11.
Maetel reposa sa tasse de thé, ayant accueilli ses deux amis balafrés à bord du 999.
- Je constate que tout est rentré dans l'ordre, remarqua-t-elle paisiblement.
Ce qui eut pour effet que le capitaine de L'Ombre Noire s'étrangla dans la sienne.
- Tu prends de singuliers raccourcis, aboya-t-il. Il n'y a absolument rien de clarifié ! Mayu a juste dit qu'elle ne voulait plus entendre parler de quoi que ce soit et son expédition est loin de l'Union Galactique à présent. Quant à Toshiro, ses clones mémoriels le localisent à nous suivre à petite distance, mais sous bouclier d'invisibilité. Bref, plus personne n'a l'intention de se parler. Si c'est pour toi une situation revenue à la normale, tu aurais singulièrement changé à ton tour !
- Inutile de grogner sur Maetel, intervint Aldéran. Elle a juste voulu dire que, au moins, vous ne vous engueuliez plus et que Eméraldas et Toshiro ont singulièrement fait descendre Mayu de son piédestal pour l'obliger à se remettre en question ! Au moins, si vous ne vous parlez plus, vous ne pouvez plus avoir de divergences d'opinions !
- Et toi, tu as mangé combien de tartes au citron au petit déjeuner ? siffla encore Albator.
- Moins que toi, si j'en juge ton humeur, grinça Aldéran.
- Tout n'allait pas s'aplanir en quelques discussions, en quelques jours, reprit Maetel après un long moment de pénible silence. Vous avez à laisser les rancoeurs s'estomper…
- Facile à dire, tu as l'éternité pour toi ! gronda à nouveau le pirate à la chevelure de neige, tout comme Eméraldas et Toshiro.
- Quoi, tu as l'intention de les bouder pour le temps qu'il te reste ? s'étonna sincèrement la lumineuse blonde toute de noire vêtue, Mi-Kun revenue sur ses genoux.
- Le temps que je voudrai !
- Est-ce que tu sais que tu es une vraie tête de bois ? tenta-t-elle de sourire. Avec trois bourriques dans votre genre, c'est sûr qu'on peut longtemps tourner en rond !
Albator serra les poings, le regard fulminant, ce qui bien évidemment ne démonta pas un instant son interlocutrice au calme effectivement souvent bien irritant !
- Ne t'avise pas d'avancer dans la foulée que j'ai tort de leur faire des reproches à tous, rugit Albator. Ils ont trahi cette amitié que nous avions de plus chère entre nous. Ils m'ont reproché d'avoir été fidèle à ma parole, ce pour quoi justement ils m'avaient choisi pour tenir ce rôle auprès de leur fille ! Et après m'avoir vilipendé pour avoir rencontré leurs souhaits, ils voudraient – enfin, uniquement Toshiro – que tout redevienne comme avant, que je leur fasse une confiance aveugle et que j'oublie tous les affres par lesquels ils m'ont fait passer ces dernières semaines ? ! C'est hors de question !
- Tu es un sacré rancunier, glissa Aldéran. Dire que c'est à moi que l'on critique un caractère de cochon !
- Je pense avoir mes raisons, jeta son père avant de se refermer comme une huître.
Le Lightshadow avait presque mis à l'arrêt, entouré par le Dolvidras et le Devilfish.
- Quels sont vos projets immédiats ? questionna Aldéran.
- Je pense qu'on va bourlinguer tranquillement, sourit son aînée.
- J'aurai à chercher des contrats pour remplir les caisses, ajouta Ryhas. Je pense que nous ne retournerons vers Terra IV que pour l'accouchement de ma belle.
- Prévenez-moi quand le moment sera venu.
- Tu seras le premier averti. Et si c'est possible, je serais heureuse que tu sois là pour la naissance de ma fille.
- N'oublie pas ce que j'avais dit à Synomarielle et à toi : l'hérédité ne fera pas de ta fille la prochaine Reine des Sylvidres. Il vous faudra la choisir parmi les vôtres, à la majorité.
- Je me souviens parfaitement, assura Sylvarande.
Elle fronça les sourcils.
- S'en est vraiment fini de l'amitié entre notre père et Toshiro ? fit-elle d'une voix blanche. C'est inconcevable !
- Disons que c'est une très mauvaise passe, admit Aldéran, sombre. Toshiro a été très loin dans ses reproches et en tournant carrément le dos à son ami de toujours, prenant entièrement la défense de son aigrie de fille. Notre père n'est effectivement pas près de lui pardonner tout ce qu'il lui a fait endurer, physiquement et moralement. Ce sera dur, il ne faut pas s'en cacher. Maintenant, c'est lui qui est en phase rejet absolu de ses amis. Comme disait Maetel, il va falloir attendre, au calme, loin de toute cette agitation.
- Je me suis pourtant laissé dire que ce n'était pas le repos qui t'attendait à RadCity, intervint Ryhas.
- C'est peu de le dire ! Bon voyages à vous deux, prenez soin de vous. A bientôt.
Le frère et la sœur s'étreignirent longuement, puis les deux amis échangèrent une chaleureuse accolade.
Peu après, faisant pousser ses réacteurs au maximum, le Lightshadow se séparait des deux autres vaisseaux, pour rejoindre L'Ombre Noire qui avait pris un peu d'avance sur lui pour le retour à Ragel.
12.
En un réflexe habituel, les Skendromme s'étaient rassemblés au Manoir, sitôt tombée la confirmation du retour d'Aldéran et d'Albator.
Mais si les revoir les avait rassurés, le sentiment de mal être qui entourait Albator les avait vite dissuadés de les interroger dans les détails, ce dernier filant d'ailleurs rapidement à son appartement.
- Aldie, tu nous disais pourtant que ça s'était bien terminé… ? tiqua Skyrone.
- C'était beaucoup trop compliqué que pour vous expliquer à distance… La situation a changé, soit, mais si elle s'est un peu apaisée d'un côté, elle s'est considérablement envenimée d'un autre !
- Il me semblait bien avoir compris cela, fit Hoby. Le message de notre père vers le Dock Orbital, dis-moi que j'ai mal compris, Aldie !
- Cela me semble pourtant parfaitement clair, marmonna le grand rouquin balafré. Il a demandé à ce qu'Arcadia soit remis en cale sèche…
Karémyne soupira, s'agitant dans son fauteuil, en martelant l'accoudoir de ses longs ongles vernis.
- J'aurais aimé pouvoir songer, même fugitivement, que c'était pour demeurer auprès de moi, mais comme il a ordonné une révision accélérée de L'Ombre Noire, il n'a donc pas l'intention de trop s'attarder.
Un moment, ils demeurèrent tous silencieux, n'osant presque se regarder.
Aldéran se leva.
- Je vais défaire mes bagages, profiter un peu d'Ayvanère et des enfants avant de repartir pour RadCity. Je vous ferai un rapport complet au dîner.
Alguénor et Alyénor en Camp Nature, Albior avait longuement câliné son père, profitant de l'avoir pour lui seul.
- Tu m'as manqué, mon papa.
- Toi aussi, mon grand. Ca manquait singulièrement d'enfant durant ce voyage.
- Tu t'es fais mal à la main ?
- Ta maman m'a dit que tu avais envie de courgettes farcies. J'en ai donc préparé un grand plat, un peu trop vite.
Albior eut un petit rire, passant sa main par-dessus les doigts blessés de son père.
- Notre accord ? rappela ce dernier.
- Mais c'est juste une égratignure !
- Raison de plus pour la laisser guérir de façon naturelle ! Tu n'as pas à user de tes dons, mon cœur.
- C'est mon talent, j'en fais ce que je veux, marmonna Albior en se blottissant contre son père qui n'avait de toute façon aucune envie de le réprimander sitôt rentré chez lui.
Bien plus tard dans la soirée, Karémyne avait quand même tenu à obtenir quelques explications plus détaillées des, surprenantes, décisions de son mari.
- Pour combien de temps, l'Arcadia ?
- Le temps nécessaire.
- Je ne suis pas trop d'humeur à jouer avec les tiennes, grommela-t-elle. D'ailleurs, comment peux-tu introduire une telle demande alors qu'il n'est pas localisé ?
Albator eut un ricanement.
- Les radars du Light et de L'Ombre l'ont parfaitement identifié. Toshiro a fini par laisser tomber l'expédition de Mayu pour poursuivre son bout de chemin avec moi. Sauf qu'il était parti à la base de son plein gré, sans rien demander ou simplement avertir de sa décision… Grâce à Aldéran et à ses idées insensées, Toshiro a dû revoir sa vision de Mayu de façon plus objective, elle n'est pas entièrement victime et je ne suis pas le seul fautif.
- Oui, il veut se rabibocher, tenta de sourire Karémyne. C'est bon signe. Votre amitié a été écornée, mais elle est toujours là ! Tu ne peux pas abandonner le vaisseau de ta vie et ton meilleur ami pour une série de douloureux malentendus !
- C'est moins une question d'amitié que de confiance, protesta Albator, avec véhémence. Toshiro contrôle trop l'Arcadia, il peut absolument tout. Et je refuse de repartir dans la mer d'étoiles en redoutant de nouvelles sautes caractérielles et seuls les dieux savent ce dont il pourrait être capable pour se débarrasser de moi, ou de Clio !
- Là, tu y vas vraiment fort, remarqua Karémyne, choquée. Toshiro revenu à de meilleurs sentiments, il ne va plus…
- Je ne sais pas, je ne sais plus soupira alors le pirate à la chevelure de neige. Qu'il pense qu'Aldie a manipulé les souvenirs de Mayu et il serait bien capable de filer malgré tout la rejoindre à nouveau !
Il ne put retenir une grimace.
- S'il ne s'était encore s'agit que de moi, de mon cœur malmené presque jusqu'à la rupture, je pourrais réfléchir à tout cela avec plus de sang-froid. Mais là, Toshiro a obligé Aldéran à recourir aux pouvoirs de son Sanctuaire, et ça aurait pu très mal se terminer !
Les prunelles bleu marine de Karémyne s'assombrirent.
- Si tu étais plus objectif, tu serais le premier à avancer qu'Aldéran n'a fait que ce qu'il avait en tête, et personne n'aurait pu l'en empêcher, décréta cette dernière. Et pour ce qui lui est arrivé à cause de cet Olker, Toshiro n'y est nullement mêlé.
Elle passa la langue sur ses lèvres sèches, sachant à la mine de son époux que, pour l'immédiat, rien ne le ferait revenir sur sa décision.
- Hoby est le président de Skendromme Industry mais pour les affaires strictement familiales, les services techniques ont besoin de mon aval personnel. Alors, je veux que tu me le redises encore une fois, si tu l'exiges vraiment ?
- Je n'ai absolument pas l'intention de changer d'avis et je t'ai exposé ce que je désirais !
- Non, Albator, tu ne veux tout de même pas…
- Si : désactive l'Ame de l'Arcadia et définis le clone mémoriel de L'Ombre comme l'Ordinateur de référence ! Et enfin, fais en sorte que celui de l'Arcadia ne puisse avoir accès à ses mises à jour afin de l'influencer, ou d'agir sur le clone du Lightshadow.
- Je transmettrai les ordres, céda-t-elle, désespérée par l'impensable situation.
