Son premier réflexe fut d'attraper son arme mais elle fut incapable d'atteindre le holster accroché à sa ceinture, côté droit. De fait, elle ne portait plus ni holster ni ceinture, ce qui n'avait rien de surprenant. Elle était allongée sur un lit king size. Quiconque l'avait amenée ici ne lui avait laissé que le strict minimum, à savoir son débardeur blanc et son jean noir dont les poches avaient été vidées. Ses bras nus étaient reliés aux barres de la tête de lit par deux paires de menottes. Bien que sachant que c'était peine perdue, elle tira dessus de toutes ses forces, espérant que par le plus grand des hasards, ses entraves décideraient de prendre leur jour de congé et cèderaient d'elles-mêmes. Ses efforts furent d'autant plus vains qu'elle se sentait encore toute engourdie, sensation offerte par les frères Hartwig. Condamnée à ne pas bouger, elle s'efforça de reprendre son calme et de se concentrer afin de faire un état des lieux. À sa droite, une petite table en bois toute simple constituait le support d'une lampe de chevet pour l'heure éteinte. À sa gauche, une armoire sommaire se dressait, touchant presque le plafond. En face d'elle, incrustée des murs recouverts de papier peint pourpre, se trouvait une porte, qui semblait en chêne massif. Le reste de la décoration se composait d'épais tapis aux motifs orientaux étalés sur le sol et de tableaux de peintres méconnus attendant tristement une gloire qui ne viendrait jamais dans leurs cadres en verre. La pièce n'était rien d'autre qu'une simple chambre d'amis qui, bien qu'entretenue, semblait ne pas avoir souvent servi. Peut-être était-ce là un signe que le maître ou la maîtresse de maison était quelqu'un de solitaire. Cependant, elle n'avait pas l'esprit à se perdre en conjectures. Il lui semblait que la pièce baignait dans le brouillard. Or, bien que les rideaux de l'unique fenêtre fussent tirés, une certaine clarté émanait de dehors. Était-ce le soleil ? Était-ce la lune ? Était-ce un lampadaire ou les phares d'une voiture ? Elle n'aurait pu le dire. Même si la pièce avait été éclairée de toutes parts, elle aurait toujours eu l'impression de nager dans les ténèbres. Le tranquillisant continuant de faire effet, elle somnola, dérivant vers des contrées peuplées de cauchemars insaisissables. Le cliquetis de la porte mit fin à ses rêveries et, lorsque celle-ci s'entrebâilla, ses yeux étaient grands ouverts.

« Lizzie, vous êtes réveillée. Parfait ».

En s'entendant appeler « Lizzie », Elizabeth crut un instant que c'était Reddington qui l'appelait ainsi mais non, c'était impossible. D'autant que c'était une femme qui venait de parler. Cette dernière apparut dans son champ de vision et Liz put enfin mettre un visage sur celle que, d'instinct, elle savait être la mystérieuse MBR. L'Arlésienne.

« Qui êtes-vous ? », murmura-t-elle, encore trop faible pour articuler.

« Vous savez qui je suis ».

« Je vous connais sous le nom de MBR, mais cela ne me dit pas qui vous êtes ».

« Vous pouvez m'appeler Moira. Moira Blackthorne ».

« M pour Moira. B pour Blackthorne. R pour quoi ? », s'enquit Liz.

« À votre avis ? ».

Il fallut à Liz quelques secondes pour réaliser mais, une fois qu'elle comprit, elle ne put s'empêcher de pouffer. La moquerie ne fut pas au goût de Moira, qui la gifla. Liz sentit un goût de métal lui emplir la bouche, comme si c'était son propre sourire qui s'était mis à saigner. Elle comprit qu'il ne servirait à rien de jouer l'innocente. Moira savait très bien qui elle était.

« Très bien, Moira Blackthorne-Reddington », reprit Liz en appuyant bien sur chaque syllabe, « que me voulez-vous ? ».

« Vous vous permettez de faire la maligne alors que vous n'avez même pas deviné pourquoi je fais ça ? Quel genre de flic êtes-vous ? ».

« Vous savez que je travaille pour le FBI. Vous m'avez espionnée depuis que j'ai envoyé ces messages à la Conciergerie, je suppose. Vous savez que l'on enquête sur vous et sur votre petit fan-club pathétique. Ceci est votre façon de me dire d'abandonner et, si je persévère, vous ferez en sorte de me faire abandonner ».

« Oui… et non ».

Moira s'assit sur le bord du lit et posa sur Liz un regard compatissant, comme si elle était désolée qu'elle ne puisse pas comprendre la réelle signification de ses actes.

« Lizzie, je… »

« Arrêtez de m'appeler comme ça », l'interrompit Liz d'un ton sans appel.

« Elizabeth », reprit Moira, un instant décontenancée par cette interruption, « je me fiche du FBI et de ce que vous pouvez avoir sur moi. Au contraire, je suis bien contente que vous ayez trouvé tout ça. Mais c'est parce que c'est vous en particulier qui l'avez trouvé. Vous, Elizabeth Keen. La Elizabeth Keen. Celle de Raymond Reddington ».

La vérité frappa Liz comme un train lancé à pleine vitesse. L'Arlésienne avait utilisé sept jeunes femmes pour attirer l'attention de Reddington. Et cela avait marché, encore plus que ce qu'elle aurait pu espérer. Reddington ne s'était pas contenté de la pourchasser ou d'envoyer ses sbires s'occuper d'elle. Il avait mis le FBI sur sa piste, et pas n'importe quelle équipe du FBI. L'équipe de sa protégée. Cela avait été une erreur monumentale de sa part mais une aubaine inouïe pour Moira. Si quelqu'un lui avait demandé de lui donner la définition d'un miracle, c'est probablement cette histoire qu'elle aurait raconté. Cette huitième femme était celle qui précipiterait sa rencontre avec Raymond, et c'était lui-même qui la lui avait remise sur un plateau d'argent.

« Vous comprenez, maintenant, Elizabeth. Vous comprenez pourquoi vous êtes ici ».

« Je sers d'appât ».

« Exactement ».

Le silence se fit dans la pièce, Liz ressassant ce qu'elle venait de découvrir, Moira se préparant à ce qu'elle savait être l'un des moments les plus importants de sa vie.

« Il y a toutefois une chose que je ne comprends pas », interrogea Liz, « Pourquoi cette fixation sur Raymond Reddington ? ».

« Vous ne comprendriez pas », répondit Moira d'un ton dédaigneux.

« S'il y a bien une personne susceptible de vous comprendre, c'est bien moi », la corrigea Liz.

Avant que Moira ne puisse répliquer, Liz continua sur sa lancée, le sédatif qui coulait encore dans ses veines agissant comme une sorte de sérum de vérité. Elle raconta ce qui, à son avis, pouvait conduire une femme à admirer un homme comme Raymond Reddington. Ce n'était pas seulement la façon qu'il avait de vous regarder quand vous entriez dans une pièce, ni ses histoires rocambolesques que vous ne pouviez vous empêcher de croire. Ce n'était pas seulement sa voix qui semblait forgée dans le mystère et le pouvoir, ni l'élégance inimitable qui se dégageait de ses costumes impeccables. C'était tout cela à la fois, et plus encore. Raymond Reddington vous fascinait par le simple fait qu'il était Raymond Reddington.

« Très touchant, Liz. Et véridique, je dois l'admettre ».

« Je vous avais dit que je comprendrais ».

« Alors vous comprendrez tout aussi aisément que je ne peux plus reculer aussi près du but ».

Le ton s'était à nouveau fait menaçant. Plus aucune trace de compréhension ne venait habiller les mots prononcés par l'Arlésienne. Elle était redevenue MBR, la femme prête à tout pour atteindre ses objectifs. La femme qui s'était à un moment donné perdue dans ses fantasmes et qui n'avait pas pu retrouver le chemin vers la lumière. La seule lueur qui l'animait à présent était celle de la folie.

« Lizzie, je vais vous détacher pendant un court instant. Je vous conseille vivement de ne pas vous débattre ».

Elizabeth acquiesça mais lorsqu'elle entendit le déclic qui lui indiqua que sa menotte droite venait de s'ouvrir, elle tendit le bras pour se saisir de la lampe qu'elle avait à ses côtés. Si elle parvenait à réussir son coup, elle pouvait assommer Moira. Cependant, cette dernière s'était préparée à ce que Liz réplique et le coup de poing qu'elle lui asséna la rabattit sur l'oreiller, sonnée. Moira en profita pour terminer son travail. Elle venait de changer les liens de Liz pour des sangles telles que l'on en trouve dans les hôpitaux, lorsque le malade présente un danger. C'est à ce moment précis que Liz réalisa qu'elle se trouvait sur un lit médicalisé. Cette fois, Moira répondit d'elle-même à ses interrogations.

« Je ne sais pas si vous l'avez appris durant vos investigations, mais je suis ingénieure en biotechnologies. Pour dire les choses très simplement, je m'y connais en virus, bactéries et autres choses charmantes dont vous ne voudriez pas vous approcher de trop près. Cependant, Lizzie, je suis navrée, mais la suite de mon plan implique que vous fassiez connaissance avec le virus H10N8, que j'ai modifié rien que pour vous. Quand Ray l'apprendra, parce qu'il l'apprendra, combien de temps pensez-vous qu'il s'écoulera avant qu'il ne vienne vous sauver ? ».

Là-dessus, Elizabeth vit la seringue scintiller dans la clarté extérieure, avant de sombrer à nouveau.