9.
Kei et Clio avaient laissé leur capitaine exprimer sa rage et sa frustration.
- Jamais on n'avait autant joué avec mes pieds ! En temps ordinaire, Warius est totalement dépourvu d'imagination, mais là il a fait preuve de machiavélisme : il a utilisé ce malheureux cargo et son équipage, il nous a canardé sans l'once d'une hésitation et il a été jusqu'à nous laisser une fenêtre de fuite !
- Je n'en ai pas eu l'impression, risqua la blonde seconde de l'Arcadia en moulante combinaison bleu azur.
- Dambale a séparé mon âme de ce corps, et pourtant elle aurait pu me tuer d'un battement de cils, vitupéra encore le grand corsaire balafré. Mais une éternité de tourments était une perspective bien plus jouissive pour elle et ses sœurs. Et vu qu'il est sous leur contrôle, Warius réagi comme elles ! Il savait qu'il ne nous dégommerait pas en un affrontement, que même à cinq contre un ce serait un combat de folie, mais nous écraser avec cette supériorité numérique ne présentait aucun intérêt pour lui. Il nous a donc permis de filer, exactement comment et là où il l'avait décidé.
Albator eut un rugissement puissant.
- Je dois le reconnaître, Dambale a extrait de lui le meilleur du génie stratège, mais en usant également des démons sommeillant en lui pour le pousser aux pires recours, poursuivit-il. Celui que je vais devoir affronter n'a rien à voir avec celui dont j'ai étudié le dossier et les tactiques. Je me suis trompé sur ce point et j'aurais pu le payer au prix fort si Warius n'avait voulu faire durer le plaisir !
Se reprenant légèrement, il retrouva une partie de ses réflexes.
- Nos dégâts, Kei ?
- On a pas mal encaissé, mais les épaisseurs de coques ont tenu bon et les incendies et autres explosions se sont révélés superficiels. Rien d'inquiétant, capitaine. Nous pouvons poursuivre en procédant aux réparations sans avoir besoin d'assistance.
- Mais je l'espère bien ! se révolta encore le capitaine de l'Arcadia. Cinq ans durant, j'ai dû me débrouiller, avec le Deathsaber puis l'Arcadia, Lothar n'autorisant aucun de ses capitaines à prier pour de l'aide, nous laissant au contraire à la merci du premier rival venu pour profiter de ces moments de faiblesse !
Du poing, il martela le panneau de boiseries le plus proche.
- Warius a gagné ce point, largement. J'ai intérêt à être meilleur, la prochaine fois, car je doute qu'il me fasse plusieurs fois cadeau de ma propre vie !
- Albator, un appel du centre hospitalier, prévint Toshiro.
- Nous avons des blessés ?
- Alguérande vient d'y être admis…
Bien qu'il meure d'envie de se précipiter dans la salle des urgences où se trouvait celui qu'il avait pratiquement élevé, Khell s'effaça devant le père qui venait de faire irruption.
- Je n'en sais pas plus que toi, put-il juste souffler à l'ouragan qui l'avait dépassé sans le voir ni l'entendre.
- Alguérande ! glapit Albator en entrant dans la pièce de soins.
- Je vais bien, assura l'adolescent, noir de fumée de la tête aux pieds, ses vêtements lacérés par les éclats de verre, couvert de sueur et la respiration irrégulière.
- Oui, il a juste respiré trop de fumée en éteignant les feux de la salle des machines, assura Surlis le Doc Mécanoïde.
- Algie a sauvé mes réacteurs, intervint Maji – au demeurant dans le même état physique que son apprenti - en poussant lui aussi la porte. J'en ai déjà discuté avec Toshiro, on a des sas de décompression qui rendent la salle vulnérable et il va donc falloir les blinder davantage.
- Maintenant, si vous voulez sortir, messieurs, fit Surlis. Algie va se doucher et je vais soigner ses coupures avant de le renvoyer à son appartement, si tu lui accordes la fin de sa journée, capitaine ?
- Bien sûr.
- Et si quelqu'un peut lui rapporter des vêtements, finit le Mécanoïde.
- Je les ai, murmura Khell, ayant forcé l'entrée trop angoissé. Alguérande ?
- Ca va, Khell ! répéta Alguérande avant que Surlis n'applique à nouveau le masque à oxygène sur son visage pour le soulager.
Et dans les prunelles grises du jeune garçon, les trois visiteurs relevèrent à nouveau de l'étonnement face à leurs inquiétudes collectives à son égard.
- Tu as été un bon apprenti, Algie.
- Je suis fier, Alguérande.
- Tu as sauvé mon cuirassé !
La soirée était déjà bien avancée quand Khell vint ouvrir les portes de l'appartement à son capitaine.
- Le petit va bien !
- Je sais. J'ai parlé à Surlis avant de venir. Je peux le voir ?
- Evidemment ! Alguérande se repose dans sa chambre, je lui ai gardé son dîner au chaud.
- Merci.
- Il y a quoi dans ton petit paquet, Albator ? ne put s'empêcher d'interroger Khell. Pas encore une terrible arme de mort comme celle apportée par cette blonde toute de noire vêtue ? !
Albator marqua un temps d'hésitation.
- C'est mon doudou. Je l'avais donné à Alhannis mais il n'en a plus voulu à ses cinq ans. C'est un simple appeau pour oiseaux, pas pour les piéger ou les tuer mais les apprivoiser.
- Alguérande va adorer !
- Je l'ignorais mais ce que tu me dis me fait plaisir, conclut Albator en se dirigeant vers la chambre d'Alguérande.
