Posté le : 13 Novembre 2011. Laisse-toi faire, bébé.


Important - déballage de sac concernant mes fanfictions : Pour les personnes utilisant des extraits de ROCKRITIC I ou II sur leur site : J'aimerai que vous les supprimiez de vos blogs, forums etc. parce que sinon ma candidature pour les concours de l'édition sera invalidée.

C'est une des clauses à respecter, et imaginons que je gagne le concours, et que lecteur untel ou lectrice bidule aura laissé sur son blog un paragraphe de moi, le prix peut revenir à quelqu'un d'autre (oui, juste à cause de ça). Et ça en serait très malheureux pour moi. Ou sinon… Je participerais juste aux concours, afin d'éviter la fuite de textes ; ce que je trouve dommage.

Pour les lecteurs sans scrupule ou ne voyant le mal nul part : Sachez que je fais confiance à mes lecteurs et j'ai souvent été tristement étonnée - notamment avec des plagiats. Des petits gestes qui vous semblent inoffensifs sur le net peuvent avoir une autre dimension pour moi.

J'aimerai juste qu'on me consulte avant d'utiliser des extraits de mes histoires ou qu'on les diffuse ailleurs et autrement. Après tout, je suis la principale intéressée. Parfois, c'est limite du vol.

Merci de me faire hommage à votre manière, c'est très touchant, mais il ne faut pas dépasser la ligne jaune. Malheureusement, je ne peux pas vous menacer avec une arme à feu : la loi et l'éthique l'interdit.

Je compte donc sur votre bon-vouloir. Pour la plupart, vous m'apportez énormément de bonheur au quotidien, mais pour certains aussi beaucoup de complications. Raison de plus pour laquelle mes vrais textes, avec du réel travail et potentiel, ne sont pas disponibles ici ou ailleurs.

C'est la seule précaution que j'ai contre ces malheureuses dérives. J'aimerai vraiment pouvoir me donner à cent pourcents ici, sur ce site. Mais vu comment quelques personnes utilisent mes textes, je tiens à me protéger et je continuerai à le faire, je pense.

Pour tout vous dire, il y a même quelqu'un qui m'a envoyé un mail il y a un an, en se vantant d'avoir simplement recopié un pan entier de mon histoire et l'avoir donné en réponse à un devoir, et avoir récolté une superbe note.

J'ai eu le droit à des remerciements. Les plus douloureux sur ce site. Vous savez, je n'écris pas pour vous. Je n'écris pas pour plaire. Je n'écris pas pour passer le temps. J'écris pour moi et parce que c'est devenu un simple besoin.

En outrepassant vos droits de lecteurs, vous bafouez mes droits d'auteur. Je ne dis rien. Que dire, d'ailleurs ? Que ça me casse, parfois ? À quoi bon, j'ai l'impression qu'on ne m'entend pas.

J'ai des convictions personnelles très fortes, et je serai bien capable d'arrêter de publier sur Internet si ça continue. Mon côté militante, sans doute. Et merci aux autres, les gentils lecteurs - la majorité d'entre vous, les dieux vivants.

D.


Vinyles : Les chansons que j'ai écouté en écrivant ce chapitre - dans le désordre : Who killed Bambi - Sex Pistols. Blue Jeans - Lana Del Rey. Someone like you - Adele. Peace of Mind - Selah Sue. Jarama Valley - Woody Guthrie. Little Love - AaRON. Forever Young - Bob Dylan.

Bonne lecture et n'oubliez pas de commenter pour m'encourager !

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ROCKRITIC II

Chapitre 9 : BAMBI's MOTHER IS DEAD

« Comme une pluie d'étoiles filantes, était apparu ROCKRITIC.

Puis, de suite, il avait voulu être ROCKRITIC II. »


Bambi's mother is dead,

Freacking man with a gun

Is all thumb,

Shooting her, like a crash-sound of Motörhead


Il avait onze ans.

Albus était assis sur le canapé du salon, un livre sur les genoux.

Ses parents se disputaient, fort. Avec les années, il en était devenu sourd. Il n'entendait plus les menaces, les cris et les portes qui claquent.

Albus vivait dans un autre monde, un monde où il apprenait pour se réconforter. Il se bâtissait ses propres repères, ses propres références, ses propres figures mythiques.

Il voulait admirer sa mère, cette femme qui embrassait d'autres messieurs quand Papa n'était pas là ; Il voulait admirer son père aussi, cet homme qui fuyait l'affrontement et laissait les non-dits enfler.

Ses parents avaient beau être célèbres, ils n'en demeuraient pas moins faillibles. Ils ne voyaient qu'eux et leur couple empoisonné, prétextant que les problèmes d'adultes majoraient sur le reste. Et quand leurs yeux tombaient sur leur progéniture, Harry et Ginny faisaient l'erreur de ne voir que des enfants en bonne santé qui ne manquaient de rien.

Mais parmi les trois, il y en avait un terriblement malheureux et seul : celui du milieu.

Celui qui n'était pas assez grand pour discuter avec James de choses d'adolescent. Celui qui n'était pas assez petit pour jouer avec Lily.

Celui du milieu qui avait l'étrange faculté de se débrouiller tout seul depuis son plus jeune âge. Celui du milieu qu'on oubliait souvent. Celui du milieu qui n'était plus un bébé, ni un adulte.

Celui du milieu qui était censé avoir toutes les vertus du monde. Celui du milieu qui ruminait dans sa chambre. Celui du milieu qui comprenait qu'on ne venait le voir que lorsqu'il y avait des problèmes à régler, et non pas pour lui.

Albus a eut le terrible destin de naître en second. Ce n'était pas prévu : Harry et Ginny voulaient une fille et un garçon. C'était l'enfant de trop. Il le savait.

Chaque détail de sa vie était bâti sur des actes manqués :

Sa mère préparait souvent les repas pour quatre. Au début, Al, convaincu que c'était juste de l'oubli ou de la simple maladresse, compris à l'université - des années plus tard - que c'était juste son inconscient maternel qui lui dictait sa conduite.

Deux enfants, pas trois. Jamais trois. Al était un peu perdu. Aux réunions de famille, il occupait le rôle du petit cousin bizarre qui ne parlait à personne. Sa mère le laissait dans le jardin s'amuser avec les diverses curiosités de la faune et la flore.

Tout petit, il croyait avoir le pouvoir magique de parler aux oiseaux. Il s'imaginait être eux, voler, et ne jamais tomber en bas. Il était ce petit garçon qui s'amusait dans son coin, parce que les autres étaient profondément débiles et se conduisaient avec ridicule.

Les autres gamins préféraient jouer pour oublier, et peut-être qu'Albus n'avait pas assez jouer lors de son enfance. Il avait trop réfléchi et au final, il était angoissé. Tout ce qui l'attendait dans sa vie d'adulte c'était une longue et éreintante psychanalyse.

Trop tôt, on avait banalisé ses problèmes. On lui avait laissé une totale autonomie. On l'avait réconforté en mettant en avant son génie ; jamais ses défauts. Al les avait découvert péniblement, un peu sur le tas.

Les défauts c'est comme un bouton au milieu de la figure : on en prend conscience qu'une fois confronté au regard des autres, dans le silence absolu.

Petit, Albus passait le plus clair de son temps soit dans sa chambre, soit dans les rues de son village où se trouvait leur cottage familial. Sa mère ne se rendait même pas compte que son fils de six ans restait toute la journée dehors, à vagabonder sans but précis.

Il revenait aux heures où il la savait plus vigilante et distribuait des mensonges, s'inventant des amis dans le voisinage… Et avec les années, il ne se donna même plus cette peine lorsqu'il comprit que sa mère était satisfaite de le voir partir.

Al mettait dans son sac à dos une bouteille remplie de jus d'orange, quelques biscuits et un numéro de bande-dessinée. Il sortait, aussi bien en hiver qu'en été. Il sortait pour fuir le système familial qui l'étouffait.

Il se sentait compressé entre deux étaux, et en même temps marginalisé. Marginalisé parce qu'on ne le comprenait pas. Et si on ne le comprenait pas, c'est parce qu'il n'avait jamais voulu être compris. Jamais.

Cette différence, ce pont infranchissable, était d'autant plus profond en grandissant et en comprenant vraiment les choses de la vie. Comprendre et mettre un mot sur les faits : Adultère - Couardise - Déni - Hypocrisie - Complexe d'Œdipe - Feedback, etc.

Suave milieu corrompu. Business is Business. Finalement, un beau jour, comme la fin prévisible d'un long-métrage hollywoodien, Papa et Maman se séparèrent et ont acheta un chien.

Albus se souviendrait toujours du regard abruti de James et des pleurs de Lily. Et lui, le plus intelligent des trois, leur expliqua ce qui allait se passer en ces mots :

« Monsieur Divorce essaie de nous prévenir de sa visite plusieurs mois à l'avance, en général. Il nous envoie d'abord des disputes, des cris, puis des insultes. Et il entre dans nos vies, comme ça. Il écrase tout le monde et détruit tout ce qu'on a construit. On doit juste faire avec et… et choisir notre camp. »

Malheureusement, ils n'eurent pas à choisir : cela se décida dans la cour de Justice.

Albus se souvient des paparazzis devant la maison, des questions gênantes à l'école et d'autres boutades, comme si un divorce est en soi quelque chose d'extraordinaire dans une société où l'on se sépare plus rapidement qu'on ne change de forfait téléphonique…

Al grandit. Ce divorce avait, paradoxalement, fait surgir cette envie de se distinguer de ses parents.

Comme une pluie d'étoiles filantes, était apparu ROCKRITIC. Puis, de suite, il avait voulu être ROCKRITIC II.

Ce mec l'avait fait rêver en quelques secondes, projeté sur un astre éloigné de la planète Terre. Des galaxies entières s'étaient ouvertes à lui. Le voile de l'inconnu semblait si prometteur.

Et lui, ce gosse de onze ans avait vu en ROCKRITIC une idole à laquelle s'accrocher, un repère en perpétuel éboulement. Comme disait Bob Dylan : Rien n'est plus stable que le changement.

Cette rupture existentielle lui avait apportée cette tranquillité. Al ne se fiait qu'au karma et essayait de rester zen. À seize ans, il s'était tatoué un yin et un yang au poignet. Ses parents avaient hurlé au scandale. Lui, il n'avait rien dit, fier de son petit effet.

Boom. Une brèche s'ouvrait dans les murailles que ses parents avaient si péniblement construites autour de lui, brique après brique. Toutes ses années d'endoctrinement familial et de lavage de cerveau avaient été réduites en poussière grâce à cet homme, ROCKRITIC - de la dynamite pure.

Ça aurait très bien pu être quelqu'un d'autre, mais ça n'aurait pas eu la même saveur - l'arrière-goût du souffre après une bataille. On choisit nos idoles en fonction d'une terrible réalité : ce qu'on évite d'être à tout prix.

Albus ne voulait pas être gentil comme son père ou opportuniste comme sa mère. Il ne voulait pas se laisser aller par la facilité d'être bien-né. Il ne voulait pas profiter de cette jeunesse dorée, de cette fortune insolente, de ce savoir brûlant.

Il voulait chambouler l'ordre établis, prendre le pinceau de sa destiné. Al avait prématurément pris conscience que l'homme était en perpétuel devenir.

Le verbe être est un mensonge.

On devient un garçon. On devient intelligent. On devient adulte. On devient salaud. On devient ROCKRITIC. Rien n'est acquis.

Alors il prit les devants. Le monde n'attendait pas.

Dès ses treize ans, Al avait pris pour habitude de sécher les cours et de se poser à un endroit dans Londres ou ailleurs pour jouer toute la journée, jusqu'à ce que le soleil se couche.

Il ne faisait jamais ses devoirs. Ses enseignants s'en arrachaient les cheveux : autant de potentiel intellectuel gâché. Albus regardait les adultes sans comprendre la gravité de la chose : « Oui, je sais que l'école est obligatoire. Mais je pensais qu'on n'était pas vraiment… obligé. »

Il était adorable quand il jouait au petit con. Ça amusait ROCKRITIC. Et dans ce sourire en coin, Al y voyait une once de fierté.

Albus voulait être son fils par procuration.

Il voulait être dans sa peau, être aimé et détesté avec la même ardeur. Il voulait, une fois l'âge adulte atteint, pouvoir dire non avec autant d'aplomb, ne pas avoir d'attache et réaliser ses rêves en ne pensant jamais au lendemain.

Il rêvait de ça, déjà, à onze ans. Alors cet homme était un idéal à atteindre. ROCKRITIC était son Dieu ; Son roman - Fuck You - était sa Bible.

Des années après, l'élève voulu dépasser le maître. Pousser le concept jusqu'à ses dernières limites. Étirer les dogmes et briser les tabous. À quinze ans, Al s'était mis à fumer, poussant le vice d'identification jusque là.

Il n'avait pas fugué à dix-sept ans, de crainte d'en devenir tristement prévisible pour son autre. À dix-neuf ans, après avoir dit merde au monde, il était déjà un ROCKRITIC accompli. L'original pouvait aller se rhabiller.

Al avait percé dans la musique, ajoutant une corde à sa guitare.

Shooté aux rêves, il dort les yeux grands ouverts.

Ça lui arrive de pleurer de temps à autres, simplement parce qu'il était un terrible utopiste insatisfait. Mais c'est avant tout un homme fait de marbre dur, qui souris rarement. Il rêve pour oublier ce vide grandissant dans sa vie.

Al s'était fait des amis qui lui ressemblaient - Dylan, Mally, Stu. Il ne les voit pas souvent, juste en période de spleen et ça lui convient parfaitement. Ce n'est que seul qu'il sent son âme s'élever, en fermant les yeux alors que la musique l'emplis tout entier.

C'est merveilleux la musique. Al veut la faire connaître à tout le monde, y compris aux sourds. Il travaille depuis des années sur un album à base de pulsation.

La plupart des personnes s'imaginent qu'être sourd c'est juste ne pas entendre les autres. Mais c'est aussi ne pas entendre les personnes qu'on aime, et la musique - cette petite magie qui transporte.

Al veut toucher un maximum de personnes grâce à son art, chose que ROCKRITIC n'avait jamais pu faire parce qu'il se branlait uniquement sur ses textes. Albus adore la masturbation, mais c'est meilleur si on avait quelqu'un avec qui partager ce plaisir.

Pousser les autres à enfin admettre qu'ils avaient eux aussi envie de partir loin sans se retourner, de jurer à tout va et de réaliser son rêve le plus profond. Peu de personnes le faisaient vraiment - c'est une race à part qui n'a pas peur du ciel, du feu et de la mort.

Pourtant, ce petit truc, tout le monde l'a en soi. Il suffit juste d'en prendre conscience et de l'utiliser pour faire les choses qui nous transcendent.

Après tout, on ne sait pas pour combien de temps on est là. Peut-être qu'on mourra demain. Peut-être qu'on ne pourra dire au revoir à personne. Peut-être qu'on n'aura même pas conscience que la fin arrive à grand pas. On ne pourra même pas se dire « Et si j'avais… ».

Al veut pouvoir mourir n'importe quand et ne jamais regretter. C'est un peu son credo, sa religion. Cependant, le résultat est loin d'être aussi beau que le concept. Prendre cette voie n'est pas sans risque.

C'est une croix très lourde à porter. Mais, finalement, tout au bout il n'y a que lumière. Regarder le soleil jusqu'à s'en brûler les yeux. Devenir aveugle et être profondément voyant. Avoir vu la vie et toutes ses possibilités sans en avoir eu peur.

Al est convaincu que si tant de personnes n'aiment pas les rêveurs, c'est tout simplement parce qu'elles ont peur. Peur d'une vie où il n'existe aucune certitude. Ces gens-là ont besoin d'un cadre, d'une base solide.

Tout avait été savamment pensé pour le restant de sa vie. Albus avait des tas de projets artistiques. Mais cet équilibre fut brisé au milieu de son adolescence, lorsque sa mère le poussa hors de sa vie.

Elle ne supportait plus ses crises d'excès. Ça la mettait mal à l'aise devant son nouveau mari. Ce dernier pensait qu'Albus était un monstre de foire, un mauvais mélange qu'on aurait dû éviter à tout prix…

Sa mère lui avait supplié d'arrêter d'être comme ça. Mais il ne pouvait pas. C'était comme lui demander de cesser de respirer. Hypocritement, elle lui avait montré la porte de sortie sous le couvert de mots grandiloquents.

Albus était retourné chez son père, de la bile dans le ventre. Quelque chose s'était brisé en lui. Rien n'avait plus été pareil… Tout avait pris un mauvais chemin.

Albus s'était fait dévoré - morceau après morceau - par ses rêves.

Autrefois, il en tirait sa force, maintenant ils sont sa faiblesse. Terrible karma. Il avait quitté la maison de son père, se sentant bizarrement de trop. Il avait chanté jusqu'à s'en casser la voix, appelé sa mère au-dessus des cuvettes des toilettes, vomis son utopisme exacerbé par ses années de solitude.

Il a un truc. Ce truc en lui qui le fait couler lentement dans une mer d'encre. L'écume de ses souvenirs frapperait le rivage de son crâne et il en aurait mal, encore. Le salé sur ses joues sortirait de ses yeux.

Puis, pour s'empêcher de chialer, il deviendrait encore plus froid. Froid comme les plages de galets. Albus est comme un iceberg à la dérive : on n'en aperçoit seulement qu'un huitième et il fond sous le sourire chaleureux de Scorpius.

Il y a, depuis quelques temps, un changement climatique positif… Comme si l'atmosphère aspire au renouveau. Et les rayons du soleil taperaient forts.

Albus adore ce qu'il ressent à son contact. Scorpius le rend tout bizarre, à l'intérieur. Il est cette lumière inaccessible, comme avancer vers le soleil et toujours le voir reculer.

Albus est un virus et Scorpius le sérum. Rien n'est placebo. Pas même les vains sourires.

Al avance encore, bêtement, dans le désert d'innocence de Scorpius. Ce dernier le repousse, se prenant vents et tornades. Pourtant, il adore les défis. Ça a le goût de l'adrénaline. Et même si Albus a mal, il continue encore.

Scorpius utilise des mots coup de poing, des regards revolver qui criblent son corps à chaque mensonge, ses doigts pyromanes qui incendient sa peau…


Je me réveille enveloppé d'une chaleur moite.

Un bras traverse mon torse et une joue râpeuse est collée à la mienne. Je respire doucement. J'ai l'impression que le voilier tangue et un léger craquement attire mon attention.

Des pas retentissent dans le couloir et j'entends la voix de Maman étouffée par la porte et les murs de la cabine.

Doucement, ma conscience commence un long monologue dans ma tête. Vous savez, cette petite voix perfide et dénuée de compassion, celle qui vous chante que n'aurez jamais dû faire ça, que vous allez le regretter très vite…

« Petit con, va, susurre-t-elle avec délice, tu te rends compte de ce que tu as fait ? Tu te retrouves entiché d'un mec que tu ne connais pas, juste parce que tu avais le feu au cul. Elle est belle la jeunesse d'aujourd'hui… Très belle.

Et tu comptes faire quoi, au juste, quand il se réveillera ? Sourire bêtement et espérer que tout s'oublie en passant le pas de la porte ? Espérer que le bon Dieu remonte le temps juste pour ta p'tite gueule ?

Mon cher Scorpius, qu'est-ce que tu peux être foutrement naïf parfois… Tu sais, la dernière fois, avec Albus, j'ai bien cru que tu allais céder à la tentation… Non, ne me contredis pas, mon agneau, je sais bien que tu en mourrais d'envie.

Tu le dévorais des yeux et tu étais à ça de craquer… à ça… Et pourtant tu ne l'as pas fait. Parce que ce jour là tu avais de beaux scrupules. Aujourd'hui, tu n'en as plus.

Que s'est-il donc passé entre temps, mon joli ? Pourquoi hier soir et pas avant ? Pourquoi un inconnu et pas un autre ? Tu es plein de contradictions, mon mignon… plein de contradictions.

Dis-moi, est-ce que tu sais au moins ce que tu es ? Sexuellement parlant, je veux dire. Tu as couché avec une fille et un garçon. Choisis ton camp, maintenant.

Tu n'y arrives pas encore ? Oh, allez, ne me boude pas, Scorpius. Je t'aide juste durant ta longue et lancinante introspection. Tu sais, en général, les gens ont un esprit aussi étroit qu'une boîte d'allumettes. Pas toi, et c'est juste fascinant. »

Je me sens minable et diminué. Mes sens ont pris le pas sur ma raison et je déteste ça. J'ai toujours été quelqu'un de plutôt réfléchi, pourtant. Déçu par mon attitude, j'écarte le bras de Drew et dégage la couverture.

Je descends du lit et trouve mon boxer et mes vêtements éparpillés dans la cabine. Je les ramasse et les roule en boule dans un coin. À travers le hublot, je m'aperçois que nous avons pris le large.

Tant pis si hier soir a été une erreur. Ça devait sans doute être écrit quelque part… On fait tous des conneries un beau jour. Je prends ma douche calmement puis m'habille. Drew est toujours allongé sur le ventre. Je ne sais pas s'il dort encore.

J'ai envie de respirer l'air marin. Je grimpe l'escalier en bois souple et je me retrouve sur le voilier, happé par les rafales de vent. Winifred a les yeux perdus dans l'horizon et tient le gouvernail.

Son père enroule une corde et me lance un chaleureux bonjour. Je réponds par un sourire. J'enjambe des outils que je ne pourrais nommer et Marc me lance un gilet de sauvetage orange.

Winifred arbore un sourire sardonique lorsque je l'enfile. Je m'assois à côté d'elle et regarde le voilier transpercer l'eau à toute vitesse. J'ignore où on se trouve mais Winifred, à quatorze ans déjà, semble savoir où l'on va et comment s'y prendre.

- Vous n'avez pas été discrets Drew et toi hier soir, dit-elle avec un adorable sourire. J'avais presque l'impression d'être une grosse voyeuse. Ma cabine est celle juste à côté de la vôtre. De toute manière, je savais ce qui allait se passer dès que Maman a dit que vous partageriez la même pièce durant le voyage. Drew a le syndrome compulsif de se vider les testicules sur tout ce qui bouge et a un attribut masculin. Il est très gentil mais il a un sévère problème avec sa braguette. Mais moi, j'men fiche, du moins qu'il m'emmène étudier avec lui les animaux marins au centre national tous les mois… La dernière fois, j'ai vu un dauphin naître. Et j'ai aidé à soigner un énorme morse.

Alors qu'elle me parle, Winifred continue de fixer l'horizon, ses cheveux blonds plus indisciplinés que jamais. Je ne peux m'empêcher de rougir stupidement. C'était vraiment une mauvaise idée d'avoir couché avec ce mec. Winifred semble lire dans mes pensées puisqu'elle s'empresse d'ajouter :

- Drew ne dira rien, et ce n'est pas moi qui ira tout répéter à Maman ! On a tous nos petits secrets, ici. On n'est pas cette gentille famille parfaite qui a une maison magnifique et originale. On n'est pas ces gens suffisamment riches pour avoir un voilier. On est pire que ça : On est humain.

- Ouais, je sais…

- Non, tu doutes. Tu te dis que j'ai été mieux élevée que toi, par des personnes stables. Maman m'a touché deux mots de ton histoire avant que tu viennes. Mais… Tu sais, moi aussi j'ai souffert quand j'étais petite… Tu vois mon Papa. Il est beau, hein ? Il a l'air gentil, n'est-ce pas ? Eh bien, avant, j'avais un peu peur de lui et on n'est pas si proche qu'on le laisse paraître. Il buvait beaucoup, avant. Maintenant, tout va mieux. Il veut se racheter pour tout ce qu'il a fait de mal. Ce n'est pas un mauvais gars. Il était juste… terriblement triste quand son frère est mort. Heureusement que Maman est courageuse. Je crois qu'elle avait très peur de le perdre. Elle ne supporte plus d'être séparée de qui que ce soit, et je comprends pourquoi… Je pense qu'elle a fait une erreur en te laissant de côté. Tout aurait été si différent avec toi.

Je passe un bras autour de ses épaules et Winifred a un sourire triste. Elle me montre comment tenir le gouvernail, se repérer grâce aux outils à notre disposition et deviner la force des vents en fonction de la forme des nuages :

- Celui-là, lance Winifred en pointant du doigt un énorme nuage gris au-dessus de nos têtes, c'est un stratus qui doit avoir plusieurs semaines. Il va pleuvoir au milieu de la journée si on ne dégage pas vite d'ici.

Winifred manœuvre le voilier après avoir refermé le zip de son k-way gris.

- Je te préviens, ça va secouer, dit-elle d'une voix forte pour couvrir le bruit de la houle. Accroche-toi quelque part. Par ici, les vagues sont plus grosses.

Je suis admiratif devant son savoir-faire. Je reste là, à la regarder comme si cela allait être suffisant pour rattraper toutes ces années gâchées. Subitement, une vague glacée claque mon dos, mes cheveux et une partie de mon visage.

Je recrache de l'eau par intermittence et Winifred explose de rire. Elle décroche un morceau d'algue de mes cheveux et le lance par-dessus son épaule. On rit tous les deux et je me sens euphorique.

Marc nous lance de fréquents coups d'œil et je n'ai pas remarqué Maman, debout près de la voile. Elle porte une marinière et des bottes en caoutchouc. Elle sourit et disparaît aussitôt.

Winifred me parle de son collège trop bruyant, des musiques de pouffiasses qu'écoutent les filles de son âge et du fait qu'elle adore la chimie. J'écarquille les yeux.

- J'adore la Chimie aussi !

- C'est vrai ? hurle-t-elle. Je me sentais bizarre et seule, avant toi.

- Je voulais aller étudier dans un institut à Londres. Mais j'ai été pris à l'académie de Lettres. J'aurais aimé continuer la Chimie, dis-je avec regret.

- Ce n'est que ma deuxième année au collège, donc je ne sais pas encore grand-chose. Mais ça me plaît pour l'instant.

- Ah, oui, tu en es au stade où on met du sodium dans de l'eau bouillante, n'est-ce pas ?

Elle me frappe l'épaule et arbore une moue ennuyée qui la fait ressembler à une poupée de cire. Elle pourrait sans doute être ce genre de fille blonde, très belle, avec qui tous les garçons veulent sortir.

Pourtant, c'est une adolescente simple, à la tignasse emmêlée, dans de gros pull-over sombres et qui ne se prend pas la tête. J'aime ma sœur. Même pas ma demie, parce qu'elle ne semble pas faire les choses à moitié.

- Tu as quelqu'un à Londres ? demande Winifred alors que la mer semble s'apaiser. Je veux dire… Tu as l'air d'un condamné à mort qui se sait parfaitement coupable.

- Mmh, ça se voit tant que ça ?

- Comme une vache mal dans sa peau après la visite du vétérinaire, confirme-t-elle en sortant un chewing-gum de sa poche. Alors, raconte-moi.

- Juste une longue histoire débile.

- C'est toujours débile avec les garçons, de toute manière.

Je lève les yeux au ciel et m'empêche de sourire.

- Je ne sais pas trop où j'en suis, c'est tout. C'est très dur en ce moment. Tout se casse la figure.

- Tu as essayé S.O.S. Amis ? dit-elle avec le plus grand sérieux du monde. J'ai appelé une fois, quand j'ai su que Placebo ne passerait pas à Swansea l'été dernier. J'ai cru que j'allais partir en dépression nerveuse. Une longue traversée du désert. Mais on tient le coup comme on peut dans le coin.

- Paies-toi ma gueule, je grogne avec amertume.

- Il n'y a rien de mal à trouver les phallus élégants. Ça te fait un point commun avec ton père et ta mère d'une pierre de coup. Comme quoi, personne n'aurait pu le deviner. Et puis, s'il est beau et friqué, c'est tout ce qui compte. C'est bien ce qu'on essaie d'apprendre à la jeune génération, je me trompe ?

- Pas du tout. C'est juste… un gars compliqué avec un passé tout aussi compliqué.

- Fais gaffe, prévient Winifred, tu es sur le point de te confier à une gamine. Pas de point retour possible.

- Je ne suis pas très attaché à ma dignité, comme tu l'as déjà deviné.

- Il te la volé et ton intégrité avec ?

- Ouais, je bradais le lot de deux.

- Il y'a deux semaines, reprend Winifred, un garçon m'a touché les seins. Je sais, je ne suis pas censé te dire ça étant donné que tu deviens officiellement mon grand-frère, mais voilà… Je pense que tu dois le savoir. Comme ça, tu te sentiras plus à l'aise pour commencer tes petites confidences. Tu sais, il n'y aura aucun problème si tu me parles des sexes que tu as sucé. Ça me permettra même de m'instruire au passage… Rassure-toi, je ne suis pas allée plus loin qu'un baiser, et il puait. Enfin, je suppose qu'un mec pue toujours après un match de rugby sous la pluie. Donc ça ne compte pas… Tout ce délire d'adolescente pour dire quoi ? Eh bien, pour dire qu'il ne faut jamais avoir honte de ses expériences personnelles et que c'est en se livrant et en mettant des mots sur notre ressenti qu'on avancera. Je l'ai lu dans le magazine auquel Maman est abonné.

Je lui souris et je vois son nez se froncer.

- Et tu as envie de sortir avec lui ? interroge-t-elle d'une toute petite voix.

- Quoi ? Avec Albus ? Tu rêves !

- Oh, maintenant il a un nom… Intéressant. À sa place, je me serai suicidé avec un nom pareil. Échec et mat, mon amour. Sur ce, j'ai un voilier à manœuvrer.

Elle me fait le signe du parfait moussaillon et s'éloigne en sifflotant. Je me sens minable, comme si je venais de me pisser dessus.

Le ciel s'étale dans un étrange camaïeu de gris. Un peu comme une œuvre impressionniste, faite tâche par tâche, teinte après teinte. J'entends Marc crier des indications à Winifred par-dessus la houle qui s'élève. Je les aide à redresser la voile et nous filons sur l'eau.

Je décide de retourner à l'intérieur. Là, Drew et Maman sont assis autour de la table et déguste un thé. Je me fige, ne sachant quelle attitude adopter.

- Tu veux te joindre à nous mon chéri ? propose Maman en désignant la théière fumante.

- Je… Je comptais réviser un peu dans ma cabine.

- Oh, tu étudies quoi ? demande Drew d'un air imperturbable. Hier soir, nous n'avons pas vraiment eu le temps de faire connaissance.

- C'est sûr, dis-je d'un sourire pincé. J'étudie la Littérature.

- Tu n'as pas le mal de mer ? interroge Maman, plutôt anxieuse.

- Non, ça va. Merci. Au fait, on a Internet ici ?

- Oui, grâce au satellite.

Je m'éloigne et file vers ma cabine. Dès que la porte est close, je me jette sur mon sac et y déniche mon notebook. Je tapote sur le rebord de mon ordinateur, impatient qu'il affiche la page d'accueil.

Je tape mon mot de passe et lance mon navigateur. Automatiquement, je débarque sur la page officielle d'Albus. Depuis quelques jours, je le suis via le net - lui et ses déliriums schizophréniques. Malheureusement, rien de nouveau. Je me ronge un ongle, inquiet. Et s'il était retombé dans l'alcool sans que quiconque ne puisse l'aider durant mon absence ?

Je me rabats sur ma boîte mail et mon cœur fait un saut périlleux : un message d'Albus. Je clique dessus et lis :


« J'écoute Jarama Valley.

Tu ne dois sans doute pas connaître cette chanson. Elle est vieille comme la folk et est un peu poussiéreuse. Elle m'a fait penser à mon amour inconditionnel pour Bob Dylan - ce gars, il avait tout compris, ou du moins l'essentiel.

Il avait une belle philosophie et des principes implacables. Je voudrais lui ressembler un jour, musicalement parlant. Oui, rien que ça. Bob Dylan ou rien. Donc je serai rien. Et rien doit sans doute dire quelque chose pour quelqu'un comme toi…

Je dis ça parce que tu m'as sauvé la mise plusieurs fois. Je te dois bien un merci ou deux. Je suis passé chez toi, hier soir. Tu ne répondais pas. Ta voisine d'en-dessous m'a vu et a dit que tu étais parti.

Où ? Je ne sais pas. Je n'ai même pas la curiosité de le demander à mon père ou encore au tien. J'espère juste que tu es bien et que tu décompresses un peu. Je voulais aussi m'excuser pour ce que tu as vu de moi le soir dernier. Ce n'était pas joli, je sais.

Mais au moins, maintenant, tu sais quel monstre je peux être, parfois. Ça n'a pas une réelle importance. Ce qui est important et terrible c'est que tu ne me regarderas jamais de la même manière.

Plus jamais je ne verrai ce regard illuminé, neuf, plein de surprise. Et ça m'atteint plus que je ne saurais le dire. Tant pis. Tant pis pour ma gueule. Je t'aurais bien emmené au pub de ton premier soir à Londres.

Il y avait une soirée folk-song assez sympa. On a embrayé avec Do Re Mi. J'étais seul avec ma pinte de bière. Pathétique. Je me suis rendu compte à quel point ta présence me manquait quand j'ai commencé à parler tout seul, convaincu en mon for intérieur que tu occupais la place d'à côté.

Non, je n'étais pas ivre. Juste ailleurs. Je suis rentré chez moi et j'ai compté toutes les petites lumières visibles sur les gratte-ciels de la City. C'est dans ces moments là que tu te rends compte du vide sévissant dans ta vie.

Pour meubler le silence, j'ai glissé un vinyle dans le lecteur et je me suis laissé porter. J'ai repensé à des phrases jetées sur du papier par Bobby chéri. Tu sais, Bob. Bob Dylan :

''Brusquement, le sol cédait sous mes pas, je n'arrivais pas à le croire. Cette emprise sur le monde, cette poésie, cette force. L'âpreté, l'intensité, la voix aiguisée comme une dague. Il ne ressemblait à personne, ses chansons n'avaient pas d'équivalent.

Les mots roulaient hors de sa bouche comme des coups de poing. Le tourne-disque me prenait par le col et m'envoyait bouler. La diction était remarquable, le style personnel et parfaitement maîtrisé.

Il appuyait, au moment venu, sur la dernière lettre d'un mot, et l'effet était percutant. Quant aux chansons, inclassables, elles portaient le souffle entier de l'humanité. Pas une seule de médiocre.

Woody Guthrie faisait place nette autour de lui. C'était pour moi une épiphanie. Une ancre d'un sérieux gabarit venait de soulever les eaux dans le port.''

Dans ses Chroniques, le chapitre Fleuve de glace, j'ai été animé par ce désir de reconnaissance. Pas être reconnu par rapport aux autres, mais être révélé de soi-même.

Le silence s'est forgé tout autour de moi, invisible. J'ai eu envie d'entendre ton rire briser l'air et fendre ma carapace. Mais il n'y a rien eut de tout ça. J'étais seul dans ce putain d'appartement et j'ai pris conscience de tout avoir foiré.

Le dernier soir où nous nous sommes vus, j'étais cette partie sombre de moi - celle que je cache, profondément. Je me souviens que je voulais venir te voir au bal de ton université pour te faire une surprise.

Bizarrement, j'étais anxieux. Alors j'ai bu un verre, puis deux. Et de gorgée en gorgée, je me suis retrouvé trempé de vodka. Ça part très vite avec moi. J'ai saccagé un moment de bonheur et je te prie d'accepter mes plates excuses… si c'est possible.

Je n'ai que de vagues souvenirs de cette nuit. Mais je me souviens parfaitement de la fois où nous nous sommes caressés - de tout. Je ne sais pas ce que tu en as pensé, Little Love.

Mais j'espère que c'était également un bon moment pour toi. Je mentirais en disant que je ne voudrais jamais recommencer. En même temps, ça pourrait être risqué : avec toi, je ne maîtrise pas grand-chose. Ça m'effraie.

Tu me fais peur du haut de tes dix-huit ans. Tu es beau parce que tu sais exactement ce que tu veux et ce que tu attends de la vie. Pour ma part, je suis dans l'indécision la plus total et j'ai juste envie de te suivre.

Tu as ce truc que j'ai perdu en cours de route : la jeunesse au fond du cœur.

Accorde-moi une chance de me faire pardonner. Peu importe ta décision, je la respecterai car je te respecte profondément. Je te respecte de me supporter, de m'accorder autant de temps, et un bout de ton corps…

Cessons de jouer un instant. Soyons nous-mêmes l'espace d'un instant : Scorpius et Albus.

J'aime nos joutes verbales et nos batailles buccales. J'aime laisser mes doigts courir sur ta peau. J'aime voir le soleil blondir tes cheveux en été. J'aime la couleur de tes yeux qui vont de paire avec les jeans que tu portes.

J'aime les faux-semblant avec lesquels tu te couvres. J'aime ta folie juvénile. J'aime te voir te battre éperdument contre tes pulsions. J'aime te voir bafouiller et mentir, me dire que tu ne me désires pas.

J'aime ta franche curiosité à chaque fois que tu vois apparaître un oiseau. J'aime l'odeur de ta couverture. J'aime fumer chez toi et y égrainer des cendres. J'aime te voir nu. Et glisser sous tes paupières afin de connaître le fameux sommeil des anges, Little Love.

Je ne suis pas prêt à renoncer à tout ça, même si je dois mettre sous les feux de la rampe le véritable Albus, celui qui se tapis dans l'ombre de peur du jugement des autres, celui qui se rétracte comme une sensitive à la moindre réflexion.

Je veux prendre le risque au moins une fois dans ma vie, histoire de ne pas mourir abruti par l'auto-séquestration.

Tu sais, le Albus silencieux et rêveur, un peu timoré… Celui qui ne sort jamais de sa tanière, tel un renard solitaire. Celui qui adore rire et s'en cache de peur de paraître futile et maladroit. Tout à coup, cet Albus là demande un permis de sortir quand tu es dans les parages, et je dois avouer que ça me fait du bien de le savoir encore vivant.

Tu me permets d'être le moi naturel, celui que j'avais enterré il y a des années plus par soucis pratiques qu'autre chose. Si tu creuses encore plus profondément, peut-être bien que tu apercevras quelque chose d'inattendu et de précieux.

Non, je ne suis pas un homme en or. Ôte-toi cette idée de la tête, Little Love. Je suis un gars à peu près comme les autres, juste quelques centimètres au-dessus de la moyenne.

Le Albus pervers demande un ticket de sortie. Qu'il retourne d'où il vient - dans mon subconscient, dans le tiroir nommé libido, dans le dossier intitulé fantasmes, dans la pile appelée Scorpius, dans le chapitre réservé au fessier, dans le paragraphe concernant notre douche ensemble.

Oui, j'ai gardé mon côté maniaco-dépressif, le côté bordélique en moins.

Maintenant, je zone dans les zones d'ombres de mon passé. Tu vois, je sais faire des rimes sans m'en rendre compte. Rimer pour faire rimer ne rime à rien. Furieuse déformation professionnelle. Je vire dingue.

La dernière fois, je chantais à tue-tête Who killed Bambi dans la rue. On m'a regardé comme un échappé de l'asile. Ouais, je sais : il était quatorze heures. L'heure des beaufs aux chaussettes grises et trouées. Mauvais timing pour Sex Pistols.

C'est ce genre de délire en solo qui te donne furieusement envie de retrouver Heineken. Des jours où il vaudrait mieux rester couché, au final. Tout le monde n'en a rien à cirer de Bambi - mort ou vif.

Dommage, c'était un chic type. Paix à son âme. Mais moi, je vais te dire : ce sont ses parents qui l'ont tué, ni plus ni moins. À cause d'eux, il est devenu complètement taré, dynamité par le système-monde.

Ouais, je vois loin. Le Albus conceptuel demande la permission d'entrer. Celui-là, c'est le plus taré de tous. Il est capable de voir dans un simple trombone l'échec du capitalisme. Il est vraiment bon, ce mec. Barré.

C'est celui-là que tu préfères, Little Love ? ou le Albus rêveur ? ou le Albus autodestructeur ? ou le Albus pervers ? ou le Albus qui t'écrit aujourd'hui ? Rimbaud n'avait pas tort en stipulant que Je est un Autre.

''Petit-Poucet égrène dans sa course, des rêves''. Et j'en sème des rêves le long de ma route ! Des rêves inachevés ou impossibles à réaliser. Des rêves fous, pour la plupart. J'admire les gens qui n'en n'ont qu'un seul.

Derrière tes airs calmes et sages se cache sûrement le plus grand rêve de liberté que je n'ai jamais touché. Il y a de multiples façons d'être libre. Je me demande laquelle tu auras choisie, Little Love. Reviens-moi vite pour qu'on puisse s'envoler à deux - s'envoyer en l'air, là-haut, au septième ciel.

Platoniquement (niquement, surtout),

Al

Post-Scriptum : Ne pas répondre constitue en soi une réponse. »


Durant cette lecture, je crois être passé par tous les stades possibles et inimaginables, mais pas indifférent. Je me passe une main dans les cheveux en me mordant les lèvres. Mes doigts effleurent le clavier sans jamais trouver les touches, les mots exacts.

Je ne sais pas quoi dire, en fin de compte. Je referme piteusement mon notebook et m'allonge sur un des lits après avoir sortis un manuel scolaire. Je le lis, les yeux fixes et mornes. Je ne cesse de penser à Albus, à ce qu'il doit faire en ce moment précis…

Doucement, la porte de la cabine s'ouvre et j'aperçois des jambes. Je me redresse et mes yeux tombent dans ceux, orageux, de Drew. Sans un mot, il s'assoit à côté de moi et me regarde. Le silence s'insinue entre nous et je me racle la gorge à plusieurs reprises, embarrassé.

- Tu ne m'as rien dit ce matin, ni tout à l'heure, à propos de ce qu'il s'est passé cette nuit.

- Je ne sais pas quoi dire - ce qui est fait est fait. On ne peut rien changer ou modifier.

- Tu aurais changé quelque chose, toi ? demande Drew, dans l'expectative.

- J'en sais rien. Je ne pensais pas que… que j'irai si loin avec quelqu'un que je ne connais pas. C'est assez effrayant.

- Tu es juste quelqu'un de libéré. Il n'y a pas de mal, au contraire. Et puis, j'adore ton attitude dans le plaisir. Tu t'abandonnes vraiment. C'est rare.

Je rougis jusqu'aux oreilles et regarde le bout de mes chaussures, fasciné.

- J'ai souvent à faire avec des coincés, ou des pseudo-débauchés, reprend Drew l'air de rien. Souvent, ces personnes se braquent dans le feu de l'action et imposent énormément de limites. Et j'ai horreur des limites.

- Ce qu'il s'est passé hier soir ne se reproduira pas.

- Comme tu voudras.

Le ton qu'emploie Drew semble un peu trop complaisant à mon goût. Je reprends la lecture de mon manuel scolaire afin de lui indiquer que la conversation est close. Mais Drew ne semble pas le voir de cet œil-là. Il s'allonge sur la couchette et me fixe avec insistance.

Winifred me sauve en ouvrant la porte après avoir légèrement toqué, les cheveux humides. Elle se rabroue en des onomatopées humoristiques et Drew esquisse un sourire.

- Ma cabine est un vrai foutoir comparée à la vôtre, dit-elle en faisant le tour des quelques mètres carrés de la pièce. Vos lits prennent trop de place. Moi, j'ai un hamac très confortable, et ça me convient…

- Que veux-tu, petite fouineuse ? interroge Drew.

- J'ai entendu dire que tu cherchais un assistant pour la recherche sous-marine…

- Tu es trop jeune. Ça ne sera pas de la plongée de tourisme, mais il faudra que tu me suives avec une lampe et que tu sois suffisamment endurante pour tenir le rythme.

- No problem, bro, dit-elle en imitant l'accent des chanteurs de reggae.

Drew se renfrogne, ne trouvant pas d'autres arguments. Après tout, Winifred est une excellente nageuse et connait la mer mieux que ses parents ou moi.

Nous avons accosté une heure plus tard, alors que nous nous amusions à propos de nombreuses choses dans la cabinz. J'en avais presque oublié le mail d'Albus qui traînait sur mon ordinateur.

L'île sur laquelle nous nous trouvions ressemblait à un énorme monticule de terre boisé. Personne n'y vit, et pourtant, elle pourrait très bien être un vaste terrain de jeu.

Durant trois jours entiers, Drew, Winifred, Marc, Maman et moi nous avons profité de la nature, de ce calme en rafale tout autour de l'île. Et mieux encore ! Je me suis retrouvé.

J'en ai oublié South Ashland, mon bal foiré, l'alcoolisme d'Albus, la séparation d'Harry et Papa, la pile de devoirs à rendre dès mon retour, de mon boulot esclavagiste au fast-food, ma prochaine rencontre avec le grand écrivain David Seyre et les factures à payer.

Enfin, depuis la fin des vacances scolaires, j'ai pu être en paix avec moi-même. Plus de stress, plus de cris, plus de pleurs. Juste de l'eau salée à perte de vue…


La veille de mon départ pour Londres, Winifred et moi nous avons passé la soirée ensemble, à se balader dans les rues de Swansea.

Je me suis inexorablement rapproché d'elle et, au fond de moi, je désirais que cela continue. Les choses ont changé sans que je ne puisse dire comment.

Maman, Marc et Winifred m'ont accompagné à la gare et nous nous sommes dit à bientôt. Maman a beaucoup pleuré, mais elle m'a laissé partir, regagner le monde dans lequel j'avais toujours évolué.

Le train s'est ébranlé et je suis parti. Winifred a sautillé le long du quai, les larmes aux yeux mais avec un sourire étincelant. Puis, avec regret, je la vois ne devenir qu'une silhouette floue découpée par les rayons du soleil, puis un point parmi tant d'autres. Je tire le rideau près de la fenêtre, ébloui.

Je regrette d'avoir oublié de charger mon téléphone avant de partir. J'aurais pu envoyer un dernier message à Maman pour la remercier du séjour.

Je profite de l'accalmie pour ressortir le carnet de Papa. À l'intérieur figure plusieurs photos d'Harry et lui, de nous plus petits, des endroits que nous avons visité autrefois. J'ai l'impression d'arracher ces moments de la mémoire d'un autre tant ça me semble irréel…

C'est bizarre de regarder des gens s'aimer si fort sur une photo puis de voir leur sourire se faner au fil des années, de constater qu'il existe des cicatrices profondes, de contempler l'amertume du passé.

Dans le train, je griffonne également le brouillon d'une dissertation que je dois rendre pour lundi à propos de l'univers Tolkien. Il me manque une pile d'ouvrages autour de moi.

Travailler me permet d'oublier cette cassure, d'oublier qu'il me manque quelqu'un près de moi. Oublier le vide laissé par Winifred. Je pense déjà l'inviter chez moi. Ça sera super de l'emmener visiter Londres !

Le soleil se couche à travers la vitre embrumée par l'automne. On traverse à une vitesse incroyable une forêt tachetée d'orangé, puis une ferme surgit au milieu de la végétation, puis un hameau, puis un village, puis des hangars, puis une banlieue, puis des buildings, et Londres.

Londres m'agresse de ses couleurs vives. Je m'étais très vite habitué aux teintes pastelles de Swansea. Je balance mon sac sur mon dos et marche le long du quai, coincé dans la foule opaque d'autres voyageurs. En tête de quai se tient un homme brandissant une petite pancarte à mon nom. Circonspect, je m'approche.

- Vous êtes Scorpius Malefoy ?

- Eh bien, oui. Pourquoi ?

- Suivez-moi. Une voiture vous attend.

Il prend mon sac et ouvre la marche. Nous arrivons à l'entrée de la gare bruyante où ronronne une limousine noire brillant comme rubis sur ongle dans la nuit.

L'homme m'ouvre la porte et j'entre, hésitant. Je m'assois et la voiture s'élance dans les rues londoniennes. Je me traite aussitôt de crétin d'avoir suivi bêtement un inconnu dans une voiture que je ne connais pas.

Les portes se bloquent et un homme grand et trapu est assis en face de moi, une barbe de quelques jours sur les joues et un tatouage couvrant toute sa main droite.

- Où va-t-on ? je demande d'une voix inquiète au chauffeur.

- Sur les berges, en face de Westminster.

- Mais je vis à l'opposé…

- Je sais. Je vous raccompagnerai chez vous probablement dans un état lamentable après ça.

- Après quoi ?

L'homme fait semblant de ne pas m'avoir entendu et me propose d'écouter les informations à la radio. Il monte suffisamment le volume pour qu'on ne puisse pas entretenir une conversation polie sans se casser la voix. Le malabar en face de moi ne me lâche pas des yeux.

Je boucle finalement ma ceinture, résolu à en finir avec la vie d'ici ce soir. Je m'observe à travers la vitre et mets un peu d'ordre dans mes cheveux afin d'être présentable lorsqu'on retrouvera mon crâne troué d'une balle de revolver.

Peut-être que c'est la mafia qui m'enlève, pour se venger d'une des mauvaises actions de Papa. J'ai toujours su que ça allait se finir comme ça, de toute manière.

- Vous avez l'habitude d'emmener les gens se faire tuer en limousine ?

Le chauffeur éclate de rire et mon sang ne fait qu'un tour. Finalement, ce n'est pas si facile d'accepter l'idée d'être assassiné…

- Vous êtes arrivé, dit-il. Bonne soirée.

Hésitant, j'ouvre la porte et me retrouve près des berges, comme il me l'avait dit, dans une ruelle glauque. Je prends mes jambes à mon cou et cours. Quelqu'un crie et j'ai peur qu'on commence à me tirer dessus. J'ai envie de vomir.

Je cours encore plus rapidement et j'entends des pas qui claquent sur les pavés. Je saute une clôture et le grillage s'ébranle derrière moi. Mon poursuiveur jure. Je traverse un square illuminé de quelques lampadaires et je remercie mentalement la négligence du chauffeur qui ne m'a pas attaché en arrivant.

Je ressens un point de côté et je boitille en me cognant le tibia contre un banc que je n'ai pas aperçu. J'ai affreusement mal. Mon souffle devient saccadé, erratique. Il me faut de l'oxygène.

Je dévale des escaliers en pierre et je me permets de légèrement tourner la tête. Un homme avance vers moi et je prends peur de le voir aussi proche. Je l'entends crier quelque chose mais je continue de courir.

Je m'épuise et mes forces s'amenuisent. Le quai s'arrête à quelques mètres, mais continue un peu plus loin. Il faudra se jeter tout entier dans la Tamise et espérer que l'homme ne sache pas nager. J'accélère et saute.

L'eau est froide et me glace les poumons. Elle est crasseuse mais je m'en fous. Ma vie en dépendant peut-être. Un grand splash derrière moi m'indique que l'homme continue de me poursuivre dans l'eau.

Je nage aussi rapidement que possible. Brusquement, un bras me saisit l'épaule et je donne plusieurs coups de coude au visage de la personne se trouvant derrière moi. Effrayé, je continue de nager et atteins la rive, les cheveux collants.

Je me hisse hors de l'eau et tourne la tête. J'aperçois dans un smoking Al qui coule peu à peu dans l'eau sombre du fleuve, le visage en sang. Je plonge dans l'eau, alarmé.

Je le retiens au niveau des bras et le ramène vers la rive. Un lampadaire victorien éclaire nos deux silhouettes gelées et Al me fixe de ses yeux trop vert, et la respiration sifflante. Je crois que je lui ai cassé le nez.

- Tu as vraiment peur de l'amour, Little Love.

- Je croyais qu'on allait me tuer…

- Tu regardes trop de films le soir, avant de t'endormir. T'es qu'un boulet, Scott. Un énorme boulet… Ce soir, c'était censé être une session de rattrapage pour ton bal que j'ai bousillé. J'avais… réservé une salle et un orchestre ; un peu comme un premier rendez-vous. Mais tu devras te trouver un autre prince charmant : je suis tout cassé.

Je l'aide à se redresser et Al s'appuie contre un mur poreux. Il chancelle. Un filet de sang s'échappe de sa tempe gauche. Apparemment, les cours de self-défense au lycée ont été utiles…

Je contemple les dégâts et décide d'appeler les secours depuis une cabine téléphonique se trouvant non loin. Je retrouve Al qui tente de s'allonger sur un banc : la tête lui tourne encore.

- Je n'ai pas dit mon dernier mot, grommelle-t-il en brandissant la fleur épinglée à sa veste. Le romantisme jusqu'au bout.

- Et toi tu m'as foutu la trouille de ma vie !

- C'était pour la bonne cause. Albus Potter a toujours eut une âme noble.

Je souris malgré moi alors que j'entends, au loin, la sirène des pompiers retentir. Une équipe de secouristes dévale les escaliers en pierre et s'occupe de nous. Al est emmené sur une civière et on soigne ses blessures.

Nous sommes enveloppés dans des couvertures thermiques et un des infirmiers nous demande ce qui nous est passé par la tête.

- Oh, absolument rien, banalise Al shooté à l'oxygène. Je l'aime juste, Monsieur le toubib.