la cité. Elle s'assit, replia ses genoux, et posa son menton sur le dessus.
Elle ne voulait penser à rien. Juste ressentir. Ressentir la chaleur du lieu, la fraîcheur de la nuit, le calme des étoiles, l'éclat d'un soleil ponant, hésitant à montrer ses rayons, dérangeant ainsi la pureté du moment. Elle n'aimait pas les levers de soleil. En Bretagne, elle avait souvent passé des nuits blanches sur les falaises, les pieds dans le vide, savourant la sensation que lui apportait le vent en lui fouettant le visage.
Là-bas, le ciel était presque toujours clair les nuits d'été, laissant apercevoir la voûte céleste comme si elle était représentée sur une carte. Si elle s'y connaissait un peu plus en astronomie, elle aurait pu visualiser chaque constellation, chaque étoile. Et elle les voyait toutes, comme si elles s'étaient rapprochées. Elle aimait se perdre dans cette contemplation, elle avait l'impression que si elle cherchait bien, elle aurait la réponse à ses questions, mais à chaque fois qu'elle pensait y arriver, les rayons du soleil avaient raison de la clarté des étoiles, et ces dernières disparaissaient en même temps que l'apaisement que la nuit lui avait apportée.
Le soleil finit par apparaître à l'horizon, mais quelque chose clocha. Il ne semblait pas aussi… sain que d'ordinaire. Habituellement, il était d'un jaune timide au début, entouré de nuages blanc presque d'un rose très pâle, puis prenait de l'assurance de telle façon qu'on ne pouvait plus le regarder, au risque de s'y brûler les yeux. Mais cette fois, le soleil était comme inquiet, il montait vite dans le ciel, comme s'il souhaitait éclairer le maximum d'endroits ombrés, s'assurer que chaque chose allait bien. Les nuages, si clairs d'habitude, était beaucoup plus foncés, penchants entre le rouge poignant et un rouge bordeaux.
En observant ce tableau étrange, Aline se sentit oppressée, comme si quelque chose pesait lourd au-dessus de sa tête. Son cœur se serra, sembla exploser tellement il avait du mal à battre. Quelque chose se préparait, quelque chose de mauvais était en marche, quelque chose dont elle ignorait la nature. Le soleil en témoignait. Il était sur ses gardes, semblait prévenir le Bois Doré de cette même chose. Aline fronça les sourcils. C'était étrange. Elle avait fait un cauchemar qui l'avait poussé à s'éloigner de cet horrible sommeil, s'était postée en haut de cette colline, et observait le soleil qui semblait vouloir faire parvenir un message. Et au même moment, elle ressentait cette menace voilée comme un coup de poignard.
Aline secoua la tête et se releva. Elle décida de rentrer. Depuis son arrivée sur Arda, elle ressentait énormément de choses, et souvent, elle n'en comprenait ni le sens, ni l'origine. Et ce à quoi elle venait d'assister en faisait partie. Oui, elle était persuadée que quelque chose se tramait, mais à quoi correspondait-il ? Elle n'en savait rien. Et ne pas savoir commençait réellement à l'énerver. Elle se jura de se rendre au jardin de Galadriel lui en parler, et si jamais elle n'obtiendrait aucune information, elle en parlerait à Haldir.
C'est en revenant à son talan qu'elle se rendit compte qu'elle était vraiment allée très loin. A quelques pas de sa porte, le soleil était haut dans le ciel, et quelqu'un l'attendait. Une personne qui attendait patiemment son retour. Quelqu'un qui lui fit oublier tous ses tourments au moment même où elle lui sourit.
Oui, Erya souriait. Un sourire mêlant angoisse et bonheur. Bonheur de revoir enfin Aline, et angoisse, parce qu'elle savait exactement pourquoi les traits de son amie étaient fatigués, et pourquoi dans ses yeux se trouvait une lueur d'horreur.
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Erya reposa la ficelle qu'elle venait de passer autour de la taille d'Aline. Cette dernière se tenait bien droite, fière, et ne bougeait que lorsque l'elfe le lui demandait.
« Bien. Ce sera vite fini. Tu as exactement les mêmes mensurations que moi. A croire que nous avons le même corps. »
Aline se sentit flattée. Elle s'était toujours trouvée banale comparée aux autres, fade. Et aux côtés d'Erya, elle se sentait totalement et complètement insignifiante. Mais être ainsi comparée à cette elfe aurait pu être gênant, vu l'image qu'Aline avait d'elle-même, mais elle savait que cette phrase, dite avec une intonation si pure, et accompagnée de ce si beau regard, ne cachait aucune moquerie, ni aucun mensonge.
« En attendant que je t'en confectionne, je vais t'en prêter quelques unes. »
« Quelques unes ? »
« Trois ou quatre, ne t'en fait pas. »
Aline ne fut que moyennement convaincu par ce petit sourire qui ornait ses lèvres, et aussi, elle décida de refuser. « Erya… j'apprécie énormément tout ce que tu fais pour moi, mais je ne peux pas l'accepter… »
L'elfe, autoritaire, la coupa. « Tu l'as fait hier. »
Aline resta coite. Erya la fixait d'un regard suspicieux, et elle fut amusée de reconnaître cette lueur qu'elle avait si souvent vu dans les yeux de Mallon quand elle touchait à ses précieux bouquins alors qu'elle ne s'était pas lavée les mains. « Hier, je n'avais pas conscience de tout ce que ça impliquait. Et je n'ai rien pour te payer. »
A son étonnement, Erya rit. Un rire cristallin, pur, et qui ravissait ses tympans. « Aline, je n'ai besoin de rien en contrepartie de ce que je t'offre. Quand un elfe te propose quelque chose, il n'attend rien en retour en dehors du simple remerciement. » Elle lui offrit un sourire et ajouta d'une voix malicieuse. « De plus, conseil d'amie, ne parle à jamais d'argent à un elfe si tu veux qu'il continue à te parler, et au même titre, ne refuse jamais un de ses cadeaux. »
Aline rit à son tour. L'elfe arborait un petit air vexé, et elle comprit sous la plaisanterie que l'elfe était on ne peut plus sérieuse. Aussi, elle leva les mains en signe de défaite. « Bon, bon d'accord ! Je me rends ! J'accepterai tes robes, à condition que tu ne m'en fasses pas plus de deux ! »
Les yeux de l'elfe s'ouvrirent légèrement à l'entente de cette phrase et elle prit un air choqué. « Tu n'es pas sérieuse ? »
« Bien sûr que si. Pas plus de deux. »
« Deux ? Douce Elbereth ! Mais enfin, Aline, tu as besoin de beaucoup plus de robes que cela ! »
« Bien sûr que non. Ça se lave, et j'ai mes habits. Et je suis sûre que je serais beaucoup plus à l'aise avec mes vieux pantalons qu'avec une robe. »
Erya sourit. Chassez le naturel, il revient au galop. « Peut-être bien, mais sans vouloir te vexer, avec ces vieilles fripes, tu as l'air un homme. »
Un homme ? Aline, un homme ? Elle se regarda dans le miroir. Elle s'y vit, fatiguée, mais un léger sourire ornait ses lèvres. « Eh bien, je préfère ressembler à un homme bien viril qu'à un modèle complexé et totalement coincé. »
Erya sourit, et choisit d'ignorer sa dernière remarque. « Je disais, avant que tu ne me coupes, que j'allais te faire plusieurs robes, plus celles que je vais te donner aujourd'hui. »
Aline écarquilla les yeux. « Non, non et non ! Je veux bien que tu me fasses deux robes, mais il est hors de question que tu fasses preuve de charité en voulant m'habiller ! » Comme pour approuver ses dires, Aline croisa les bras sur sa poitrine.
Erya haussa les épaules et un sourire menaçant courba ses lèvres. « N'oublie pas que je pourrais considérer ça comme un affront. De plus, il serait dommage que tu ne retrouves que des lambeaux de tes anciens bas. »
Aline soupira. Elle savait, au font d'elle, que l'elfe en était parfaitement capable. « Bon, c'est d'accord, tu me prêtes quelques robes, en attendant que tu m'en fasses deux autres. Après, tu récupères tes robes, et on n'en parle plus. »
Erya sourit. « Parfait. Je te passe quelques robes, et je t'en ferais plusieurs autres. »
Aline soupira de nouveau. Cette elfe était la pire personne qu'elle connaissait en matière d'insistance. Elle la vit s'éclipser rapidement dans sa chambre, entendre du bruit, provenant d'une armoire qu'on ouvrait et refermait, et elle vit l'elfe reparaître dans la pièce, tenant entre ses bras au moins sept robes.
Devant son air éberlué, Erya se sentit d'humeur taquine. « Ferme la bouche, très chère. Et aide-moi. Il m'en reste le même nombre sur mon lit. »
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Aline avait toujours détesté les essayages. Surtout ceux qui comprenaient des robes, jupes, bustiers. C'était long, fatiguant, et ce n'était qu'une fois portée qu'elle se rendait compte que la robe était soit trop courte, soit que la couleur n'était pas belle, qu'elle était trop décolleté, et qu'en somme elle ne lui allait absolument pas.
Aline soupira. Il ne lui restait plus qu'une robe à essayer. La quinzième. Mais étrangement, ça n'avait pas été aussi horrible que ce à quoi elle s'était attendue. Les robes étaient très simples, mais toutes plus belles que les autres, et lui allaient comme si elles avaient été faites sur mesures. Elles épousaient parfaitement ses courbes, la mettaient en valeur. C'était comme si ce bout de tissu prenait vie, récupérait son âme, et remerciait Aline en la rendant telle un rêve.
« La plus belle pour la fin. » Aline se tourna vers la robe que lui tendait Erya. Elle était d'un vert foncé, et un long ruban noir d'encre était placé au niveau de la taille, et le bout tombait sur le devant, allongeant la robe. De longues manches, larges au bout, ornées de feuilles de lierre de la même teinte que le ruban encadraient la robe. Le col, légèrement décolleté, était également orné de feuille de lierre.
Aline resta sans voix. Cette robe était magnifique. Très longue, elle semblait revenir de droit à Aline. Elle respirait le mystère, elle était d'une beauté sombre qui allait parfaitement à Aline.
Erya lui tendit le plus soigneusement possible la robe quand elle remarqua un détail qui ne lui plut guère. Elle ramena la robe sur ses genoux et poussa un grognement d'exaspération. Aline ne comprit pas le sens de ses paroles, mais le ton qu'elle avait employé démontrait parfaitement que l'elfe jurait. « Bien. Tu ne vas pas l'essayer. »
Aline fronça les sourcils. Elle commençait à peine à prendre plaisir à cette séance d'essayage, et voilà que le plus beau vêtement qu'elle aurait l'occasion de porter lui était refusé. « Et pourquoi ? »
Erya nota avec amusement le ton qu'avait employé Aline. Elle était frustrée. Elle hésita. « Et bien, je ne l'ai pas… portée depuis longtemps maintenant, et le tissu que j'avais utilisé pour les feuilles de lierre s'est abîmé à cet endroit. »
« Oh. Tu n'es pas obligée, tu sais, j'en ai suffis… »
Erya la fit taire d'un regard. « N'use pas ta salive pour un sujet clos depuis plusieurs minutes maintenant. C'est sûrement l'une des plus belles robes que j'ai confectionné, et je veux te voir magnifique en la portant. »
Aline, cette fois, se sentit gênée sous le compliment. « Merci. »
« Ne me remercie pas, ce n'était pas un compliment. » Elle rencontra le regard incompréhensif d'Aline et s'expliqua. « Ce n'était pas un compliment parce que je n'ai fait que te dire la vérité. Je suis sûre que cette robe te rendra justice. Et de le plus belle des façons. D'ailleurs, je te conseille de la mettre pour une occasion spéciale, car cette robe est spéciale. Bien plus que tu ne peux l'imaginer. »
« D'accord, je la porterai quand l'occasion se présentera. Mais que comptes-tu faire avec cette feuille de lierre ? »
« Je vais la changer, et je te donnerai la robe demain soir, quand tu viendras dîner avec moi. »
Aline sourit devant l'empressement de l'elfe à lui rendre la robe. Elle ouvrit la bouche pour accepter sa proposition quand elle regarda par la fenêtre. Le temps avait passé à une vitesse folle, et la nuit commençait à prendre le pas sur la clarté du soleil fatigué après une longue journée. Et avec ce coucher de soleil, s'accompagna la douce image d'Haldir et un petit sourire naquit sur les lèvres d'Aline.
« Je crois que demain, ce ne sera pas possible. Que dis-tu de ce soir ? »
Erya lui offrit un petit sourire. « Existerait-il dans la Lórien un elfe que tu préférerais à ma compagnie ? »
Aline rougit. Elle savait que l'elfe plaisantait, mais elle savait également que sous le ton léger qu'elle avait employé, Erya cherchait la vérité, cherchait une réponse où ne se refléterait que la sincérité. Aussi, elle choisit de ne lui mentir que le minimum. « Peut-être… »
Le sourire d'Erya s'accentua. « Bien. Alors, je te conseille de porter cette robe-là quand Haldir viendra te chercher demain soir. »
Aline ouvrit grand les yeux. « Comment sais-tu ça ? »
L'elfe prit sa plus belle expression innocente et répondit le plus naturellement possible. « Aline, si tu ne voulais pas que je le sache, il ne fallait pas en parler sur un des chemins principaux qui mène à la cité. »
A sa plus grande stupéfaction, Aline éclata de rire. « Bien, dans ce cas, je suivrai ton conseil. »
« J'espère bien. Je ne regrette qu'une chose. »
Le ton mélancolique mais amusé qu'elle utilisa éveilla la curiosité d'Aline. « Ah ? Et laquelle ? »
Erya sourit franchement. « J'aurais donné beaucoup pour voir la tête que ton cher Haldir fera en te voyant comme ça. »
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Aline et l'elfe étaient tranquillement installées sur les chaises confortables de cette dernière. La nuit était presque pleine, et Aline essayait tant bien que mal de reconnaître quelques constellations, par la fenêtre ouverte, alors qu'Erya la fixait intensément.
Aline sourit, moitié gênée, moitié amusée. « Tu sais, tu vas finir par t'abîmer les yeux à me fixer comme ça... »
Erya sourit. Aline était bien la seule humaine qu'elle connaissait qui n'hésitait pas ce genre de remarques devant un elfe, quel qu'il soit. « Je me posais simplement une question. »
Aline se tourna vers elle mais l'elfe resta coite. « Et... tu comptes m'en faire part, ou bien tu préfères garder tes secrets pour toi toute seule ? »
Les yeux de l'elfe se fichèrent dans ceux d'Aline. « Comment vas-tu? »
Aline jura intérieurement. Elle détestait ce genre de petites phrases anodines, parce qu'en suivait généralement une conversation qui ne l'était absolument pas. Et le regard sérieux de l'elfe lui démontrait qu'elle avait raison. C'est pour cette raison qu'elle répondit avec prudence. « Je vais bien. Aussi bien que je puisse aller. »
Erya continua de la fixer. « Taúl m'a parlé. Je sais pourquoi toi et Yoann vous trouvez en Lothlórien. »
Aline se sentit bête. Bête parce que de plus en plus de monde était au courant du pourquoi de leur venue, bête parce qu'elle ne savait pas trop comment réagir.
« Ecoute, en vous acceptant dans le Bois Doré, nous nous sommes engagés à vous aider. Mais comment voir si nous y parvenons si tu ne manifestes que très peu de signes de bien-être ? »
Aline soupira. « Bien, que veux-tu savoir ? »
La réponse fusa. « Comment vas-tu ? »
Aline hésita à tout lui avouer. Devait-elle? Est-ce que ça l'aiderait ? Elle ne savait pas. Elle avait tellement peur qu'Erya la juge. Elle avait peur de s'avouer quelque chose qui remettrait tout en question. Elle avait peur d'avouer quelque chose dont elle n'était même pas sûre.
A ce moment-là, une parole de Mallon lui revint en mémoire. Elle sourit. Même loin d'elle, il continuait de la guider, de l'aider, de la conseiller. Dans le doute, dis la vérité (2). Elle inspira. « C'est dur. J'essaie de m'adapter, et vous êtes tous là pour m'aider. Mais j'ai besoin de savoir qui je suis réellement, pourquoi je suis tombée sur Arda, alors que j'étais dans la bibliothèque de mon oncle, j'ai besoin de savoir enfin à quoi correspondent ces visions, à quoi... »
Erya se redressa. « Visions ? Quelles visions ? »
Aline fut déstabilisée par le ton pressant que l'elfe avait employé, mais elle répondit néanmoins, tout en omettant de parler du cauchemar qu'elle avait fait la nuit dernière. « Des images, des passages étranges où je me vois, et le plus souvent, je suis en compagnie d'Haldir. »
Erya laissa planer la réponse quelques secondes et finit par poser une autre question. « Que vois-tu, dans ces visions ? »
Aline hésita encore. Pourquoi lui raconterait-elle quelque chose de si... intime, alors qu'elle-même n'avait pas les réponses que l'elfe allait lui poser ? Elle soupira. « Je... La plupart du temps, ce sont des moments affectifs entre lui et moi. Mais des gestes qui sont beaucoup significatifs pour être ceux qu'on échangerait entre amis. »
Erya reporta son regard dans le ciel. Ainsi, ça avait commencé. « Et toi, maintenant, comment réagis-tu ? »
« C'est troublant. Oui, j'apprécie beaucoup Haldir, mais je ne pensais pas qu'il exerçait une telle fascination sur moi pour je me mette à fantasmer sur lui... J'ai honte de l'avouer, mais voir ces images, où même y penser, ne me déplait pas. Je suis surtout gênée de m'imaginer ça, alors que lui est engagé envers une autre personne. »
Erya fut touchée par le ton d'Aline. C'était comme si elle était résignée, désespérée. Aussi, elle choisit de forcer le destin, et choisit de parler de sa voix la plus douce possible. "Aline... Aimerais-tu que ces visions se confondent avec le réel ? »
Aline ouvrit grand les yeux. Erya se moquait-elle d'elle ? Etait-elle en train de la prendre pour une folle ? Sûrement. « Je sais pas... Je sais plus. Je ne m'y retrouve plus entre retrouver ne serait-ce que des brides de souvenirs, et ces visions totalement fantasques qui surgissent quand je ne m'y attends pas, et qui ne font que me... perturber. Erya, je suis fatiguée. Fatiguée de tout ça. Je n'y arriverais pas... Même escalader l'Himalaya sur des échasses serait plus aisé... »
Erya fronça les sourcils d'incompréhension. « Pardon ? Echasses ? Himalaya ? Qu'est-ce que c'est ? »
Aline soupira. « Pas grand chose, juste des éléments de mon monde. »
Erya releva doucement le menton d'Aline. « Regarde-moi. Je n'ai ni les dons d'Elrond, seigneur d'Imladris, ni ceux de la Dame, mais je vais quand même te donner un conseil. Libre à toi de le suivre... Suis ton cœur, Aline. Lui seul sera capable de te mener sur le sentier de l'accomplissement et du bonheur. »
Aline murmura, les larmes montant doucement dans ses yeux noirs. « Je ne sais pas s'il existe un tel chemin. »
« Si... il existe. Il est seulement caché par quelques ronces. A toi de les couper, et de marcher sur ton propre chemin. Après, libre à toi de le relier à un autre sentier, et de choisir de marcher avec quelqu'un d'autre. »
Aline eut un rire amer. « Tu parles comme Haldir... Les chemins, le destin... »
Erya rit à son tour, un son cristallin égayant un peu la tristesse de la pièce. « Si un jour on m'avait dit que j'aurais un point en commun avec notre cher Gardien, j'aurais eu du mal à le croire ! » Elle redevint sérieuse. « Mais il a raison. Haldir est un des plus vieux elfe de la Lothlórien. Il sait des choses, et ses conseils sont précieux. Suis-les tant que tu en seras capable. »
Aline sourit. « J'essaierai. »
Erya redevint joyeuse. « Bien, maintenant que ceci est dit, il faut absolument que je te raconte la dernière rencontre de Rúmil avec une représentante de la race des nains. Une certaines Toomei. Inoubliable. Tout simplement inoubliable ! »
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Aline rentra tard chez elle ce soir-là. Longtemps, Erya lui avait raconté des anecdotes amusantes sur les elfes qu'elle connaissait le mieux. Ainsi, elle avait appris que Taúl, alors qu'il n'était encore qu'un jeune guérisseur, avait failli tomber de son arbre alors qu'il recherchait une fleur qui ne poussait que dans les hauteurs, ayant besoin de plus de soleil que le reste des végétaux. Orophin, lui, bien que son temps de sommeil était très court, comme tous ceux de sa race, était en réalité un des plus gros dormeur de la Lothlórien, Elle lui avait aussi raconté, le sourire aux lèvres, comment Rúmil avait sympathisé avec une naine étrange qui avait souhaité rejoindre les terres Eternelles pour vivre le restant de ses jours aux côtés de l'elfe, et enfin, Aline avait entendu les premiers échecs cuisants d'Haldir, alors qu'il n'était toujours pas Gardien de la Marche.
Elles avaient beaucoup ri, et passé en somme une excellente soirée, bien qu'Aline sentait qu'Erya lui cachait quelque chose, ou du moins, qu'elle ne lui disait pas tout ce qu'elle aurait voulu lui dire. Aline ne lui en voulait pas. Après tout, elle aussi avait ses secrets, et rien ne lui faisait plus peur que d'avoir à les avouer à d'autres personnes, aussi gentilles et compatissantes soient-elles.
Erya était cependant une elfe très calme, franche, et très patiente. Et d'une certaines façon, surtout dans quelque unes de ses expressions, elle ressemblait étrangement à Haldir. Aline sourit à cette pensée et poussa la porte de son talent. Tout était calme, silencieux, et la pièce était bercée par les rayons rassurants qui perçaient à travers la fenêtre ouverte de la pièce principale. Précautionneusement, elle posa ses robes sur le dossier d'une chaise, maudissant cependant Erya et sa générosité. Elle qui n'aimait pas particulièrement les robes, elle n'avait plus que ça. Elle n'avait qu'une consolation. Après Yoann et sa dague, elle possédait quelques choses qui lui correspondaient réellement.
Lentement, elle passa à la salle d'eau, défit la longue natte qu'elle s'était fait un peu plus tôt, et se lava. Quelques minutes après, à peine la tête posée sur l'oreiller, elle s'endormit, et partit dans un monde où se peignait à ses côtés une longue chevelure blonde, et sur l'horizon, un magnifique coucher de soleil.
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Aline s'éveilla le lendemain matin par quelques coups frappés contre le bois de la porte de son talan. Maudissant son visiteur, elle passa sa tête sous l'oreiller et essaya de retourner dans le monde imaginaire qu'elle venait de quitter et qui lui plaisait bien davantage que le réveil improvisé qui venait de redonner quelques coups sur la porte.
« Aly ! C'est moi ! Ouvre-moi ! Je sais que tu es là ! »
Aline marmonna quelques mots et quelques jurons à l'adresse de son frère, couverts par le bruit sourd que Yoann émettait contre le battant de la porte.
« Aliiiine ! Sors de ton lit, ou sinon je viens moi-même te chercher ! »
Une fois encore, elle préféra l'ignorer. Un petit sourire naquit sur ses lèvres quand le silence régna dans son talan. Sûrement son frère était parti en voyant qu'il ne pourrait pas entrer, et c'est avec délectation qu'elle repensa à son rêve.
Mais son sourire disparut rapidement quand elle sentit un poids inconnu peser sur le rebord de son lit et tirer d'un coup sec sur sa couverture.
« Bordel, Yoann! Casse-toi et laisse-moi dormir! »
Yoann sourit. Décidément, sa sœur ne serait jamais du matin. « Tu parles, il est presque midi ! Allez, lève-toi, Erya va passer te donner la robe. » Il avait croisé l'elfe plus tôt dans la matinée, mais il n'avait pas eu l'intention de venir rendre visite à sa sœur. Il avait pensé que ce serait plus simple pour elle d'affronter son passé seule, mais Erya lui avait parlé des révélations qu'Aline lui avait faites la veille, et finalement, il s'était décidé à venir voir lui-même ce qu'il en était. De plus, réveiller sa sœur avait toujours été un de ses passe-temps préférés.
« Me lèverai quand elle sera là. Va emmerder quelqu'un d'autre. »
Yoann rit. « Je pourrai, mais ça serait beaucoup moins drôle. Bon, si tu ne veux pas te lever, fais-moi de la place, faut qu'on cause. »
Aline jura. Décidément, son rêve attendrait. Yoann n'était pas du genre à abandonner quelque chose qu'il avait entreprit. Aussi, elle se déplaça légèrement, et son frère allongea confortablement ses jambes, Aline posant sa tête lourde sur son torse. Il lui caressa doucement les cheveux. « Alors, comment c'était l'entraînement avec les Galadhrims? »
Aline bailla. « Bien. Mais j'avais pas mal parlé avec Taúl, Galadriel et Rúmil, alors on était arrivé à la fin. Mais j'y retournerai un de ces jours, j'aimerai beaucoup voir Haldir décocher une flèche ou se battre à l'épée. »
« Tu sais, les elfes se battent davantage avec leurs arcs qu'avec une épée. Mais ils sont doués dans les deux domaines. »
« Je m'en doute... » Aline laissa planer quelques secondes un silence, et soupira. « J'ai demandé à Haldir s'il pourrait m'apprendre le tir à l'arc. »
Yoann se crispa. « Ah... Et il a dit quoi? »
Aline hésita. La réaction de son frère était étonnante et déconcertante. « Il a accepté. Il n'aurait pas dû? »
« Si, si. Enfin, il est un peu le chef ici, alors s'il souhaite te faire apprendre le tir, t'en fais pas, tu deviendras une pro. »
Aline rit. « Moui, et quand nous rentrerons chez nous, je m'inscrirai aux Jeux Olympiques ! »
Yoann se crispa encore plus. Il eut envie de pleurer. Envie de lui dire que jamais ils ne rentreraient chez eux. Mais il ne pouvait pas. Alors, à la place, il lui caressa davantage les cheveux et parla avec une voix beaucoup plus enrouée qu'à l'ordinaire. « Oui, et tu les gagneras. »
Aline sentit une profonde douleur lui vriller les entrailles. Elle avait mal. Pas physiquement. Quelque chose lui enserrait le cœur. Elle ne l'avait jamais ressenti. C'était étrange, surtout le fait qu'une sourde impression lui soufflait que cette douleur, quelqu'un la ressentait exactement à ce moment-là. Elle releva la tête et se tourna vers son frère.
Ses yeux brillaient. Le vert de ses yeux étincelait. Deux magnifiques émeraudes la fixaient avec toute la tristesse du monde. Aline passa doucement le bout de ses doigts sur la joue gauche de son frère. « Hé, Yoann... Ne t'en fais pas, on rentrera bientôt. Quand on aura trouvé le moyen, on retournera chez Mallon... Je t'en fais la promesse. »
Pour la première fois de sa vie, Aline vit une larme couler le long de la joue de son frère. La petite perle d'eau roula doucement, et Aline la cueillit de son index. Elle ne comprenait pas pourquoi il pleurait, mais elle était avec lui. Elle voulait qu'il sache que pour cette fois, elle serait celui qui console, et Yoann, le consolé. Pour une fois, ils échangeaient leurs rôles. Alors, elle embrassa son frère sur la tempe, et apporta sa tête sur son épaule. Il se laissa faire, comme fatigué par un fardeau invisible qu'il devait porter.
Aline ne dit rien, simplement parce qu'il n'y avait rien à dire. Elle n'avait rien à lui demander. Aucune explication à exiger. Jamais Yoann ne lui avait demandé ce qu'il s'était réellement passé ce jour-là, avec Matthias. Jamais. Alors, pour rien au monde, elle ne lui demanderait la raison de son unique larme. Elle savait pertinemment que si l'envie lui prenait de vouloir se confier, elle serait là. Alors, elle le dit à haute voix, scellant par là, une énième promesse, qu'elle était sûre, pour une fois, de tenir.
« On sera toujours tous les deux Yoann. Juste toi et moi. On se laissera pas tomber. Promis. »
Elle n'eut aucune réponse, si ce n'est la douce pression que la main de Yoann exerça sur sa taille. « Je t'aime Aly... »
Un sourire passa sur les lèvres d'Aline. « Et moi encore plus... »
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« Parfait. »
Aline se tourna vers son frère. Il ne parlait pas, la fixait avec un regard brillant.
« Tout simplement parfait ! » Erya avait un sourire satisfait aux lèvres, mais portait également un regard ému sur Aline. Cette dernière portait la robe qu'elle lui avait réparée. Aline semblait sortir d'un rêve. La robe la grandissait considérablement, rendait justice à sa taille fine, l'embellissait simplement. Oui, Aline était belle.
Doucement, elle tira sur le ruban sui lui entourait la taille, l'air mal à l'aise. Yoann s'approcha lentement d'elle, et noua ses doigts aux siens pour l'empêcher de triturer sa belle robe.
« Arrête… Tu es splendide. Tu me rappelles cette mélodie… Pleine de fierté, d'orgueil, d'assurance et pourtant, elle avait les sons les plus doux, les plus mélodieux, les plus timides que j'avais jamais entendu… »
Aline sourit à cette phrase. Elle se souvenait parfaitement de cette mélodie jouée au piano. Leurs amis étaient un jour venu leur offrir une composition pour leur anniversaire. Chaque émotion qu'on pouvait ressentir en l'écoutant correspondait à un des caractères des jumeaux. La fierté, la tendresse et la force pour Yoann, la fragilité, la timidité et l'arrogance pour Aline.
Ils avaient toujours été, à défaut d'être en contraste, une véritable complémentarité. Et ce qui les avait unis sur cette chanson, c'était la beauté de la mélodie, la pureté des notes, en accord la véritable nitescence qu'ils émettaient lorsqu'ils se trouvaient l'un à côté de l'autre.
« Merci. »
Aline retint les quelques larmes qui brillaient dans ses yeux. Erya n'aurait pas été contente de voir sa robe tâchée de quelques gouttes, même si ce n'était au final que de l'eau.
« C'est bon, tu peux la garder. Mais prends garde à toi si je retrouve une trace de terre demain. »
Yoann sourit. « Enfin, Aly ! Aurais-tu projeté de te rouler dans tes pots de fleurs sans moi ? »
Malgré on envie de sourire, Aline rougit quelque peu. « Je… euh… »
Erya soupira. « Mademoiselle sort, ce soir. »
« Ah, oui ? Et qui la malheureuse victime ? »
Aline lui lança un regard prévenant. « Yoann, si tu ne veux pas tenir le rôle de malheureuse victime, là maintenant, là, tout de suite, fais attention à ce que tu dis. »
Erya sourit. « Haldir l'a invitée à regarder un coucher de soleil. »
Yoann haussa un sourcil. « Tiens, donc ! Haldir est d'un original ! »
Il reçut un regard noir d'Erya qu'Aline ne vit pas, trop étonnée par la phrase réellement moqueuse que son frère avait dite. Aussi, elle ne put empêcher un sarcasme de claquer dans l'air.
« Lui au moins ne passe pas son temps à m'éviter comme la peste. »
Erya envoya un regard accusateur à Aline. Ils pouvaient bien régler leurs comptes si l'envie leur en prenait, mais pas lorsque Haldir sortait de son talan et prenait le chemin de celui d'Aline.
Les yeux de Yoann se remplirent de peine. Non, jamais il n'avait voulu la laisser seule, comme elle semblait le penser, mais après avoir longuement parlé avec la Dame, Orophin et Haldir, il avait pris la décision qui lui fut la plus dure. Mais celle qu'il pensait la plus bénéfique. « Aly… »
Elle releva la tête. Ses yeux brillaient et sa voix était pleine de repenti. Elle repensa à la promesse qu'elle lui avait faite un peu plus tôt, lorsqu'elle avait recueilli la seule larme qui avait dévalé sa joue. Aussi, elle soupira. « C'est bon. Oublie. »
Erya tourna la tête vers la porte. Quelques secondes après, quelques coups résonnèrent dans la pièce. Aline tourna un regard surpris vers elle. « Déjà ? »
L'elfe hocha la tête. Aline se sentit gauche. Elle avait attendu cet instant depuis deux jours, et maintenant qu'Haldir se trouvait derrière sa porte, elle ne savait plus quoi faire. Comme si Yoann avait lu dans ses pensées, il s'avança et la prit par la taille. « Commence par aller lui ouvrir. »
Aline sourit. « Bonne idée. » Doucement, elle s'avança vers la porte de son talan. Légèrement tremblante, elle porta la main sur la poignée ronde et la tourna. Inconsciemment, elle retint sa respiration.
La porte s'ouvrit, lui laissant enfin apercevoir ce visage qui lui avait tant manqué. Elle retrouva avec plaisir ses longs cheveux d'or, retenus par quelques fines tresses, ses yeux cobalts qui la fixaient avec une certaine joie, sa posture toujours droite, son attitude désinvolte et assurée… Aline inspira. Oui, il lui avait cruellement manqué.
Haldir eut envie de la serrer. Fort. Ces deux jours à la frontière avaient été longs. Horriblement longs. Et maintenant qu'il était là, devant elle, il se contenta de sourire. Sourire parce qu'il entendait le souffle de Yoann et sentait le souffle d'Erya. Il souriait parce que devant lui se tenait la plus belle personne qu'il eut jamais vu. Il sourit parce que timidement, Aline portait sa main vers son cœur.
L'imitant, il amena ses doigts contre sa poitrine et inclina légèrement la tête. Aline lui renvoya un sourire magnifique. Elle savait qu'il la respectait, mais le voir lui adresser ce signe tellement symbolique lui procurait une grande vague de bonheur.
Haldir observa Aline tirer lentement la porte vers elle, lui permettant enfin de la voir en entier. Il en eut le souffle coupé. Elle était là, droite, fière, mais pourtant, dans sa posture, les yeux légèrement fuyants, il sentit qu'elle était mal à l'aise. Doucement, il épousa de son regard ses courbes parfaites, cintrées dans cette robe qu'il connaissait jusque dans les fibres.
Le tissu s'harmonisait parfaitement avec sa physionomie. Ses yeux verts et ses cheveux noirs étaient tellement mis en valeurs qu'ils semblaient avoir doublé d'intensité. Ses longs cheveux ébènes tombaient en cascades sur ses épaules, quelques mèches rabattues sur le visage, comme si elle souhaitait se préserver quelque peu de son regard inquisiteur. Pourtant, elles ne l'arrêtèrent pas. Il les balaya du regard et continua sa descente.
Elle mordait sa lèvre inférieure. Il retient un sourire attendri, et observa ses joues légèrement rougies. Sa poitrine se soulevait irrégulièrement, comme si elle attendait un verdict. Le verdict de son observation.
Sa taille, très fine, était ceinturée par le ruban noir et la robe descendait jusqu'à ces pieds. Il retint un deuxième sourire lorsque le bout de tissu lui laissa l'opportunité de remarquer qu'elle était pieds nus. Enfin, il observa les feuilles de lierre, brodées sur le col et les manches, et dévia ensuite sur son poignet droit. Le même symbole, la même intensité, l'un uni à l'autre par le lien mystérieux de l'affection et du souvenir.
Aline sentit son cœur s'accélérer. Il l'observait avec la même attention qu'un spécialiste devant une peinture magnifique. Elle se sentit gênée. Voilà longtemps qu'on ne l'avait pas regardée de la sorte. Avec autant de simplicité, d'émotion.
Doucement, les yeux de l'elfe se relevèrent et se fichèrent dans ceux d'Aline. Les deux furent submergés par l'intensité qu'ils y trouvèrent. La puissance des retrouvailles faisaient effet. Un sourire timide, un lien invisible qui se tissait entre les regards. Un même sentiment de parfaite harmonie, le sentiment de pouvoir à nouveau remplir ses poumons complètement, d'être enfin un être à part entière.
Aline se sentait comme sur un nuage que personne ne pouvait atteindre. Elle avait l'impression que sa joie se décuplait au fur et à mesure que les secondes s'écoulaient. Comme si elle partageait son émotion avec quelqu'un et que cette personne était aussi heureuse qu'elle. Elle se sentait bien, complète.
Un grognement les fit reprendre contact avec la réalité. Ils tournèrent la tête et aperçurent Yoann qui les observait avec un regard gêné, alors qu'Erya avait un sourire légèrement moqueur, mais des yeux émus. Aline se racla doucement la gorge pour se donner une contenance, et le laissa entrer.
« Hum… Ils vont partir. »
Haldir sourit devant cette phrase. Oh, oui. Ils allaient partir. Ils allaient les laisser seuls, et le laisser l'observer à sa guise. Après tout, il connaissait la robe aussi bien qu'Aline, mais la voir la porter ne lui enlevait pas l'envie de les couver du regard.
« Oui, de toute façon, je dois faire quelques bas à Yoann également. »
Yoann ouvrit grand les yeux à la remarque d'Erya. « Euh, c'est très aimable à toi, mais je n'ai nul besoin de… bas. »
Erya souleva sa longue chevelure blonde. « Bien sûr que si. »
« Mais non. »
Erya sourit. « Enfin Yoann, il serait malheureux qu'un matin, tu te réveilles avec ton armoire vide. »
Yoann grogna, et Aline sourit. L'elfe avait une volonté de fer, et elle était certaine que Yoann se retrouverait avec autant de pantalons qu'il lui restait de jour à vivre. Une infinité.
En soupirant, Yoann embrassa Aline. « Tu es magnifique. Et tu sens bon. »
Aline sourit. « Merci. »
Erya accrocha le bras de Yoann, et après un dernier regard prévenant, ils leur souhaitèrent une bonne soirée, et s'éclipsèrent.
Aline se tourna de nouveau vers Haldir. Il ne la quittait pas des yeux. Son beau regard cobalt était fixé dans le sien, mais maintenant qu'ils se retrouvaient seuls, elle se sentait gênée par cette soudaine intimité. Timidement, elle se passa la main sur le coude, le regard fuyant.
Haldir sourit, mais Aline ne le remarqua pas. « As-tu mangé ? »
Elle releva la tête si vivement qu'on eût dit qu'elle s'était faite apostrophée, alors que la voix de l'elfe était empreinte d'une douceur qu'elle avait rarement entendue. « Euh… non. »
Le regard d'Haldir s'emplit d'une certaine réprobation. « Bien, nous allons arranger ça sur le chemin. »
« Non, mais… Haldir. C'est très gentil, mais si j'avale quelque chose, je sens que tout va ressortir, et pas dans l'état dans lequel il sera rentré. » Elle mima une grimace et l'elfe leva les yeux au ciel. Doucement, elle sourit. « Regarde, le ciel s'assombrit… On y va ? »
Elle ne répondit rien, mais se dirigea vers sa chambre. Elle attrapa une veste noire que Mallon avait placée dans le sac, et ressortit de la chambre.
Haldir sourit. Aline était un vrai paradoxe : elle prenait une veste pour ne pas avoir froid, alors qu'elle allait pieds nus. « Bien, allons-y. »
« Où ça ? »
Haldir ouvrit la porte et la laissa passer. « Où ça ? Voir un coucher de soleil sur la Lórien. »
Elle sourit. « Non mais, où est-ce… non, rien. »
Haldir fronça les sourcils mais n'insista pas. Ils marchaient doucement, bercés par le rythme des pieds d'Aline foulant la terre et le vent glissant entre les feuilles des mallornes. Derrière eux, leurs propres ombres s'agrandissaient au fur et à mesure que le jour déclinait.
Soudainement, il posa sa main sur le coude d'Aline et s'éclipsa entre les arbres des mallornes avant qu'elle ait pu lui demander ce qui lui prenait. En grognant, elle mit sa veste, attendant patiemment qu'Haldir daigne revenir.
Avant qu'elle ait pu compter jusqu'à vingt, Haldir reparut, deux fruits dans les creux de ses mains. Il en proposa un à Aline qui lui fit les gros yeux. « Je n'avais pas faim. »
Haldir releva un regard surpris. « Ah oui ? Goûte, ils sont très bons. »
En soupirant, elle continua à avancer, Haldir à ses côtés. Ils bifurquèrent derrière un imposant mallorne, et commencèrent à gravir une pente. « Si j'avais su, je n'aurais jamais mis une robe ! Plutôt rien mettre ! »
Aline rougit immédiatement quand elle comprit le sous-entendu qu'elle venait de faire et Haldir sembla ne rien avoir entendu, si ce n'est le sourire qui semblait ne pas vouloir quitter ses lèvres.
« C'est juste en haut. » Il laissa planer le silence quelques secondes, et il prit un air taquin. « L'ascension n'est pas trop dure ? »
Aline grogna. « Vas-y, fous-toi de moi. »
Haldir partit d'un éclat de rire aussi bref que pur et présenta sa main à Aline. « Je ne m'y permettrais pas. »
« Ouais, vas-y, continue. Un peu plus, un peu moins… » Il n'empêche, elle était bien contente de sentir la paume chaude de l'elfe dans la sienne, froide, et qui l'aidait à grimper cette côte qui réveillait sournoisement sa blessure.
Elle commença à souffler, l'air entrant irrégulièrement dans sa poitrine. Haldir le remarqua, et, inquiet, il ralentit la marche, leur faisant effectuer de grands zigzags pour lui faire faire le plus de plat possible.
Bien qu'elle ne le dise pas, elle l'en remercia. Dès que l'elfe se trouvait en sa présence, il effectuait des petits gestes, toujours pour lui faciliter la vie. Mais même le plat commençait à l'épuiser, et son souffle redevint erratique, alors qu'il leur restait une cinquantaine de mètre à gravir.
Haldir s'arrêta et la força à la fixer dans les yeux. Ses pommettes étaient roses, et sa poitrine se soulevait vite, alors que ses yeux étaient remplis d'une douleur non feinte. Sa main droite allait et venait souvent sur son flanc, comme pour masser sa plaie.
Sans la quitter des yeux, il passa son bras autour des épaules d'Aline, qui n'osa pas bouger. Etrangement, aucune sonnette d'alarme ne retentit dans sa tête, comme si elle était autant habituée à ses contacts qu'à ceux de son frère. Toujours doucement, pour ne pas la brusquer, il plaça son deuxième bras sous ses genoux, et d'un mouvement souple, il la souleva et la serra contre elle. Les effluves de son odeur corporelle le frappèrent de plein fouet, et il fut transporté quelques seconde par cette senteur qu'il ne se lasserait pas d'inspirer.
« Hum, Haldir. J'apprécie beaucoup que tu m'aides, mais euh… »
Haldir avait consciencieusement ralentit son pas, non pas parce qu'Aline le ralentissait, mais parce qu'il l'avait contre lui, et il comptait bien la garder le plus longtemps possible. « Mais tu avais mal, et c'est naturel ce que je t'ai proposé. »
« Proposé ? » Elle rit nerveusement. « Je ne me rappelle pas avoir entendu une question. »
Haldir s'arrêta, et la fixa d'un regard quelque peu déçu, sinon indéchiffrable. « Souhaites-tu descendre ? »
Cette réplique fit l'effet d'une douche froide à Aline. Elle se frappa intérieurement. Comment pouvait-elle être aussi naïve ? Elle avait eu un mal de chien à grimper les vingt premiers mètres, il la portait, sans aucune arrière pensée, et elle l'envoyait paître. « Haldir, ce n'est pas ce que je voulais dire… »
Malgré le fait qu'il ne supportait pas de la voir gênée de la sorte, il voulait une réponse franche. « Tu voulais une question, et je t'en ai posé une. Réponds-y. Souhaites-tu descendre ? »
Aline baissa les yeux, honteuse de sa réponse. « N-non. Je suis bien là. » Comme pour approuver ses dires, elle s'appuya plus franchement contre son torse et se laissa bercer par les battements de cœur de l'elfe, calmes, profonds. Haldir expira, grandement soulagé par sa réponse. Et pour le lui montrer, il la serra encore plus près d'elle.
En une minute qui leur sembla être la plus courte de la journée, ils arrivèrent en haut de la petite colline, et à regret, il lâcha Aline, qui resta malgré tout accrochée à son bras.
« Ça va ? »
« Mieux, merci ». Elle acquiesça, et sortit le petit fruit de sa veste. Elle le frotta quelque peu contre sa manche et le porta à sa bouche. Haldir l'observa et commença à avancer, pour s'asseoir sur une souche d'arbre. Aline le regard et sourit, et comme pour le provoquer, elle s'assit à même le sol. Haldir sourit et se plaça derrière elle, toujours sur la souche. « Si tu salis ta robe, Erya ne sera pas contente. »
Aline grimaça alors que le soleil s'approchait de plus en plus de la ligne d'horizon qui s'étendait devant eux. Ils avaient un panorama magnifique. Les arbres les entouraient, mais les laissait avoir une pleine vue sur la Lothlórien. Rien que pour le paysage, un coucher de soleil sur le Bois Doré était sensationnel. « Je m'arrangerais pour la laver, avant qu'elle ne s'en aperçoive. »
Haldir sourit et leva la tête. Il sentit Aline s'appuyer contre lui, et il passa doucement ses bras sur les siens. Elle ne dit rien, mais soupira. Le soleil se rapprochait rapidement du moment où il disparaîtrait de leur vue, et les nuages rosés semblaient se dissoudre doucement, comme pour laisser place libre à la lune et aux étoile à l'instant précis où l'astre solaire s'éclipserait.
Le ciel se teintait de bleu sombre. Quelques étoiles attirèrent leur attention, bien haut au-dessus d'eux.
« Pourquoi préfères-tu les couchers aux levers de soleils ? »
Aline se crispa. « Je… Chez moi, là où j'habitais, il y avait une grande falaise. Je venais souvent y passer mes nuits. Et chercher des réponses dans la lueur des étoiles. J'avais l'impression d'être… sereine quand la fraîcheur de la nuit s'emparait de moi, et… le jour m'effrayait. Il ne m'a jamais apporté autant de calme que ce que je suis en train de ressentir en ce moment. »
Haldir resta silencieux quelques instants. Il y avait longtemps, les mêmes mots avaient franchi ses lèvres et il se souvenait des paroles exactes qu'il avait entendu. J'aime les levers de soleil parce que quand il apparaît, il annonce un nouveau jour, une nouvelle opportunité de faire de son mieux, d'accomplir des choses. Il marque un renouveau, et j'aime cette sensation.
« Et toi ? »
Comme si elle s'y attendait, Haldir ne répondit rien, mais exerça une douce pression, et Aline se plût à penser que ce geste voulait dire : J'aime faire plaisir. J'aime être avec toi. Elle secoua la tête, et continua d'observer les étoiles, en compagnie de la seule personne qui lui apportait autant de sérénité, et autant de trouble à la fois.
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Si elle avait pu, elle aurait hurlé de douleur. Son flanc la lançait atrocement, mais ce qui l'aurait fait crier, c'était de voir Haldir en si mauvaise posture.
Une dizaine de gobelins l'entouraient, l'air encore plus sanguinaires que ceux qu'elle avait eu à affronter le jour de leur arrivée sur Arda. De là où elle était, elle les voyait lui tourner autour, mais la lame de l'elfe les maintenait à une distance respectable, et à l'occasion, elle tranchait un bras, une jambe, une jugulaire. D'un habile mouvement, Haldir enfonça sa lame profondément dans le thorax d'une des bêtes hideuses.
Aline se sentit horriblement bête sur son arbre. Haldir l'avait portée en haut de cette branche, dès qu'il avait perçu les grognements des gobelins. Il lui avait ordonné de ne pas bouger, qu'il s'occupait de tout. Aline était restée coite, trop surprise de l'attitude de l'elfe. C'est quand le soleil avait complètement disparu qu'elle avait vu des ombres difformes se glisser entre les arbres.
Haldir avait sortit la lame de son fourreau et avait attendu que les gobelins apparaissent. Il était resté posté à côté de la souche où il était assis, Aline appuyée contre lui, seuls, bercés par la douce lumière de la lune.
Son arme fendit l'air de nouveau. Deux bêtes tombèrent. Aline souffla et retenant sa respiration, se glissa le plus silencieusement possible le long de l'arbre. Elle grimaça en arrivant au bas du mallorne mais remercia tous les dieux qu'aucun des gobelins ne l'ait remarqué. Le plus lentement possible, elle s'approcha d'un des cadavres et chercha une arme quelconque. Elle tomba sur une lourde épée, qu'elle devinait sale et édentée. Aline se maudit de ne pas avoir emporté sa dague. Elle qui se targuait toujours la porte sur elle, elle ne l'avait pas quand elle en avait besoin. Elle n'avait pour maigre consolation que la pensée qu'elle n'aurait jamais imaginé qu'un simple coucher de soleil allait tourner en véritable affrontement.
Elle respira profondément, et avec beaucoup de mal, elle releva l'arme, et s'élança vers un gobelin qui était prêt à attaquer Haldir. Sans aucune cérémonie, elle lui trancha le cou. La tête lui tourna. Quand elle avait tranché avec sa dague, la lame tellement aiguisée fendait la chaire comme si cette dernière avait été du beurre. Or, cette épée-là lui donnait un maximum se sensation écœurantes. Elle avait sentit la trachée se fendre, la colonne opposer une résistance, puis se briser.
Avant que l'envie de vomir ait raison d'elle, elle se tourna vers un autre gobelin et lui trancha un bras. La bête grogna et poussa un cri de rage. Il ramassa l'arme de sa main valide pendant qu'Aline relevait avec difficulté la sienne. Le gobelin s'élança sur elle.
Aline retint sa respiration et frappa du tranchant de l'arme. Le gobelin ouvrit grand les yeux alors que la lame remontait difficilement le long de son abdomen. Aline la retira prestement quand elle entendit un grognement.
Elle se tourna vers Haldir quand ce qu'elle vit la figea d'horreur. Une plaie ornait son bras gauche, de l'épaule jusqu'au coude. Avec hargne, il abattit son arme sur le gobelin qui l'avait blessé, lui fendant le crâne en deux. Aline compta les gobelins qui restaient. Trois. Le plus gros se tourna vers Haldir, l'air mécontent qu'il ait exterminé ses semblables aussi rapidement.
Les deux autres, moins courageux, partirent en retraite, et se tournèrent vers Aline. Elle leva son arme, qui semblait peser des tonnes, et les attendit de pied ferme. Les deux gobelins se concertèrent du regard alors qu'Haldir terminait d'achever le troisième.
Ils coururent vers Aline, l'un l'arme en avant, l'autre la tête baissée. Aline, surprise, se concentra sur celui qui tenait l'arme et la lui planta dans la gorge. Le souffle lui manqua. Le dernier gobelin lui était rentré dedans, la tête recouverte de son casque en plein dans le thorax.
Aline tomba à la renverse, les poumons en feu, alors qu'elle entendit vaguement Haldir tuer le gobelin et se précipiter sur elle.
S'étouffant, elle sentit l'elfe la redresser contre le mallorne, et entendit quelques paroles, qui n'avaient aucun sens. « Ali… quitte pas… spire… ! tenant ! »
Seulement, l'air semblait l'avoir quitté pour ne plus revenir. Elle suffoquait, sa poitrine se soulevant sans que rien n'y pénètre. Haldir continuait de lui donner des coups dans le dos. Puis, d'un coup, Aline aspira une grande goulée d'air qu'elle aurait préférée ne jamais sentir tellement elle la brûlait.
Haldir respira de nouveau. Il avait cru défaillir lorsqu'elle était tombée. « Par les Valars, Aline ! Je t'avais dit de rester là-haut ! »
Bien que le reproche était présent, le murmure de l'elfe était empli de détresse.
Aline eut un sourire sans joie et passa son doigt fin sur le bras blessé de l'elfe. « Au dia…ble les recoman…dations… Je n'allais pas… te laisser… t'amu… ser tout… seul ! »
Haldir soupira. « Tête de mule. »
« … Pourquoi ? »
Haldir prit son visage entre ses mains. « Parce que tu aurais pu te faire tuer. Si tu n'étais pas descendu de ton arbre, je ne me serais pas inquiété pour toi et on ne serait blessé, ni l'un ni l'autre. »
Aline baissa les yeux. « Je suis désolée, Haldir. Je ne pensais qu'à t'aider. Je n'aurais jamais pensé qu'un simple coup de tête aurait directement pu m'envoyer dans le royaume d'Hadès… Je suis déso… »
Aux dernières paroles d'Aline, Haldir sentit la colère monter en lui. Qu'il mette sa vie en danger, c'était une chose, mais qu'Aline mette en péril la sienne également, c'était inadmissible. Aussi, pour la faire terre, il appuya durement ses lèvres sur les siennes. Elles étaient froides. Autant que l'esprit d'Aline à ce moment-là.
Haldir l'embrassait. Haldir l'embrassait. Elle n'en croyait pas ses yeux. Ni ses lèvres. Comment pouvait-il… ? Elle ne comprenait rien. N'avait conscience de rien autour d'elle, si ce n'est cette présence qui chamboulait tous ses sens. Sans qu'elle s'en rende vraiment compte, ses yeux se fermèrent doucement, et elle se sentit répondre au baiser. D'abord dur, ce dernier devint doux, tendre.
Pendant une courte minute, ils restèrent comme ça, Aline appuyée sur le tronc, Haldir penché vers elle, une dizaine de cadavres autour d'eux. Haldir se recula doucement et passa lentement une main sur sa joue fraîche, observant ses lèvres devenues chaudes et un peu rouges. Comme s'il avait peur d'être entendu, sa voix devint caresse, un simple murmure. « Tu as failli mourir alors que j'aurais pu te protéger. Je ne… »
Aline se mit à sangloter, sans réellement avoir conscience de ce qu'elle faisait, ni de ce qu'elle disait. « Je… J'ai eu peur qu'il t'arrive quelque chose, je ne me le serais pas pardonnée… Comment j'aurais fait, moi, si t'étais mort ? » Sa voix se brisa sur la dernière phrase.
Aline essuya férocement ses yeux noyés de larmes et Haldir sentit son cœur se serrer douloureusement. « Aline… Ce n'était que des gobelins. Jamais un elfe ne mourra de la main d'une de ces créatures… » Il attrapa le poignet d'Aline qui continuait de se frotter les yeux. Alors, il laissa couler des mots qui sortaient à la fois de son cœur et de sa mémoire. « Pleurer n'est pas l'arme des faibles, c'est seulement le moyen d'extérioriser ta peine, et à moi de te consoler »
« Je sais mais je… »
Aline se figea. Ses yeux s'agrandirent d'horreur alors qu'Haldir continuait de la rassurer. « Mon amour, sache aussi que je ne permettrais jamais que quelqu'un t'envoie dans les cavernes de Mandos sans que je ne t'y accompagne… »
Aline sentit tout le sang quitter son visage alors qu'elle observait l'elfe se pencher à nouveau déposer un baiser sur ses lèvres, scellant une promesse. L'elfe fut surpris du manque de réaction d'Aline quand il se rendit compte de la situation. Il n'était pas censé faire ça. Ni dire ce qu'il avait dit. Il se recula comme s'il avait reçu un coup de poing. Aline le regardait avec effroi, presque terrifiée.
Ils restèrent commença plusieurs secondes, sans savoir quoi dire, ni faire. Aussi, Haldir fut plus que soulagé d'entendre des pas d'elfes arriver par là. Il se releva prestement et se retourna. Il vit arriver plusieurs Galadhrims, dont Rúmil. Ce dernier fut immédiatement alerté par l'air grave et hésitant de son frère.
En soupirant d'anxiété, Haldir se retourna vers le mallorne voir si l'expression d'Aline était restée inchangée. Il n'eut aucune réponse.
Aline était partie.
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Aline marchait. Du moins, elle essayait. Chaque pas la faisait souffrir. Chaque mètre parcouru remettait tout en question. Il n'aurait pas dû. Il n'aurait pas dû ! Les larmes coulaient sur son visage. Les petites gouttes d'eau salées dévalaient ses pommettes et semblaient ne jamais se tarir.
Elle suffoquait.
Elle suffoquait parce que chaque larme qui quittait ses yeux était un grand pas vers son passé, vers son présent, et son futur. Elle suffoquait parce que dans ce tunnel sombre qu'était sa mémoire, elle apercevait enfin un rayon de lumière. Elle regrettait simplement que ce soit par un baiser d'Haldir qu'elle comprenait enfin. Elle suffoquait parce qu'elle sut que la vie sans mensonge que lui avait promis son oncle n'était pas pour elle. Parce qu'Haldir, Rúmil, et même Yoann lui avaient menti. Elle suffoquait parce qu'elle se fit la promesse d'obtenir la vérité quoi qu'il lui en coûte.
Plus haut, en regardant une fine silhouette tomber pour la quatrième fois, un elfe sut qu'il venait de tout perdre.
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(1) - Je ne suis jamais allée en bretagne, mais je pense que là-bas, c'est comme partout : certains soir, le ciel est clair, d'autres, il fait moins beau, et les seules choses qu'on observe sont les nuages (dont on recevra bien sûr toute la flotte sur la tronche si on rentre pas immédiatement).
(2) - Citation de Mark Twain.
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Voilà.
TBC.
