Les personnages du manga détective Conan appartiennent à Gosho Aoyama.
Chapitre 9
Au fond d'un verre de Sherry...
Lorsqu'il eût achevé de le remplir, Gin souleva délicatement son verre entre ses doigts avant de le lever à la hauteur de ses yeux. Faisant doucement tournoyer le liquide écarlate, il contempla le reflet doré des lueurs tamisées des lampes du bar apparaître et disparaître à sa surface. Cela avait fini par devenir une part intégrante du rituel avec lequel il s'était mis à savourer son alcool préféré. Toujours commencer par en admirer la couleur avant de le boire. Cette couleur qui lui rappelait tant celle des cheveux de cette personne qui accaparait ses pensées nuit et jour, celle qui partageait le même nom que la boisson qui emplissait son verre. Il avait parfois l'impression que s'il pouvait résister suffisamment longtemps à la soif lancinante qui lui torturait la gorge pour continuer de déguster le liquide avec ses yeux plutôt qu'avec ses papilles, il finirait par apercevoir un visage familier se refléter à sa surface.
Ce rouge… C'était sa couleur préférée, et c'était aussi la couleur de ce sang qui s'était écoulé sur cette neige d'une blancheur immaculée, cette nuit là… Cette nuit où avait eu lieu leur dernier rendez-vous en tête à tête.
Portant enfin le verre à ses lèvres, il le but à petite gorgée, laissant la saveur sucrée imprégner petit à petit sa langue… Cette même saveur si douce auquel elle avait goûté plusieurs mois auparavant à New York… D'abord dans la rue où se situait l'immeuble de sa sœur et ensuite…
« A ce que je vois, après toutes ses années, tu as finalement compris ce que je t'avais dit cette nuit là… Tu as enfin compris que pour apprécier un vieux Sherry, il faut le siroter à petite gorgée avec respect… »
L'assassin n'avait même pas à se tourner vers son interlocuteur pour savoir de qui il s'agissait… En dehors de Vermouth, il n'y avait qu'une seule personne au monde qui aurait pu se permettre sans risques pour sa vie de tourner en dérision sa vieille blessure, même de manière indirecte…
Comment avait-il su qu'il le trouverait ici ? Il s'était pourtant arrangé pour se retrouver seul avec ses regrets et une bouteille de Sherry…
Mais il n'avait pas à chercher la réponse bien loin, l'organisation avait toujours fonctionné ainsi… Chacun de ses membres, aussi digne de confiance soit-il, s'était un jour ou l'autre retrouvé sous la surveillance plus ou moins discrète d'un autre. La leçon qu'il fallait retirer de cette pratique était on ne peut plus claire, à aucun moment ils ne devaient s'imaginer pouvoir mordre la main qui les nourrissait, que ce soit en tentant de collaborer avec le FBI ou en ayant la suprême audace d'essayer de détrôner le monarque invisible qui régnait sur le monde du crime d'une main de fer.
Si le syndicat régnait par la terreur, cette peur insidieuse ne s'exerçait pas sur la pitoyable populace qui vivait dans l'ignorance béate à l'extérieur, non, elle s'exerçait avant tout sur ses propres membres. Le moindre des rouages de cette formidable machine devait toujours se sentir plus surveillé qu'il ne l'était en réalité, de manière à s'efforcer de ne pas commettre le moindre écart, de continuer à être le plus efficace et loyal possible.
Non, qu' il sache qu'il le trouverait à cette heure là, dans ce bar, alors qu'il n'avais pris la décision d'y aller il y a tout juste une demi-heure, ce n'était guère une chose dont il fallait s'étonner. Ce dont il devait s'inquiéter c'était plutôt du fait qu'il ait pris la peine de le rencontrer en personne, sans passer par l'intermédiaire du téléphone comme il le faisait habituellement. Plus que sur son omniprésence, la force de son pouvoir reposait sur son invisibilité. Demeurer aussi éloigné des fantassins qui composaient l'armée de l'ombre qui frappait en son nom que pouvait l'être une divinité du croyant qui l'implorait chaque jour d'exaucer ses prières, il avait toujours procédé ainsi. De cette manière, il était non seulement assuré qu'aucun membres du syndicat ne pourrait révéler son identité, même sous les pires tortures, s'il venait à être capturé mais surtout, il savait pertinemment que la terreur qu'il suscitait chez eux serait d'autant plus atroce qu'ils ne pourraient pas lui donner un visage.
Ceux qui avaient la chance de le voir en chair et en os payaient généralement cette faveur au prix fort en se retrouvant dans le pire des cas, à la morgue et dans le meilleur, à la tête d'importantes responsabilités. Gin se demandait laquelle des alternatives s'offrirait à lui à la fin de cette entrevue.
S'il venait à devoir mourir pour payer un crime qu'il aurait commis à son égard, ce ne serait certainement pas pour celui de haute trahison… Non, la pensée de se retourner contre celui qui lui avait permis de s'élever aussi haut dans l'échelle du crime ne l'avait jamais effleuré…
L'assassin n'avait jamais fait partie des personnes qui placent la loyauté au nombre des vertu, bien au contraire il méprisait cette soumission veule et apeurée dont faisait preuve certains de ses collègues. Et loin de prétendre mépriser le pouvoir en cynique, il n'avait au contraire jamais cherché à dissimuler la fascination qu'il éprouvait à son égard. Mais ce pouvoir qu'il désirait ardemment sentir entre ses mains n'avait rien de commun avec celui de la personne assise à côté de lui.
Demeurer terré au fond de sa tanière comme un rat, tirer les ficelles dans l'ombre sans jamais dévoiler son identité ni même son visage aux victimes de sa puissance, ne jamais se salir les mains du sang de ceux que vous alliez exécuter mais se décharger de la responsabilité sur d'autres, de manière à ce qu'on ne puisse jamais remonter jusqu'à vous… Non, vraiment, ce genre de pouvoir n'exerçait pas la moindre attraction sur lui.
Il ne voulait pas exercer sa puissance par procuration, sur des vies sans visage… Bien au contraire, il voulait la sentir parcourir ses mains au moment où il la relâchait en pressant la détente de son arme, il voulait voir l'expression de sa victime avant qu'elle ne rende son dernier soupir, voir la vie qu'il lui arrachait s'écouler petit à petit hors de son corps mutilé sous la forme de ce liquide écarlate dont il appréciait la couleur autant que son ex-collègue…
Il ne s'était jamais considéré comme soumis à l'organisation, le syndicat du crime n'était pour lui que le moyen le plus efficace qu'il pouvait y avoir à sa disposition pour détenir le seul pouvoir qui valait vraiment la peine d'être convoité. Les missions qu'on lui confiait était des occasions d'exercer ce pouvoir, rien de plus… Ce n'était certainement pas par loyauté qu'il les avait accomplis avec autant de zèle et d'efficacité…
Cela faisait bien longtemps qu' il l'avait compris et loin de s'en offusquer, il avait plutôt donné l'impression de s'en amuser. Qu'un de ses subordonnés soit persuadé de détenir réellement le pouvoir à sa place quand il exécutait ses ordres, n'était-ce pas la forme de manipulation la plus aboutie ?
Etait-ce qu'il pensait ? Gin en aurait mis sa main au feu sans hésitation. Il en venait parfois aussi à se demander si ce n'était pas lui qui avait implanté cette soif de pouvoir si particulière en lui à son insu. Qui manipulait vraiment l'autre en le persuadant que c'était lui et lui seul qui tenait les rênes du pouvoir ?
Gin avait fini par s'avouer qu'il était finalement incapable de répondre avec certitude à la question… Il s'en moquait éperdument, préférant continuer à s'imaginer qu'il était le seul gagnant dans l'affaire. De toutes façon, ces derniers temps, il commençait à ressentir une indifférence de plus en plus inquiétante, non seulement vis-à-vis de l'organisation mais même vis-à-vis de la puissance qu'il lui avait arraché… Quelque chose ou plutôt quelqu'un d'autre avait fini par occulter tout cela dans son esprit… Elle… Il avait fini par découvrir un pouvoir bien plus fascinant et implacable que celui du chef de l'organisation ou le sien, celui qu'elle exerçait sur lui… Celui qu'elle avait exercé sur lui depuis le début en fait, même s'il avait mis du temps à en prendre conscience.
Pourquoi avait-il fallu qu'elle se mette hors de sa portée au moment précis où il avait compris ce qu'elle pouvait lui offrir ?
Au moment où ce pouvoir qu'il affectionnait tant avait été absorbé par un autre qui le séduisait de plus en plus…
Là aussi, il s'était demandé qui avait dominé l'autre pendant toutes ces années, lui…ou bien elle ?
Il brûlait d'impatience en songeant à l'instant où il répondrait enfin à cette question… Comment avait-elle pu acquérir une telle emprise sur lui ?
Mais après tout…Elle avait de qui tenir si on repensait à ceux qui lui avait donné le jour, n'est ce pas ?
Non vraiment, à aucun moment de sa vie, et plus particulièrement ces derniers mois, il n'avait pu donner l'impression de convoiter la place de celui qui était avec lui alors pour quel raison pourrait-il décider de l'éliminer ?
Pour son incapacité à retrouver celle qu'il désirait ployer à sa volonté jusque dans la mort ? C'était déjà plus que probable… Est-ce que cette vieille blessure finirait par le tuer avant qu'il n'ait trouvé un moyen de la faire se cicatriser ?
Une peur légère puis de plus en plus insidieuse commença à naître en lui, non pas à l'idée de mourir, il n'avait jamais eu peur d'affronter la mort, mais pas de cette façon… Il ne voulait pas mourir comme un chien, de la main de l'un des innombrables rats qui guettait sa place dans l'ombre et qui avait trouvé un moyen de s'en emparer en exécutant fidèlement les ordres de celui qui avait ratifié son futur avis de décès sans l'ombre d'un remord ni une once de reconnaissance de ses mérites passés….
S'il devait mourir, il préférait que ce soit de la main d'un adversaire digne de lui, comme pouvait l'être par exemple Akai… Il voulait que ses derniers instants soient dominés par l'exaltation d'un face à face impitoyable avec un tueur digne de se confronter à lui, pas par le dégoût du sort sordide qui l'attendait…
A qui allait-il confier la sale besogne ? A Vermouth ? Oh c'était une possibilité qui était loin d'être négligeable… Après tout elle restait sa favorite malgré leur échec commun à retrouver Sherry, et elle prendrait un plaisir tout particulier à exécuter cette tâche s'il le lui demandait…
Ou alors il préférerait peut-être la confier à Korn ou à Chianti, voir au deux ? Il les voyait déjà, se défiant mutuellement d'éliminer leur cible en visant le point le plus délicat à atteindre tandis qu'ils l'attendaient patiemment à la sortie de ce bar…
A qui d'autres aurait-il pu s'adresser ? Vodka ou Saké n'en auraient pas été capable et Kir était hors-jeu pour le moment…
Baïkal peut-être ? Non, la mission qui nécessitait sa présence l'éliminait d'emblée pour ce genre de travail….
Semblant savourer le malaise et la fureur qui avait commencé à gagner l'assassin malgré ses efforts pour le dissimuler, celui qui était venu troubler sa soirée entrepris de remplir son verre avec la même bouteille que Gin.
« Toi non plus, tu n'es pas arrivé à te guérir de la saveur incomparable de ce doux nectar, n'est ce pas ? Tu es l'une des personnes les plus aptes à comprendre ce que je ressens alors pourquoi ne déploies-tu pas plus d'effort pour la retrouver ? »
« Votre petite favorite elle-même n'y est pas parvenu, non ? »
Un sourire narquois plissa les lèvres de l'interlocuteur de Gin tandis qu'il faisait tournoyer à son tour la liqueur écarlate sous ses yeux fascinés.
« Ressentirais-tu de la jalousie à son égard pour la préférence que je lui ai toujours porté ? Est-ce la même jalousie qui te pousse à me dire de me méfier d'elle ? »
« Ne trouvez-vous pas curieux son échec à la retrouver ? A l'entendre, elle était à deux doigts d'y parvenir et pourtant, elle s'est rétractée par la suite pour nous dire qu'elle avait fait fausse route… »
« Il est vrai que son comportement est parfois des plus…susceptible de susciter les soupçons et qu'il m'est arrivé de lui laisser trop de libertés… Ce qui fut, je le concède, une erreur de ma part… Mais elle avait une raison on ne peut plus valable pour expliquer sa défaite. Après tout, elle avait croisé la trajectoire de la Silver Bullet… Comme ce fût ton cas, il n'y a pas si longtemps… Ce n'est pas un adversaire qu'il nous faut sous-estimer, tu le sais aussi bien que moi. »
« Je n'ai jamais pris Akai à la légère… Mais il n'est pas de taille s'il compte s'interposer entre elle et moi. Aucune personne sur cette terre ne pourra m'empêcher de classer définitivement ce dossier. »
Le supérieur hiérarchique de Gin reposa son verre après en avoir bu une gorgée avant de s'allumer une cigarette.
« Ah, gin… Tu as raison de ne pas ressentir de crainte face à la Silver Bullet, après tout par elle-même, elle ne représente aucune menace… C'est de celui qui a entre ses mains le révolver qui la contient dont nous devons avant tout nous méfier… Lui seul pourrait avoir une chance de nous éradiquer en un seul tir. »
« Black… Pourquoi ne vous êtes-vous jamais décidé à l'éliminer définitivement s'il représente vraiment une réelle menace pour nous ? »
Une lueur d'amusement brilla dans les yeux de celui qui s'était tourné vers Gin pour lui faire face.
« Voyons, Gin… James et moi menons cette partie d'Echec depuis tant d'années… C'est la règle du jeu de ne jamais nous affronter directement mais par l'intermédiaire des pions que nous sacrifions pour parvenir à mettre l'autre Echec et Mat. Et même si mon vieil ennemi semble prendre l'avantage dans la partie, après tout il a manqué de peu de prendre ma reine et il a éjecté l'un de mes fous de l'échiquier, je ne m'abaisserais pas au point de vouloir déclarer forfait en finissant le jeu de cette manière. »
« Et cela ne vous est jamais venu à l'esprit qu'il était trop risqué de miser l'avenir de l'organisation sur une partie d'Echec ? Est-ce que le jeu en vaut vraiment la chandelle ? »
« Gin, je sais que tu n'a jamais partagé ma passion pour l'œuvre de Conan Doyle mais… Peux-tu me dire ce qui suscitait le plus de crainte chez le professeur Moriarty ? Il n'y avait qu'une seule chose dont il pouvait seulement avoir peur…»
Gin se retint de pousser un soupir de mécontentement, il détestait cette manie de ne jamais s'exprimer autrement que de manière ambigüe et sibylline… Il n'était vraiment guère étonnant qu'il s'entende si bien avec Vermouth….
« Sherlock Holmes ? »
Le maître incontesté du syndicat secoua la tête.
« Non, Gin… Il craignait avant tout la solitude… Sa maîtrise des mathématiques et de la physique était arrivée à un tel niveau qu'il ne s'est trouvé personne pour réfuter le traité d'astronomie qu'il avait rédigé, ni même pour appréhender toutes les possibilités nouvelles qu'il offrait à la science de se développer… Ne pouvant supporter la solitude à laquelle le condamnait son génie, il s'est lancé à la conquête d'un autre univers, celui du crime… En l'espace de quelques années, il avait donné naissance à la plus puissante et la plus étendue de toutes les organisations criminelles qui ont jamais régné en Europe… Celui qui tenait entre ses mains la destinée de chacun des habitants de Londres, ce n'était plus la reine Victoria mais le Napoléon du crime. Mais personne d'autre que lui n'en avait vraiment conscience… Les membres de son syndicat ne pouvaient entrevoir qu'une infime partie de sa puissance tant il s'arrangeait pour en être le pivot central, de manière à ce que son oeuvre ne puisse lui survivre, ni se désagréger si un seul des maillons de sa toile venait à se rompre. Aucun des policiers d'Angleterre ne pouvait seulement imaginer l'existence d'une organisation planifiant à elle seule tous les forfaits inexpliqués qui pouvait ensanglanter le pays.
Une seule personne dans le monde avait réussi à prendre conscience de la puissance réelle du professeur et de son étendue, le seul être humain en mesure de rivaliser avec lui, Sherlock Holmes… S'il l'éliminait, alors il devrait de nouveau faire face à cette solitude terrifiante qu'il avait cherché à fuir… Voilà pourquoi, même si Sherlock Holmes représentait la seule menace qu'il pouvait craindre, il n'a pas tenté de le supprimer avant qu'il ne soit forcé de le faire parce qu'il n'avait plus d'autre extrémité s'il voulait survivre… Alors Gin, comprends-tu la raison pour laquelle je me suit refusé à faire exécuter James Black alors que j'en ai eue maintes fois l'occasion ? Non, bien sûr, tu ne comprends pas… Tu n'es pas le Moriarty de ce siècle… »
Se resservant un verre , Gin commença à le siroter d'un air peu convaincu.
« Est-ce que je dois vous rappeler qu'il a payé ce caprice, non seulement au prix de la survie de sa propre organisation, mais aussi à celui de sa propre vie ? Est-ce que vous désirez être son successeur jusque dans ses erreurs ? Allez-vous attendre que Black soit parvenu à vous mettre au bord du gouffre pour réagir ? »
« Oh que non… Si j'ai épargné James, ce n'est pas seulement pour éviter la solitude, cette solitude que j'exècre autant que le faisait mon prédécesseur… Si je l'ai fait, c'est avant tout parce que je désire que son agonie soit la plus lente et la plus douloureuse possible, et je n'ai pas encore à ma disposition l'instrument de torture le plus adéquat pour commencer son supplice… »
Après avoir écrasé sa cigarette, l'héritier du pire ennemi de Holmes se leva de son siège avant de se pencher vers son subordonné.
« Alors, dépêche-toi de la retrouver, Gin… Creuse la moindre piste qui puisse te ramener jusqu'à elle, aussi infime qu'elle soit… Torture et tue autant qu'il te sera nécessaire pour ça… Et lorsque tu l'auras enfin retrouvé… Fais le moi savoir avant d'exécuter enfin la sentence…. »
Gin ne prêta plus la moindre attention à la pièce maîtresse de l'organisation lorsqu'elle se fut enfin décidée à le laisser en paix. Comme s'il avait eu besoin d'entendre ce genre de directive pour penser à les exécuter, comme si son obsession avait besoin d'être entretenue…
Il se moquait de cette personne qui avait toujours dégagé une aura de fascination et de peur auprès de ses collègues, y compris celle qui occupait son esprit nuit et jour et qu'il trouvait autrement plus fascinante…
Sherry… Allait-elle enfin apparaitre à la surface de ce verre qu'il hésitait à vider complètement ?
Oui, il commençait à la distinguer… Elle était là, caressant négligemment une des mèches de cette chevelure aussi rouge que le sang qu'il désirait tant voir couler à nouveau…
Plongeant à l'intérieur de l'univers dont l'une des fenêtres venait enfin de s'entrouvrir, l'assassin examina le lieu où il venait de parvenir.
Un lac immense, qui s'étendait à perte de vue, mais qui était pourtant une construction humaine creusé il y a plus d'un siècle… Un jardin qui l'entourait de toute part, semblant aussi vaste que la plus grande et la plus belle des forêts… Et au sein de ce parc, une galerie de bois qui s'étalait sur plusieurs centaines de mètres… Que faisait-il sous cette galerie avec elle ? Ah oui, ils étaient venu à Pékin, enquêter sur un ancien rituel taoïste censé garantir la vie éternelle…
Pourquoi fallait-il que quelqu'un qui ait construit le plus grand empire du crime de tout les temps se passionne pour des contes pour enfants aussi puérils ?
Gin ne l'avait jamais compris… Les raisons pour lesquels ils avaient été obligés de visiter le temple de l'île aux sirènes il y a quelques semaines lui étaient aussi obscures que celles pour lesquelles une section entière du syndicat était mobilisé à plein temps pour mettre la main sur cette soi-disant boite de Pandore censé s'ouvrir et libérer les espérances de leur chef si on l'exposait à la lumière d'une comète…
Aussi obscures d'ailleurs que celles qui poussaient Sherry à lever sans cesse la tête vers les peintures qui recouvraient le plafond de cette galerie au point de ralentir considérablement leur promenade en son sein….
« Qu'est ce qui te pousse tant à continuer de les regarder ? Lorsque tu en as vu une, tu as déjà fait le tour de toutes celles qui l'entourent…. »
Elle consentit enfin à baisser les yeux vers lui.
« C'est parce que tu ne les examine pas avec suffisamment d'attention… Est-ce que tu te rends compte que parmi les milliers de peintures qui tapissent cette galerie, pas une seule n'est identique à une autre ? Pour toi, elles se ressemblent toutes, mais si tu les contemplais suffisamment longtemps, tu prendrais conscience que chacune d'elle est unique et irremplaçable… Aussi unique et irremplaçable que peut l'être un être humain… »
Non, il ne comprenait pas… Pour lui, les êtres humains étaient tous identiques et interchangeables. Quel que soient leurs différences apparentes, elles s'estompaient toutes lorsqu'ils faisaient face à son révolver… Les expressions qui s'affichaient sur leur visage variaient, de la supplication à la haine en passant par l'incrédulité, mais c'était toujours la même lueur qui brillait dans leurs yeux, celle de la terreur de se retrouver face à la mort… Cette terreur si douce dont il se repaissait. Contrairement aux apparences, il n'était pas sadique au point de prolonger leur agonie le plus longtemps possible pour faire durer son plaisir. Seul les faibles qui doutaient de leur propre pouvoir avaient besoin de recourir à ce genre d'expédients pour s'assurer que c'était bien eux qui menaient le jeu…
La mort de ses victimes devait être aussi rapide qu'implacable et la main qui la leur apportait être celle d'un professionnel, pas celle, tremblotante, d'un pauvre malade qui défoulait ses frustration et son impuissance.
Alors pourquoi avait-il pris au contraire tout son temps sur le toit de cet hôtel ? Il l'avait déjà à sa merci ce soir là… Malgré la haine qui avait déformé ses traits pendant quelques instants, c'était bien de la terreur qu'il avait lue dans ce regard… La même terreur si douce que celle qu'il avait vu dans les yeux de cette petite fille, il y a plus de dix ans… Quel besoin avait-il de prolonger son supplice ?
Pourquoi avait-il tenu à savourer ce moment avec elle comme si cela avait été leur nuit de noces ?
Pourquoi avait-il voulu que les choses se passent différemment avec elle, qu'elle ne soit pas simplement un autre nom anonyme sur sa longue liste sanglante ? Un nom qu'il oublierait presque aussitôt qu'il aurait fait place à plusieurs dizaines d'autres….
Etait-ce parce qu'il pressentait déjà que ce petit jeu avec elle lui manquerait une fois qu'il aurait remporté la victoire de façon définitive ?
Ou bien était-ce parce qu'il ne pouvait pas encore se résoudre à la tuer à ce moment là?
Etait-ce un prétexte pour faire reculer sa tâche ? De la même façon qu'il l'avait laissé parvenir jusqu'à ce toit sous prétexte de lui offrir un cadre digne de sa mort, l'avait-il prolongé sous prétexte de lui faire avouer la façon dont elle s'était échappée de ce laboratoire ?
Après tout, il se contrefichait de la façon dont elle avait pu s'échapper à présent qu'il l'avait retrouvé…
Il n'avait toujours pas trouvé de réponse à sa question, de même qu'il n'avait toujours pas compris ce qui l'avait poussé à adopter une attitude si sentimentale dans ce parc…
Elle, affirmer qu'un être humain était unique et irremplaçable alors que personne dans le syndicat, pas même lui, n'avait fait preuve de plus d'indifférence qu'elle vis-à-vis de tout ceux qu'ils faisaient passer de vie à trépas chaque jour, que ce soit par l'intermédiaire des drogues qu'elles concevait ou de manière plus classique…
Était-ce une façade derrière laquelle elle s'était dissimulée tout ce temps ? Dans ce cas, qu'est ce qui avait bien pu amener ce mur qu'elle avait érigé entre elle et le monde à se fissurer ?
Qu'est ce qui avait bien pu l'ébranler ? Était-ce la dernière rencontre avec sa sœur plusieurs mois plus tôt à New York ?
Sa sœur… Si elle n'avait pas été là, ce soir là… Son seul regret quand il l'avait exécuté était de ne pas l'avoir fait avant ce moment là, celui où elle s'était interposée entre eux… La garce avait même continué de le faire après sa mort…
La vision s'estompa… Baissant les yeux vers son verre à nouveau vide, Gin agrippa une dernière fois la bouteille pour le remplir de nouveau.
Savourant de nouveau, à petite gorgée, ce goût sucré, misérable ersatz de celui qu'il avait goûté ce soir là à New York, il laissa son esprit revenir à cette nuit là… Cette nuit où il l'avait senti sur ses lèvres pour la première fois… Est-ce qu'elle s'en rappelait encore ? Est-ce qu'elle songeait, elle aussi, en ce moment même, à ce qui s'était passé et aurait pu se passer cette nuit là ?
