Suite ! Bonne lecture !

9. Le message

Un Marchombre a conscience des forces qui l'entourent et qui agissent sur son environnement. Tous les environnements. Toutes les forces. Il les perçoit, les utilise, s'immerge en elles pour les renverser.

Jilano Alhuïn

Pierre Bottero, Le Pacte des Marchombres, tome 1, Ellana, p. 221

Une fois de plus, tous étaient réunis dans la salle des stratèges du palais de Sil'Afian, mais, cette fois, Siam et Mathieu étaient présents alors qu'Edwin leur faisait défaut. L'Empereur leur avait communiqué l'emplacement de la forteresse des Mercenaires du Chaos en étalant une grande carte de Gwendalavir sur la longue table.

- Je suppose que vous allez vous lancer sur les traces d'Edwin, commença Sil'Afian. Aussi, j'ai dépêché un messager à Fériane qui est revenu ce matin-même avec un rêveur pour vous accompagner.

Une homme d'un peu plus d'une trentaine d'années entra. Il était de taille moyenne et habillé d'une façon assez banale. Ses cheveux noirs étaient plaqués en arrière et rattrapés en catogan et son regard sombre n'avait rien de la générosité paisible qu'ils avaient connue chez leur regretté Artis.

Ellana étudia le spécimen. Sous sa tunique, elle devinait aisément des muscles assez développés et sa démarche était celle d'un homme plein de confiance en lui. Non, cet homme n'était pas un rêveur. Ou alors c'était une blague. Elle se rendit alors compte que toutes les personnes dans la pièce le dévisageaient avec le même air suspicieux. Ils s'étaient fait avoir une fois par un Mercenaire qui s'était fait passer pour un jeune dessinateur et il était hors de question de se faire avoir encore une fois. Surtout que, dans ce cas, la mascarade était flagrante.

S'avançant vers eux, l'homme leur sourit d'un air suffisant et séducteur.

- Permettez-moi de me présenter, je m'appelle Daïd Dil'Coop, maître Carboist m'envoie pour votre requête, dit-il en inclinant légèrement le buste.

- Soyez le bienvenu, Daïd, installez-vous, nous allons vous résumer la situation.

Le pseudo rêveur s'assit juste à côté d'Ellana, là ou prenait d'habitude place Edwin, et écouta avec attention les informations prodiguées par l'Empereur.

Pour une raison à moitié justifiée, la jeune femme fulminait. Son air arrogant qui clamait haut et fort qu'il finissait par avoir tout ce qu'il désirait l'exaspérait. « S'il se tourne vers moi, je l'ignore ! S'il me parle, je l'envoie balader ! S'il me touche, c'est mon poignard que j'envoie ! », pensa-t-elle avec fureur. Le rêveur s'était en effet mis à détailler impunément la gente féminine présente dans la pièce, s'attardant plus longtemps que la politesse ne le veux sur Siam, mais son investigation fut coupée net par la fin de la réunion. Chacun partit se préparer pour le voyage.

Daïd l'aborda alors qu'elle sellait Murmure.

- Vous vous appelez Ellana Caldin, c'est bien cela ? Demanda-t-il d'un air désintéressé.

- Vous êtes perspicace, vous avez trouvé ça tout seul ?

- C'est un de vos amis qui me l'a dit, vous ne manquez pas de mordant.

- Et vous de culot.

- Ne le prenez pas mal, j'essayais juste d'être plaisant.

- Allez donc essayer ailleurs.

Le rêveur passa une main dans ses cheveux couleur jais et soupira. Ellana, quant à elle, commença à remplir les fontes de sa selle dans la plus grande indifférence.

- C'est la première fois que je rencontre une Marchombre, expliqua-t-il pour relancer la conversation.

- Moi, ce n'est pas la première fois que je rencontre un imposteur.

- Je ne suis pas un imposteur.

- Un noble qui décide de se retrancher à Fériane ? Voilà quelque chose de plutôt inhabituel.

- Vous voulez vraiment savoir ? Souffla Daïd.

- Non, pas vraiment.

- J'y ai été contraint par mes parents.

- Charmante famille.

- A chaque génération, un fils doit rentrer dans les ordres. Mais je ne m'y suis jamais plu, j'aime trop la bière et la compagnie féminine, ajouta-t-il avec un sourire en coin.

La jeune femme soupira et referma la sacoche de cuir avec fermeté. Pour être certaine qu'il comprenne cette fois, elle se tourna vers lui et articula clairement.

- Ni vous, ni votre vie ne m'intéressent !

Comme s'il avait été blessé, l'homme posa une main sur son coeur avec une grimace douloureuse.

- Vous êtes dure, chère Ellana, je vous croyais plus douce.

- Arrêtez donc de croire et allez brasser de l'air ailleurs, répondit-elle sèchement.

S'il continuait comme ça, ce malotru allait réellement goûter à sa « douceur » légendaire.

- C'est votre compagnon qui est parti en reconnaissance ?

« Attention, mon grand, tu t'aventures sur un terrain glissant », pensa-t-elle avec un sourire.

- Il ne manque pas de courage, ou de folie, poursuivit-il.

Ellana dégaina son poignard et fit tourner la lame à la lueur du soleil pour la faire étinceler.

- Oui, on se ressemble beaucoup.

Daïd fit la moue, mais ne se démonta pas pour autant. La jeune Marchombre lui décocha un sourire plein de charme. Œil pour œil, dent pour dent.

- C'est un Frontalier.

- Ah oui ? L'interrogea-t-il, soudain moins sûr.

- Du genre très possessif et la lame facile, lui assura-t-elle.

Finalement, elle décida de l'achever sans prendre de pincettes.

- Un jour, un homme m'a dérangée alors que je séjournais dans une auberge. Je lui en ai parlé et, quelques temps plus tard, j'ai entendu dire qu'on l'a retrouvé en tout petits morceaux, taillé en cubes. J'aurais pu lui en toucher un mot, mais je savais qu'il tenait à ma sécurité. Et puis, je trouvais ça plutôt original, des petits cubes, mentit-elle avec son regard le plus charmeur.

- Décidément, vous êtes une femme à part...

- Vous ne devez pas vous préparer ?

Ellana fit tournoyer sa lame entre ses doigts en sifflotant.

- Si, je vais aller, eh...

Daïd toussota et fit mine d'aller s'occuper de sa propre monture. Ellana leva les yeux au ciel.

Décidément, elle avait eu du mal à lui faire lâcher prise, à celui-là ! Elle n'avait encore jamais utilisé l'excuse d'Edwin pour faire fuir un homme, même si l'excuse en question était plus que mensongère. Au moins, quand elle lui raconterait l'anecdote, elle était certaine de le trouver en train de rire.

La jeune femme secoua la tête et oublia Daïd. Edwin, quel fou d'être parti seul dans un nid de Mercenaires ! Il lui aurait suffit d'attendre une journée et ils auraient pu partir ensemble à la recherche d'Ewilan. Il tuait des Ts'liches sans problèmes, même plusieurs à la fois, élaborait des stratégies infaillibles, mais il n'avait pas réfléchi deux minutes avant de foncer tête baissée. Ellana poussa un soupir excédé. Murmure tourna vers elle ses grand yeux sombres interrogateurs.

- Abruti !

- Qui ça ? Le nouveau ? Demanda Salim qui venait tout juste de la rejoindre.

Une grimace désapprobatrice lui répondit.

- Tu as fini de t'occuper d'Eclat de Soie ?

- Oui, chef !

- Nous ne devrions pas tarder à partir dans ce cas.

- Dès que maître Duom aura fini de rouspéter !

- Duom vient aussi ? S'étonna-t-elle.

- Tu veux essayer de l'en empêcher ? Sourit Salim.

Ellana fit la moue. Avoir un chariot représentait un avantage en ce qui concernait les vivres et toute sorte de matériel, mais leur trajet en serait radicalement ralenti. Tant pis, ils feraient avec. De toute façon, elle doutait de leur chances de rattraper Edwin, même sans chariot.

Siam traversa la cour d'une démarche assurée, sa natte blonde se balançant en rythme sur son dos, son sabre accroché entre ses omoplates. Une fois de plus, elle allait accompagner ses amis dans une nouvelle quête, mais, aujourd'hui, ce n'était pas en simple compagnon. Aujourd'hui, son frère n'était pas là et c'était à elle, la princesse de la Citadelle, de porter haut les couleurs de son pays pour une nouvelle aventure en Gwendalavir. Et Siam en était très fière, sa responsabilité l'emplissait d'une immense confiance. La jeune Frontalière était aux anges. Car, en plus, en ce jour, elle se ferait un plaisir d'écraser Akiro Gil'Sayan, de montrer au monde comme elle était forte et indépendante et que personne ne la briderait jamais. Il allait voir ce qu'il allait voir...

- Siam ! La héla Bjorn depuis l'autre côté de la cour en lui faisait de grands signes.

La jeune fille s'approcha et le salua à son tour.

- Prête à repartir à l'aventure ?

- Evidemment ! Répondit elle avec un sourire rayonnant de confiance. J'ose tout de même espérer que ce ne sera pas qu'une promenade de santé.

- Ah ! Je ne te le fais pas dire ! Fit le chevalier en brandissant sa hache.

De l'autre côté de la cour, Mathieu s'affairait près de son étalon pie, mimant l'indifférence.

Siam salua tous ses compagnons, puis se tourna vers le jeune homme.

- Tiens, tu seras aussi de la partie ? Lui demanda-t-elle d'un air totalement innocent.

- Oui, je vais chercher ma soeur, répondit-il d'une voix atone.

La jeune Frontalière lui décocha un regard ravageur.

- Essaye de ne pas être un poids, cette fois.

La réplique eut l'effet escompté. Mathieu blêmit brutalement et détourna le regard. Il avait toujours à l'esprit l'épisode du Désert Ourou, lorsqu'il avait tenté d'impressionner Siam en se lançant vers un coureur du désert. Si Ellana et Edwin n'avaient pas été des tireurs d'exception, il y aurait laissé la vie et ne serait même plus là pour porter secours à sa soeur.

D'un pas sûr, le menton fièrement relevé, Siam rejoignit les autres qui s'étaient réunis près du chariot, laissant là Akiro.

- Ca, c'était dur... Commenta maître Duom en observant le jeune homme.

- Et amplement mérité ! Se défendit-elle sans perdre sa bonne humeur.

Ellana haussa les épaules tandis que la gente masculine du groupe regardait Mathieu d'un air attristé. L'analyste fut le premier à reprendre ses esprits.

- Il est jeune, il oubliera vite ! Allons, allons ! Il faut se mettre en route !

La Marchombre leva les yeux au ciel. Il faisait clair et doux, mais son coeur était méfiant. Elle sentait comme une force menaçante déployer son ombre sur sa voie, et cette pensée l'inquiétait plus que toute autre. Ewilan enlevée, Edwin parti, Nillem réapparu. D'un soupir, elle passa une main lasse sur son visage et enfourcha Murmure.


Edwin vérifia une nouvelle fois si la bride de Nuit d'Hiver n'était pas trop serrée et que sa monture pourrait se dégager en cas de danger. L'étalon lui toucha l'épaule du bout des naseaux, visiblement inquiet. D'un geste rassurant, le Frontalier glissa sa paume sur le front de l'animal.

Ensuite, il prit deux petits poignards qu'il passa à sa ceinture et accrocha son arc à sa selle, posée sur le sol au pied d'un arbre avec ses vivres. Il ne lui serait d'aucune utilité une fois entré dans la forteresse.

Selon le plan d'Harryo, une ouverture dissimulée par de gros buissons épineux ouvrait un chemin dans les sous-sols, là où Ewilan était enfermée. Les rondes y étaient minimes, les Mercenaires semblaient y cacher quelque chose. Peu importe, ça lui faciliterait la tâche. Il devait absolument trouver le moyen de sortir la jeune fille de là le plus discrètement possible et essayer de ne pas se faire repérer.

Et, après, il donnerait des explications à Ellana. Il avait tenté d'imaginer les différentes tournures que pourraient prendre leur discussion, mais toutes lui paraissaient comme invraisemblables. La première était la réaction « colérique » qui se passait de commentaires. La seconde était la réaction « compréhensive et innocente » dans laquelle la Marchombre comprenait tout à fait son geste, lui pardonnait et tirait un trait sur Harryo, ce qui était absolument impossible et qui le dérangerait certainement plus que l'hypothèse numéro un. La troisième était un mélange des deux premières. Elle comprendrait, sans cacher le fond de sa pensée, et serait en colère contre lui pendant un certain temps. Serait-ce possible ? De toute façon, ce n'était pas comme s'il avait encore des sentiments pour la Faële...

Edwin ajusta le sabre pendu dans son dos et se mit en marche, frottant la blessure sur son cou. La douleur avait été en decrescendo depuis qu'il avait quitté Al-Jeit et ne le gênait presque plus. Le plus inquiétant était la couleur noire dont sa peau s'était teintée. Après avoir ramené Ewilan et parlé à Ellana, il se promit de consulter un rêveur.


Assise à califourchon sur la branche d'un énorme chêne, Harryo observait la progression du Frontalier. Un sourire étincelant s'étira sur son visage. Ce ne serait plus qu'une question de temps. Il suffisait qu'il s'approche de la Porte du Chaos et elle aurait gagné. Le reste n'était que détails. La Marchombre n'était qu'un détail. Un détail qui bientôt ne serait plus. Mais la Faële avait encore besoin d'elle, car, si elle l'éliminait sans plus d'esprit, elle savait qu'elle perdrait Edwin et qu'il serait bien trop difficile à récupérer après ça. Non, elle devait d'abord couper le fil, briser le cordon de confiance qui les unissait, pour que la séparation soit moins dure pour lui, pour que le deuil se fasse plus en douceur. Ensuite, elle pourrait s'occuper de son cas.

La jeune femme fit la moue. Sûrement, et même certainement, Jilano voudrait se venger du meurtre de son élève. Heureusement, il n'était pas, comme elle, dans les faveurs de la Reine. Alors que le Marchombre était un électron libre, incontrôlable, qui attirait le courroux de leur bienfaitrice, Harryo se savait son envoyée préférée.

Bien qu'empressée, la Faële savait qu'elle aurait le temps d'élaborer un autre plan pour remédier à ce problème, il fallait d'abord qu'elle s'occupe du premier obstacle: fragiliser la relation entre Edwin et la jeune femme. Et qui veut la fin, veut les moyen, et le moyen le plus simple, elle l'avait découvert tout récemment. En effet, un Mercenaire du Chaos avait émergé de l'histoire d'Ellana Caldin, le seul homme, à l'instar de son Frontalier, capable de toucher son pauvre coeur solitaire. Elle avait sa solution.

Nillem s'étira et se dégagea des couvertures. Un coup d'oeil aux alentours lui appris qu'Essindra était déjà partie. Il ramassa ses vêtements qui trainaient au pied du lit, les posa sur une chaise et en enfila d'autres.

Malgré son apparente tranquillité, le Mercenaire était soucieux. Le soir précédent, le conseil s'était réuni pour préparer la suite des opérations. Grâce à Azan, une fois qu'ils auraient maîtrisé le pouvoir de la Porte du Chaos, ils n'auraient plus besoin de la Prophétie, mais cette nouvelle alternative ne le satisfaisait pas. L'image d'Ellana continuait de le hanter, et c'était Ellana que désignait la Prophétie.

Lorsque les Douze disparaîtront et que l'élève dépassera la maître, le Chevaucheur de brume le libérera de ses chaines. Six passeront et le collier du Un sera brisé. Les Douze reviendront alors, d'abord dix puis deux qui ouvriront le passage vers la Grande Dévoreuse. L'élève s'y risquera et son enfant tiendra dans ses mains le sort des Fils du Chaos et l'avenir des Hommes.

Les Douze étaient les Sentinelles qui avaient trahi l'Empire. Autrefois, il pensait être l'élève, mais il s'était avéré que c'était bel et bien le rôle d'Ellana, et Jilano Alhuïn était le Chevaucheur de brume. Le Un n'était autre que le Héros, le Gardien des Sentinelles, et la jeune dessinatrice, Ewilan, avait brisé le collier qui le retenait prisonnier, à la botte des Ts'liches. Dix Sentinelles étaient alors revenues, puis douze avec l'arrivée d'Altan et Elicia Gil'Sayan, les Deux qui avaient traversé la Mer des Brumes. Il avait également appris qu'Ellana et ses compagnons, sur les navires de ceux qui parcouraient les plaines, avaient découvert une prairie infinie aux plants carnivores, la Grande Dévoreuse. Ellana était l'élève de la Prophétie, pas lui, et son futur enfant serait l'enfant du Chaos.

Le Mercenaire regarda la Forteresse s'éveiller par la grande baie vitrée de sa chambre. Les nouvelles Sentinelles mettraient certainement des semaines, voire des mois à découvrir leur quartier général et, quand cet instant arriverait, il savait que la Marchombre volerait au secours de sa protégée, Ewilan Gil'Sayan, qui était retenue prisonnière dans les sous-sols. Là, elle pourrait voir, admirer son évolution, la force et la détermination que lui procurait le Chaos et, qui sait, peut-être serait-il à même de la tenter. Un sourire plein de promesses s'étira sur son visage.

- Bientôt, Ellana, bientôt...

Le prochain chapitre s'intitulera "La Porte du Chaos". J'espère pouvoir le poster dans pas trop longtemps, maintenant que je suis en vacances pour une petite semaine.